Gargantua (page 8)
L’auez vous (diſt Grandgouſier au moyne) mis à rançon ? Non, diſt le moyne. De cela ie ne me ſoucie. Combien (diſt Grandgouſier) vouldriez vous de ſa prinſe ? Rien, rien (diſt le moyne) cela ne me mene pas. Lors commenda Grandgouſier que, preſent Toucquedillon, feuſſent contez au moyne ſoixante & deux mille ſaluz pour celles prinſe. Ce que feut faict ce pendent qu’on feiſt la collation au dict Toucquedillon, auquel demanda Grandgouſier s’il vouloit demourer auecques luy, ou ſi mieulx aymoit retourner à ſon roy ? Toucquedillon reſpondit qu’il tiendroit le party lequel il luy conſeilleroit. Doncques (diſt Grandgouſier) retournez à voſtre roy, & Dieu ſoit auecques vous. Puis luy donna vne belle eſpee de Vienne, auecques le fourreau d’or faict à belles vignettes d’orfeueries, & vn collier d’or peſant ſept cens deux mille marcz, garny de fines pierreries à l’eſtimation de cent ſoixante mille ducatz, & dix mille eſcuz par preſent honorable. Apres ces propos monta Toucquedillon ſus ſon cheual. Gargantua, pour ſa ſeureté, luy bailla trente hommes d’armes & ſix vingt archiers ſoubz la conduite de Gymnaſte, pour le mener iuſques es portes de La Roche Clermaud, ſi beſoing eſtoit. Icelluy departy, le moyne rendit à Grandgouſier les ſoixante & deux mille ſalutz qu’il auoit repceu, diſant. Syre, ce n’eſt ores que vous doibuez faire telz dons. Attendez la fin de ceſte guerre, car l’on ne ſçait quelz affaires pourroient ſuruenir. Et guerre faicte ſans bonne prouiſion d’argent n’a q’vn ſouſpirail de vigueur.
Les nerfz des batailles ſont les pecunes. Doncques (diſt Grandgouſier) à la fin ie vous contenteray par honneſte recompenſe, & tous ceulx qui me auront bien ſeruy.
esté : été
Comment Grandgouſier manda querir ſes legions, & comment Toucquedillon tua Haſtiueau, puis fut tué par le commandement de Picrochole.
Chapitre XLVII.
n ces meſmes iours, ceulx de Beſſé, du Marché vieux, du bourg ſainct Iacques, du Trainneau, de Parillé, de Riuiere, des roches ſainct Paoul, du Vau breton, de Pautillé, du Brehemont, du pont de Clain, de Crauant, de Grandmont, des Bourdes, de la ville au Mere, de Huymes, de Sergé, de Huſſé, de ſainct Louant, de Panzouſt, des Coldreaux, de Verron, de Coulaines, de Choſé, de Varenes, de Bourgueil, de l’iſle Boucard, du Croulay, de Narſay, de Candé, de Montſoreau & aultres lieux confins, enuoierent deuers Grandgouſier ambaſſades pour luy dire qu’ilz eſtoient aduertis des tordz que luy faiſoit Picrochole, & pour leur ancienne confederation, ilz luy offroient tout leur pouoir, tant de gens que d’argent & aultres munitions de guerre. L’argent de tous montoit, par les pactes qu’ilz luy auoient, ſix vingt quatorze millions deux eſcuz & demy d’or. Les gens eſtoient quinze mille hommes d’armes, trente & deux mille cheuaux legiers, quatre vingtz neuf mille harquebouſiers, cent quarante milles aduenturiers, vnze mille deux cens canons, doubles canons, baſilicz & ſpiroles. Pionniers quarante ſept mille, le tout ſouldoyé & auitaillé pour ſix moys & quatre iours. Lequel offre Gargantua ne refuſa ny accepta du tout.
Mais grandement les remerciant, diſt, qu’il compoſeroit ceſte guerre par tel engin que beſoing ne ſeroit tant empeſcher de gens de bien. Seulement enuoya qui ameneroit en ordre les legions, leſquelles entretenoit ordinairement en ſes places de La Deuiniere, de Chauiny, de Grauot & Quinquenays, montant en nombre deux mille cinq cens hommes d’armes, ſoixante & ſix mille hommes de pied, vingt & ſix mille arquebuziers, deux cens groſſes pieces d’artillerye, vingt & deux mille Pionniers & ſix mille cheuaulx legiers, tous par bandes, tant bien aſſorties de leurs theſauriers, de viuandiers, de mareſchaulx, de armuriers, & aultres gens neceſſaires au trac de batailles, tant bien inſtruictz en art militaire, tant bien armez, tant bien recongnoiſſans & ſuiuans leurs enſeignes, tant ſoubdains à entendre & obeir à leurs capitaines, tant expediez à courir, tant fors à chocquer, tant prudens à l’aduenture, que mieulx reſſembloient vne harmonie d’orgues & concordante d’horologe q’vne armee ou genſdarmerie.
Toucquedillon, arriué ſe preſenta à Picrochole & luy compta au long ce qu’il auoit & faict & veu. A la fin conſeilloit par fortes parolles qu’on feiſt apoinctement auecques Grandgouſier, lequel il auoit eſprouué le plus homme de bien du monde, adiouſtant que ce n’eſtoit ny preu ny raiſon moleſter ainſi ſes voiſins, deſquelz iamais n’auoient eu que tout bien. Et au reguard du principal : que iamais ne ſortiroient de ceſte entreprinſe que à leur grand dommaige & malheur. Car la puiſſance de Picrochole n’eſtoit telle que aiſement ne les peuſt Grandgouſier mettre à ſac. Il n’euſt acheué ceſte parolle que Haſtiueau diſt tout hault. Bien malheureux eſt le prince qui eſt de teiz gens ſeruy, qui tant facilement ſont corrompuz, comme ie congnoys Toucquedillon. Car ie voy ſon couraige tant changé, que voluntiers ſe feuſt adioinct à noz ennemys pour contre nous batailler & nous trahir, s’ilz l’euſſent voulu retenir : mais comme vertus eſt de tous tant amys que ennemys louee & eſtimee, auſſi meſchanceté eſt toſt congneue & ſuſpecte. Et poſé que d’icelle les ennemys ſe ſeruent à leur profit, ſi ont ilz touſiours les meſchans & traiſtres en abhomination. A ces parolles, Toucquedillon impatient tyra ſon eſpee & en tranſperça Haſtiueau vn peu au deſſus de la mammelle guauche, dont mourut incontinent. Et tyrant ſon coup du corps, diſt franchement. Ainſi periſſe qui feaulx ſeruiteurs blaſmera. Picrochole ſoubdain entra en fureur, & voyant l’eſpee & fourreau tant diapré, diſt. Te auoit on donné ce baſton pour en ma preſence tuer malignement mon tant bon amy Haſtiueau ?
Lors commenda à ſes archiers qu’ilz le meiſſent en pieces, ce que feut faict ſus l’heure tant cruellement que la chambre eſtoit toute pauee de ſang. Puis feiſt honorablement inhumer le corps de Haſtiueau & celluy de Toucquedillon getter par ſus les murailles en la vallee. Les nouuelles de ces oultraiges feurent ſceues par toute l’armee, dont pluſieurs commencerent murmurer contre Picrochole, tant que Grippeminault luy diſt. Seigneur, ie ne ſçay quelle yſſue ſera de ceſte entreprinſe. Ie voy voz gens peu confermés en leurs couraiges. Ilz conſiderent que ſommes icy mal pourueuz de viures, & ia beaucoup diminuez en nombre par deux ou troys yſſues.
D’auantaige, il vient grand renfort de gens à voz ennemys. Si nous ſommes aſſiegez vne foys, ie ne voy poinct comment ce ne ſoit à noſtre ruyne totale. Bren, bren, diſt Picrochole, vous ſemblez les anguilles de Melun, vous criez dauant qu’on vous eſcorche : laiſſés les ſeulement venir.
esté : été
Comment Gargantua aſſaillit Picrochole dedans la Rocheclermaud, & defiſt l’armee dudict Picrochole.
Chapitre XLVIII.
argantva eut la charge totale de l’armee, ſon pere demoura en ſon fort. Et leur donnant couraige par bonnes parolles, promiſt grandz dons à ceulx qui feroient quelques proueſſes. Puis gaignerent le gué de Vede, & par baſteaulx & pons legierement faictz, paſſerent oultre d’vne traicte. Puis, conſiderant l’aſſieſte de la ville, que eſtoit en lieu hault & aduentageux, delibera celle nuyct ſus ce qu’eſtoit de faire. Mais Gymnaſte luy diſt. Seigneur, telle eſt la nature & complexion des Françoys, que ilz ne valent que à la premiere poincte. Lors ils ſont pires que diables. Mais s’ilz ſeiournent, ilz ſont moins que femme. Ie ſuis d’aduis que à l’heure preſente, apres que voz gens auront quelque peu reſpiré & repeu, faciez donner l’aſſault. L’aduis feut trouué bon. Adoncques produict toute ſon armees en plain camp, mettant les ſubſides du couſté de la montee. Le moyne print auecques luy ſix enſeignes de gens de pied & deux cens hommes d’armes, & en grandes diligence trauerſa les marays, & gaingna au deſſus le Puy iuſques au grand chemin de Loudun. Ce pendent l’aſſault continuoit. Les gens de Picrochole ne ſçauoient ſi le meilleur eſtoit ſortir hors & les recepuoir, ou bien guarder la ville ſans bouger. Mais furieuſement ſortit auecques quelque bande d’hommes d’armes de ſa maiſon : & là feut receu & feſtoyé à grandz coups de canon qui greſloient deuers les couſtaux, dont les Gargantuiſtes ſe retirerent au val pour mieulx donner lieu à l’artillerye. Ceulx de la villes defendoient le mieulx que pouoient, mais les traictz paſſoient oultre par deſſus ſans nul ferir. Aulcuns de la bande, ſauluez de l’artillerie, donnerent fierement ſus noz gens, mais peu profiterent, car tous feurent reſpceuz entre les ordres, & là ruez par terre. Ce que voyans ſe vouloient retirer, mais ce pendent le moyne auoit occupé le paſſaige. Par quoy ſe mirent en fuyte ſans ordres ny maintien. Aulcuns vouloient leur donner la chaſſe, mais le moyne les retint, craignant que, ſuyuant les fuyans, perdiſſent leurs rancz & que ſus ce poinct ceulx de la ville chargeaſſent ſus eulx. Puis, attendant quelque eſpace & nul ne comparant à l’encontre, enuoya le duc Phrontiſte pour admonneſter Gargantua à ce qu’il auanceaſt pour gaigner le couſteau à la gauche, pour empeſcher la retraicte de Picrochole par celle porte.
Ce que feiſt Gargantua en toute diligence, & y enuoya quatre legions de la compaignie de Sebaſte, mais ſi toſt ne peurent gaigner le hault qu’ilz ne rencontraſſent en barbe Picrochole & ceulx qui auecques luy s’eſſtoient eſpars. Lors chargerent ſus roiddement, toutesfoys grandement feurent endommaigez par ceulx qui eſtoient ſus les murs, en coupz de traict & artillerie. Quoy voyant, Gargantua en grande puiſſances alla les ſecourir & commença ſon artillerie à hurter ſus ce quartier de murailles, tant que toute la force de la villes y feut reuocquee.
Le moyne, voyant celluy couſté, lequel il tenoit aſſiegé, denué de gens & guardes, magnanimement tyra vers le fort & tant feiſt qu’il monta ſus luy, & aulcuns de ſes gens, penſant que plus de crainte & de frayeur donnent ceulx qui ſuruiennent à vn conflict que ceulx qui lors à leur force combattent.
Toutesfois ne feiſt oncques effroy iuſques à ce que tous les ſiens euſſent guaigné la muraille, excepté les deux cens hommes d’armes qu’il laiſſa hors pour les hazars. Puis s’eſcria horriblement, & les ſiens enſemble, & ſans reſiſtence tuerent les guardes d’icelle porte & la ouurirent es hommes d’armes, & en toute fiereté coururent enſemble vers la porte de l’Orient, ou eſtoit le deſarroy. Et par derriere renuerſerent toute leur force. Voyans les aſſiegez de tous couſtez & les Garguantuiſtes auoir gaigné la villes, ſe rendirent au moyne à mercy. Le moyne leurs feiſt rendre les baſtons & armes, & tous retirer & reſſerrer par les egliſes, ſaiſiſſant tous les baſtons des croix & commettant gens es portes pour les garder de yſſir. Puis ouurant celle porte orientale, ſortit au ſecours de Gargantua. Mais Picrochole penſoit que le ſecours luy venoit de la ville, & par oultrecuidance ſe hazarda plus que deuant, iuſques à ce que Gargantua s’eſcrya. Frere Iean, mon amy, frere Iean, en bon heure, ſoyez venu. Adoncques, congnoiſſant Picrocholes & ſes gens que tout eſtoit deſeſperé, prindrent la fuyte en tous endroictz. Gargantua les pourſuyuit iuſques pres Vaugaudry, tuant & maſſacrant, puis ſonna la retraicte.
esté : été
Comment Picrochole fuiant feut ſurprins de males fortunes & ce que feit Gargantua apres la bataille.
Chapitre XLIX.
icrochole ainſi deſeſperé, s’en fuyt vers l’Iſle Bouchart, & au chemin de Riuiere ſon cheual bruncha par terre, à quoy tant feut indigné que de ſon eſpee le tua en ſa chole, puis ne trouuant perſonne qui le remontaſt voulut prendre vn aſne du moulin qui là aupres eſtoit, mais les meuſniers le meurtrirent tout de coups & le deſtrouſſerent de ſes habillemens, & luy baillerent pour ſoy couurir vne meſchantes ſequenye. Ainſi s’en alla le pauure cholericque, puis paſſant l’eau au port Huaux, & racontant ſes males fortunes, feut aduiſé par vne vieille lourpidon que ſon royaulme luy ſeroit rendu à la venue des Cocquecigrues : depuis ne ſçait on qu’il eſt deuenu. Toutesfoys l’on m’a dict qu’il eſt de preſent pauure gaignedenier à Lyon, cholere comme dauant. Et touſiours ſe guemente à tous eſtrangiers de la venue des Cocquecigrues, eſperant certainement ſcelon la prophetie de la vieille, eſtre à leur venue reintegré à ſon royaulme. Apres leur retraicte Gargantua premierement recenſa les gens, & trouua que peu d’iceulx eſtoient peryz en la bataille, ſçauoir eſt quelques gens de pied de la bande du capitaine Tolmere, & Ponocrates qui auoit vn coup de harquebouze en ſon pourpoinct. Puis les feiſt refraiſcher chaſcun par ſa bande & commanda es theſauriers que ce repas leur feuſt defrayé & payé, & que l’on ne feiſt oultrage quelconques en la ville, veu qu’elle eſtoit ſienne, & apres leur repas ilz comparuſſent en la place dauant le chaſteau, & là ſeroient payez pour ſix moys. Ce que feut faict. Puis feiſt conuenir dauant ſoy en ladicte place tous ceulx qui là reſtoient de la part de Picrochole, eſquelz, preſens tous ſes Princes & capitaines, parla comme s’enſuyt.
esté : été
Les propos des bienyures.
Chapitre V.
vis entrerent en propos de reſieunier on propre lieu.
Lors flaccons d’aller, iambons de troter, goubeletz de voler, breuſſes de tinter. Tire, baille, tourne, brouille. Boutte à moy, ſans eau, ainſi mon amy : fouette moy ce verre gualentement, produiz moy du clairet, verre pleurant. Treues de ſoif. Ha, faulſe fiebure, ne t’en iras tu pas ? Par ma fy, ma commere, ie ne peuz entrer en bette. Vous eſtez morfondue, m’amie. Voire. Ventre ſainct Qenet, parlons de boire. Ie ne boy que à mes heures, comme la mulle du pape. Ie ne boy que en mon breuiaire, comme vn beau pere guardian. Qui feut premier ſoif ou beuuerye ? Soif. Car qui euſt beu ſans ſoif durant le temps de innocence ? Beuuerye. Car priuatio preſupponit habitum. Ie ſuys clerc. Fœcundi calices quem non fecere diſertum ? Nous aultres innocens ne beuuons que trop ſans ſoif. Non moy, pecheur, ſans ſoif. Et ſi non preſente, pour le moins future, la preuenent comme entendez. Ie boy pour la ſoif aduenir. Ie boy eternellement, ce m’est eternité de beuuerye, & beuuerye de eternité. Chantons, beuuons, vng motet. Entonnons. Ou eſt mon entonnoir ? Quoy, ie ne boy que par procuration.
Mouillez vous pour ſeicher, ou vous ſeichez pour mouiller ? Ie n’entens poinct la theoricque : de la praticque ie me ayde quelque peu. Haſte. Ie mouille, ie humecte, ie boy. Et tout de peur de mourir. Beuuez touſiours vous ne mourrez iamais. Si ie ne boy ie ſuys à ſec. Me voyla mort. Mon ame s’en fuyra en quelque grenoillere. En ſec jamais l’ame ne habite. Somelliers, ô createurs de nouuelles formes, rendez moy de non beuuant beuuant ! Perannité de arrouſement par ces nerueux & ſecz boyaulz. Pour neant boyt qui ne s’en ſent. Ceſtuy entre dedans les venes, la piſſotiere n’y aura rien. Ie laueroys voluntiers les tripes de ce veau que i’ay ce matin habillé. I’ay bien ſaburré mon ſtomach. Si le papier de mes ſchedules beuuoyt auſſi bien que ie foys, mes crediteurs auroient bien leur vin quand on viendroyt à la formule de exhiber. Ceſte main vous guaſte le nez. O quants aultres y entreront, auant que ceſtuy cy en ſorte : Boyre à ſi petit gué : c’eſt pour rompre ſon poictral. Cecy s’appelle pipee à flaccons. Quelle difference eſt entre bouteille et flaccon ? Grande, car bouteille eſt fermee à bouchon, et flaccon à viz. De belles. Nos peres beurent bien & vuiderent les potz. C’eſt bien chié, chanté, beuuons. Voulez vous rien mander à la riuiere ? Ceſtuy cy va lauer les tripes. Ie ne boy en plus q’vne eſponge. Ie boy comme vn templier, & ie tanquam ſponſus, & moy ſicut terra ſine aqua. Vn ſynonyme de iambon ? C’eſt vne compulſoire de beuuettes, c’eſt vn poulain. Par le poulain, on deſcend le vin en caue, par le iambon, en l’eſtomach. Or ça, à boire, boire ça. Il n’y a poinct charge. Reſpice perſonam : pone pro duos : bus non eſt in vſu. Si ie montois auſſi bien comme i’aualle, je feuſſe piec’a hault en l’aer. Ainſi ſe feiſt Iacques Cueur riche. Ainſi profitent boys en friche. Ainſi conqueſta Bacchus l’Inde. Ainſi philoſophie Melinde. Petite pluye abat grand vend. Longues beuuettes rompent le tonnoire. Mais ſi ma couille piſſoit telle vrine, la vouldriez vous bien ſugcer ? Ie retiens apres. Paige, baille : ie t’inſinue ma nomination en mon tour. Hume Guillot, encores y en a il vn pot. Ie me porte pour appellant de ſoif, comme d’abus. Paige, relieue mon appel en forme. Ceſte roigneure. Ie ſouloys iadis boyre tout : maintenant, ie n’y laiſſe rien. Ne nous haſtons pas, & amaſſons bien tout. Voy cy trippes de ieu et guodebillaux d’enuy, de ce fauueau à la raye noire. O pour Dieu, eſtrillons le à profict de meſnaige. Beuuez, ou ie vous… Non, non. Beuuez, ie vous en prye. Les paſſereaux ne mangent ſi non que on leurs tappe les queues. Ie ne boy ſi non qu’on me flatte. Lagona edatera. Il n’y a raboulliere en tout mon corps ou ceſtuy vin ne furette la ſoif. Ceſtuy cy me la fouette bien. Ceſtuy cy me la bannira du tout. Cornons icy à ſon de flaccons & bouteilles, que quiconques aura perdu la ſoif ne ayt à la chercher ceans. Longs clyſteres de beuuerie l’ont faict vuyder hors le logis. Le grand Dieu feiſt les planettes : & nous faiſons les platz netz. I’ay la parolle de Dieu en bouche : Sitio. La pierre dicte ἄσβεστος n’eſt plus inextinguible que la ſoif de ma paternité. L’appetit vient en mangeant, diſoyt Angeſt on Mans : la ſoif s’en va en beuuant. Remede contre la ſoif ? Il eſt contraire à celluy qui eſt contre morſure de chien, courrez touſiours apres le chien, iamais ne vous mordera, beuuez touſiours auant la ſoif, & iamais ne vous aduiendra. Ie vous y prens, ie vous reſueille. Sommelier eternel, guarde nous de ſomme. Argus auoyt cent yeulx pour veoir, cent mains fault à vn ſommelier, comme auoyt Briareus, pour infatigablement verſer. Mouillons, hay, il faict beau ſeicher. Du blanc, verſe tout, verſe de par le diable, verſe deça, tout plein, la langue me pelle. Lans, tringue : à toy, compaing, de hayt, de hayt, là, là, là, c’est morfiaillé, cela. O lachryma Chriſti : c’eſt de la Deuiniere, c’eſt vin pineau. O le gentil vin blanc, & par mon ame, ce n’eſt que vin de tafetas. Hen, hen, il eſt à vne aureille, bien drappé, & de bonne laine. Mon compaignon, couraige. Pour ce ieu, nous ne voulerons pas, car i’ay faict vn leué. Ex hoc in hoc. Il n’y a poinct d’enchantement. Chaſcun de vous l’a veu. Ie y ſuis maiſtre paſſé. A brum, à brum, ie ſuis prebſtre Macé. O les beuueurs. O les alterez. Paige, mon amy, emplis icy & couronne le vin, ie te pry. A la Cardinale. Natura abhorret vacuum. Diriez-vous q’vne mouche y euſt beu ? A la mode de Bretaigne. Net, net, à ce pyot. Auallez, ce ſont herbes.
La contion que feiſt Gargantua es vaincus.
Chapitre L.
os peres, ayeulx & anceſtres de toute memoyre, ont eſté de ce ſens & ceſte nature : que des batailles par eulx conſommees ont pour ſigne memorial des triumphes & victoires plus voluntiers erigé trophees & monumens es cueurs des vaincuz par grace que, es terres par eulx conqueſtees par architecture. Car plus eſtimoient la viue ſouuenance des humains acquiſe par liberalité que la mute inſcription des arcs, colomnes & pyramides, ſubiecte es calamitez de l’air, & enuie d’vn chaſcun. Souuenir aſſez vous peut de la manſuetude dont ilz vſerent enuers les Bretons à la iournee de ſainct Aubin du Cormier : & à la demolition de Parthenay. Vous auez entendu, & entendent admirez le bon traictement qu’il feirent es Barbares de Spagnola, qui auoient pillé, depopulé & ſaccaigé les fins maritimes de Olone & Thalmondoys.
Tout ce ciel a eſté remply des louanges & gratulations que vous meſmes & vos peres feiſtes lorſque Alpharbal, roy de Canarre, non aſſouy de ſes fortunes, enuahyt furieuſement le pays de Onys, exercent la piraticque en toutes les iſles Armoricques & regions confines. Il feut en iuſte bataille nauale prins & vaincu de mon pere, au quel Dieu ſoit garde & protecteur. Mais quoy ? Au cas que les aultres roys & Empereurs, voyre qui ſe font nommer Catholicques, l’euſſent miſerablement traicté, durement empriſonné & rançonné extremement : il le traicta courtoiſement, amiablement le logea auecques ſoy en ſon palays, & par incroyable debonnaireté le renuoya en ſaufconduyt, chargé de dons, chargé de graces, chargé de toutes offices d’amytié. Qu’en eſt il aduenu ? Luy, retourné en ſes terres, feiſt aſſembler tous les princes & eſtatz de ſon royaulme, leurs expoſa l’humanité qu’il auoit en nous congneu, & les pria ſur ce deliberer en façon que le monde y euſt exemple, comme auoit ia en nous de gracieuſeté honeſte, auſſi en eulx de honeſteté gracieuſe. Là feut decreté par conſentement vnanime que l’on offreroit entierement leurs terres, dommaines & royaulme, à en faire ſelon noſtre arbitre.
Alpharbal en propre perſonne ſoubdain retourna auecques neuf mille trente & huyt grandes naufzs oneraires, menant non ſeulement les treſors de ſa maiſon & lignee royalle, mais preſque de tout le pays. Car ſoy embarquant pour faire voille au vent Veſten Nordeſt, chaſcun à la foulle gettoit dedans icelle or, argent, bagues, ioyaulx, eſpiceries, drogues & odeurs aromaticques, Papegays, Pelicans, Guenons, Ciuettes, Genettes, Porczeſpicz. Poinct n’eſtoit filz de bonne mere reputé qui dedans ne gettaſt ce que auoit de ſingulier. Arriué que feut vouloit baiſer les piedz de mondict pere : le faict fut eſtimé indigne & ne feut toleré : ains fut embraſſé ſocialement : offrit ſes preſens, ilz ne feurent receupz, par trop eſtre exceſſifz, ſe donna mancipe & ſerf voluntaire, ſoy & ſa poſterité : ce ne feut accepté par ne ſembler equitable : ceda par le decret des eſtatz ſes terres & royaulme, offrant la tranſaction & tranſport, ſignee, ſcellé & ratifié de tous ceulx qui faire le debuoient : ce fut totalement refuſé, & les contractz gettés au feu. La fin feut, que mon dict pere conmença lamenter de pitié & pleurer copieuſement, conſiderant le franc vouloir & ſimplicité des Canarriens : & par motz exquis & ſentences congrues diminuoit le bon tour qu’il leur auoit faict, diſant ne leur auoir faict bien qui feut à l’eſtimation d’vn bouton, et, ſi rien d’honneſteté leur auoir monſtré, il eſtoit tenu de ce faire. Mais tant plus l’augmentoit Alpharbal. Quelle feut l’yſſue ? En lieu que pour ſa rançon, prinze à toute extremité, euſſions peu tyrannicquement exiger vingt foys cent mille eſcutz & retenir pour houſtaigers ſes enfants aiſnez, ilz ſe ſont faictz tributaires perpetuelz & obligez nous bailler par chaſcun an deux millions d’or affiné à vingt quatre karatz. Ilz nous feurent l’annee premiere icy payez : la ſeconde, de franc vouloir, en paierent. xxiij. cens mille eſcuz : la tierce. xxvj. cens mille, la quarte troys millions, & tant touſiours croiſſent de leur bon gré que ſerons contrainctz leurs inhiber de rien plus nous apporter. C’eſt la nature de gratuité. Car le temps qui toutes choſes ronge & diminue, augmente & accroiſt les bienfaictz, parce q’vn bon tour liberalement faict à l’homme de raiſon croiſt continuement par noble penſee & remembrance. Ne voulant doncques aulcunement degenerer de la debonnaireté hereditaire de mes parens, maintenant ie vous abſoluz & deliure, & vous rends francs & liberes comme par auant.
D’abondant, ſerez à l’yſſue des portes payez chaſcun pour troys moys, pour vous pouuoir retirer en voz maiſons & familles, & vous conduiront en ſaulueté ſix cens hommes d’armes & huyct mille hommes de pied, ſoubz la conduicte de mon eſcuyer Alexandre, affin que par les paiſans ne ſoyez oultragez. Dieu ſoit auecques vous. Ie regrette de tout mon cueur que n’eſt icy Picrochole. Car ie luy euſſe donné à entendre que ſans mon vouloir, ſans eſpoir de accroiſtre ny mon bien ny mon nom, eſtoit faicte ceſte guerre. Mais puis qu’il eſt eſperdu & ne ſçayt on ou ny comment eſt eſuanouy, ie veulx que ſon royaulme demeure entier à ſon filz. Lequel, parce qu’eſt par trop bas d’eage, (car il n’a encores cinq ans accomplyz) ſera gouuerné & inſtruict par les anciens princes & gens ſçauans du royaulme. Et, par autant q’vn royaulme ainſi deſolé, ſeroit facilement ruiné, ſi on ne refrenoit la conuoytiſe & auarice des adminiſtrateurs d’icelluy, ie ordonne & veux que Ponocrates ſoit ſus tous ſes gouuerneurs entendant, auecques auctorité à ce requiſe, & aſſidu auecques l’enfant : iuſques à ce qu’il le congnoiſtra idoine de pouoir par ſoy regir & regner. Ie conſidere que facilité trop eneruee & diſſolue de pardonner es malfaiſans leur eſt occaſion de plus legierement derechief mal faire, par ceſte pernicieuſe confiance de grace. Ie conſidere que Moyſe, le plus doulx homme qui de ſon temps feuſt ſus la terre, aigrement puniſſoit les mutins & ſeditieux au peuple de Iſrael. Ie conſidere que Iules Ceſar, empereur tant debonnaire, que de luy dict Ciceron que ſa fortune rien plus ſouuerain n’auoit ſinon qu’il pouuoit, & ſa vertus meilleur n’auoit ſinon qu’il vouloit touſiours ſauuer & pardonner à vn chaſcun : icelluy toutesfois, ce non obſtant en certains endroictz punit rigoureuſement les aucteurs de rebellion. A ces exemples ie veulx que me liurez auant le departir : premierement ce beau Marquet, qui a eſté ſource & cauſe premiere de ceſte guerre par ſa vaine oultrecuidance. Secondement ſes compaignons fouaciers, qui feurent negligens de corriger ſa teſte folle ſus l’inſtant. Et finablement tous les conſeillers, capitaines, officiers & domeſtiques de Picrochole : leſquelz le auroient incité, loué ou conſeillé de ſortir ſes limites pour ainſi nous inquieter.
esté : été
Comment les victeurs gargantuiſtes feurent recompenſez apres la bataille.
Chapitre LI.
este concion faicte par Gargantua, feurent liurez les ſeditieux par luy requis : exceptez Spadaſſin, Merdaille & Menuail : leſquelz eſtoient fuyz ſix heures dauant la bataille, l’vn iuſques au col de Laignel, d’vne traicte, l’aultre iuſques au val de Vyre, l’aultre iuſques à Logroine, ſans derriere ſoy reguarder ny prandre alaine par chemin, & deux fouaciers, leſquelz perirent en la iournee. Aultre mal ne leurs feiſt Gargantua, ſinon qu’il les ordonna pour tirer les preſſes à ſon imprimerie : laquelle il auoit nouuellement inſtituee.
Puis ceulx qui là eſtoient mors il feiſt honorablement inhumer en la vallee des Noirettes & au camp de Bruſleuieille. Les naurés il feiſt panſer & traicter en ſon grand Noſocome. Apres aduiſa es dommaiges faictz en la ville & habitans : & les feiſt rembourcer de tous leurs intereſtz à leur confeſſion & ſerment. Et y feiſt baſtir vn fort chaſteau : y commettant gens & guet pour à l’aduenir mieulx ſoy defendre contre les ſoubdaines eſmeutes.
Au departir remercia gratieuſement tous les ſoubdars de ſes legions qui auoient eſté à ceſte defaicte, & les renuoya hyuerner en leurs ſtations & guarniſons. Exceptez aulcuns de la legion Decumane, leſquelz il auoit veu en la iournee faire quelques proueſſes : & les capitaines des bandes, leſquelz il amena auecques ſoy deuers Grandgouſier.
A la veue & venue d’iceulx, le bon homme feut tant ioyeux que poſſible ne ſeroit le deſcripre. Adonc leur feiſt vn feſtin, le plus magnificque, le plus abundant & plus delitieux que feuſt veu depuis le temps du roy Aſſuere. A l’iſſue de table, il diſtribua à chaſcun d’iceulx tout le parement de ſon buffet, qui eſtoit au poys de diſhuyt cent mille quatorze bezans d’or en grands vaſes d’antique, grands poutz, grans baſſins, grands taſſes, couppes, potetz, candelabres, calathes, nacelles, violiers, drageouoirs & aultre telle vaiſſelle, toute d’or maſſif, oultre la pierrerie, eſmail & ouuraige, qui, par eſtime de tous, excedoit en pris la matiere d’iceulx. Plus, leurs feiſt comter de ſes coffres à chaſcun douze cens mille eſcutz contens. Et d’abundant à chaſcun d’iceulx donna à perpetuité (excepté s’ilz mouroient ſans hoirs) ſes chaſteaulx & terres voizines, ſelon que plus leurs eſtoient commodes. A Ponocrates donna la Rocheclermaud, à Gymnaſte le Couldray, à Eudemon Montpenſier, le Riuau, à Tolmere, à Ithybole, Montſoreau, à Acamas Cande, Varenes, à Chironacte, Grauot à Sebaſte, Quinquenays, à Alexandre, Ligré, à Sophrone, & ainſi de ſes aultres places.
esté : été
Comment Gargantua feiſt baſtir pour le moyne l’abbaye de Theleme
Chapitre LII.
estoit ſeulement le moyne à pouruoir. Lequel Gargantua vouloit faire abbé de Seuillé : mais il le refuſa. Il luy voulut donner l’abbaye de Bourgueil, ou de ſainct Florent, laquelle mieulx luy duiroit, ou toutes deux s’il les prenoit à gré. Mais le moyne luy fiſt reſponce peremptoire que de moyne il ne vouloit charge ny gouuernement. Car comment (diſoit il) pourroy ie gouuerner aultruy, qui moy meſmes gouuerner ne ſçaurois ? Si vous ſemble que ie vous aye faict, & que puiſſe à l’aduenir faire ſeruice agreable, oultroyez moy de fonder vne abbaye à mon deuis. La demande pleut à Gargantua, & offrit tout ſon pays de Theleme iouſte la riuiere de Loyre, à deux lieues de la grande foreſt du Port Huault. Et requiſt à Gargantua qu’il inſtituaſt ſa religion au contraire de toutes aultres. Premierement doncques (diſt Gargantua) il n’y fauldra ia baſtir murailles au circuit : car toutes aultres abbayes ſont fierement murees. Voyre, diſt le moyne. Et non ſans cauſe : ou mur y a & dauant & derriere, y a force murmur, enuie & conſpiration mutue. D’auantaige, veu que en certains conuentz de ce monde eſt en vſance : que ſi femme aulcune y entre (i’entends des preudes & pudicques) on nettoye la place par laquelle elles ont paſſé, feut ordonné que, ſi religieux ou religieuſe y entroit par cas fortuit, on nettoiroit curieuſement tous les lieulx par leſquelz auroient paſſé. Et parce que es religions de ce monde tout eſt compaſſé, limité & reiglé par heures, feut decreté que là ne ſeroit horrologe ny quadrant aulcun. Mais ſelon les occaſions & oportunitez ſeroient toutes les œuures diſpenſees. Car (diſoit Gargantua) la plus vraye perte du temps qu’il ſceuſt eſtoit de compter les heures. Quel bien en vient il ? Et la plus grande reſuerie du monde eſtoit ſoy gouuerner au ſon d’vne cloche, & non au dicté de bon ſens & entendement.
Item, parce qu’en icelluy temps on ne mettoit en religion des femmes, ſi non celles que eſtoient borgnes, boyteuſes, boſſues, laydes, defaictes, folles, inſenſees, maleficiees & tarees : ny les hommes, ſinon catarrez, mal nez, niays & empeſche de maiſon.
A propos (diſt le moyne), vne femme, qui n’eſt ny belle ny bonne, à quoy vault toille ? A mettre en religion, diſt Gargantua. Voyre (diſt le moyne), & à faire des chemiſes. Feut ordonné que là ne ſeroient repceues ſinon les belles, bien formees & bien naturees : & les beaulx, bien formez & bien naturez. Item, parce que es conuentz des femmes ne entroient les hommes ſinon à l’emblee & clandeſtinement : feut decreté que ia ne ſeroient là les femmes au cas que n’y feuſſent les hommes : ny les hommes en cas que n’y feuſſent les femmes.
Item, parce que tant hommes que femmes vne foys repceuez en religion apres l’an de probation eſtoient forcez & aſtrinctz y demeurer perpetuellement leur vie durante, feuſt eſtably que tant hommes que femmes là repceuz, ſortiroient quand bon leurs ſembleroit franchement & entierement.
Item parce que ordinairement les religieux faiſoient troys veuz : ſçauoir eſt de chaſteté, pauureté & obedience : fut conſtitué, que là honorablement on peult eſtre marié, que chaſcun feut riche, & veſquiſt en liberté. Au reguard de l’eage legitime, les femmes y eſtoient repceues depuis dix iuſques à quinze ans : les hommes depuis douze iuſques à dix & huict.
esté : été
Comment feuſt baſtie & dotee l’abbaye des Thelemites.
Chapitre LIII.
ovr le baſtiment & aſſortiment de l’abbaye Gargantua feiſt liurer de content vingt & ſept cent mille huyt cent trente & vn moutons à la grand laine, & par chaſcun an, iuſques à ce que le tout feuſt parfaict, aſſigna, ſus là recepte de la Diue ſeze cent ſoixante & neuf mille eſcuz au ſoleil, & autant à l’eſtoille pouſſiniere. Pour la fondation & entretenement d’icelle donna à perpetuité vingt troys cent ſoixante neuf mille cinq cens quatorze nobles à la roſe de rente fonciere, indemnez, amortyz, & ſoluables par chaſcun an à la porte de l’abbaye. Et de ce leurs paſſa belles lettres. Le baſtiment feut en figures exagone, en telle façon que à chaſcun angle eſtoit baſtie vne groſſe tour ronde à la capacité de ſoixante pas en diametre. Et eſtoient toutes pareilles en groſſeur & protraict. La riuiere de Loyre decoulloit ſus l’aſpect de Septentrion. Au pied d’icelle eſtoit vne des tours aſſiſe, nommee Artice. Et tirant vers l’orient eſtoit vne aultre nommee Calaer. L’aultre enſuiuant Anatole. L’aultre apre Meſembrine. L’aultre apres Heſperie. La derniere Cryere.
Entre chaſcune tour eſtoit eſpace de troys cent douze pas. Le tout baſty à ſix eſtages, comprenent les caues ſoubz terre pour vn. Le ſecond eſtoit voulté à la forme d’vne anſe de panier. Le reſte eſtoit embrunché de guy de Flandres à forme de culz de lampes, le deſſus couuert d’Ardoize fine : auec l’endouſſeure de plomb à figures de petitz manequins & animaulx bien aſſortiz & dorez, auec les goutieres que yſſoient hors la muraille entre les croyzees, pinctes en figure diagonale de or & azur, iuſques en terre, ou finiſſoient en grands eſchenaulx qui tous conduiſoient en la riuiere par deſſoubz le logis. Ledict baſtiment eſtoit cent foys plus magnificque que n’eſt Boniuet, ne Chambourg, ne Chantilly. Car en ycelluy eſtoient neuf mille troys cens trente & deux chambres : chaſcune guarnie de arriere chambre, cabinet, guarde robbe, chapelle, & yſſue en vne grande ſalle. Entre chaſcune tour, au mylieu dudict corps de logis, eſtoit vne viz brizee dedans icelluy meſmes corps. De laquelle les marches eſtoient part de porphyre, part de pierre Numidicque, part de marbre ſerpentin : longues de xxij. piedz : l’eſpeſſeur eſtoit de troys doigtz, l’aſſiete par nombre de douze entre chaſcun repous. En chaſcun repous eſtoient deux beaulx arceaux d’antique par leſquelz eſtoit repceu la clarté : & par iceulx on entroit en vn cabinet faict à clere voys de largeur de ladicte viz : & montoit iuſques au deſſus la couuerture, & là finoit en pauillon. Par icelle viz on entroit de chaſcun couſté en vne grande ſalle, & des ſalles es chambres. Depuis la tour Artice iuſques à Cryere eſtoient les belles grandes librairies, en Grec, Latin, Hebrieu, Françoys, Tuſcan & Heſpaignol : diſparties par les diuers eſtaiges ſelon iceulx langaiges. Au mylieu eſtoit vne merueilleuſe viz, de laquelle l’entree eſtoit par le dehors du logis en vn arceau large de ſix toizes. Icelle eſtoit faicte en telle ſymmetrie & capacité que ſix hommes d’armes, la lance ſus la cuiſſe, pouoient de front enſemble monter iuſques au deſſus de tout le baſtiment. Depuis la tour Anatole iuſques à Meſembrine eſtoient belles grandes galleries, toutes pinctes des antiques proueſſes, hiſtoires & deſcriptions de la terre. Au milieu eſtoit vne pareille montee & porte comme auons dict du couſté de la riuiere. Sus icelle porte eſtoit eſcript, en groſſes lettres antiques, ce que s’enſuit.
esté : été
Inſcription miſe ſus la grande porte de Theleme. Chapitre LIIII.
Cy n’entrez pas, Hypocrites, bigotz,
Vieulx matagotz, marmiteux, borſouflez,
Torcoulx, badaux, plus que n’eſtoient les Gotz
Ny Oſtrogotz, precurſeurs des magotz,
Haires, cagotz, caffars empantouflez,
Gueux mitouflez, frapars eſcorniflez,
Befflez, enflez, fagoteurs de tabus,
Tirez ailleurs pour vendre vos abus.
Vos abus meſchans
Rempliroient mes camps
De meſchanceté,
Et par faulſeté
Troubleroient mes chants
Vos abus meſchans.
Cy n’entrez pas, maſchefains practiciens,
Clers, baſauchiens, mangeurs du populaire,
Officiaulx, ſcribes, & phariſiens,
Iuges, anciens, qui les bons parroiciens
Ainſi que chiens mettez au capulaire.
Voſtre ſalaire eſt au patibulaire.
Allez y braire : icy n’eſt faict exces,
Dont en voz cours on deuſt mouuoir proces.
Proces & debatz
Peu font cy d’ebatz,
Ou l’on vient s’esbatre.
A vous, pour debatre
Soient en pleins cabatz
Proces & debatz.
Cy n’entrez pas vous vſuriers chichars,
Briffaulx, leſchars, qui touſiours amaſſez,
Grippeminaulx, aualleurs de frimars,
Courbez, camars, qui en vos coquemars
De mille marcs ia n’auriez aſſez.
Poinct eſgaſſez n’eſtes, quand cabaſſez
Et entaſſez, poiltrons à chiche face.
La male mort en ce pas vous deface.
Face non humaine
De telz gens, qu’on maine
Raire ailleurs : ceans
Ne ſeroit ſeans.
Vuidez ce dommaine
Face non humaine.
Cy n’entrez pas, vous raſſotez maſtins,
Soirs ny matins, vieux chagrins, & ialoux :
Ny vous auſſi, ſeditieux mutins,
Larues, lutins, de Dangier palatins,
Grecs ou Latins, plus à craindre que Loups ;
Ny vous gualous verollez iuſqu’à l’ous :
Portez vos loups ailleurs paiſtre en bonheur,
Crouſteleuez, remplis de deshonneur.
Honneur, los, deduict,
Ceans eſt deduict
Par ioyeux acords.
Tous ſont ſains au corps.
Par ce, bien leur dict
Honneur, los, deduict.
Cy entrez, vous, & bien ſoyez venus
Et paruenuz, tous nobles cheualiers.
Cy eſt le lieu ou ſont les reuenuz
Bien aduenuz : affin que entretenuz,
Grands & menuz, tous ſoyez à milliers.
Mes familiers ſerez & peculiers,
Friſques, gualliers, ioyeux, plaiſans, mignons,
En general tous gentilz compaignons.
Compaignons gentilz,
Serains & ſubtilz,
Hors de vilité,
De ciuilité
Cy ſont les ouſtilz,
Compaignons gentilz.
Cy entrez, vous, qui le ſainct euangile
En ſens agile annoncez, quoy qu’on gronde :
Ceans aurez vn refuge & baſtille
Contre l’hoſtile erreur, qui tant poſtille
Par ſon faulx ſtile empoizonner le monde :
Entrez, qu’on fonde ici la foy profonde,
Puis, qu’on confonde, & par voix, & par rolle,
Les ennemys de la ſaincte parolle.
La parolle ſaincte
Ia ne ſoit extainte
En ce lieu treſſainct.
Chaſcun en ſoit ceinct,
Chaſcune ayt enceincte
La parolle ſaincte.
Cy entrez, vous, dames de hault paraige
En franc couraige. Entrez y en bon heur,
Fleurs de beaulté, à celeſte viſaige,
A droit corſaige, à maintien prude & ſaige.
En ce paſſaige eſt le ſeiour d’honneur.
Le hault ſeigneur, qui du lieu fut donneur
Et guerdonneur, pour vous l’a ordonné,
Et pour frayer à tout prou or donné.
Or donné par don
Ordonne pardon
A cil qui le donne,
Et tres bien guerdonne
Tout mortel preud’hom
Or donné par don.
esté : été
Comme eſtoit le manoir des Thelemites.
Chapitre LV.
v millieu de la baſſe court eſtoit vne fontaine magnificque de bel Alabaſtre. Au deſſus les troys Graces, auecques cornes d’abondance. Et gettoient l’eau par les mamelles, bouche, aureilles, yeulx, & aultres ouuertures du corps.
Le dedans du logis ſus ladicte baſſe court eſtoit ſus gros pilliers de Caſſidoine & Porphyre, à beaux ars d’antique. Au dedans deſquelz eſtoient belles gualeries, longues & amples, aornees de pinctures, de cornes de cerfs, licornes, Rhinoceros, Hippopotames, dens de Elephans, & aultres choſes ſpectables. Le logis des dames comprenoit depuis la tour Artice iuſques à la porte Meſembrine. Les hommes occupoient le reſte. Deuant ledict logis des dames, affin qu’elles euſſent l’eſbatement, entre les deux premieres tours, au dehors, eſtoient les lices, l’hippodrome, le theatre, & natatoires, auecques les bains mirificques à triple ſolier, bien garniz de tous aſſortemens, & foyzon d’eau de Myre. Iouxte la riuiere eſtoit le beau iardin de plaiſance. Au millieu d’icelluy le beau Labirynte. Entre les deux aultres tours eſtoient les ieux de paulme & de groſſe balle. Du couſté de la tour Cryere eſtoit le vergier, plein de tous arbres fructiers, tous ordonnees en ordre quincunce. Au bout eſtoit le grand parc, foizonnant en toute ſauuagine. Entre les tierces tours eſtoient les butes pour l’arquebuſe, l’arc, & l’arbaleſte. Les offices hors la tour Heſperie, à ſimple eſtaige. L’eſcurye au dela des offices ; la faulconnerie au dauant d’icelles, gouuernee par aſturciers bien expers en l’art, & eſtoit annuellement fournie par les Candiens, Venitiens & Sarmates, de toutes ſortes d’oiſeaux paragons.