Le Quart Livre (page 4)

François Rabelais · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Quart Livre · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le vieil Macrobe en languaige Ionicque demandoit à Pantagruel comment & par quelle induſtrie & labeur eſtoit abourdé à leur port celle iournee en laquelle auoit eſté troublement de l’air, & tempeſte de mer tant horrificque. Pantagruel luy reſpondit que le hault ſeruateur auoit eu eſguard à la ſimplicité & ſyncere affection de ſes gens : les quelz ne voyageoient pour guain ne traficque de marchandiſe. Vne & ſeule cauſe les auoit en mer mis, ſçauoir eſt ſtudieux deſir de veoir, apprendre, congnoiſtre, viſiter l’oracle de Bacbuc, & auoir le mot de la Bouteille, ſus quelques difficultez propoſees par quelqu’vn de la compaignie. Toutesfoys ce ne auoit eſté ſans grande affliction & dangier euident de naufraige. Puys luy demanda quelle cauſe luy ſembloit eſtre de ceſtuy eſpouantable fortunal, & ſi les mers adiacentes d’icelle iſle eſtoient ainſi ordinairement ſubiectes à tempeſte, comme en la mer Oceane ſont les Ratz de Sanmaieu, Maumuſſon, & en la mer Mediterranee le gouffre de Satalie, Montargentan, Plombin, Capo Melio en Laconie, l’eſtroict de Gilbathar, le far de Meſſine, & aultres.

Comment le bon Macrobe raconte à Pantagruel le manoir & diſceſſion des Heroes.

Chapitre XXVI.

doncqves reſpondit le bon Macrobe. Amys peregrins icy eſt vne des iſles Sporades, non de vos Sporades qui ſont en la mer Carpathie : mais des Sporades de l’Ocean, iadis riche, frequente, opulente, marchande, populeuſe & ſubiecte au dominateur de Bretaigne. Maintenant par laps de temps & ſus la declinaiſon du monde, paouure & deſerte comme voyez. En ceſte obſcure foreſt que voyez longue & ample plus de ſoixante & dix huict mille Paraſanges eſt l’habitation des Dæmons & Heroes. Les quelz ſont deuenuz vieulx. & croyons plus ne luiſant le comete preſentement, lequel nous appareut par trois entiers iours precedens, que hier en ſoit mort quelqu’vn. Au treſpas duquel ſoyt excitee celle horrible tempeſte que auez pati. Car eulx viuens tout bien abonde en ce lieu & aultres iſles voiſines : & en mer eſt bonache & ſerenité continuelle. Au treſpas d’vn chaſcun d’iceulx ordinairement oyons nous par la foreſt grandes & pitoyables lamentations, & voyons en terre peſtes, vimeres & afflictions, en l’air troublemens & tenebres : en mer tempeſte & fortunal.

Il y a (diſt Pantagruel) de l’apparence en ce que dictez. Car comme la torche ou la chandelle tout le temps qu’elle eſt viuente & ardente luiſt es aſſiſtans, eſclaire tout autour, delecte vn chaſcun, & à chaſcun expoſe ſon ſeruice & ſa clarté, ne faict mal ne deſplaiſir à perſone. Sus l’inſtant qu’elle eſt extaincte, par ſa fumee & euaporation elle infectionne l’air, elle nuiſt es aſſiſtans & à vn chaſcun deſplaiſt. Ainſi eſt il de ces ames nobles & inſignes. Tout le temps qu’elles habitent leurs corps, eſt leur demeure pacificque, vtile, delectable, honorable : ſus l’heure de leur diſceſſion, communement aduiennent par les iſles & continent grands troublemens en l’air, tenebres, fouldres, greſles : en terre concuſſions, tremblemens, eſtonnemens : en mer fortunal & tempeſte, auecques lamentations des peuples, mutations des religions, tranſpors des Royaulmes, & euerſions des Republicques. Nous (diſt Epiſtemon) en auons naguieres veu l’experience on deces du preux & docte cheualier Guillaume du Bellay, lequel viuant, France eſtoit en telle felicité, que tout le monde auoit ſus elle enuie, tout le monde ſe y rallioit, tout le monde la redoubtoit. Soubdain apres ſon treſpas elle a eſté en meſpris de tout le monde bien longuement.

Ainſi (diſt Pantagruel) mort Anchiſes à Drepani en Sicile la tempeſte donna terrible vexation à Æneas. C’eſt par aduenture la cauſe pourquoy Herodes le tyrant & cruel roy de Iudee ſoy voyant pres de mort horrible & eſpouentable en nature (car il mourut d’vne Phthiriaſis mangé des verms & des poulx, comme parauant eſtoient mors L. Sylla, Pherecydes Syrien præcepteur de Pythagoras, le poete Gregeoys Alcman, & aultres) & preuoyant que à ſa mort les Iuifz feroient feu de ioye, feiſt en ſon Serrail de toutes les villes, bourguades, & chaſteaulx de Iudee tous les nobles & magiſtratz conuenir, ſoubs couleur & occaſion fraudulente de leurs vouloirs choſes d’importance communicquer pour le regime & tuition de la prouince. Iceulx venuz & comparens en perſones feiſt en l’hippodrome du Serrail reſerrer. Puys diſt à ſa ſœur Salomé, & à ſon mary Alexandre. Ie ſuys aſceuré que de ma mort les Iuifz ſe eſiouiront, mais ſi entendre voulez, & executer ce que vous diray, mes exeques ſeront honorables, & y ſera lamentation publicque. Sus l’inſtant que ſeray treſpaſſé, faictez par les archiers de ma guarde, es quelz i’en ay expreſſe commiſſion donné, tuer tous ces nobles & magiſtratz, qui ſont ceans reſerrez. Ainſi faiſans toute Iudee maulgré ſoy en deuil & lamentation ſera, & ſemblera es eſtrangiers, que ce ſoyt à cauſe de mon treſpas : comme ſi quelque ame Heroique feuſt decedee. Autant en affectoit vn deſeſperé tyrant, quand il diſt. Moy mourant la terre ſoyt auecques le feu meſlee, c’eſt à dire, periſſe tout le monde. Lequel mot Neron le truant changea diſant, moy viuent : comme atteſte Suetone. Ceſte deteſtable parole, de laquelle parlent Cicero lib. 3. de Finibus. & Senecque lib. 2. de Clemence, eſt par Dion Nicæus, & Suidas attribuee à l’empereur Tibere.

Comment Pantagruel raiſonne ſus la diſceſſion des ames Heroicques : & des prodiges horrificques qui præcederent le treſpas du feu ſeigneur de Langey.

Chapitre XXVII.

e ne vouldroys (diſt Pantagruel continuant) n’auoir pati la tormente marine, laquelle tant nous a vexez & trauaillez, pour non entendre ce que nous dict ce bon Macrobe. Encores ſuys ie facilement induict à croyre ce qu’il nous a dict du comète veu en l’air par certains iours præcedens telle diceſſion. Car aulcunes telles ames ſont tant nobles, precieuſes, & Heroicques, que de leur deſlogement & treſpas nous eſt certains iours dauant donnee ſignification des cieulx. Et comme le prudent medicin voyant par les ſignes prognoſticz ſon malade entrer en decours de mort, par quelques iours dauant aduertiſt les femme, enfans, parens, & amis du deces imminent du mary, pere, ou prochain, affin qu’en ce reſte de temps qu’il a de viure, ilz l’admonneſtent donner ordre à ſa maiſon, exhorter & beniſtre ſes enfans, recommander la viduité de ſa femme, declairer ce qu’il ſçaura eſtre neceſſaire à l’entretenement des pupilles, & ne ſoyt de mort ſurprins ſans teſter & ordonner de ſon ame & de ſa maiſon : ſemblablement les cieulx beneuoles comme ioyeulx de la nouuelle reception de ces beates ames, auant leur deces ſemblent faire feux de ioye par telz comètes, & apparitions meteores. Les quelles voulent les cieulx eſtre aux humains pour prognoſtic certain & veridicque prediction, que dedans peu de iours telles venerables ames laiſſeront leurs corps & la terre. Ne plus ne moins que iadis en Athenes les iuges Areopagites ballotans pour le iugement des criminelz priſonniers, vſoient de certaines notes ſcelon la varieté es ſentences : par Θ ſignifians condemnation à mort : par Τ abſolution : par Α ampliation : ſçauoir eſt, quand le cas n’eſtoit encores liquidé. Icelles publiquement expoſees houſtoient d’eſmoy & penſement les parens, amis, & aultres curieulx d’entendre quelle ſeroit l’iſſue & iugement des malfaicteurs detenuz en priſon. Ainſi par telz cometes, comme par notes ætherees diſent les cieulx tacitement. Homes mortelz ſi de ceſtes heureuſes ames voulez choſe aulcune ſçauoir, apprandre, entendre, congnoiſtre, preueoir touchant le bien & vtilité publicque ou priuee, faictez diligence de vous repreſenter à elles, & d’elles reſponſe auoir. Car la fin & cataſtrophe de la comœdie approche. Icelle paſſee, en vain vous les regretterez.

Font d’aduentaige. C’eſt que pour declairer la terre & gens terriens n’eſtre dignes de la preſence, compaignie & fruition de telles inſignes ames, l’eſtonnent & eſpouantent par prodiges, portentes, monſtres, & aultres precedens ſignes formez contre tout ordre de nature. Ce que veiſmes pluſieurs iours auant le departement de celle tant illuſtre, genereuſe, & heroicque ame du docte & preux cheualier de Langey duquel auez parlé.

Il m’en ſouuient (diſt Epiſtemon) & encores me friſſonne & tremble le cœur dedans ſa capſule, quand ie penſe es prodiges tant diuers & horrificques les quelz veiſmes apertement cinq & ſix iours auant ſon depart. De mode que les ſeigneurs de Aſſier, Chemant, Mailly le borgne, Sainct Ayl, Villeneufue Laguyart, maiſtre Gabriel medicin de Sauillan, Rabelays, Cohuau, Maſſuau, Maiorici, Bullou, Cercu, dict Bourguemaiſtre, François Prouſt, Ferron, Charles Giraud, François Bourré, & tant d’aultres amis, domeſticques, & ſeruiteurs du deſſunct tous effrayez ſe reguardoient les vns les aultres en ſilence ſans mot dire de bouche, mais bien tous penſans & preuoyans en leurs entendemens que brief ſeroit France priuee d’vn tant perfaict & neceſſaire cheuallier à ſa gloire & protection, & que les cieulx le repetoient comme à eulx deu par proprieté naturelle.

Huppe de froc (diſt frere Ian) ie veulx deuenir clerc ſus mes vieulx iours. I’ay aſſez belle entendouoire, voie. Ie vous demande en demandant, comme le Roy à ſon ſergent, & la Royne à ſon enfant, ces Heroes icy & Semidieux des quelz auez parlé, peuuent ilz par mort finir ? Par nettre dene ie penſoys en penſaroys qu’ilz feuſſent immortelz, comme beaulx anges, Dieu me le veueille pardonner. Mais ce reuerendiſſime Macrobe dict qu’ilz meurent finablement. Non tous (reſpondit Pantagruel). Les Stoiciens les diſoient tous eſtre mortelz, vn excepté, qui ſeul eſt immortel, impaſſible, inuiſible. Pindarus apertement dict es deeſſes Hamadryades plus de fil, c’eſt à dire plus de vie, n’eſtre fille de la quenoille & filaſſe des deſtinees & Parce iniques, que es arbres par elles conſeruees. Ce ſont cheſnes, des quelz elles naſquirent ſcelon l’opinion de Callimachus, & de Pauſanias in Phoci. Es quelz conſent Martianus Capella. Quant aux Semidieux, Panes, Satyres, Syluains, Folletz, Ægypanes, Nymphes, Heroes, & Dæmons, pluſieurs ont par la ſomme totale reſultante des aages diuers ſupputez par Heſiode compté leurs vies eſtre de 9720 ans : nombre compoſé de vnité paſſante en quadrinité, & la quadrinité entiere quatre foys en ſoy doublee, puys le tout cinq foys multiplié par ſolides triangles. Voyez Plutarche on liure de la Ceſſation des oracles.

Cela (diſt frere Ian) n’eſt poinct matiere de breuiaire. Ie n’en croy ſi non ce que vous plaira. Ie croy (diſt Pantagruel) que toutes ames intellectiues ſont exemptes des cizeaulx de Atropos. Toutes ſont immortelles : Anges, Dæmons, & Humaines. Ie vous diray toutes foys vne hiſtoire bien eſtrange, mais eſcripte & aſceuree par pluſieurs doctes & ſçauans Hiſtoriographes à ce propous.

Comment Pantagruel raconte vne pitoyable hiſtoire touchant le treſpas des Heroes.

Chapitre XXVIII.

pitherses pere de Æmilian rheteur nauiguant de Grece chargee de diuerſes marchandiſes, & pluſieurs voyagiers, ſur le ſoir ceſſant le vent aupres des iſles Echinades, les quelles ſont entre la Moree & Tunis, feut leur nauf portee pres de Paxes. Eſtant là abourdee, aulcuns des voyagiers dormans, aultres veiglans, aultres beuuans & ſouppans, feut de l’iſle de Paxes ouie vne voix de quelqu’vn qui haultement appelloit Thamoun. Auquel cris tous feurent eſpouantez. Ceſtuy Thamous eſtoit leur pilot natif de Ægypte, mais non congneu de nom, fors à quelques vns des voyagiers. Feut ſecondement ouie ceſte voix : Laquelle appelloit Thamoun en cris horrificques. Perſone ne reſpondent, mais tous reſtant en ſilence & trepidation, en tierce foys ceſte voix feut ouie plus terrible que dauant. Dont aduint que Thamous reſpondit. Ie ſuys icy, que demande tu ? que veulx tu que ie face ? Lors feut icelle voix plus haultement ouie, luy diſant & commandant, quand il ſeroit en Palodes publier & dire que Pan le grand Dieu eſtoit mort.

Ceſte parolle entendue diſoyt Epitherſes tous les nauchiers & voyaigiers s’eſtre eſbahiz & grandement effrayez : Et entre eulx deliberans quel ſeroit meilleur ou taire ou publier ce que auoit eſté commandé, Diſt Thamous ſon aduis eſtre, aduenent que lors ilz euſſent vent en pouppe, paſſer oultre ſans mot dire : aduenent qu’il feuſt calme en mer, ſignifier ce qu’il auoit ouy. Quand doncques feurent pres Palodes aduint qu’ilz ne eurent ne vent ne courant. Adoncques Thamous montant en prore, & en terre proiectant ſa veue diſt ainſi que luy eſtoit commandé, que Pan le grand eſtoit mort. Il n’auoit encores acheué le dernier mot quand feurent entenduz grands ſouſpirs, grandes lamentations, & effroiz en terre, non d’vne perſone ſeule, mais de pluſieurs enſemble. Ceſte nouuelle (par ce que pluſieurs auoient eſté præſens) feuſt bien touſt diuulguee en Rome. Et enuoya Tibere Ceſar lors empereur en Rome querir ceſtuy Thamous. Et l’auoir entendu parler adiouſta foy à ſes parolles. Et ſe guementant es gens doctes qui pour lors eſtoient en ſa court & en Rome en bon nombre, qui eſtoit ceſtuy Pan, trouua par leur rapport qu’il auoit eſté filz de Mercure & de Penelope. Ainſi au parauant l’auoient eſcript Herodote & Cicero on tiers liure de la nature des Dieux. Toutesfoys ie le interpretoys de celluy grand Seruateur des fideles, qui feut en Iudee ignominieuſement occis par l’enuie & iniquité des Pontifes, docteurs, prebſtres, & moines de la loy Moſaicque. Et ne me ſemble l’interpretation abhorrente. Car à bon droict peut il eſtre en languaige Gregoys dict Pan. Veu que il eſt le noſtre Tout, tout ce que ſommes, tout ce que viuons, tout ce que auons, tout ce que eſperons eſt luy, en luy, de luy, par luy. C’eſt le bon Pan le grand paſteur qui comme atteſte le bergier paſſionné Corydon, non ſeulement a en amour & affection ſes brebis, mais auſſi ſes bergiers. A la mort duquel feurent plaincts, ſouſpirs, effroy, & lamentations en toute la machine de l’Vniuers, cieulx, terre, mer, enfers. A ceſte miene interpretation compete le temps. Car ceſtuy treſbon treſgrand Pan, noſtre vnique Seruateur mourut lez Hieruſalem, regnant en Rome Tibere Cæſar.

Pantagruel ce propous finy reſta en ſilence & profonde contemplation. Peu de temps apres nous veiſmes les larmes decouller de ſes œilz groſſes comme œufz de Auſtruche. Ie me donne à Dieu, ſi i’en mens d’vn ſeul mot.

Comment Pantagruel paſſa l’iſle de Tapinois en la quelle regnoit Quareſmeprenant.

Chapitre XXIX.

es naufz du ioyeulx conuoy refaictes & reparees : les victuailles refraiſchiz : les Macræons plus que contens & ſatisfaictz de la deſpenſe que y auoit faict Pantagruel : nos gens plus ioyeulx que de couſtume, au iour ſubſequent feut voile faicte au ſerain & delicieux Aguyon, en grande alaigreſſe. Sus le hault du iour feut par Xenomanes monſtré de loing l’iſle de Tapinois en laquelle regnoit Quareſmeprenant : duquel Pantagruel auoit aultre foys ouy parler, & l’euſt voluntiers veu en perſone, ne feut que Xenomanes l’en deſcouraigea, tant pour le grand detour du chemin, que pour le maigre paſſetemps qu’il diſt eſtre en toute l’iſle & court du Seigneur. Vous y voirez (diſt il) pour tout potaige vn grand aualleur de poys gris, vn grand cacquerotier, vn grand preneur de Taulpes, vn grand boteleur de foin, vn demy geant à poil follet & double tonſure extraict de Lanternoys, bien grand Lanternier : confalonnier des Ichtyophages : dictateur de Mouſtardois : fouetteur de petitz enfans : calcineur de cendres : pere & nourriſſon des medicins : foiſonnant en pardons, indulgences, & ſtations : home de bien : bon catholic, & de grande deuotion. Il pleure les troys pars du iour. Iamais ne ſe trouue aux nopces. Vray eſt que c’eſt le plus induſtrieux faiſeur de lardoueres & brochettes qui ſoit en quarante royaulmes. Il a enuiron ſix ans que paſſant par Tapinois i’en emportay vne groſſe, & la donnay aux bouchers de Quande. Ilz les eſtimerent beaucoup, & non ſans cauſe. Ie vous en monſtreray à noſtre retour deux attachees ſus le grand portail. Les alimens des quelz il ſe paiſt ſont aubers ſallez, casquets, morrions ſallez, & ſalades ſallees. Dont quelquefoys patit vne loude piſſechaulde. Ses habillemens ſont ioyeulx, tant en façon comme en couleur. Car il porte gris & froid : rien dauant, & rien darrière : & les manches de meſmes.

Vous me ferez plaiſir, diſt Pantagruel, ſi comme m’auez expoſé ſes veſtemens, ſes alimens, ſa maniere de faire, & ſes paſſetemps, auſſi me expoſez ſa forme & corpulence en toutes ſes parties. Ie t’en prie Couillette, diſt frere Ian : Car ie l’ay trouué dedans mon breuiaire : & s’en fuyt apres les feſtes mobiles. Voluntiers, reſpondit Xenomanes. Nous en oyrons par aduenture plus amplement parler paſſans l’iſle Farouche, en laquelle dominent les Andouilles farfelues ſes ennemies mortelles : contre lesquelles il a guerre ſempiternelle. Et ne feuſt l’aide du noble Mardigras leur protecteur & bon voiſin, ce grand Lanternier Quareſmeprenant les euſt ià pieça exterminees de leur manoir. Sont elles (demandoit frere Ian) maſles ou femelles ? anges ou mortelles ? femes ou pucelles. Elles ſont, reſpondit Xenomanes, femelles en ſexe, mortelles en condition : aulcunes pucelles, aultres non. Ie me donne au Diable, diſt frere Ian, ſi ie ne ſuys pour elles. Quel deſordre eſt ce en nature faire guerre contre les femmes ? Retournons. Sacmentons ce grand villain.

Combatre Quareſmeprenant (diſt Panurge) de par tous les Diables ? Ie ne ſuys pas ſi fol & hardy enſemble. Quid iuris, ſi nous trouuions enueloppez entre Andouilles & Quareſmeprenant ? Entre l’enclume & les marteaulx ? Cancre. Houſtez vous de là. Tirons oultre. Adieu vous diz Quareſmeprenant. Ie vous recommande les Andouilles : & n’oubliez pas les Boudins.

Comment par Xenomanes eſt anatomiſé & deſcript Quareſmeprenant.

Chapitre XXX.

varesmeprenant, diſt Xenomanes, quant aux parties internes a, au moins de mon temps auoit, la ceruelle en grandeur, couleur, ſubſtance, & vigueur ſemblable au couillon guauſche d’vn Ciron maſle.

Les ventricules d’icelle, comme vn tirefond.

L’excreſcence vermiſorme, comme vn pillemaille.

Les membranes, comme la coqueluche d’vn moine.

L’entonnoir, comme vn oiſeau de maſſon.

La voulte, comme vn guoimphe.

Le conare, comme vn veze.

Le retz admirable, comme vn chanfrain.

Les additamens mammillaires, comme vn bobelin.

Les tympanes, comme vn moullinet.

Les os petreux, comme vn plumail.

La nucque, comme vn falot.

Les nerfs, comme vn robinet.

La luette, comme vne ſarbataine.

Le palat, comme vne moufle.

La ſalive, comme vne navette.

Les amygdales, comme lunettes à vn œil.

Le iſthme, comme vne portouoire.

Le gouzier, comme vn panier vendangeret.

L’eſtomach, comme vn baudrier.

Le pylore, comme vne fourche fière.

L’aſpre artère, comme vn gouet.

Le guauiet, comme vn peloton d’eſtouppes.

Le poulmon, comme vne aumuſſe.

Le cœur, comme vne chaſuble.

Le mediaſtin, comme vn guodet.

La pleure, comme vn bec de Corbin.

Les arteres, comme vne cape de Biart.

Le diaphragme, comme vn bonnet à la Coquarde.

Le foye, comme vne bezague.

Les venes, comme vn chaſſis.

La ratelle, comme vn courquaillet.

Les boyaulx, comme vn tramail.

Le fiel, comme vne dolouoire.

La freſſure, comme vn guantelet.

Le meſantere, comme vne mitre abbatiale.

L’inteſtin ieun, comme vn dauiet.

L’inteſtin borgne, comme vn plaſtron.

Le colon, comme vne brinde.

Le boyau cullier, comme vn bourrabaquin monachal.

Les roignons, comme vne truelle.

Les lumbes, comme vn cathenat.

Les pores vreteres, comme vne cramailliere.

Les venes emulgentes, comme deux glyphouoires.

Les vaſes ſpermaticques, comme vn guaſteau feueilleté.

Les paraſtates, comme vn pot à plume.

La veſſie, comme vn arc à iallet.

Le coul d’icelle, comme vn batail.

Le mirach, comme vn chappeau Albanois.

Le ſiphach, comme vn braſſal.

Les muſcles, comme vn ſoufflet.

Les tendons, comme vn guand d’oyſeau.

Les liguamens, comme vne eſcarcelle.

Les os, comme caſſemuzeaulx.

La mouelle, comme vn biſſac.

Les cartilages, comme vne tortue de guarigues.

Les adenes, comme vne ſerpe.

Les eſpritz animaulx, comme grands coups de poing.

Les eſpritz vitaulx, comme longues chiquenauldes.

Le ſang bouillant, comme nazardes multipliées.

L’vrine, comme vn papefigue.

La geniture, comme vn cent de clous à latte. Et me contoit ſa nourriſſe, qu’il eſtant marié auecques Lamyquareſme engendra ſeulement nombre de Aduerbes locaulx, & certains ieunes doubles.

La memoire auoit, comme vne eſcharpe.

Le ſens commun, comme vn bourdon.

L’imagination, comme quarillonnement de cloches.

Les penſees, comme vn vol d’eſtourneaulx.

La conſcience, comme vn denigement de Heronneaulx.

Les deliberations, comme vne pochee d’orgues.

La repentence, comme l’equippage d’vn double canon.

Les entreprinſes, comme la ſabourre d’vn guallion.

L’entendement, comme vn breuiaire deſſiré.

Les intelligences, comme limaz ſortans des fraires.

La volunté, comme troys noix en vne eſcuelle.

Le deſir, comme ſix boteaux de ſainct foin.

Le iugement, comme vn chauſſepied.

La diſcretion, comme vne mouffle.

La raiſon, comme vn tabouret.

Anatomie de Quareſmeprenant quant aux parties externes.

Chapitre XXXI.

varesmeprenant, diſoit Xenomanes continuant, quant aux parties externes eſtoit vn peu mieulx proportionné : exceptez les ſept coſtes qu’il auoit oultre la forme commune des humains.

Les orteilz auoit, comme vne eſpinette orguaniſee.

Les ongles, comme vne vrille.

Les pieds, comme vne guinterne.

Les talons, comme vne maſſue.

La plante, comme vn creziou.

Les iambes, comme vn leurre.

Les genoilz, comme vn eſcabeau.

Les cuiſſes, comme vn crenequin.

Les anches, comme vn vibrequin.

Le ventre à poulaines boutonné ſcelon la mode antique, & ceinct à l’antibuſt.

Le nombril, comme vne vielle.

La penilliere, comme vne dariolle.

Le membre, comme vne pantophle.

Les couilles, comme vne guedoufle.

Les genitoires, comme vn rabbot.

Les cremaſteres, comme vne raquette.

Le perinæum, comme vn flageollet.

Le trou du cul, comme vn mirouoir cryſtallin.

Les feſſes, comme vne herſe.

Les reins, comme vn pot beurrier.

L’alkatin, comme vn billart.

Le dours, comme vne arbaleſte de paſſe.

Les ſpondyles, comme vne cornemuſe.

Les couſtes, comme vn rouet.

Le brechet, comme vn baldachin.

Les omoplates, comme vn mortier.

La poictrine, comme vn ieu de regualles.

Les mammelles, comme vn cornet à bouquin.

Les aiſſelles, comme vn eſchiquier.

Les eſpaules, comme vne ciuiere à braz.

Les braz, comme vne barbute.

Les doigts, comme landiers de frarie.

Les raſettes, comme deux eſchaſſes.

Les fauciles, comme faucilles.

Les coubtes, comme ratouoires.

Les mains, comme vne eſtrille.

Le coul, comme vne ſaluerne.

La guorge, comme vne chauſſe d’Hippocras.

Le nou, comme vn baril : auquel pendoient deux guoytrouz de bronze bien beaulx & harmonieux, en forme d’vne horologe de ſable.

La barbe, comme vne lanterne.

Le menton, comme vn potiron.

Les aureilles, comme deux mitaines.

Le nez, comme vn brodequin anté en eſcuſſon.

Les narines, comme vn beguin.

Les ſoucilles, comme vn lichefrete.

Sus la ſoucille guauſche auoit vn ſeing en forme & grandeur d’vn vrinal.

La paulpieres, comme vn rebec.

Les œilz, comme vn eſtuy de peignes.

Les nerfs opticques, comme vn fuzil.

Le front, comme vne retombe.

Les temples, comme vne chantepleure.

Les ioues, comme deux ſabbotz.

Les maſchoueres, comme vn guoubelet.

Les dens, comme vn vouge. De ſes telles dents de laict vous trouuerez vne à Colonges les royaulx en Poictou : & deux à la Broſſe en Xantonge, ſus la porte de la caue.

La langue, comme vne harpe.

La bouche, comme vne houſſe.

Le viſaige biſtorié, comme vn baſt de mulet.

La teſte, contournee comme vn alambic.

Le crane, comme vne gibbeſſiere.

Les couſtures, comme vn anneau de peſcheur.

La peau, comme vne gualvardine.

L’Epidermis, comme vn beluteau.

Les cheueulx, comme vne decrotouoire.

Le poil, tel comme a eſté dict.

Continuation des contenences de Quareſmeprenant.

Chapitre XXXII.

as admirable en nature, diſt Xenomanes continuant, eſt veoir & entendre l’eſtat de Quareſmeprenant. S’il crachoit, c’eſtoient panerees de Chardonnette.

S’il mouchoit, c’eſtoient Anguillettes ſallees.

S’il pleuroit, c’eſtoient Canars à la dodine.

S’il trembloit, c’eſtoient grands patez de Lieure.

S’il ſuoit, c’eſtoient Moulues au beurre frays.

S’il rottoit, c’eſtoient huytres en eſcalle.

S’il eſternuoit, c’eſtoient pleins barilz de Mouſtarde.

S’il touſſoit, c’eſtoient boytes de Coudignac.

S’il ſanglouttoit, c’eſtoit denrées de Creſſon.

S’il baiſloit, c’eſtoient potees de poys pillez.

S’il ſouſpiroit, c’eſtoient langues de bœuf fumees.

S’il ſubloit, c’eſtoient hottes de Cinges verds.

S’il ronfloit, c’eſtoient iadaulx de febues frezes.

S’il rechinoit, c’eſtoient pieds de Porc auſou.

S’il parloit, c’eſtoit gros bureau d’Auuergne : tant s’en failloit que feuſt ſaye cramoiſie, de laquelle vouloit Pariſatis eſtre les parolles tiſſues de ceulx qui parloient à ſon filz Cyrus roy des Perſes.

S’il ſouffloit, c’eſtoient troncs pour les Indulgences.

S’il guygnoit des œilz, c’eſtoient guauffres & Obelies.

S’il grondoit, c’eſtoient Chats de Mars.

S’il dodelinoit de la teſte, c’eſtoient charrettes ferrees.

S’il faiſoit la moue, c’eſtoient baſtons rompuz.

S’il marmonnoit, c’eſtoient ieuz de la Bazoche.

S’il trepignoit, c’eſtoient reſpitz & quinquenelles.

S’il reculloit, c’eſtoient Coquecigrues de Mer.

S’il bauoit, c’eſtoient fours à ban.

S’il eſtoit enroué, c’eſtoient entrees de Moresques.

S’il petoit, c’eſtoient houzeaulx de vache brune.

S’il veſnoit, c’eſtoient botines de cordouan.

S’il ſe gratoit, c’eſtoient ordonnances nouuelles.

S’il chantoit, c’eſtoient poys en guouſſe.

S’il fiantoit, c’eſtoient potirons & Morilles.

S’il buffoit, c’eſtoient choux à l’huille. alias Caules amb’olif.

S’il diſcouroit, c’eſtoient neiges d’Antan.

S’il ſe ſoucioit, c’eſtoit des rez & des tonduz.

Si rien donnoit, autant en auoit le brodeur.

S’il ſongeoit, c’eſtoient vitz volans & rampans contre vne muraille.

S’il reſuoit, c’eſtoient papiers rantiers.

Cas eſtrange. Trauailloit rien ne faiſant : rien ne faiſoit trauaillant. Corybantioit dormant : dormoit corybantiant les œilz ouuers comme font les Lieures de Champaigne, craignant quelque camiſade d’Andouilles ſes antiques ennemies. Rioit en mordant, mordoit en riant. Rien ne mangeoit ieuſnant : ieuſnoit rien ne mengeant. Grignotoit par ſoubſon : beuuoit par imagination. Se baignoit deſſus les haulx clochez, ſe ſeichoit dedans les eſtangs & riuieres. Peſchoit en l’air, & y prenoit Eſcreuiſſes decumanes. Chaſſoit on profond de la mer, & y trouuoit Ibices, Stamboucqs, & Chamoys. De toutes Corneilles prinſes en Tapinois ordinairement poſchoit les œilz. Rien ne craignoit que ſon vmbre, & le cris des gras cheureaulx. Battoit certains iours le paué. Se iouoyt es cordes des ceincts. De ſon poing faiſoit vn maillet. Eſcriuoit ſus parchemin velu auecques ſon gros guallimart Prognoſtications & Almanachz.

Voyla le guallant, diſt frere Ian. C’eſt mon home. C’eſt celuy que ie cherche. Ie luy voys mander vn cartel. Voyla, diſt Pantagruel, vne eſtrange & monſtrueuſe membreure d’home. Vous me reduiſez en contenence de Amodunt & Diſcordance. Quelle forme demanda frere Ian, auoient ilz ? Ie n’en ouy iamais parler. Dieu me le pardoient. Ie vous en diray, reſpondit Pantagruel, ce que i’en ay leu parmy les Apologues antiques. Phyſis (c’eſt nature) en ſa premiere portee enfanta Beaulté & Harmonie ſans copulation charnelle : comme de ſoy meſmes eſt grandement ſeconde & fertile. Antiphyſie, laquelle de tout temps eſt partie aduerſe de Nature, incontinent eut enuie ſus ceſtuy tant beau & honorable enfantement : & au rebours enfanta Amodunt & Diſcordance par copulation de Tellumon. Ilz auoient la teſte ſphærique & ronde entierement comme vn ballon : non doulcement comprimee des deux couſtez, comme eſt la norme humaine. Les aureilles auoient hault enleuees, grandes comme aureilles d’aſne : les œilz hors la teſte fichez ſus des os ſemblables aux talons, ſans ſoucilles, durs comme ſont ceulx des Cancres : les pieds ronds comme pelottes : les braz & mains tournez en arriere vers les eſpaules. Et cheminoient ſus leurs teſtes, continuellement faiſant la roue, cul ſus teſte, les pieds contremont. Et (comme vous ſçauez que es Cingeſſes ſemblent leurs petits Cinges plus beaulx que choſe du monde) Antiphyſie louoit, & s’efforçoit prouuer que la forme de ſes enfans plus belle eſtoit, & aduenente, que des enfans de Phyſis : diſant que ainſi auoir les pieds & teſte ſphæricques, & ainſi cheminer circulairement en rouant eſtoit la forme competente & perfaicte alleure retirante à quelque portion de diuinité : par laquelle les cieulx & toutes choſes eternelles ſont ainſi contournées. Auoir les pieds en l’air, la teſte en bas eſtoit imitation du createur de l’Vniuers : veu que les cheueulx ſont en l’home comme racines : les iambes comme rameaux. Car les arbres plus commodement ſont en terre fichees ſus leurs racines, que ne ſeroient ſus leurs rameaux. Par ceſte demonſtration alleguant que trop mieulx & plus aptement eſtoient ſes enfans comme vne arbre droicte, que ceulx de Phyſis : les quel eſtoient comme vne arbre renuerſee. Quant eſt des braz & des mains, prouuoit que plus raiſonnablement eſtoient tournez vers les eſpaules : par ce que ceſte partie de corps ne doibuoit eſtre ſans defenſes : attendu que le dauant eſtoit competentement muny par les dens. Des quelles la perſonne peut non ſeulement vſer en maſchant ſans l’ayde des mains : mais auſſi ſoy defendre contre les choſes nuiſantes. Ainſi par le temoignage & aſtipulation des beſtes brutes tiroit tous les folz & inſenſez en ſa ſentence, & eſtoit en admiration à toutes gens eceruelez & deſguarniz de bon iugement, & ſens commun. Depuys elle engendra les Matagotz, & Papelars : les Maniacles Piſtoletz : les Demoniacles Caluins impoſteurs de Geneue : les enraigez Putherbes Briſſaulx, Caphars, Chattemittes, Canibales : & aultres monſtres difformes & contrefaicts en deſpit de Nature.

Comment par Pantagruel feut vn monſtrueux Phyſetere apperceu pres l’iſle Farouche.

Chapitre XXXIII.

us le hault du iour approchans l’iſle Farouche, Pantagruel de loin apperceut vn grand & monſtrueux Phyſetere, venent droict vers nous bruyant, ronflant enflé enleué plus hault que les hunes des naufz, & iectant eaulx de la gueule en l’air dauant ſoy, comme ſi feuſt vne groſſe riuiere tombante de quelque montaigne. Pantagruel le monſtra au pilot, & à Xenomanes. Par le conſeil du pilot feurent ſonnees les trompettes de la Thalamege en intonation de Guare Serre. A ceſtuy ſon toutes les naufz, Guallions, Ramberges, Liburnicques (ſcelon qu’eſtoit leur diſcipline nauale) ſe mirent en ordre & figure telle qu’eſt le Y Gregeois letre de Pythagoras : telle que voyez obſeruee par les Grues en leur vol : telle qu’eſt en vn angle acut : on cone & baſe laquelle eſtoit la dicte Thalamege en equippage de vertueuſement combatre.

Tous les livres