Le Quart Livre (page 5)

François Rabelais · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Quart Livre · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Frere Ian on chaſteau guaillard monta guallant & bien deliberé auecques les bombardiers. Panurge commença crier & lamenter plus que iamais. Babillebabou (diſoit il) voicy pis qu’antant. Fuyons. C’eſt, par la mort bœuf, Leuiathan deſcript par le noble prophete Moſes en la vie du ſainct home Iob. Il nous auallera tous & gens & naufz, comme pillules. En ſa grande gueule infernale nous ne luy tiendrons lieu plus que feroit vn grain de dragee muſquee en la gueule d’vn aſne. Voyez le cy. Fuyons, guaignons terre. Ie croy que c’eſt le propre monſtre marin qui feut iadis deſtiné pour deuorer Andromeda. Nous ſommes tous perduz. O que pour l’occire præſentement feuſt icy quelque vaillant Perſeus. Perſé ius par moy ſera, reſpondit Pantagruel. N’ayez paour. Vertus Dieu, diſt Panurge, faictez que ſoyons hors les cauſes de paour. Quand voulez vous que i’aye paour, ſinon quand le dangier eſt euident. Si telle eſt (diſt Pantagruel) voſtre deſtinee fatale, comme naguieres expoſoit frere Ian, vous doibuez paour auoir de Pyrœis, Heoüs, Æthon, Phlegon celebres cheuaulx du Soleil flammiuomes, qui rendent feu par les narines : des Phyſeteres, qui ne iettent qu’eau par les ouyes & par la gueule, ne doibuez paour aulcune auoir. Ia par leur eau ne ſerez en dangier de mort. Par ceſtuy element plus touſt ſerez guaranty & conſeruez que faſché ne offenſé.

A l’aultre, diſt Panurge. C’eſt bien rentré de picques noires. Vertus d’vn petit poiſſon, ne vous ay ie aſſez expoſé la tranſmutation des elemens, & le facile ſymbole qui eſt entre rouſt & bouilly, entre bouilly & rouſty ? Halas. Voy le cy. Ie m’en voys cacher là bas. Nous ſommes tous mors à ce coup Ie voy ſus la hune Atropos la felonne auecques ſes cizeaulx de frays eſmouluz preſte à nous tous coupper le filet de vie. Guare. Voy le cy. O que tu es horrible & abhominable. Tu en as bien noyé d’aultres, qui ne s’en ſont poinct vantez. Dea s’il iectoit vin bon, blanc, vermeil, friant, delicieux, en lieu de ceſte eau amere, puante, ſallee, cela ſeroit tollerable aulcunement : & y ſeroit aulcune occaſion de patience, à l’exemple de celluy milourt Anglois, auquel eſtant faict commendement pour les crimes des quelz eſtoit conuaincu, de mourir à ſon arbitraige, eſleut mourir nayé dedans vn tonneau de Laueſie. Voy le cy. Ho ho Diable Sathanas, Leuiathan. Ie ne te peuz veoir, tant tu es ideux & deteſtable. Veſtz à l’audience : veſtz aux Chiquanous.

Comment par Pantagruel feut deſſaict le monſtrueux Phyſetere.

Chapitre XXXIIII.

e Phyſetere entrant dedans les brayes & angles des naufz & Guallions, iectoit ſur les premieres à pleins tonneaulx, comme ſi feuſſent les Catadupes du Nil en Æthiopie. Dards, Dardelles, iauelotz, eſpieux, Corſecques, Partuiſanes, voloient ſus luy de tous couſtez. Frere Ian ne ſe y eſpargnoit. Panurge mouroit de paour. L’artillerie tonnoit & fouldroyoit en Diable, & faiſoit ſon debuoir de le pinſer ſans rire. Mais peu profitoit : car les gros boulletz de fer & de bronze entrans en ſa peau ſembloient fondre à les veoir de loing, comme font les tuilles au Soleil. Allors Pantagruel conſiderant l’occaſion & neceſſité, deſploye ſes braz, & monſtre ce qu’il ſçauoit faire.

Vous dictez, & eſt eſcript, que le truant Commodus empereur de Rome, tant dextrement tiroit de l’arc, que de bien loing il paſſoit les fleches entre les doigts des ieunes enfans leuans la main en l’air, ſans aulcunement les ferir. Vous nous racontez auſſi d’un archier Indian on temps que Alexandre le grand conqueſta Indie, lequel tant eſtoit de traire perit, que de loing il paſſoit les fleches par dedans vn anneau : quoy qu’elles feuſſent longues de troys coubtees : & feuſt le fer d’icelles tant grand & poiſant, qu’il en perſoit brancs d’aſſier, boucliers eſpoys, plaſtrons aſſerez : tout generalement qu’il touchoit, tant ferme, reſiſtant dur, & valide feuſt, que ſçauriez dire. Vous nous dictez auſſi merueilles de l’induſtrie des anciens François, les quelz à tous eſtoient en l’art ſagittaire preferez : & les quelz en chaſſe de beſtes noires & rouſſes frotoient le fer de leurs fleches auecques Ellebore : pour ce que de la venaiſon ainſi ſerue la chair plus tendre, friande, ſalubre, & delicieuſe eſtoit : cernant toutesfoys & houſtant la partie ainſi attaincte tout au tour. Vous faictez pareillement narré des Parthes, qui par darriere tiroient plus ingenieuſement, que ne faiſoient les aultres nations en face. Auſſi celebrez vous les Scythes en ceſte dexterité. De la part des quelz iadis vn Ambaſſadeur enuoyé à Darius Roy des Perſes, luy offrit vn oyſeau, vne grenoille, vne ſouriz, & cinq fleches, ſans mot dire. Interrogé que pretendoient telz preſens, & s’il auoit charge de rien dire, reſpondit que non. Dont reſtoit Darius eſtonné & hebeté en ſon entendement, ne fuſt que l’vn des ſept capitaines qui auoient occis les Mages, nommé Gobryes luy expoſa & interpreta diſant. Par ces dons & offrandes vous diſent tacitement les Scythes. Si les Perſes comme oyſeaulx ne volent au ciel, ou comme ſouriz ne ſe cachent vers le centre de la terre : ou ne ſe muſſent on profond des eſtangs & paluz, comme grenoilles, tous ſeront à perdition muis par la puiſſance & ſagettes des Scythes.

Le noble Pantagruel en l’art de iecter & darder eſtoit ſans comparaiſon plus admirable. Car auecques ſes horribles piles, & dards (les quelz proprement reſſembloient aux groſſes poultres ſus les quelles ſont les pons de Nantes, Saulmur, Bergerac, & à Paris les pons au Change & aux Meuſniers ſouſtenuz, en longueur, groſſeur, poiſanteur & ferrure) de mil pas loing il ouuroit les huytres en eſcalle ſans toucher les bords : il eſmouchoit vne bougie ſans l’extaindre : frappoit les Pies par l’œil : deſſemeloit les bottes ſans les endommaiger : deſſourroit les barbutes ſans rien guaſter : tournoit les feuilletz du breuiaire de frere Ian l’vn apres l’aultre ſans rien deſſirer. Auecques telz dards, des quelz eſtoit grande munition dedans ſa nauf, au premier coup il enferra le Phyſetere ſus le front de mode qu’il luy tranſperça les deux maſchouoires & la langue, ſi que plus ne ouurit la gueule, plus ne puyſa, plus ne iecta eau. Au ſecond coup il luy creua l’œil droict : Au troizieme l’œil guauſche. Et feut veu le Phyſetere en grande iubilation de tous porter ces troys cornes au front quelque peu panchantes dauant, en figure triangulaire æquilaterale : & tournoyer d’vn couſté & d’aultre, chancellant & fouruoyant, comme eſtourdy, aueigle, & prochain de mort. De ce non content luy en darda vn aultre ſus la queue panchant pareillement en arriere. Puys troys aultres ſus l’eſchine en ligne perpendiculaire, par eſquale diſtance de queue & bac troys foys iuſtement compartie. En fin luy en lança ſus les flancs cinquante d’vn couſté, & cinquante de l’aultre. De maniere que le corps du Phyſetere ſembloit à la quille d’vn guallion à troys gabies emmortaiſees par competente dimenſion de ſes poultres, comme ſi feuſſent coſſes & porte hauſbancs de la carine. Et eſtoit choſe moult plaiſante à veoir. Adoncques mourant le Phyſetere ſe renuerſa ventre ſus dours, comme ſont tous poiſſons mors : & ainſi renuerſé les poultres contre bas en mer reſſembloit au Scolopendre ſerpent ayant cent pieds, comme le deſcript le ſaige ancien Nicander.

Comment Pantagruel deſcend en l’iſle Farouche, manoir antique des Andouilles.

Chapitre XXXV.

es Heſpailliers de la nauf Lanterniere amenerent le Phyſetere lié en terre de l’iſle prochaine dicte Farouche, pour en faire anatomie, & recueillir la greſſe des roignons : laquelle diſoient eſtre fort vtile & neceſſaire à la gueriſon de certaine maladie, qu’ilz nommoient Faulte d’argent. Pantagruel n’en tint compte, car aultres aſſez pareilz, voyre encores plus enormes, auoit veu en l’Ocean Gallicque. Condeſcendit toutesfoys deſcendre en l’iſle Farouche, pour ſeicher, & refraiſchir aulcuns de ſes gens mouillez & ſouillez par le vilain Phyſetere, à vn petit port deſert vers le midy ſitué lez vne touche de boys haulte, belle, & plaiſante : de laquelle ſortoit vn delicieux ruiſſeau d’eau doulce, claire, & argentine. Là deſſoubs belles tentes feurent les cuiſines dreſſees, ſans eſpargne de boys. Chaſcun mué de veſtemens à ſon plaiſir, feut par frere Ian la campanelle ſonnee. Au ſon d’icelle feurent les tables dreſſees & promptement ſeruies.

Pantagruel dipnant auecques ſes gens ioyeuſement, ſus l’apport de la ſeconde table apperceut certaines petites Andouilles affaictees grauir & monter ſans mot ſonner ſus vn hault arbre pres le retraict du guoubelet, ſi demanda à Xenomanes, Quelles beſtes ſont ce là ? penſant que feuſſent Eſcurieux, Belettes, Martres, ou Hermines. Ce ſont Andouilles, reſpondit Xenomanes. Icy eſt l’iſle Farouche, de laquelle ie vous parlois à ce matin : entre les quelles & Quareſmeprenant leur maling & antique ennemy eſt guerre mortelle de long temps. Et croy que par les canonnades tirees contre le Phyſetere ayent eu quelque frayeur & doubtance que leur dict ennemy icy feuſt auecques ſes forces pour les ſurprendre, ou faire le guaſt parmy ceſte leur iſle, comme ià pluſieurs foys s’eſtoit en vain efforcé & à peu de profict, obſtant le ſoing & vigilance des Andouilles : les quelles (comme diſoit Dido aux compaignons d’Æneas voulens prendre port en Cartage ſans ſon ſceu & licence) la malignité de leur ennemy, & vicinité de ſes terres contraignoient ſoy continuellement contreguarder & veigler. Dea bel amy (diſt Pantagruel) ſi voyez que par quelque honeſte moyen puiſſions fin à ceſte guerre mettre, & enſemble les reconcilier, donnez m’en aduis. Ie me y emploiray de bien bon cœur : & n’y eſpargneray du mien pour contemperer & amodier les conditions controuerſes entre les deux parties.

Poſſible n’eſt pour le præſent, reſpondit Xenomanes. Il y a enuiron quatre ans que paſſant par cy & Tapinois ie me mis en debuoir de traicter paix entre eulx, ou longues treues pour le moins : & ores feuſſent bons amis & voiſins, ſi tant l’vn comme les aultres ſoy feuſſent deſpouillez de leurs affections en vn ſeul article. Quareſmeprenant ne vouloit on traicté de paix comprendre les Boudins ſauluaiges, ne les Saulciſſons montigenes leurs anciens bons comperes & confœderez. Les Andouilles requeroient que la fortereſſe de Cacques feuſt par leur diſcretion, comme eſt le chaſteau de Sallouoir, regie & gouuernee : & que d’icelle feuſſent hors chaſſez ie ne ſçay quelz puans, villains aſſaſſineurs, & briguans qui la tenoient. Ce que ne peut eſtre accordé, & ſembloient les conditions iniques à l’vne & à l’aultre partie. Ainſi ne feut entre eux l’apoinctement conclud. Reſterent toutesfoys moins ſeueres & plus doulx ennemis, que n’eſtoient par le paſſé. Mais depuys la denonciation du concile national de Cheſil, par laquelle elles feurent farfouillees, guodelurees, & intimees : par laquelle auſſi feut Quareſmeprenant declairé breneux hallebrené & ſtocfiſé en cas que auecques elles il feiſt alliance ou appoinctement aulcun, ſe ſont horrificquement aigriz, enuenimez, indignez, & obſtinez en leurs couraiges : & n’eſt poſſible y remedier. Plus touſt auriez vous les chatz & ratz : les chiens & les lieures enſemble reconcilié.

Comment par les Andouilles farouches eſt dreſſee embuſcade contre Pantagruel.

Chapitre XXXVI.

e diſant Xenomanes, frere Ian aperceut vingt & cinq ou trente ieunes Andouilles de legiere taille ſus le haure ſoy retirantes le grand pas vers leur ville, citadelle, chaſteau, & rocquette de Cheminees, & diſt à Pantagruel. Il y aura icy de l’aſne, ie le preuoy. Ces Andouilles venerables vous pourroient par aduenture prendre pour Quareſmeprenant, quoy qu’en rien ne luy ſembliez. Laiſſons ces repaiſſailles icy, & nous mettons en debuoir de leurs reſiſter. Ce ne ſeroit, diſt Xenomanes, pas trop mal faict. Andouilles ſont Andouilles, touiſours doubles & traitreſſes. Adoncques ſe lieue Pantagruel de table pour deſcouurir hors la touche de boys : puys ſoubdain retourne, & nous aſceure auoir à guauſche deſcouuert vne embuſcade d’Andouilles farfelues, & du couſté droict à demie lieue loing de là vn gros bataillon d’aultres puiſſantes & Gigantales Andouilles le long d’vne petite colline furieuſement en bataille marchantes vers nous au ſon de vezes & piboles, des guogues & des veſſies, des ioyeulx pifres & tabours, des trompettes & clairons. Par la coniecture de ſoixante & dixhuict enſeignes qu’il y comptoit, eſtimions leur nombre n’eſtre moindre de quarante & deux mille. L’ordre qu’elles tenoient, leur fier marcher, & faces aſceurées nous faiſoient croire, que ce n’eſtoient Friquenelles : mais vieilles Andouilles de guerre. Par les premières fillieres iusques pres les enſeignes eſtoient toutes armees à hault appareil, auecques picques petites, comme nous ſembloit de loing, toutesfoys bien poinctues & aſſerees, ſus les aeſles eſtoient flancquegees d’vn grand nombre de Boudins ſyluaticques, de Guodiueaux maſſifz, & Saulciſſons à cheual, tous de belle taille, gens inſulaires, Bandouilliers, & Farouches.

Pantagruel feut en grand eſmoy, & non ſans cauſe : quoy que Epiſtemon luy remonſtraſt que l’vſance & couſtume du pays Andouillois pouoit eſtre ainſi chareſſer & en armes recepvoir leurs amis eſtrangiers : comme font les nobles roys de France par les bonnes villes du royaulme repceuz & ſaluez à leurs premières entrees apres leur ſacre, & nouuel aduenement à la couronne. Par aduenture, diſoit il, eſt ce la guarde ordinaire de la Royne du lieu, laquelle aduertie par les ieunes Andouilles du guet que veiſtes ſus l’arbre, comment en ce port ſurgeoit le beau & pompeux conuoy de vos vaiſſeaulx, a penſé que là doibuoit eſtre quelque riche & puiſſant Prince : & vient vous viſiter en perſone. De ce non ſatisfaict Pantagruel aſſembla ſon conſeil, pour ſommairement leurs aduis entendre ſus ce que faire debuoient en ceſtuy eſtris d’eſpoir incertain, & craincte euidente.

Adoncques briefuement leurs remonſtra comment telles manieres de recueil en armes auoit ſouuent porté mortel preiudice ſoubzs couleur de chareſſe & amitié. Ainſi (diſoit il) l’empereur Antonin Caracalle a l’une foys occiſt les Alexandrins : à l’autre desfit la compaignie de Artaban roy des Perſes, ſoubs couleur & fiction de vouloir ſa fille eſpouſer. Ce que ne reſta impuny : car peu apres il y perdit la vie. Ainſi les enfans de Iacob pour vanger le rapt de leur ſœur Dyna, ſacmenterent les Sichimiens. En ceſte hypocritique façon par Galien empereur Romain feurent les gens de guerre desfaicts dedans Conſtantinople. Ainſi ſoubs eſpece d’amitié Antonius attira Artavaſdes roy de Armenie : puys le feiſt lier & enferrer de groſſes chaiſnes : finablement le feiſt occire. Mille aultres pareilles hiſtoires trouvons nous par les antiques monumens. Et à bon droict eſt iusques à præſent de prudence grandement loué Charles roy de France ſixieme de ce nom, lequel retournant victorieux des Flamens & Gantois en ſa bonne ville de Paris, & au Bourget en France entendent que les Pariſiens avecques leurs mailletz (dont feurent ſurnommez Maillotins) eſtoient hors la ville iſſuz en bataille iusques au nombre de vingt mille combatans, ne y voulut entrer, quoy qu’ilz remonſtraſſent que ainſi s’eſtoient mis en armes pour plus honorablement le recueillir ſans aultre fiction ne mauvaiſe affection, que premierement ne ſe feuſſent en leurs maiſons retirez & deſarmez.

Comment Pantagruel manda querir les capitaines Riflandouille & Tailleboudin : auecques vn notable diſcours ſus les noms propres des lieux & des perſones.

Chapitre XXXVII.

a reſolution du conſeil feut, qu’en tout euenement ils ſe tiendroient ſus leurs guardes. Lors par Carpalim & Gymnaſte au mandement de Pantagruel feurent appellez les gens de guerre qui eſtoient dedans la nauf Brindiere, (des quelz coronel eſtoit Riflandouille) & Portoueriere (des quelz coronel eſtoit Tailleboudin le ieune). Ie ſoulaigeray, diſt Panurge, Gymnaſte de ceſte poine. Auſſi bien vous eſt icy ſa præſence neceſſaire. Par le froc que ie porte (dis frere Ian) tu te veulx abſenter du combat, Couillu, & ià ne retourneras, ſus mon honneur. Ce n’eſt mie grande perte. Auſſi bien ne feroit il que pleurer, lamenter, crier, & deſcouraiger les bons ſoubdars. Ie retourneray certes, diſt Panurge, frere Ian mon pere ſpirituel, bien touſt. Seulement donnez ordre à ce que ces faſcheuſes Andouilles ne grimpent ſus les naufz. Ce pendent que combaterez, ie priray Dieu pour voſtre victoire, à l’exemple du cheualereux capitaine Moſes conducteur du peuple Iſraelicque.

La denomination, diſt Epiſtemon à Pantagruel, de ces deux voſtres coronelz Riflandouille & Tailleboudin en ceſtuy conflict nous promect aſceurance, heur, & victoire, ſi par fortune ces Andouilles nous vouloient oultrager. Vous le prenez bien (diſt Pantagruel) Et me plaiſt que par les noms de nos coronelz vous præuoiez & prognoſticquez la noſtre victoire. Telle maniere de prognoſticquer par noms n’eſt moderne. Elle feut iadis celebre & religieuſement obſeruee par les Pythagoriens. Pluſieurs grands ſeigneurs & empereurs en ont iadis bien faict leur profict. Octauian Auguſte ſecond empereur de Rome quelque iour rencontrant vn paiſant nommee Authyche, c’eſt à dire Bienfortuné, qui menoit vn aſne nommé Nicon, c’eſt en langue Grecque Victorien, meu de la ſignification des noms tant de l’aſnier que de l’aſne ſe aſceura de toute proſperité, felicité, & victoire. Veſpaſian empereur pareillement de Rome eſtant vn iour ſeulet en oraiſon on temple de Serapis, à la veue & venue inopinee d’vn ſien ſeruiteur nommé Baſilides, c’eſt à dire Royal, lequel il auoit loing darriere laiſſé malade, print eſpoir & aſceurance de obtenir l’empire Romain. Regilian non pour aultre cauſe ne occaſion feut par ſes gens de guerre eſleu Empereur, que par ſignification de ſon propre nom. Voyez le Cratyle du diuin Platon. (Par ma ſoif, diſt Rhizotome, ie le veulx lire. Ie vous oy ſouuent le alleguant.) Voyez comment les Pythagoriens par raiſon des noms & nombres concluent que Patroclus doibuoit eſtre occis par Hector : Hector par Achilles : Achilles par Paris : Paris par Philoctetes.

Ie ſuys tout confus en mon entendement, quand ie penſe en l’inuention admirable de Pythagoras, lequel par le nombre par ou impar des ſyllabes d’un chaſcun nom propre expoſoit de quel couſté eſtoient les humains boyteulx, boſſus, borgnes, goutteux, paralytiques, pleuritiques, & autres telz malefices en nature : ſçauoir eſt aſſignant le nombre par au couſté guauſche du corps, le impar au dextre. Vrayment, diſt Epiſtemon, i’en veids l’experience à Xainctes en une proceſſion generale, præſent le tant bon, tant vertueux, tant docte & equitable præſident Briend Valee ſeigneur du Douhet. Paſſant un boiteux ou boiteuſe, un borgne ou borgneſſe, un boſſu ou boſſue, on luy rapportoit ſon nom propre. Si les ſyllabes du nom eſtoient en nombre impar, ſoubdain ſans veoir les perſones, il les diſoit eſtre maleficiez borgnes, boiteux, boſſus du couſté dextre. Si elles eſtoient en nombre par, du couſté guauſche. Et ainſi eſtoit à la verité, oncques n’y trouuaſmes exception.

Par ceſte inuention, diſt Pantagruel, les doctes ont affermé que Achilles eſtant à genoulx feut par la fleiche de Paris bleſſé on talon dextre. Car ſon nom eſt de ſyllabes impares. Icy eſt à noter que les anciens ſe agenouilloient du pied dextre. Venus par Diomedes dauant Troie bleſſee en la main guauſche, car ſon nom en Grec eſt de quatre ſyllabes. Vulcan boiteux du pied guauſche, par meſmes raiſon. Philippe roy de Macedonie, & Hannibal borgnes de l’œil dextre. Encores pourrions nous particularizer des Iſchies, Hernies, Hermicraines, par ceſte raiſon Pythagorique.

Mais pour retourner aux noms conſyderez comment Alexandre le grand filz du roy Philippe duquel auons parlé, par l’interpretation d’un ſeul nom paruint à ſon entreprinſe. Il aſſiegeoit la forte ville de Tyre & la battoit de toutes ſes forces par pluſieurs ſepmaines, mais c’eſtoit en vain. Rien ne profitoient les engins & molitions. Tout eſtoit ſoubdain demoli & remparé par les Tyriens. Dont print phantaſie de leuer le ſiege, auecques grande melancholie voyant en ceſtuy departement perte inſigne de ſa reputation. En tel eſtris & faſcherie ſe endormit. Dormant ſongeoit qu’vn Satyre eſtoit dedans ſa tente danſant & ſaultelant auecques ſes iambes bouquines. Alexandre le vouloit prendre, le Satyre touſiours luy eſchapoit. En fin le Roy le pourſuiuant en vn deſtroict le happa. Sus ce poinct ſe eueigla. Et racontant ſon ſonge aux philoſophes & gens ſçauans de ſa court, entendit que les dieux luy promettoient victoire, & que Tyre bien touſt ſeroit prinſe : car ce mot Satyros diuiſé en deux eſt Sa Tyros, ſignifiant. Tiene eſt Tyre. De faict au premier aſſault qu’il feiſt, il emporta la ville de force & en grande victoire ſubiugua ce peuple rebelle.

Au rebours conſyderez comment par la ſignification d’vn nom Pompee ſe deſeſpera. Eſtant vaincu par Cæſar en la bataille Pharſalique, ne eut moyen aultre de ſoy ſauluer que par fuyte. Fuyant par mer arriua en l’iſle de Cypre. Pres la ville de Paphos apperceut ſus le riuage vn palais beau & ſumptueux. Demandant au pilot comment l’on nommoit ceſtuy palais, entendit qu’on le nommoit Καϰοϐασιλεα, c’eſt à dire, Malroy. Ce nom luy feut en tel effroy & abomination, qu’il entra en deſeſpoir, comme aſceuré de ne euader que bien touſt ne perdiſt la vie. De mode que les aſſiſtans & nauchiers ouirent ſes cris, ſouſpirs, & gemiſſemens. De faict peu de temps apres vn nommé Achillas paiſant incongneu luy trancha la teſte. Encores pourrions nous à ce propous alleguer ce que aduint à L. Paulus Æmylius, lors que par le ſenat Romain feut eſleu Empereur, c’eſt à dire chef de l’armee, qu’ilz enuoyoient contre Perſes roy de Macedonie. Icelluy iour ſus le ſoir retournant en ſa maiſon pour ſoy apreſter au deſlogement, baiſant vne ſiene fille nommée Tratia, aduiſa qu’elle eſtoit aulcunement triſte. Qui a il, (diſt il) ma Tratia ? Pourquoy es tu ainſi triſte & faſchee ? Mon pere (reſpondit elle) Perſa eſt morte. Ainſi nommoit elle vne petite chiene, qu’elle auoit en delices. A ce mot print Paulus aſceurance de la victoire contre Perſes. Si le temps permettoit que puiſſions diſcourir par les ſacres bibles des Hebreux, nous trouuerions euidemment cent paſſages inſignes nous monſtrans euidemment en quelle obſeruance & religion leurs eſtoient les noms propres auecques leurs ſignifications.

Sus la fin de ce diſcours arriuerent les deux coronelz accompaignez de leurs ſoubdars tous bien armez, & bien deliberez. Pantagruel leurs feiſt vne briefue remonſtrance, à ce qu’ilz euſſent à ſoy monſtrer vertueux au combat, ſi par cas eſtoient contraincts (car encores ne pouoit il croire que les Andouilles feuſſent ſi traiſtreſſes) auecques defenſe de commencer le hourt : & leur bailla Mardigras pour mot du guet.

Comment Andouilles ne ſont à meſpriſer entre les humains.

Chapitre XXXVIII.

ovs truphez icy, Beuueurs, & ne croyez que ainſi ſoit en verité comme ie vous raconte. Ie ne ſçaurois que vous en faire. Croyez le ſi voulez : ſi ne voulez, allez y veoir. Mais ie ſçay bien ce que ie veidz. Ce feut en l’iſle Farouche. Ie la vous nomme. Et vous reduiſez à memoire la force des Geans antiques, les quelz entreprindrent le hault mons Pelion impoſer ſur Oſſé, & l’vmbrageux Olympe auecques Oſſé enuelopper, pour combattre les dieux, & du ciel les deniger. Ce n’eſtoit force vulgaire ne mediocre. Iceulx toutesfoys n’eſtoient que Andouilles pour la moitié du corps, ou Serpens que ie ne mente. Le ſerpens qui tua Eue, eſtoit andouillicque, ce nonobſtant eſt de luy eſcript, qu’il eſtoit fin & cauteleux ſus tous aultres animans. Auſſi ſont Andouilles. Encores maintient on en certaines Academies que ce tentateur eſtoit l’andouille nommee Ithyphalle, en laquelle feut iadis transformé le bon meſſer Priapus grand tentateur des femmes par les paradis en Grec, ce ſont Iardins en François. Les Souiſſes peuple maintenant hardy & belliqueux, que ſçauons nous ſi iadis eſtoient Saulciſſes ? ie n’en vouldroys pas mettre le doigt on feu. Les Himantopodes peuple en Æthiopie bien inſigne ſont Andouilles ſcelon la deſcription de Pline, non autre choſe. Si ces diſcours ne ſatisfont à l’incredulité de vos ſeigneuries, preſentement (i’entends apres boyre) viſitez Luſignan, Partenay, Vouant, Meruant, & Ponzauges en Poictou. Là trouuerrez teſmoings vieulx de renom & de la bonne forge, les quelz vous iureront ſus le braz ſainct Rigomé, que Melluſine leur premiere fondatrice auoit corps fœminin iusques aux bourſauitz, & que le reſte en bas eſtoit andouille ſerpentine, ou bien ſerpent andouillicque. Elle toutesfoys auoit alleure braues & guallantes : les quelles encore auiourd’huy ſont imitées par les Bretons balaldins danſans leurs trioriz fredonnizez. Quelle feut la cauſe pourquoy Erichthonius premier inuenta les coches, Lectieres, & charriotz ? C’eſtoit parce que Vulcan l’auoit engendré auecques iambes de Andouilles : pour lesquelles cacher mieulx aima aller en lectiere que à cheual. Car encores de ſon temps ne eſtoient Andouilles en reputation. La nymphe Scythicque Ora auoit pareillement le corps my party en femme & en Andouille. Elle toutesfoys tant ſembla belle à Iuppiter, qu’il coucha auecques elle & en eut vn beau filz nommé Colaxes. Ceſſez pourtant icy plus vous trupher, & croyez qu’il n’eſt rien ſi vray que l’Euangile.

Comment frere Ian ſe raillie auecques les cuiſiniers pour combatre les Andouilles.

Chapitre XXXIX.

oyant frere Ian ces furieuſes Andouilles ainſi marcher dehayt, diſt à Pantagruel. Ce ſera icy vne belle bataille de foin, à ce que ie voy. Ho le grand honneur & louanges magnificques qui ſeront en noſtre victoire. Ie vouldrois que dedans voſtre nauf feuſſiez de ce conflict ſeulement ſpectateur, & au reſte me laiſſiez faire auecques mes gens. Quelz gens ? demanda Pantagruel. Matiere de breuiaire, reſpondit frere Ian. Pourquoy Potiphar maiſtre queux des cuiſines de Pharaon, celluy qui achapta Ioſeph, & lequel Ioſeph euſt faict coqu, s’il euſt voulu, feut maiſtre de la cauallerie de tout le royaulme d’Ægypte ? Pourquoy Nabuzardan maiſtre cuiſinier du Roy Nabugodonoſor feut entre tous aultres capitaines eſleu pour aſſieger & ruiner Hieruſalem ? I’eſcoute, reſpondit Pantagruel. Par le trou Madame, diſt frere Ian, ie auſerois iurer qu’ilz autres foys auoient Andouilles combatu, ou gens auſſi peu eſtimez que Andouilles : pour les quelles abatre, combatre, dompter, & ſacmenter trop plus ſont ſans comparaiſon cuiſiniers idoines & ſuffiſans, que tous genſdarmes, eſtradiotz, ſoubdars, & pietons du monde.

Vous me refraiſchiſſez la memoire, diſt Pantagruel, de ce que eſt eſcript entre les facecieuſes & ioyeuſes reſponſes de Ciceron. On temps des guerres ciuiles à Rome entre Cæſar & Pompee, il eſtoit naturellement plus enclin à la part Pompeiane, quoy que de Cæſar feuſt requis & grandement fauoriſé. Vn iour entendent que les Pompeians à certaine rencontre auoient faict inſigne perte de leurs gens, voulut viſiter leur camp. En leur camp apperceut peu de force, moins de couraige, & beaucoup de deſordre. Lors præuoyant que tout iroit à mal & perdition comme depuis aduint, commença trupher & mocquer maintenant les vns, maintenant les aultres, auecques brocards aigres & picquans, comme treſbien ſçauoit le ſtyle. Quelques capitaines faiſans des bons compaignons, comme gens bien aſceurez & deliberez luy dirent. Voyez vous combien nous auons encores d’Aigles ? C’eſtoit lors la deuiſe des Romains en temps de guerre. Cela, reſpondit Ciceron, ſeroit bon & à propous, ſi guerre auiez contre les Pies. Donques veu que combatre nous fault Andouilles, vous inferez que c’eſt bataille culinaire, & voulez aux cuiſiniers vous rallier. Faictez comme l’entendez. Ie reſteray icy attendant l’iſſue de ces fanfares.

Frere Ian de ce pas va es tentes des cuiſines, & dict en toute guayeté & courtoiſie aux cuiſiniers. Enfans ie veulx huy vous tous veoir en honneur & triumphe. Par vous ſeront faictes apertiſes d’armes non encores veues de noſtre memoire. Ventre ſus ventre, ne tient on aultre compte des vaillans cuiſiniers ? Allons combatre ces paillardes Andouilles. Ie ſeray voſtre capitaine. Beuuons amis. Cza, couraige. Capitaine (reſpondirent les cuiſiniers) vous dictes bien. Nous ſommes à votres ioly commandement. Soubs voſtre conduicte nous voulons viure & mourir. Viure (diſt frere Ian) bien : mourir, poinct. C’eſt à faire aux Andouilles. Or donques mettons nous en ordre. Nabuzardan vous ſera pour mot du guet.

Comment par frere Ian eſt dreſſee la Truye & les preux cuiſiniers dedans enclous.

Chapitre XL.

ors au mandement de frere Ian feut par les maiſtres ingenieux dreſſee la grande Truye, laquelle eſtoit dedans la nauf Bourrabaquiniere. C’eſtoit vn engin mirificque faict de telle ordonnance, que des gros couillarts qui par rancs eſtoient au tour, il iectoit bedaines & quarreaux empenez d’aſſier : & dedans la quadrature duquel pouoient aiſement combatre & à couuert demourer deux cens hommes & plus : & eſtoit faict au patron de la Truye de la Riole, moyennant laquelle feut Bergerac prins ſus les Anglois regnant en France le ieune roy Charles ſixieme. Enſuyt le nombre & les noms de preux & vaillans cuiſiniers, les quelz, comme dedans le cheual de Troye, entrerent dedans la Truye.

Saulpicquet. Salezart.

Ambrelin. Maindeguourre.

Guauache. Paimperdu.

Laſcheron. Laſdaller.

Porcauſou. Pochecuilliere.

Mouſtamoulüe. Saulgrenee.

Creſpelet. Cabirotade.

Maiſtre Hordoux. Carbonnade.

Graſboyau. Freſſurade.

Pillemortier. Hoſchepot. Haſteret.

L’eſcheuin. Balafré. Gualimafré.

Tous ces nobles Cuiſiniers portoient en leurs armoiries en champ de gueulle lardouoire de Sinople feſſee d’vn cheuron argenté penchant à guauſche.

Lardonnet. Lardon. Rond lardon.

Croquelardon. Antilardon.

Tirelardon. Frizelardon.

Graſlardon. Lacelardon.

Sauluealrdon. Grattelardon.

Archilardon. Marchelardon.

Guaillardon, par ſyncope natif pres de Rambouillet. Le nom du docteur culinaire eſtoit Guaillartlardon. Ainſi dictez vous Idolatre pour Idololatre.

Roiddelardon. Bellardon.

Aſtrolardon. Neuflardon.

Doulxlardon. Aigrelardon.

Maſchelardon. Billelardon.

Trappelardon. Guignelardon.

Baſtelardon. Poyſelardon.

Guylleuardon. Vezelardon.

Noms incongneuz entre les Maranes & Iuifz.

Couillu. Paſtiſſandiere.

Salladier. Raflard.

Creſſonnadiere. Francbeuignet.

Raclenaueau. Mouſtardiot.

Cochonnier. Vinetteux.

Peaudeconnin. Potageouart.

Apigratis. Frelault.

Beneſt. Guorgeſallee.

Iuſuerd. Eſcarguotandiere.

Marmitige. Bouillonſec.

Accodepot. Souppimars.

Hoſchepot. Eſchinade.

Brizepot. Prezurier.

Guallepot. Macaron.

Frillis. Eſcarſaufle.

Briguaille. Ceſtuy feut de cuiſine tiré en chambre pour le ſeruice du noble cardinal le Veneur.

Guaſteroult. Haſtiueau.

Eſcouuillon. Alloyandiere.

Beguinet. Eſclanchier.

Eſcharbotier. Guaſtelet.

Vitet. Rapimontes.

Vitault. Soufflemboyau.

Vituain. Pelouze.

Ioliuet. Gabaonite.

Vitneuf. Bubarin.

Viſtempenard. Crocodillet.

Victorien. Prelinguant.

Vituieulx. Balafré.

Vituelu. Maſchouré.

Mondam inuenteur de la ſaulſe Madame, & pour telle inuention feut ainſi nommé en languaige Eſcoſſe François.

Clacquedens. Guauffreux.

Baguioincier. Saffranier.

Myrelanguoy. Malparouart.

Becdaſſee. Antitus.

Rincepot. Nauelier.

Vrelelipipingues. Rabiolas.

Maunet. Boudinandiere.

Guodepie. Cochonnet.

Robert. Ceſtuy feut inuenteur de la ſaulſe Robert tant ſalubre & neceſſaire aux Connilz rouſtiz, Canars, Porcfrays, Oeufz pochez, Merluz ſallez, & mille aultres telles viandes.

Froiddanguille. Saulpoudré.

Rougengraye. Paellefrite.

Guourneau. Landore.

Gribouillis. Calabre.

Sacabribes. Nauelet.

Olymbrius. Foyrart.

Foucquet. Groſguallon.

Dalyqualquain. Brenous.

Salmiguondin. Mucydan.

Gringuallet. Matatruys.

Aranſor. Carteuirade.

Talemouſe. Cocquecygrue.

Groſbec. Viſedecache.

Frippelippes. Badelory.

Friantaures. Vedel.

Guaſſelaze. Braguibus.

Dedans le Truye entrerent ces nobles cuiſiniers guaillars, quallans, brusquetz, & prompts au combat. Frere Ian auecques ſon grand badelaire entre le dernier & ferme les portes à reſſort par le dedans.

Comment Pantagruel rompit les Andouilles aux genoulx.

Chapitre XLI.

ant approcherent ces Andouilles que Pantagruel apperceut comment elles deſployoient leurs braz, & ia commençoient beſſer boys. Adoncques enuoye Gymnaſte entendre qu’elles vouloient dire, & ſus quelle querelle elles vouloient ſans defiance guerroyer contre leurs amis antiques, qui rien n’auoient mesfaict ne meſdict. Gymnaſte au dauant des premieres fillieres feiſt vne grande & profonde reuerence, & s’eſcria tant qu’il peut diſant. Voſtres, voſtres, voſtres ſommes nous treſtous, & à commandement. Tous tenons de Mardigras, voſtre antique confœderé. Aulcuns depuys me ont raconté, qu’il diſt Gradimars non Mardigras. Quoy que ſoit, à ce mot vn gros Ceruelat ſauluaige & farfelu anticipant dauant le front de leur bataillon le voulut ſaiſir à la guorge. Par Dieu (diſt Gymnaſte) tu n’y entreras qu’à taillons : ainſi entier ne pourrois tu. Si ſacque ſon eſpee Baiſe mon cul (ainſi la nommoit il) à deux mains, & trancha le Ceruelat en deux pieces. Vray Dieu qu’il eſtoit gras. Il me ſoubuint du gros Taureau de Berne qui feut à marignan tué à la desfaicte des Souiſſes. Croyez qu’il n’auoit gueres moins de quatre doigts de lard ſus le ventre.

Ce Ceruelat eceruelé coururent Andouilles ſus Gymnaſte, & le terraſſoient vilainement, quand Pantagruel acourut le grand pas au ſecours. Adoncques commença le combat Martial pelle melle. Riflandouille rifloit Andouilles : Tailleboudin tailloit Boudins. Pantagruel rompoit Andouilles au genoil, Frere Ian ſe tenoit quoy dedans ſa Truye tout voyant & conſyderant, quand les Guodiueaulx qui eſtoient en embuſcade ſortirent tous en grand effroy ſus Pantagruel.

Adoncques voyant frere Ian le deſarroy & tumulte ouure les portes de ſa truye, & ſort auecques ſes bons ſoubdars, les vns portans broches de fer, les aultres tenens landiers, contrehaſtiers, paelles, pales, cocquaſſes, griſles, fourguons, tenailles, lichefretes, ramons, marmites, mortiers, piſtons, tous en ordre comme bruſleurs de maiſons : hurlans & crians tous enſemble eſpouantablement. Nabuzardan, Nabuzardan, Nabuzardan. En tels cris & eſmeute chocquerent les Guodiueaulx, & à trauers les Saulciſſons. Les Andouilles ſoubdain apperceurent ce nouueau renfort, & ſe meirent en fuyte le grand guallot, comme s’elles euſſent veu tous les Diables. Frère Ian à coups de bedaines les abbatoit menu comme mouſches : ſes ſoubdars ne ſe y eſpargnoient mie. C’eſtoit pitié. Le camp eſtoit tout couuert d’Andouilles mortes, ou naurees. Et dict le conte, que ſi Dieu n’y euſt pourueu, la generation Andouillicque eut par ces ſoubdars culinaires toute eſté exterminee. Mais il aduint vn cas merueilleux. Vous en croyrez ce que vouldrez.

Du couſté de la Tranſmontane aduola vn grand, gras, gros, gris pourceau ayant aeſles longues & amples comme ſont les æſles d’vn moulin à vent. Et eſtoit le pennaige rouge cramoiſy, comme eſt d’vn Phœnicoptere : qui en Languegoth eſt appellé Flammant. Les œilz auoit rouges & flamboyans, comme vn Pyrope. Les aureilles verdes comme vne Eſmeraulde praſſine : les dens iaulnes comme vn Topaze : la queue longue noire comme marbre Lucullian : les pieds blancs, diaphanes & tranſparens, comme vn Dimant : & eſtoient largement pattez, comme ſont des Oyes, & comme iadis à Tholoſe les portoit la royne Pedaucque. Et auoit vn collier d’or au coul, au tour du quel eſtoient quelques letres Ionicques, des quelles ie ne peuz lire que deux motz, ϒΣ ΑΘΗΝΑΝ. Pourceau Minerue enſeignant. Le temps eſtoit beau & clair. Mais à la venue de ce monſtre il tonna du couſté guauſche ſi fort, que nous reſtames tous eſtonnez. Les Andouilles ſoubdain que l’apperceurent iecterent leurs armes & baſtons, & à terre toutes ſe agenouillerent, leuantes hault leurs mains ioinctes ſans mot dire, comme ſi elles le adoraſſent. Frere Ian auecques ſes gens frappoit touſiours & embrochoit Andouilles. Mais par le commendement de Pantagruel feut ſonnee retraicte, & ceſſerent toutes armes. Le monſtre ayant pluſieurs foys volé & reuolé entre les deux armees iecta plus de vingt & ſept pippes de mouſtarde en terre : puys diſparut volant par l’air & criant ſans ceſſe. Mardigras, Mardigras, Mardigras.

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