Le Quart Livre (page 6)
Comment Pantagruel parlemente auecques Niphleſeth Royne des Andouilles.
Chapitre XLII.
e monſtre ſuſdict plus ne apparoiſſant, & reſtantes les deux armees en ſilence, Pantagruel demanda parlementer auecques la dame Niphleſeth, ainſi eſtoit nommée la Royne des Andouilles, laquelle eſtoit pres les enſeignes dedans ſon coche. Ce que feut facilement accordé. La Royne deſcendit en terre, & gratieuſement ſalua Pantagruel, & le veid voluntiers. Pantagruel ſoy complaignoit de ceſte guerre. Elle luy feiſt ſes excuſes honeſtement, alleguant que par faulx rapport auoit eſté commis l’erreur : & que ſes eſpions luy auoient denoncé, que Quareſmeprenant leur antique ennemy eſtoit en terre deſcendu, & paſſoit temps à veoir l’vrine des Phyſeteres. Puys le pria vouloir de grace leur pardonner ceſte offenſe alleguant qu’en Andouilles plus touſt l’on trouuaſt merde que fiel : en ceſte conditions, qu’elle & toutes ſes ſucceſſitres Niphleſeth à iamais tiendroient de luy & ſes ſucceſſeurs toute l’iſle & pays à foy & hommaige : obeiroient en tout & par tout à ſes mandemens : ſeroient de ſes amis amies, & de ſes ennemis ennemies : par chaſcun an en recoingnoiſſance de ceſte feaulté luy enuoyroient ſoixante & dixhuict mille Andouilles Royalles pour à l’entree de table le ſeruir ſix moys l’an. Ce que feut par elle faict : & enuoya au lendemain dedans ſix Briguantins le nombre ſuſdict d’Andouilles Royalles au bon Gargantua ſoubs la conduicte de la ieune Niphleſeth Infante de l’iſle. Le noble Gargantua en feiſt præſent & les enuoya au grand Roy de Paris. Mais au changement de l’air, auſſi par faulte de mouſtarde Baulme naturel & reſtaurant d’Andouilles moururent presque toutes. Par l’oltroy & vouloir du grand Roy feurent par monceaulx en un endroict de Paris enterrees, qui iuſques à præſent eſt appellé, la rue pauee d’Andouilles.
A la requeſte des Dames de la court Royalle feut Niphleſeth la ieune ſauluee & honorablement traictee. Depuys feut mariee en bon & riche lieu, & feiſt pluſieurs beaulx enfans, dont loué ſoit Dieu.
Pantagruel remercia gratieuſement la royne : pardonna toute l’offenſe : refuſa l’offre qu’elle auoit faict : & luy donna un beau petit couſteau parguoys. Puys curieuſement l’interrogea ſus l’apparition du monſtre ſuſdict. Elle reſpondit que c’eſtoit l’Idee de Mardigras leur dieu tutellaire en temps de guerre, premier fondateur & original de toute la race Andouillicque. Pourtant ſembloit il à un Pourceau, car Andouilles feurent de Pourceau extraictes. Pantagruel demandoit à quel propous & quelle indication curatiue il auoit tant de mouſtarde en terre proiecté. La royne reſpondit, que mouſtarde eſtoit leur Sangreal & Bauſme celeſte : duquel mettant quelque peu dedans les playes des Andouilles terraſſees, en bien peu de temps les naurees gueriſſoient, les mortes reſuſcitoient.
Aultres propous ne tint Pantagruel à la Royne : & ſe retira en ſa nauf. Auſſi feirent tous les bon compaignons auecques leurs armes & leur Truye.
Comment Pantagruel deſcendit en l’iſle de Ruach.
Chapitre XLIII.
evx iours apres arriuaſmes en l’iſle de Ruach, & vous iure par l’eſtoille Pouſſiniere, que ie trouuay l’eſtat & la vie du peuple eſtrange plus que ie ne diz. Ilz ne viuent que de vent. Rien ne beuuent, rien ne mangent, ſi non vent. Ilz n’ont maiſons que de gyrouettes. En leurs iardins ne ſement que les troys eſpeces de Anemone. La Rue & aultres herbes carminatiues ilz en eſcurent ſoingneuſement. Le peuple commun pour ſoy alimenter vſe de eſuentoirs de plumes, de papier, de toille, ſcelon leur faculté, & puiſſance. Les riches viuent de moulins à vent. Quand ilz font quelque feſtin ou banquet, on dreſſe les tables ſoubs vn ou deux moulins à vent. Là repaiſſent aiſes comme à nopces. Et durant leur repas diſputent de la bonté, excellence, ſalubrité, rarité des vens, comme vous Beuueurs par les banquetz philoſofez en matiere de vins. L’vn loue le Siroch, l’aultre le Beſch, l’aultre le Guarbin, l’aultre la Bize, l’aultre Zephyre, l’aultre Gualerne. Ainſi des aultres. L’aultre le vent de la chemiſe pour les muguetz & amoureux. Pour les malades ilz vſent de vent couliz comme de couliz on nourriſt les malades de noſtre pays. O (me diſoyt vn petit enflé) qui pourroyt auoir vne veſſye de ce bon vent de Languegoth que l’on nomme Cyerce. Le noble Scurron medicin paſſant vn iour par ce pays nous contoit qu’il eſt ſi fort qu’il renuerſe les charrettes chargées. O le grand bien qu’il feroit à ma iambe Oedipodicque. Les groſſes ne ſont les meilleures. Mais (diſt Panurge) vne groſſe botte de ce bon vin de Languegoth qui croiſt à Mireuaulx, Canteperdris, & Frontignan.
Ie y veiz vn home de bonne apparence bien reſemblant à la Ventroſe, amerement courrouſſé contre vn ſien gros grand varlet, & vn petit paige, & les battoit en Diable à grands coups de brodequin. Ignorant la cauſe du courroux penſois que feuſt par le conſeil des medicins, comme choſe ſalubre au maiſtre ſoy courrouſſer & battre : aux varletz, eſtre battuz. Mais ie ouyz qu’il reprochoit aux varletz luy auoir eſté robbé à demy vne oyre de vent Guarbin, laquelle il guardoit cherement comme viande rare pour l’arrière ſaiſon. Ilz ne fiantent, ilz ne piſſent, ilz ne crachent en ceſte iſle. En recompenſe ilz veſnent, ilz pedent, ilz rottent copieuſement. Ilz patiſſent toutes ſortes & toutes eſpeces de maladies. Auſſi toute maladie naiſt & procede de ventoſité, comme deduyt Hippocrates lib. de Flatibus. Mais la plus epidemiale eſt la cholicque venteuſe. Pour y remedier vſent de ventoſes amples, & y rendent fortes ventoſitez. Ilz meurent tous Hydropicques tympanites. Et meurent les homes en pedent, les femmes en veſnent. Ainſi leur ſort l’ame par le cul.
Depuys nous pourmenans par l’iſle rencontraſmes troys gros eſuentez les quelz alloient à l’eſbat veoir les pluuiers, qui là ſont en abondance & viuent de meſmes diete. Ie aduiſay que ainſi comme vous Beuueurs allans par pays portez flaccons, ferrieres, & bouteilles, pareillement chaſcun à ſa ceincture portoit vn beau petit ſoufflet. Si par cas vent leurs failloit, auecques ces ioliz ſouffletz ilz en forgeoient de tout frays, par attraction & expulſion reciprocque, comme vous ſçauez que vent en eſſentiale definition n’eſt aultre choſe que air flottant & vndoyant.
En ce moment de par leur Roy nous feut faict commandement que de troys heures n’euſſions à retirer en nos nauires home ne femme du pays. Car on luy auoit robbé vne veze plene du vent propre que iadis à Vlyſſes donna le bon ronfleur Æolus pour guider ſa nauf en temps calme. Lequel il guardoit religieuſement, comme vn aultre Sangreal, & en gueriſſoyt pluſieurs enormes maladies : ſeulement en laſchant & elargiſſant es malades autant qu’en fauldroit pour forger vn pet virginal : c’eſt ce que les Sanctimoniales appellent ſonnet.
Comment petites pluyes abattent les grans vents.
Chapitre XLIIII.
antagrvel louoyt leur police & maniere de viure, & diſt à leur poteſtat Hypenemien. Si recepuez l’opinion de Epicurus, diſant le bien ſouuerain conſiſter en volupté, Volupté, diz ie, facile & non penible, ie vous repute bien heureux. Car voſtre viure qui eſt de vent, ne vous couſte rien ou bien peu, il ne fault que ſouffler. Voyre, reſpondit le Poteſtat. Mais en ceſte vie mortelle rien n’eſt beat de toutes pars. Souuent quand ſommes à table nous alimentans de quelque bon & grand vent de Dieu, comme de Manne celeſte, aiſes comme peres, quelque petite pluye ſuruient, la quelle nous le tolliſt & abat. Ainſi ſont maints repas perduz par faulte de victuailles. C’eſt, diſt Panurge, comme Ienin de Quinquenays piſſant ſus le feſſier de ſa femme Quelot abatit le vent punays, qui en ſortoit comme d’vne magiſtrale Æolopyle. I’en feys nagueres vn dizain iolliet.
Ienin taſtant vn ſoir ſes vins nouueaulx
Troubles encor & bouillans en leur lie,
Pria Quelot apreſter des naueaulx
A leur ſoupper, pour faire chere lie.
Cela feut faict. Puys ſans melancholie
Se vont coucher, belutent, prenent ſome.
Mais ne pouant Ienin dormir en ſomme
Tant fort veſnoit Quelot, & tant ſouuent,
La compiſſa. Puys voylà, diſt il, comme
Petite pluie abat bien vn grand vent.
Nous d’aduentaige (diſoit le Poteſtat) auons vne annuelle calamité bien grande & dommaigeable. C’eſt qu’vn geant nommé Bringuenarilles, qui habite en l’iſle de Tohu, annuellement par le conſeil de ſes medicins icy ſe tranſporte à la prime Vere, pour prendre purgation : & nous deuore grand nombre de moulins à vent, comme pillules, & de ſouffletz pareillement, des quelz il eſt fort friant. Ce que nous vient à grande miſere : & en ieuſnons troys ou quatre quaremes par chaſcun an : ſans certaines particulières rouaiſons & oraiſons. Et n’y ſçauez vous, demandoit Pantagruel, obuier ? Par le conſeil, reſpondit le Poteſtat, de nos maiſtres Mezarims, nous auons mis en la ſaiſon qu’il a de couſtume icy venir, dedans les moulins force cocqs & force poulles. A la première foys qu’il les aualla, peu s’en fallut, qu’il n’en mouruſt. Car ilz luy chantoient dedans le corps, & luy voloient à trauers l’eſtomach, dont tomboit en lipothymie, cardiacque paſſion, & conuulſion horrificque & dangereuſe : comme ſi quelque ſerpens luy feuſt par la bouche entré dedans l’eſtomach. Voyla, diſt frere Ian, vn comme mal à propous, & incongru. Car i’ay aultresfoys ouy dire, que le ſerpens entré dedans l’eſtomach ne faict deſplaiſir aulcun, & ſoubdain retourne dehors, ſi par les pieds on pend le patient, luy præſentant pres la bouche vn paeſlon plein de laict chaud. Vous, diſt Pantagruel, l’auez ouy dire : auſſi auoient ceulx qui vous l’ont raconté. Mais tel remède ne feut oncques veu ne leu. Hippocrates lib. 5. Epid. eſcript le cas eſtre de ſon temps aduenu : & le patient ſubit eſtre mort par ſpaſme & conuulſion.
Oultre plus, diſoit le Poteſtat, tous les Renards du pays luy entroient en gueule pourſuyuans les gelines, & treſpaſſoit à tous momens, ne feuſt que par le conſeil d’vn Badin enchanteur, à l’heure du paroxyſme il eſcorchoit vn Renard pour antidote & contrepoiſon.
Depuys eut meilleur aduis, & y remedie moyennant vn clyſtere qu’on luy baille faict d’vne decoction de grains de bled & de millet, es quelz accourent les poulles, enſemble de fayes d’oyſons es quelz accourent les Renards. Auſſi des pillules qu’il prent par la bouche, compoſees de leuriers & de chiens terriers. Voyez là noſtre malheur. N’ayez paour gens de bien (diſt Pantagruel) deſormais. Ce grand Bringuenarilles aualleur de moulins à vent eſt mort. Ie le vous aſceure. Et mourut ſuffocqué & eſtranglé mangeant vn coin de beurre frays à la gueule d’vn four chault par l’ordonnance des Medicins.
Comment Pantagruel deſcendit en l’iſle des Papefigues.
Chapitre XLV.
v lendemain matin recontraſmes l’iſle des Papefigues. Lesquelz iadis eſtoient riches & libres, & les nommoit on Guaillardetz, pour lors eſtoient paouures, mal heureux, & ſubiectz aux Papimanes. L’occaſion auoit eſté telle. Vn iour de feſte annuelle à baſtons, les Bourguemaiſtres, Syndicz & gros Rabiz Guaillardetz eſtoient allez paſſer temps & veoir la feſte en Papimanie, iſle prochaine. L’vn d’eulx voyant le protraict Papal (comme eſtoit de louable couſtume publicquement le monſtrer es iours de feſte à doubles baſtons) luy feiſt la figue. Qui eſt en icelluy pays ſigne de contempnement & deriſion manifeſte. Pour icelle vanger les Papimanes quelques iours apres ſans dire guare, ſe mirent tous en armes, ſurprindrent, ſaccaigerent, & ruinerent toute l’iſle des Guaillardetz : taillerent à fil d’eſpee tout home portant barbe. Es femmes & iouuencaulx pardonnerent auecques condition ſemblable à celle dont l’empereur Frederic Barberouſſe iadis vſa enuers les Milanois.
Les Milanois s’eſtoient contre luy abſent rebellez, & auoient l’Imperatrice ſa femme chaſſé hors la ville ignominieuſement montée ſus vne vieille mule nommee Thacor à cheuauchons de rebours : ſçauoir eſt le cul tourné vers la teſte de la mule, & la face vers la croppiere. Frederic à ſon retour les ayant ſubiuguez & reſſerrez feiſt telle diligence qu’il recouura la celebre mule Thacor. Adoncques on mylieu du grant Brouet par ſon ordonnance le bourreau miſt es membres honteux de Thacor vne Figue præſens & voyans les citadins captifz : puys crya de par l’Empereur à ſon de trompe, que quiconques d’iceulx vouldroit la mort euader, arrachaſt publicquement la Figue auecques les dens, puys la remiſt on propre lieu, ſans ayde des mains. Quiconques en feroit refus, ſeroit ſus l’inſtant pendu & eſtranglé. Aulcuns d’iceulx eurent honte & horreur de telle tant abhominable amende : la poſtpouſerent à la craincte de mort : & feurent penduz. Es aultres la craincte de mort domina ſus telle honte. Iceulx auoir à belles dens tiré la Figue, la monſtroient au Boye apertement diſans. Ecco lo fico.
En pareille ignominie, le reſte de ſes paouures & deſolez Guaillardetz feurent de mort guarantiz & ſauluez. Feurent faicts eſclaues & tributaires & leurs feut impoſé nom de Papefigues : par ce qu’au protraict Papal auoient faict la Figue. Depuys celluy temps les paouures gens n’auoient proſperé. Tous les ans auoient greſle, tempeſte, peſte, famine, & tout malheur, comme eterne punition du peché de leurs anceſtres & parens.
Voyans la miſere & calamité du peuple, plus auant entrer ne vouluſmes. Seulement pour prendre de l’eaue beniſte & à Dieu nous recommander, entraſmes dedans vne petite chapelle pres le haure ruinee, deſolee, & deſcouuerte, comme eſt à Rome le temple de ſainct Pierre. En la chapelle entrez & prenens de l’eaue beniſte, apperceuſmes dedans le benoiſtier vn home veſtu d’eſtolles, & tout dedans l’eaue caché, comme vn Canart au plonge, excepté vn peu du nez pour reſpirer. Au tour de luy eſtoient troys prebſtres bien ras & tonſurez, liſans le Grimoyre, & coniurans les Diables.
Pantagruel trouua le cas eſtrange. Et demandant quelz ieux c’eſtoient qu’ilz iouoient là, feut aduerty que depuys troys ans paſſez auoit en l’iſle regné vne peſtilence tant horrible que pour la moitié & plus, le pays eſtoit reſté deſert, & les terres ſans poſſeſſeurs. Paſſee la peſtilence, ceſtuy home caché dedans le benoitier, aroyt vn champ grand & reſtile, & le ſemoyt de touzelle en vn iour & heure qu’vn petit Diable (lequel encores ne ſçauoit ne tonner ne greſler, fors ſeulement le Perſil & les choux, encor auſſi ne ſçauoit ne lire, n’eſcrire) auoit de Lucifer impetré venir en ceſte iſle des Papefigues ſoy recreer & eſbatre, en laquelle les Diables auoient familiarité grande auecques les hommes & femmes, & ſouuent y alloient paſſer temps. Ce Diable arriué au lieu s’adreſſa au Laboureur, & luy demanda ce qu’il faiſoit. Le paouure home luy reſpondit qu’il ſemoit celluy champ de touzelle, pour ſoy ayder à viure l’an ſuyuant. Voire mais (diſt le Diable) ce champ n’eſt pas tien, il eſt à moy, & m’appartient. Car depuys l’heure & le temps qu’au Pape vous feiſtez la figue, tout ce pays nous feut adiugé, proſcript, & abandonné. Bled ſemer toutesfoys n’eſt mon eſtat. Pourtant ie te laiſſe le champ. Mais c’eſt en condition que nous partirons le profict. Ie le veulx, reſpondit le Laboureur. I’entens (diſt le Diable) que du profict aduenent nous ferons deux lotz. L’vn ſera ce que croiſtra ſus terre, l’aultre ce que en terre. Le choix m’appartient, car ie ſuys Diable extraict de noble & antique race, tu n’es qu’vn villain. Ie choizis ce que ſera en terre, tu auras le deſſus. En quel temps ſera la cuillette ? A my Iuilet, reſpondit le Laboureur. Or (diſt le Diable) ie ne fauldray me y trouuer. Fays au reſte comme eſt le doibuoir. Trauaille villain, trauaille. Ie voys tenter du guaillard peché de luxure les nobles nonnains de Petteſec, les Cagotz & Briſſaulx auſſi. De leurs vouloirs ie ſuys plus que aſceuré. Au ioindre ſera le combat.
Comment le petit Diable feut trompé par vn laboureur de Papefiguiere.
Chapitre XLVI.
a my Iuilet venue le Diable ſe repreſenta au lieu acompaigné d’vpn eſcadron de petitz Diableteaulx de cœur. Là rencontrant le Laboureur, luy diſt. Et puys villain comment t’es tu porté depuys ma departie ? Faire icy conuient nos partaiges. C’eſt (reſpondit le laboureur) raiſon.
Lors commença le Laboureur auecques ſes gens ſeyer le bled. Les petitz Diables de meſmes tiroient le chaulme de terre. Le Laboureur battit ſon bled en l’aire, le ventit, le miſt en poches, le porta au marché pour vendre. Les Diableteaulx feirent de meſmes, & au marché pres du Laboureur pour leur chaulme vendre s’aſſirent. Le Laboureur vendit treſbien ſon bled, & de l’argent emplit vn vieulx demy brodequin, lequel il portoit à ſa ceincture. Les Diables ne vendirent rien : ains au contraire les paizans en plein marché ſe mocquoient d’eulx. Le marché clous diſt le Diable au Laboureur. Villain tu me as ceſte foys trompé, à l’aultre ne me tromperas. Monſieur le Diable, reſpondit le Laboureur, comment vous auroys ie trompé, qui premier auez choyſi ? Vray eſt qu’en ceſtuy choix me penſiez tromper, eſperant rien hors terre ne yſſir pour ma part, & deſſoubs trouuer entier le grain que i’auoys ſemé, pour d’icelluy tempter les gens ſouffreteux, Cagotz, ou auares, & par temptation les faire en vos lacz trebucher. Mais vous eſtez bien ieune au meſtier. Le grain que voyez en terre, eſt mort & corrumpu, la corruption d’icelluy a eſté generation de l’aultre que m’auez veu vendre. Ainſi choiſiſſiez vous le pire. C’eſt pourquoy eſtez mauldict en l’Euangile. Laiſſons (diſt le Diable) ce propous, de quoy ceſte année ſequente pourras tu noſtre champ ſemer ? Pour profict, reſpondit le Laboureur, de bon meſnaigier le conuiendroit ſemer de Raues. Or (diſt le Diable) tu es villain de bien, ſeme Raues à force ie les garderay de la tempeſte, & ne greſleray deſſus. Mais entends bien, ie retiens pour mon partaige, ce que ſera deſſus terre, tu auras le deſſoubs. Trauaille villain, trauaille. Ie voys tenter les Hereticques, ce ſont ames friandes en carbonnade : monſieur Lucifer a ſa cholicque, ce luy ſera vne guorgechaulde.
Venu le temps de la cuillette, le Diable ſe trouua au lieu auecques vn eſquadron de Diableteaux de chambre. Là rencontrant le Laboureur & ſes gens commença ſeyer & recuillir les feuilles des Raues. Après luy le Laboureur bechoyt & tiroyt les groſſes Raues, & les mettoit en poches. Ainſi s’en vont tous enſemble au marché. Le Laboureur vendoit treſbien ſes Raues. Le Diable ne vendit rien. Que pis eſt, on ſe mocquoit de luy publicquement. Ie voy bien villain, diſt adoncques le Diable, que par toi ie ſuys trompé. Ie veulx faire fin du champ entre toy & moy. Ce ſe fera en tel pact, que nous entregratterons l’vn l’aultre, & qui de nous deux premier ſe rendra, quittera ſa part du champ. Il entier demourera au vaincueur. La iournee ſera à huictaine. Va villain, ie te gratteray en Diable. Ie alloys tenter les pillars, Chiquanous, deſguyſeurs de proces, notaires faulſeres, aduocatz preuaricateurs : mais ilz m’ont fait dire par vn truchement, qu’ilz eſtoient tous à moy. Auſſi bien ſe faſche Lucifer de leurs ames. Et les renvoye ordinairement aux Diables ſouillars de cuiſine, ſi nons quand elles ſont ſaulpouldrees.
Vous dictez qu’il n’eſt deſieuner que de eſcholliers : dipner, que d’aduocatz : reſſiner, que de vinerons : ſoupper, que de marchans : reguoubillonner, que de chambrieres. Et tous repas que de Farfadetz. Il eſt vray de faict monſieur Lucifer ſe paiſt à tous ſes repas de Farfadetz pour entree de table. Et ſe ſouloit deſieuner de eſcholliers. Mais (las) ne ſçay par quel malheur depuys certaines annees ilz ont auecques leurs eſtudes adioinct les ſainctes Bibles. Pour ceſte cauſe plus n’en pouuons au Diable l’vn tirer. Et croy que ſi les Caphards ne nous y aident, leurs ouſtans par menaces, iniures, force, violence, & bruſlemens leur ſainct Paul d’entre les mains, plus à bas n’en grignoterons. De aduocatz peruertiſſeurs de droict, & pilleurs des paouures gens, il ſe dipne ordinairement, & ne luy manquent. Mais on ſe faſche de touſiours vn pain manger. Il diſt nagueres en plein chapitre qu’il mangeroit voluntiers l’ame d’vn Caphard, qui euſt oublié ſoy en ſon ſermon recommander. Et promiſt double paye & notable appoinctement à quiconques luy en apporteroit vne de broc en bouc. Chaſcun de nous ſe miſt en queſte. Mais rien n’y auons proficté. Tous admonneſtent les nobles dames donner à leur con vent De reſſieuner il s’eſt abſtenu depuys qu’il eut ſa forte colicque, prouenente à cauſe que es contrees Boreales l’on auoit ſes nouriſſons viuandiers, charbonniers, & chaircuitiers oultragé villainement. Il ſouppe treſbien des marchans vſuriers, apothecaires, faulſaires, billonneurs, adulterateurs de marchandiſes. Et quelques foys qu’il eſt en ſes bonnes, reguobillonne de chambrieres, les quelles auoir beu le bon vin de leurs maiſtres rempliſſent le tonneau d’eaue puante. Trauaille villain, trauaille. Ie voys tenter les eſcholiers de Trebizonde, laiſſer peres & meres, renoncer à la police commune, ſoy emanciper des edictz de leur Roy, viure en liberté ſoubterraine, meſpriſer vn chaſcun, de tous ſe mocquer, & prenans le beau & ioyeulx petit beguin d’innocence Poeticque, ſoy tous rendre Farfadetz gentilz.
Comment le Diable fut trompé par vne Vieille de Papefiguiere.
Chapitre XLVII.
e laboureur retournant en ſa maiſon eſtoit triſte & penſif. Sa femme tel le voyant, cuydoit qu’on l’euſt au marché deſrobbé. Mais entendent la cauſe de ſa melacholie, voyant auſſi la bourſe pleine d’argent, doulcement le reconforta : & l’aſceura que de ceſte gratelle mal aulcun de luy aduiendroit. Seulement que ſus elle il euſt à ſe poſer & repoſer. Elle auoit ia pourpenſé bonne yſſue. Pour le pis, diſoit le Laboureur, ie n’en auray qu’vne eſtraſſade ie me rendray au premier coup, & luy quitteray le champ. Rien, rien, diſt la vieille, poſez vous ſus moy, & repoſez, laiſſez moy faire. Vous m’auez dict que c’eſt vn petit Diable, ie le vous feray ſoubdain rendre, & le champ nous demourera. Si c’euſt eſté vn grand Diable, il y auroit à penſer.
Le iour de l’aſſignation eſtoit lors qu’en l’iſle nous arriuaſmes. A bonne heure du matin le Laboureur s’eſtoit treſbien confeſſé, auoit communié, comme bon catholicque, & par le conſeil du Curé s’eſtoit au plonge caché dedans le benoiſtier, en l’eſtat que l’auions trouué.
Sus l’inſtant qu’on nous racontoit ceſte hiſtoire, euſmez aduertiſſement que la vieille auoit trompé le Diable, & guaigné le champ. La manière feut telle. Le Diable vint à la porte du Laboureur, & ſonnant s’eſcria. O villain, villain. Cza, çà, à belles gryphes. Puys entrant en la maiſon guallant & bien deliberé, & ne y trouuant le Laboureur aduiſa ſa femme en terre pleurante & lamentante. Qu’eſt cecy ? demandoit le Diable. Où eſt il ? Que faict il ? Ha (diſt la vieille) où eſt il le meſchant, le bourreau, le briguant ? Il m’a affolée, ie ſuis perdue, ie meurs du mal qu’il m’a faict. Comment ? diſt le Diable : Qu’y a il ? Ie le vous gualleray bien tantouſt. Ha, diſt la vieille, il m’a dict le bourreau, le tyrant, l’eſgratineur de Diables, qu’il auoit huy aſſignation de ſe gratter auecques vous, pour eſſayer ſes ongles il m’a ſeulement gratté du petit doigt icy entre les iambes, & m’a du tout affolee. Ie ſuys perdue, iamais ie ne gueriray, reguardez. Encores eſt il allé ches le mareſchal ſoy faire eſguizer & apoincter les gryphes. Vous eſtez perdu monſieur le Diable mon amy. Sauluez vous, il n’arreſtera poinct. Retirez vous, ie vous en prie. Lors ſe deſcouurit iusques au menton en la forme que iadis les femmes Perſides ſe præſenterent à leurs enfans fuyans de la bataille, & luy monſtra ſon comment à nom ? Le Diable voyant l’enorme ſolution de continuité en toutes dimentions, s’eſcria : Mahon, Demiourgon, Megere, Alecto, Perſephone, il ne me tient pas. Ie m’en voys bel erre. Cela ? Ie luy quitte le champ. Entendens la cataſtrophe & fin de l’hiſtoire nous retiraſmes en noſtre nauf. Et là ne feimes aultre ſeiour. Pantagruel donna au tronc de la fabricque de l’Eccliſe dixhuyt mille Royaulx d’or, en contemplation de la paouureté du peuple, & calamité du lieu.
Comment Pantagruel deſcendit en l’iſle des Papimanes.
Chapitre XLVIII.
aissans l’iſle deſolee des Papefigues nauigaſmes par vn iour en ſerenité & tout plaiſir, quand à noſtre veue ſe offrit la benoiſte iſle des Papimanes. Soubdain que nos ancres feurent au port iectees auant que euſſions encoché nos gumenes, vindrent vers nous en vn eſquif quatre perſones diuerſement veſtuz. L’vn en moine enfrocqué, crotté, botté. L’aultre en faulconnier auecques vn leurre & vn grand oizeau. L’aultre en ſolliciteur de procès ayant vn grand ſac plein d’informations, citations, chiquaneries, & adiournemens en main. L’aultre en vigneron d’Orleans, auecques belles gueſtres de toille, vne panouere & vne ſerpe à la ceincture. Incontinent qu’ilz feurent ioinctz à noſtre nauf, s’eſcrierent à haulte voix tous enſemble demandans. Le auez vous veu gens paſſagiers ? l’auez vous veu ? Qui ? demandoit Pantagruel. Celluy là, dirent ilz. Qui eſt il ? demanda frere Ian. Par la mort beuf ie l’aſſomeray de coups. Penſant qu’ilz ſe guementaſſent de quelque larron, meurtrier, ou ſacrilége. Comment (dirent ilz) gens peregrins ne congnoiſſez vous l’Vnicque ? Seigneurs (diſt Epiſtemon) nous ne entendons telz termes. Mais expoſez nous (s’il vous plaiſt) de qui entendez, & nous vous en dirons la verité ſans diſſimulation. C’eſt (dirent ilz) celluy qui eſt. L’auez vous iamais veu ? Celluy qui eſt, reſpondit Pantagruel, par noſtre Theologique doctrine eſt Dieu. Et en tel mot ſe declaira à Moſes. Oncques certes ne le veiſmes, Et n’eſt viſible à œilz corporelz. Nous ne parlons mie (dirent ilz) de celluy hault Dieu qui domine par les Cieulx. Nous parlons du Dieu en terre. L’auez vous oncques veu ? Ilz entendent (diſt Carpalim) du Pape ſus mon honneur. Ouy, ouy, reſpondit Panurge, Ouy Dea meſſieurs, i’en ay veu troys. A la veue des quelz ie n’ay gueres profité. Comment ? dirent ilz, nos ſacres Decretales chantent qu’il n’y en a iamais qu’vn viuent. I’entends, reſpondit Panurge, les vns ſucceſſiuement apres les aultres. Aultrement n’en ay ie veu qu’vn à la foys. O gens, dirent ilz, troys & quatre foys heureux, vous ſoyez les bien & plus que treſbien venuz.
Adoncques ſe agenoillerent dauant nous, & nous vouloient baiſer les pieds. Ce que ne leurs vouluſmes permettre, leurs remontrans que au Pape ſi là de fortune en propre perſone venoit, ilz ne ſçauroient faire d’aduentaige. Si ferions ſi, reſpondirent ilz. Cela eſt entre nous ia reſolu. Nous luy baiſerions le cul ſans feuille & les couilles pareillement. Car il a couilles le pere ſainct, nous le trouuons par nos belles Decretales, aultrement ne ſeroit il Pape. De ſorte qu’en ſubtile philoſophie Decretaline ceſte conſequence eſt neceſſaire. Il eſt Pape, il a doncques couilles. Et quand couilles fauldroient on monde, le monde plus Pape n’auroit.
Pantagruel demandoit ce pendent à vn mouſſe de leur eſquif qui eſtoient ces perſonaiges. Il luy feiſt reſponſe, que c’eſtoient les quatre eſtatz de l’iſle : adiouſta d’aduentaige que ſerions bien recuilliz & bien traictez, puys qu’auions veu le Pape. Ce que il remonſtra à Panurge, lequel luy diſt ſecretement. Ie foys veu à Dieu c’eſt cela. Tout vient à poinct à qui peult attendre. A la veue du Pape iamais n’auions proficté : à ceſte heure de par tous les Diables nous profitera comme ie voy. Allors deſcendiſmez en terre & venoient au dauant de nous comme en proceſſion tout le peuple du pays, homes, femmes, petitz enfans. Nos quatre eſtatz leurs dirent à haulte voix. Ilz le ont veu. Ilz le ont veu. Ilz le ont veu. A ceſte proclamation tout le peuple ſe agenoilloit dauant nous, leuans les mains ioinctes au ciel & cryans. O, gens heureux. O bien heureux. Et dura ce crys plus d’vn quart d’heure. Puys y accourut le maiſtre d’eſcholle avecques tous ſes pedagogues, grimaulx, & eſcholiers, & les fouettoit magiſtralement, comme on ſouloit fouetter les petitz enfans en nos pays quand on pendoit quelque malfaicteur. Affin qu’il leurs en ſoubuint. Pantagruel en feut faſché, & leurs diſt. Meſſieurs, ſi ne deſiſter fouetter ces enfans, ie m’en retourne. Le peuple s’eſtonna entendent la voix Stentoree & veiz vn petit boſſu à longs doigtz demandant au maiſtre d’eſchole. Vertus de Extrauaguantes, ceulx qui voyent le Pape deuiennent ilz ainſi grands comme ceſtuy cy qui nous menaſſe ? O qu’il me tarde merueilleuſement que ie ne le voy, affin de croiſtre & grand comme luy deuenir. Tant grandes feurent leurs exclamations, que Homenaz y accourut (ainſi appellent ilz leur Euesque) ſus vne mule deſbridee, carapaſſonnee de verd, accompaigné de ſes appous (comme ilz diſoient) de ſes ſuppos auſſi, portans croix, banieres, cinſalons, baldachins, torches, benoiſtiers. Et nous vouloit pareillement les pieds baiſer à toutes forces (comme feiſt au pape Clement le bon Chriſtian Valſinier) diſant qu’un de leurs hypophetes degreſſeur & gloſſateur de leurs ſainctes Decretales avoit par eſcript laiſſé que ainſi comme le Meſſyas tant & ſi long temps des Iuifz attendu, en fin leurs eſtoit advenu, auſſi en icelle iſle quelque iour le pape viendroit. Attendens ceſte heureuſe iournee, ſi là arrivoit perſonne qui l’euſt veu à Rome ou aultre part, qu’ilz euſſent à bien feſtoyer, & reverentement traicter. Toutesfoys nous en excuſaſmez honeſtement.
Comment Homenaz euesque des Papimanes nous monſtra les vranopetes Decretales.
Chapitre XLIX.
vys nous diſt Homenaz. Par nos ſainctes Decretales nous eſt enioinct & commendé viſiter premier les Eccliſes que les cabaretz. Pourtant ne declinans de ceſte belle inſtitution allons à l’Eccliſe, apres irons bancqueter. Home de bien (diſt frere Ian) allez dauant nous vous ſuiurons. Vous en auez parlé en bons termes & en bon Chriſtian. Ià long temps a que n’en auions veu. Ie m’en trouue fort reſiouy en mon eſprit, & croy que ie n’en repaiſtray que mieulx. C’eſt belle choſe rencontrer gens de bien. Approchans de la porte du temple, apperceuſmez vn gros liure doré, tout couuert de fines & precieuſes pierres, Balais, Eſmerauldes, Diamans, & Vnions, plus ou autant pour le moins excellentes, que celles que Octauian conſacra à Iuppiter Capitolin. Et pendoit en l’air ataché à deux groſſes chaines d’or au Zoophore du portal. Nous le reguardions en admiration. Pantagruel le manyoit & tournoyt à plaiſir, car il y pouoit aizement toucher. Et nous affermoit que au touchement d’icelles il ſentoit vn doulx prurit des ongles & deſgourdiſſement de bras : enſemble temptation vehemente en ſon eſprit de battre vn ſergent ou deux, pourueu qu’ilz n’euſſent tonſure. Adoncques nous diſt Homenaz. Iadis feut aux Iuifz la loy par Moſes baillee eſcripte des doigts propres de Dieu. En Delphes dauant la face du temple de Apollo feyt trouuee ceſte ſentence diuinement eſcripte ΓΝΩΘΙ ΣΕΑΥΤΟΝ. Et par certain laps de temps apres feut veue ΕΙ auſſi diuinement eſcripte & tranſmiſe des Cieulx. Le ſimulachre de Cybele feut des Cieulx en Phrygie tranſmis on champ nommé Peſinunt. Auſſi feut en Tauris le ſimulachre de Diane, ſi croyez Euripides. L’oriflambe feut des Cieulx tranſmiſe aux nobles & treſchriſtians Roys de France pour combatre les Infideles. Regnant Numa Pompilius Roy ſecond des Romains en Rome feut du Ciel veu deſcendre le tranchant bouclier dict Ancile. En Acropolis de Athenes iadis tomba du Ciel empire la ſtatue de Minerue. Icy ſemblablement voyez les ſacres Decretales eſcriptes de la main d’vn ange Cherubin. Vous aultres gens Tranſpontins ne le croirez pas (Aſſez mal, diſt Panurge) & à nous icy miraculeuſement du Ciel des Cieulx tranſmiſes, en façon pareille que par Homere pere de toute Philoſophie (exceptez touſiours les diues Decretales) le fleuue du Nile eſt appellé Diipetes. Et parce qu’auez veu le Pape euangeliſte d’icelles & protecteur ſempiternel, vous ſera de par nous permis les veoir & baiſer au dedans ſi bon vous ſemble. Mais il vous conuient par auant trois iours ieuner, & regulierement confeſſer, curieuſement eſpluchans & inuentorizans vos pechez tant dru, qu’en terre ne tombaſt vne ſeule circonſtance, comme diuinement nous chantent les diues Decretales que voyez. A cela fault du temps.
Homme de bien (reſpondit Panurge) Decrotoueres, voyre diz ie Decretales, auons prouueu en papier, en parchemin lanterné, en velin, eſcriptes à la main, & imprimees en moulle. Ià n’eſt beſoing que vous penez à ceſtes cy nous monſtrer. Nous contentons du bon vouloir, & vous remercions autant. Vraybis (diſt Homenaz) vous n’auez mie veu ceſtes cy angelicquement eſcriptes. Celles de voſtre pays ne ſont que tranſſumpts des noſtres, comme trouuons eſcript par vn de nos antiques Scholiaſtes Decretalins. Au reſte vous pry n’y eſpargner ma peine. Seulement aduiſez ſi voulez confeſſer & ieuner les troys beaulx petitz iours de Dieu. De cons feſſer (reſpondit Panurge) treſbien nous conſentons, Le ieune ſeulement ne nous vient à propous. Car nous auons tant & treſtant par la marine ieuné, que les araignes ont faict leurs toilles ſus nos dens. Voyez icy ce bon frere Ian des Entommeures (à ce mot Homenaz courtoiſement luy bailla la petite accollade) la mouſſe luy eſt creue au gouzier par faulte de remuer & exercer les badiguoinces & mandibules. Il dict vray (reſpondit frere Ian). I’ay tant & treſtant ieuné, que i’en ſuys deuenu tout boſſu.
Entrons (diſt Homenaz) doncques en l’Eccliſe, & nous pardonnez ſi præſentement ne vous chantons la belle meſſe de Dieu. L’heure de myiour eſt paſſee, apres laquelle nous defendent nos ſacres Decretales meſſe chanter, meſſe diz ie haulte & legitime. Mais ie vous en diray vne baſſe & ſeiche. I’en aymerois mieulx (diſt Panurge) vne mouillee de quelque bon vin d’Aniou. Boutez, doncq, boutez, bas & roidde. Verd & bleu (diſt frere Ian) il me deſplaiſt grandement qu’encores eſt mon eſtomach ieun. Car ayant treſbien deſieuné, & repeu à vſaige monachal, ſi d’aduenture il nous chante de Requiem, ie y euſſe porté pain & vin par les traictz paſſez. Patience Sacquez, chocquez, boutez, mais trouſſez la court, de paour que ne ſe crotte & pour aultre cauſe auſſi, ie vous en prye.
Comment par Homenaz nous feut monſtré l’archetype d’vn Pape.
Chapitre L.
a meſſe paracheuee Homenaz tira d’vn coffre pres le grand autel vn gros fatraz de clefz, desquelles il ouurit à trente & deux claueures & quatorze cathenatz vne feneſtre de fer bien barree au deſſus dudict autel, puys par grand myſtere ſe couurit d’vn ſac mouillé, & tirant vn rideau de ſatin cramoiſy nous monſtra vne imaige paincte aſſez mal, ſcelon mon aduis, y toucha vn baſton longuet, & nous feiſt à tous baiſer la bouche. Puys nous demanda. Que vous ſemble de ceſte imaige. C’eſt (reſpondit Pantagruel) la reſſemblance d’vn Pape. Ie le congnois à la thiare, à l’aumuſſe, au rochet, à la pantophle. Vous dictez bien (diſt Homenaz). C’eſt l’idee de celluy Dieu de bien en terre, la venue duquel nous attendons deuotement, & lequel eſperons vne foys veoir en ce pays. O l’heureuſe & deſiree tant attendue iournee. Et vous heureux & bien heureux qui tant auez eu les aſtres fauorables, que auez viuement en face veu & realement celluy bon Dieu en terre, duquel voyant ſeulement le portraict, pleine remiſſion guaignons de tous nos pechez memorables : enſemble la tierce partie auecques dixhuict quarantaines des pechez oubliez. Auſſi ne la voyons nous que aux grandes feſtes annueles.
Là diſoit Pantagruel, que c’eſtoit ouuraige tel que les faiſoit Dædalus. Encores qu’elle feuſt contrefaicte, & mal traicte, y eſtoit toutesfoys latente & occulte quelque diuine energie en matiere de pardons. Comme, diſt frere Ian, à Seuillé les coquins ſouppans vn iour de bonne feſte à l’hoſpital, & ſe vantans l’vn auoir celluy iour guaingné ſix blancs, l’aultre deux ſoulz, l’aultre ſept carolus, vn gros gueux ſe ventoit auoir guaigné troys bons teſtons. Auſſi (luy reſpondirent ſes compaignons) tu as vne iambe de Dieu. Comme ſi quelque diuinité feuſt abſconſe en vne iambe toute ſphacelee & pourrye. Quand (diſt Pantagruel) telz contes vous nous ferez, ſoyez records d’apporter vn baſſin. Peu s’en fault que ie ne rende ma guorge. Vſer ainſi du ſacré nom de Dieu en choſes tant hordes & abhominables ? fy, i’en diz fy. Si dedans voſtre moynerie eſt tel abus de parolles en vſaige, laiſſez le là : ne le tranſportez hors les cloiſtres. Ainſi (reſpondit Epiſtemon) diſent les medicins eſtre en quelques maladies certaine participation de diuinité. Pareillement Neron louoit les champeignons, & en prouerbe Grec les appelloit viande des Dieux : pource que en iceulx il auoit empoiſonné ſon prædeceſſeur Claudius empereur Romain.
Il me ſemble (diſt Panurge) que ce portraict fault en nos derniers Papes. Car ie les ay veu non aumuſſe, ains armet en teſte porter, thymbré d’vne thiare Perſicque, Et tout l’empire Chriſtian eſtant en paix & ſilence, eulx ſeulz guerre faire felonne & treſcruelle.
C’eſtoit (diſt Homenaz) doncques contre les rebelles, Hæreticques, proteſtans deſeſperez, non obeiſſans à la ſaincteté de ce bon Dieu en terre. Cela luy eſt non ſeulement permis & licite, mais commendé par les ſacres Decretales : & doibt à feu incontinent Empereurs, Roys, Ducz, Princes, Republicques & à ſang mettre, qu’ilz tranſgreſſeront vn iota de ſes mandemens : les ſpolier de leurs biens, les depoſſeder de leurs Royaulmes, les proſcrire, les anathematizer, & non ſeulement leurs corps, & de leurs enfans & parens aultres occire, mais auſſi leurs ames damner au parfond de la plus ardente chauldiere qui ſoit en Enfer.
Icy (diſt Panurge) de par tous les Diables, ne ſont ilz hæreticques comme feut Raminagrobis, & come ilz ſont parmy les Almaignes, & Angleterre. Vous eſtez Chriſtians triez ſus le volet. Ouy vraybis, diſt Homenaz, auſſi ſerons nous tous ſauluez. Allons prendre de l’eaue beniſte, puys dipnerons.
Menuz deuis durant le dipner, à la louange des Decretales.
Chapitre LI.
r notez Beuueurs, que durant la meſſe ſeche de Homenaz, trois manilliers de l’Eccliſe chaſcun tenant vn grand baſſin en main, ſe pourmenoient parmy le peuple diſans à haulte voix. N’oubliez les gens heureux, qui le ont veu en face. Sortans du temple ilz apporterent à Homenaz leurs baſſins tous pleins de monnoye Papimanicque. Homenaz nous diſt, que c’eſtoit pour faire bonne chere. Et que ceſte contribution & taillon l’vne partie ſeroit employee à bien boyre, l’aultre à bien manger, ſuyuant vne mirificque gloſſe cachee en vn certain coingnet de leurs ſainctes Decretales. Ce que feut faict, & en beau cabaret aſſez retirant à celluy de Guillot en Amiens. Croyez que la repaiſaille feut copieuſe, & les beuuettes numereuſes.
En ceſtuy dipner ie notay deux choſes memorables. L’vne que viande ne feut apportee, quelle que feuſt, feuſſent cheureaulx, feuſſent chappons, feuſſent cochons, (des quelz y a foizon en Papimanie) feuſſent pigeons, connilz, leuraulx, cocqs de Inde, ou aultres, en laquelle n’y euſt abondance de farce magiſtrale. L’aultre, que tout le ſert & deſſert feut porté par les filles pucelles mariables du lieu, belles, ie vous aſſie, ſaffrettes, blondelettes, doulcelettes, & de bonne grace. Les quelles veſtues de longues, blanches, & deliees aubes à doubles ceinctures, le chef ouuert, les cheueulx inſtrophiez de petites bandelettes & rubans de ſaye violette, ſemez de roſes, œilletz, mariolaine, aneth, aurande, & aultres fleurs odorantes, à chaſcune cadence nous inuitoient à boire, auecques doctes & mignonnes reuerences. Et eſtoient volontiers veues de toute l’aſſiſtence. Frere Ian les reguardoit de couſté, comme vn chien qui emporte vn plumail. Au deſſert du premier metz feut par elles melodieuſement chanté vn Epode, à la louange des ſacroſainctes Decretales.
Sus l’apport du ſecond ſeruice, Homenaz tout ioyeulx & eſbaudy adreſſa ſa parole à vn des maiſtres Sommeliers, diſant. Clerice, eſclaire icy. A ces motz vne des filles promptement luy præſenta vn grand hanat plein de vin Extrauaguant. Il le tint en main, & ſouſpirant promptement diſt à Pantagruel. Mon Seigneur, & vous beaulx amis, ie boy à vous tous de bien bon cœur. Vous ſoyez les treſbien venuz. Beu qu’il eut & rendu le hanat à la bachelette gentile, feiſt vne lourde exclamation, diſant. O diues Decretales, tant par vous eſt le vin bon bon trouué. Ce n’eſt, diſt Panurge, pas le pis du panier. Mieulx ſeroit, diſt Pantagruel, ſi par elles le mauuais vin deuenoit bon. O Seraphicque Sixieſme (diſt Homenaz continuant) tant vous eſtez neceſſaire au ſauluement des pauures humains. O Cherubicques Clementines comment en vous eſt proprement contenue & deſcripte la perfaicte inſtitution du vray Chriſtian. O Extrauaguantes Angelicques, comment ſans vous periroient les paouures ames, les quelles ça bas errent par les corps mortelz en ceſte vallee de miſere. Helas quand ſera ce don de grace particulere faict es humains, qu’ilz deſiſtent de toutes aultres eſtudes & neguoces pour vous lire, vous entendre, vous ſçauoir, vous vſer, practiquer, incorporer, ſanguiſier, & incentricquer es profonds ventricules de leurs cerueaulx, es internes mouelles de leurs os, es perples labyrintes de leurs arteres ? O lors, & non plus touſt, ne aultrement, heureux le monde.