Le Quart Livre (page 7)
A ces motz ſe leua Epiſtemon, & diſt tout bellement à Panurge. Faulte de ſelle perſee me conſtrainct d’icy partir. Cette farce me a deſbondé le boyau cullier. Ie ne arreſteray gueres. O lors (diſt Homenaz continuant) nullité de greſle, gelee, frimatz, vimeres. O lors abondance de tous biens en terre. O lors paix obſtinee infringible en l’Vniuers : ceſſation de guerres, pilleries, anguaries, briguanderies, aſſaſſinemens : exceptez contre les Hereticques, & rebelles mauldictz. O lors ioyeuſeté, alaigreſſe, lieſſe, ſoulas, deduictz, plaiſirs, delices en toute nature humaine. Mais O, grande doctrine, ineſtimable erudition, preceptions deificques emmortaiſees par les diuins chapitres de ces eternes Decretales. O comment liſant ſeulement vn demy canon, vn petit paragraphe, vn ſeul notable de ces ſacroſainctes Decretales, vous ſentez en vos cœurs enflammee la fournaiſe d’amour diuin : de charité enuers voſtre prochain, pourueu qu’il ne ſoit Hereticque : contemnement aſceuré de toutes choſes fortuites & terreſtres : ecſtatique eleuation de vos eſpritz, voie iuſques au troizieme ciel : contentement certain en toutes vos affections.
Continuation des miracles aduenuz par les Decretales.
Chapitre LII.
oicy (diſt Panurge) qui dict d’orgues. Mais i’en croy le moins que ie peuz. Car il me aduint vn iour à Poictiers ches l’Ecoſſoys docteur Decretalipotens d’en lire vn chapitre, le Diable m’emport, ſi à la lecture d’icelluy ie feuz tant conſtipé du ventre, que par plus de quatre, voyre cinq iours ie ne fiantay qu’vne petite crotte. Sçauez vous quelle ? Telle, ie vous iure, que Catulle dict eſtre celles de Furius ſon voiſin.
En tout vn an tu ne chie dix crottes
Et ſi des mains tu les briſes & frottes,
Ia n’en pourras ton doigt fouiller de erres.
Car dures ſont plus que febues & pierres.
Ha, ha (diſt Homenaz) Inian mon amy vous, par aduenture, eſtiez en eſtat de peché mortel. Ceſtuy là (diſt Panurge) eſt d’vn aultre tonneau.
Un iour (diſt frere Ian) ie m’eſtoys à Seuillé torché le cul d’vn feuiellet d’vnes meſchantes Clementines, les quelles Ian Guymard noſtre recepueur auoit iecté au preau du cloiſtre, ie me donne à tous les Diables, ſi les rhagadies & hæmorrutes ne m’en aduindrent ſi tres horribles, que le paouure trou de mon clous bruneau en feut tout dehinguandé. Inian, diſt Homenaz, ce feut euidente punition de Dieu, vengeant le peché qu’auiez faict incaguant ces ſacres liures, les quelz doibuiez baiſer & adorer, ie diz d’adoration de latrie, ou de hyperdulie, pour le moins. Le Panormitan n’en mentit iamais.
Ian Chouart (diſt Ponocrates) à Monſpellier auoit achapté des moines de ſainct Olary vnes belles Decretales eſcriptes en beau & grand parchemin de Lamballe, pour en faire des Velins pour batre l’or. Le malheur y feut ſi eſtrange, que oncques piece n’y feut frappee, qui vint à profict. Toutes feurent dilacerees & eſtrippees. Punition, diſt Homenaz, & vengeance diuine.
Au Mans (diſt Eudemon) François Cornu apothecaire auoit en cornetz empoicté vnes Extrauaguantes frippees, ie deſaduoue le Diable, ſi tout ce qui dedans feut empacqueté, ne feut ſus l’inſtant empoiſonné, pourry, & guaſté : encent, poyure, gyrofle, cinnamone, ſaphran, cire, eſpices, caſſe, reubarbe, tamarins : generalement tout, drogues, guogues, & ſenogues. Vangeance (diſt Homenaz) & diuine punition. Abuſer en choſes prophanes de ces tant ſacres eſcriptures.
A Paris (diſt Carpalim) Groignet couſturier auoit emploicté vnes vieilles Clementines en patrons & meſures. O cas eſtrange. Tous habillemens taillez ſus telz patrons, & protraictz ſus telles meſure, feurent guaſtez & perduz : robbes, cappes, manteaulx, ſayons, iuppes, cazaquins, colletz, pourpoinctz, cottes, gonnelles, verdugualles. Groignet cuydant tailler vne cappe, tailloit la forme d’vne braguette. En lieu d’vn ſayon tailloit vn chapeau à prunes ſuccees. Sus la forme d’vn cazaquin tailloit vne aumuſſe. Sus le patron d’vn pourpoinct tailloit la guiſe d’vne paele. Ses varletz l’auoir couſue, la deſchicquetoient par le fond. Et ſembloit d’vne paele à fricaſſer chaſtaignes. Pour vn collet faiſoit vn brodequin. Sur le patron d’vne verdugualle tailloit vne barbutte. Penſant faire vn manteau faiſoit vn tabourin de Souiſſe. Tellement que le paouure home par iuſtice feut condemné à payer les eſtoffes de tous ſes challans : & de præſent en eſt au ſaphran. Punition (diſt Homenaz) & vengeance diuine. A Cahuzac (diſt Gymnaſte) feut pour tirer à la butte partie faicte entre les ſeigneurs d’Eſtiſſac, & vicomte de Lauſun. Perotou auoit depecé vnes demies Decretales du bon canonge. La carte, & des feueilletz auoit taillé le blanc pour la butte. Ie me donne, ie me vends, ie me donne à trauers tous les Diables, ſi iamais harbaleſtier du pays (les quelz ſont ſupellatifz en toute Guyenne) tira traict dedans. Tous feurent couſtiers. Rien du blanc ſacroſainct barbouillé ne feut, depucellé, ne entommé. Encores Sanſornin l’aiſné qui guardoit les guaiges, nous iuroit Figues dioures (ſon grand ſerment) qu’il auoit veu apertement, viſiblement, manifeſtement le paſadouz de Carquelin droict entrant dedans la grolle au milieu du blanc, ſus le poinct de toucher & s’enfoncer s’eſtre eſcarté loing d’vne toiſe couſtier vers le fournil. Miracle (s’eſcria Homenaz) miracle, miracle. Clerice, eſclaire icy. Ie boy à tous. Vous me ſemblez vrays Chriſtians. A ces motz les filles commencerent ricaſſer entre elles. Frere Ian hanniſſoit du bout du nez comme preſt à rouſſiner, ou baudouiner pour le moins, & monter deſſus, comme Herbault ſus paouures gens. Me ſemble diſt Pantagruel) que en telz blancs l’on euſt contre le dangier du traict plus ſceurement eſté, que ne feut iadis Diogenes. Quoy ? demanda Homenaz. Comment ? Eſtoit il Decretaliſte ? C’eſt (diſt Epiſtemon retournant de ſes affaires) bien rentré de picques noires. Diogenes, reſpondit Pantagruel, vn iour s’eſbatre voulent viſita les archiers qui tiroient à la butte. Entre iceulx vn eſtoit tant ſaultier, imperit, & mal à droict, que lors qu’il eſtoit en ranc de tirer, tout le peuple ſpectateur s’eſcartoit de paour d’eſtre par luy feruz. Diogenes l’auoir vn coup veu ſi peruerſement tirer que ſa fleche tomba plus d’vn trabut loing de la butte, au ſecond coup le peuple loing d’vn couſté & d’aultre s’eſcartant, accourut & ſe tint en pieds iouxte le blanc : affermant ceſtuy lieu eſtre le plus ſceur. & que l’archier plus touſt feriroit tout aultre lieu, que le blanc : le blanc ſeul eſtre en ſceureté du traict. Vn paige (diſt Gymnaſte) du ſeigneur d’Eſtiſſac nommé Chamouillac, aperceut le charme. Par ſon aduis Perotou changea de blanc, & y employa les papiers du proces de Pouillac. Adoncques tirerent treſbien les vns & les aultres.
A Landerouſſe (diſt Rhizotome) es nopces de Ian Delif feut le feſtin nuptial notable & ſumptueux, comme lors eſtoit la couſtume du pays. Apres ſoupper feurent iouees pluſieurs farces, comedies, ſornettes plaiſantes : feurent danſees pluſieurs Moresques aux ſonnettes & timbous : feurent introduictes diuerſes ſortes de masques & momeries. Mes compaignons d’eſchole & moy pour la feſte honorer à noſtre pouoir (car au matin nous tous auions eu de belles liurees blanc & violet) ſus la fin feiſmes vn barboire ioyeulx auecques force coquilles de ſainct Michel, & belles cacquerolles de limaſſons. En faulte de Colocaſie, Bardane, Perſonate & de papier : des feueilletz d’vn vieil Sixieſme, qui là eſtoit abandonné, nous feiſmes nos faulx viſaiges, les deſcouppans vn peu à l’endroict des œilz, du nez, & de la bouche. Cas merueilleux. Nos petites caroles & pueriles eſbatemens acheuez, houſtans nos faulx viſaiges appareumes plus hideux & villains que les Diableteaux de la paſſion de Doué : tant auions les faces guaſtées aux lieux touchez par les dictz feueilletz. L’vn y auoit la picote, l’aultre le tac, l’aultre la verolle, l’aultre la rougeolle, l’aultre gros froncles. Somme celluy de nous tous eſtoit le moins bleſſé, à qui les dens eſtoient tombees. Miracle (s’eſcria Homenaz) miracle. Il n’eſt, diſt Rhizotome, encores temps de rire. Mes deux ſœurs, Catharine, & Renee auoient mis dedans ce beau Sixieſme, comme en preſſes (car il eſtoit couuert de groſſes aiſſes, & ferré à glaz) leurs guimples, manchons, & collerettes ſauonnees de frays, bien blanches, & empeſees. Par la vertus dieu. Attendez, diſt Homenaz, du quel Dieu entendez vous ? Il n’en eſt qu’vn, reſpondit Rhizotome. Ouy bien, diſt Homenaz, es cieulx. En terre n’en auons nous vn aultre. Arry auant, diſt Rhizotome, ie n’y penſois par mon ame plus. Par la vertus doncques du Dieu Pape terre, leurs guimples, collerettes, bauerettes, couurechefz, & tout aultre linge y deuint plus noir qu’vn ſac de charbonnier. Miracle (s’eſcria Homenaz) Clerice, eſclaire icy : & note ces belles hiſtoires. Comment (demanda frere Ian) dict on doncques.
Depuys que Decretz eurent ales,
Et genſdarmes portent males,
Moines allerent à cheual,
En ce monde abonda tout mal.
Ie vous entens, diſt Homenaz. Ce ſont petitz Quolibetz des Hereticques nouueaulx.
Comment par la vertus des Decretales eſt l’or ſubtilement tiré de France en Rome.
Chapitre LIII.
e vouldroys, diſt Epiſtemon, auoir payé chopine de trippes à embourſer, & que euſſions à l’original collationné les terribles chapitres Execrabilis. De multa. Si plures. De Annatis per totum. Niſi eſcent. Cum ad monaſterium. Quod dilectio. Mandatum & certains aultres, les quelz tirent par chaſcun an de France en Rome quatre cent mille ducatz, & d’aduentaige. Eſt ce rien cela ? diſt Homenaz. Me ſemble toutesfoys eſtre peu, veu que France la treſchriſtiane eſt vnicque nourriſſe de la court Romaine. Mais trouuez moy liures on monde, ſoient de Philoſophie, de Medicine, des Loigs, des Mathematicques, des letres humaines, voyre (par le mien Dieu) de la ſaincte eſcripture, qui en puiſſent autant tirer ? Poinct. Nargues, nargues. Vous n’en trouuerez poinct de ceſte auriflue energie : ie vous en aſceure. Encores ces diables Hæreticques ne les voulent aprendre & ſçauoir. Bruſlez, tenaillez, cizaillez, noyez, pendez, empallez, eſpaultrez, demembrez, exenterez, decouppez, fricaſſez, griſlez, tranſonnez, crucifiez, bouillez, eſcarbouillez, eſcartelez, debezillez, dehinguandez, carbonnadez ces meſchans Hæreticques Decretalifuges, Decretalides, pires que homicides, pires que parricides, Decretalictones du Diable. Vous aultres gens de bien ſi voulez eſtre dictz & reputez vrays Chriſtians, ie vous ſupplie à ioinctes mains ne croire aultre choſe, aultre choſe ne penſer, ne dire, ne entreprendre, ne faire, fors ſeulement ce que contiennent nos ſacres Decretales, & leurs corollaires : ce beau Sixieſme, ces belles Clementines, ces belles Extrauaguantes. O liures deificques. Ainſi ſerez en gloire, honneur, exaltation, richeſſes, dignitez, prelations en ce monde : de tous reuerez, d’vn chaſcun redoubtez, à tous preferez, ſus tous eſleuz & choiſiz. Car il n’eſt ſoubs la chappe du ciel eſtat, du quel trouuiez gens plus idoines à tout faire & manier, que ceulx qui par diuine preſcience & eterne predeſtination, adonnez ſe ſont à l’eſtude des ſainctes Decretales. Voulez vous choiſir vn preux Empereur, vn bon capitaine, vn digne chef & conducteur d’vne armee en temps de guerre, qui bien ſçaiche tous inconueniens preuoir, tous dangiers eviter, bien mener ſes gens à l’aſſault & au combat en alaigreſſe, rien ne hazarder, touiſours vaincre ſans perte de ſes ſoubdars, & bien vſer de la victoire ? Prenez moy vn Decretiſte. Non, non. Ie diz vn Decretaliſte. (O le gros Rat diſt Epiſtemon.) Voulez vous en temps de paix trouuer home apte & ſuffiſant à bien gouuerner l’eſtat d’vne Republicque, d’vn royaulme, d’vn empire, d’vne monarchie : entretenir l’Eccliſe, la nobleſſe, le ſenat & le peuple en richeſſes, amitié, concorde, obeiſſance, vertus, honeſteté ? Prenez moy vn Decretaliſte. Voulez vous trouuer home, qui par vie exemplaire, beau parler, ſainctes admonitions, en peu de temps, ſans effuſion de ſang humain, conqueſte la terre ſaincte, & à la ſaincte foy conuertiſſe les meſcreans Turcs, Iuifz, Tartes, Moſcouites, Mammeluz & Sarrabouites ? Prenez moy vn Decretaliſte. Qui faict en pluſieurs pays le peuple rebelle & detraué, les paiges frians & mauuais, les eſcholiers badaulx & aſniers ? Leurs gouuerneurs, leurs eſcuiers, leurs precepteurs n’eſtoient Decretaliſtes.
Mais qui eſt ce (en conſcience) qui a eſtably, confirmé, authoriſé ces belles religions, des quelles en tous endroictz voyez la Chriſtianté ornee, decoree, illuſtree, comme eſt le firmament de ſes claires eſtoilles ? Diues Decretales. Qui a fondé, pillotizé, talué, qui maintient, qui ſubſtante, qui nouriſt les deuoſts religieux par les conuens, monaſteres, & abbayes : ſans les prieres diurnes, nocturnes, continuelles des quelz ſeroit le monde en dangier euident de retourner en ſon antique Cahos ? Sacres Decretales. Qui faict & iournellement augmente en abondance de tous biens temporelz, corporelz, & ſpirituelz le fameux & celebre patrimoine de S. Pierre ? Sainctes Decretales. Qui faict le ſainct ſiege apoſtolicque en Rome de tous temps & auiourd’huy tant redoubtable en l’Vniuers, qu’il fault ribon ribaine, que tous Roys, empereurs, poteſtatz, & ſeigneurs par luy ſoient couronnez, confirmez, authoriſez, vieignent là boucquer & ſe proſterner à la mirificque pantophle, de laquelle auez veu le protraict ? Belles Decretales de Dieu.
Ie vous veulx declairer vn grand ſecret. Les Vniuerſitez de voſtre monde, en leurs armoiries & diuiſes ordinairement portent vn liure, aulcunes ouuert, aultres fermé. Quel liure penſez vous que ſoit ? Ie ne ſçay certes, reſpondit Pantagruel. Ie ne leuz oncques dedans. Ce ſont, diſt Homenaz, les Decretales, ſans les quelles periroient les priuilege de toutes Vniuerſitez. Vous me doibuez ceſte là. Ha, ha, ha, ha, ha. Icy commença Homenaz rocter, peter, rire, bauer, & ſuer : & bailla ſon gros, gras bonnet à quatre braguettes à vne des filles : laquelle le poſa ſus ſon beau chef en grande alaigreſſe, après l’auoir amoureuſement baiſé, comme guaige, & aſceurance qu’elle ſeroit premiere mariee. Viuat (s’eſcria Epiſtemon) viuat, fifat, pipat, bibat. O ſecret Apocalypticque. Clerice (diſt Homenaz) clerice, eſclaire icy, à doubles lanternes. Au fruict pucelles. Ie diſois doncques que ainſi vous adonnans à l’etude vnicque des ſacres Decretales, vous ſerez riches & honorez en ce monde. Ie diz conſequemment qu’en l’aultre vous ſerez infailliblement ſauluez on benoiſt royaulme des Cieulx, du quel ſont les clefz baillees à noſtre bon Dieu Decretaliarche. O mon bon Dieu, lequel ie adore, & ne veids oncques, de grace ſpeciale ouure nous en l’article de la mort, pour le moins, ce treſſacre theſaur de noſtre mere ſaincte Eccliſe, du quel tu es protecteur, conſeruateur, prome conde, adminiſtrateur, diſpenſateur. Et donne ordre que ces precieux œuures de ſupererogation, ces beaulx pardons au beſoing ne nous faillent. A ce que les Diables ne trouuent que mordre ſus nos paouures ames, que la gueule horrificque d’Enfer ne nous engloutiſſe. Si paſſer nous fault par Purgatoire, patience. En ton pouuoir eſt & arbitre nous en deliurer, quand vouldras. Icy commença Homenaz iecter groſſes & chauldes larmes, batre la poictrine, & baiſer ſes poulces en croix.
Comment Homenaz donna à Pantagruel des poires de bon Chriſtian.
Chapitre LIIII.
pistemon, frere Ian, & Panurge voyans ceſte faſcheuſe cataſtrophe, commencerent au couuert de leurs ſeruiettes crier, Myault, myault, myault, faignans ce pendent de s’eſſuer les œilz, comme s’ilz euſſent ploré. Les filles feurent bien apriſes, & à tous præſenterent pleins hanatz de vin Clementin, auecques abondance de confictures. Ainſi feut de nouueau le bancquet reſiouy. En fin de table Homenaz nous donna grand nombre de groſſes & belles poyres, diſant. Tenez amis. Poires ſont ſingulieres : les quelles ailleurs ne trouuerez. Non toute terre porte tout. Indie ſeule porte le noir Ebene. En Sabee prouient le bon encent. En l’iſle de Lemnos la terre Sphragitide. En ceſte iſle ſeule naiſſent ces belles poires. Faictez en, ſi bon vous ſemble, pepinieres en vos pays.
Comment, demanda Pantagruel, les nommez vous ? Elles me ſemblent treſbonnes, & de bonne eau. Si on les cuiſoit en Caſſerons par quartiers auecques vn peu de vin & de ſucre, ie penſe que ſeroit viande treſſalubre tant es malades, comme es ſains. Non aultrement, reſpondit Homenaz. Nous ſommes ſimples gens, puys qu’il plaiſt à Dieu. Et appellons les figues, figues : les prunes, prunes : & les poires, poires. Vrayement, diſt Pantagruel, quand ie ſeray en mon meſnaige (ce ſera, ſi Dieu plaiſt, bien touſt) i’en aſſieray & hanteray en mon iardin de Touraine ſus la riue de Loyre, & ſeront dictes poires de bon Chriſtian. Car oncques ne veiz Chriſtians meilleurs que ſont ces bons Papimanes. Ie trouueroys (diſt frere Ian) auſſi bon qu’il nous donnaſt deux ou troys chartees de ſes filles. Pourquoy faire ? demandoit Homenaz. Pour les ſaigner, reſpondit frere Ian, droict entre les deux gros horteilz auecques certains piſtolandiers de bonne touche. En ce faiſant ſus elle nous hanterions des enfans de bon Chriſtian, & la race en nos pays multiplieroit : es quelz ne ſont mie trop bons. Vraybis (reſpondit Homenaz) non ferons, car vous leurs feriez la follie aux guarſons : ie vous congnoys à voſtre nez, & ſi ne vous auoys oncques veu. Halas, halas, que vous eſtes bon filz. Vouldriez vous bien damner voſtre ame ? Nos Decretales le defendent. Ie vouldroys que les ſceuſſiez bien. Patience, diſt frere Ian. Mais, ſi tu non vis dare, præſta queſumus. C’eſt matiere de breuiaire. Ie n’en crains home portant barbe, feut il docteur de Chryſtallin (ie diz Decretalin) à triple bourlet.
Le dipner paracheué, nous prinſmes congié de Homenaz, & de tout le bon populaire, humblement les remercyans, & pour retribution de tant de biens, leurs promettans que venuz à Rome ferions auecques le Pere ſainct tant qu’en diligence il les iroyt veoir en perſone. Puys retournaſmes en noſtre nauf. Pantagruel par liberalité & recongnoiſſance du ſacre protraict Papal, donna à Homenaz neuf pieces de drap d’or frizé ſus frize, pour eſtre appouſees au dauant de la feneſtre ferree : feiſt emplir le tronc de la reparation & fabricque tout de doubles eſcuz au ſabot : & feiſt deliurer à chaſcune des filles, les quelles auoient ſeruy à table durant le dipner, neuf cent quatorze ſalutz d’or, pour les marier en temps oportun.
Comment en haulte mer Pantagruel ouyt diuerſes parolles degelees.
Chapitre LV.
n pleine mer nous banquetant, gringnotans, diuiſans, & faiſans beaulx diſcours, Pantagruel ſe leua & tint en pieds pour diſcouurir à l’enuiron. Puys nous diſt. Compaignons, oyez vous rien ? Me ſemble, que ie oy quelques gens parlans en l’air, ie n’y voy toutesfoys perſonne. Eſcoutez. A ſon commandement nous feuſmes attentifz, & à pleines aureilles humions l’air comme belles huytres en eſcalle, pour entendre ſi voix ou ſon aulcun y ſeroit eſpars : & pour rien n’en perdre à l’exemple de Antonin l’Empereur, aulcuns oppouſions nos mains en paulme darriere les aureilles. Ce neanmoins proteſtions voix quelconques n’entendre. Pantagruel continuoit affermant ouyr voix diuerſes en l’air tant de homes comme de femmes, quand nous feut aduis, ou que nous les oyons pareillement, ou que les aureilles nous cornoient. Plus perſeuerions eſcoutans, plus diſcernions les voix, iusques à entendre motz entiers. Ce que nous effraya grandement, & non ſans cauſe, perſonne ne voyans, & entendens voix & ſons tant dizers, d’homes, de femmes, d’enfans, de cheuaulx : ſi bien que Panurge s’eſcria. Ventre bieu eſt ce mocque ? nous ſommes perdus. Fuyons. Il y a embuſche au tour. Frere Ian es tu là mon amy ? Tien toy pres de moy ie te ſupplyu ? As tu ton bragmart ? Aduiſe qu’il ne tienne au fourreau. Tu ne le deſrouille poinct à demy. Nous ſommes perduz. Eſcoutez : ce ſont par Dieu coups de canon. Fuyons. Ie ne diz de piedz & de mains, comme diſoit Brutus en la bataille Pharſalicque, ie diz à voiles & à rames. Fuyons. Ie n’ay poinct de couraige ſus mer. En caue & ailleurs i’en ay tant & plus. Fuyons. Sauluons nous. Ie ne le diz pour paour que ie aye. Car ie ne crains rien fors les dangiers. Ie le diz touſiours. Auſſi diſoit le Franc archier de Baignolet. Pourtant n’hazardons rien, à ce que ne ſoyons nazardez. Fuyons. Tourne viſaige. Vire la peaultre filz de putain. Pleuſt à Dieu que præſentement ie feuſſe en Quinquennoys à peine de iamais ne me marier. Fuyons, nous ne ſommes pas pour eulx. Ilz ſont dix contre vn, ie vous en aſceure. D’aduentaige ilz ſont ſus leurs fumiers, nous ne congnoiſſons le pays. Ilz nous tueront. Fuyons, ce ne nous ſera deſhonneur. Demoſthenes diſt que l’home fuyant combatra de rechief. Retirons nous pour le moins. Orche, poge, au trinquet, aux boulingues. Nous ſommes mors. Fuyons, de par tous les Diables, fuyons. Pantagruel entendent l’eſclandre que faiſoit Panurge, diſt. Qui eſt ce fuyart là bas ? Voyons premierement quelz gens ſont. Par aduenture ſont ilz noſtres. Encores ne voy ie perſone. Et ſi voy cent mille à l’entour. Mais entendons. I’ay leu qu’vn Philoſophe nommé Petron eſtoyt en ceſte opinion que feuſſent pluſieurs mondes ſoy touchans les vns les aultres en figure triangulaire æquilaterale, en la pate & centre des quelz diſoit eſtre le manoir de Verité, & le habiter les Parolles, les Idees, les Exemplaires & protraictz de toutes choſes paſſees, & futures : autour d’icelles eſtre le Siecle. Et en certaines annees par longs interualles, part d’icelles tomber ſus les humains comme catarrhes, & comme tomba la rouſee ſus la toizon de Gedeon : part là reſter reſeruee pour l’aduenir, iuſques à la conſommation du Siecle. Me ſouuient auſſi que Ariſtoteles maintient les parolles de Homere eſtre voltigeantes, volantes, mouentes, & par conſequent animees. D’aduentaige Antiphanes diſoit la doctrine de Platon es parolles eſtre ſemblable lesquelles en quelque contree on temps du fort hyuer lors que ſont proferees, gelent & glaſſent à la froydeur de l’air, & ne ſont ouyes. Semblablement ce que Platon enſeignoyt es ieunes enfans, à peine eſtre d’iceulx entendu, lors que eſtoient vieulx deuenuz. Ores ſeroit à philoſopher & rechercher ſi forte fortune icy ſeroit l’endroict, on quel telles parolles degelent. Nous ſerions bien eſbahiz ſi c’eſtoient les teſte & lyre de Orpheus. Car apres que les femmes Threiſſes eurent Orpheux mis en pieces, elles iecterent la teſte & la lyre dedans le fleuue Hebrus. Icelles par ce fleuue deſcendirent en la mer Pontiq iuſques en l’iſle de Leſbos, touſiours enſemble ſus mer naigeantes. Et de la teſte continuellement ſortoyt vn chant lugubre, comme lamentant la mort de Orpheus : la lyre à l’impulſion des vents mouuens les chordes accordoit harmonieuſement auecques le chant. Reguardons ſi les voirons cy autour.
Comment entre les parolles gelees Pantagruel trouua des motz de gueule.
Chapitre LVI.
e pillot feiſt reſponce : Seigneur, de rien ne vous effrayez. Icy eſt le confin de la mer glaciale, ſus laquelle feut au commencement de l’hyuer dernier paſſé groſſe & felonne bataille, entre les Ariſmapiens, & le Nephelibates. Lors gelerent en l’air les parolles & crys des homes & femmes, les chaplis des maſſes, les hurtys des harnoys, des bardes, les hanniſſemens des cheuaulx, & tout effroy de combat. A ceſte heure la rigueur de l’hyuer paſſee, aduenente la ſerenité & temperie du bon temps, elles fondent & ſont ouyes. Par Dieu, diſt Panurge, ie l’en croy. Mais en pourrions nous voir quelqu’vne. Me ſoubuient auoir leu que l’orée de la montaigne en laquelle Moſes receut la loy des Iuifz le peuple voyoit les voix ſenſiblement. Tenez tenez (diſt Pantagruel) voyez en cy qui encores ne ſont degelees. Lors nous iecta ſus le tillac plenes mains de parolles gelees, & ſembloient dragee perlee de diuerſes couleurs. Nous y veiſmes des motz de gueule, des motz de ſinople, des motz de azur, des motz de ſable, des motz dorez. Les quelz eſtre quelque peu eſchauffez entre nos mains fondoient, comme neiges, & les oyons realement. Mais ne les entendions. Car c’eſtoit languaige Barbare. Exceptez vn aſſez groſſet, lequel ayant frere Ian eſchauffé entre ſes mains feiſt vn ſon tel que font les chaſtaignes iectees en la braze ſans eſtre entonmees lors que s’eſclatent, & nous feiſt tous de paour treſſaillir. C’eſtoit (diſt frere Ian) vn coup de faulcon en ſon temps. Panurge requiſt Pantagruel luy en donner encores. Pantagruel luy reſpondit que donner parolles eſtoit acte des amoureux. Vendez m’en doncques, diſoit Panurge. C’eſt acte des aduocatz, reſpondit Pantagruel, vendre parolles. Ie vous vendroys plutoſt ſilence & plus cherement, ainſi que quelque foys la vendit Demoſthenes moyennant ſon argentangine. Ce nonobſtant il en iecta ſus le tillac troys ou quatre poignees. Et y veids des parolles bien picquantes, des parolles ſanglantes, lesquelles li pilot nous diſoit quelques foys retourner on lieu duquel eſtoient proferees, mais c’eſtoit la guorge couppee, des parolles horrificques, & aultres aſſez mal plaiſantes à veoir. Les quelles enſemblement fondues ouyſmes, hin, hin, hin, hin, his, ticque torche, lorgne, brededin, brededac, frr, frrr, frrr, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, traccc, trac, trr, trr, trr, trrr, trrrrrr, On, on, on, on ououououon : goth, mathagoth, & ne ſçay quels aultres motz barbares, & diſoyt que c’eſtoient vocables du hourt & hanniſſement des cheuaulx à l’heure qu’on chocque, puys en ouyſmez d’aultres groſſes & rendoient ſon en degelent, les vnes comme de tabours, & fifres, les aultres comme de clerons & trompettes. Croyez que nous y euſmez du paſſetemps beaucoup. Ie vouloys quelques motz de gueule mettre en reſerue dedans de l’huille comme l’on guarde la neige & la glace, & entre du feurre bien nect. Mais Pantagruel ne le voulut : diſant eſtre follie faire reſerue de ce dont iamais l’on n’a faulte, & que touſiours on en a main, comme ſont motz de gueule entre tous bons & ioyeulx Pantagrueliſtes. Là Panurge faſcha quelque peu frere Ian, & le feiſt entrer en reſuerie, car il le vous print au mot, ſus l’inſtant qu’il ne s’en doubtoit mie, & frere Ian menaſſa de l’en faire repentir en pareille mode que ſe repentit G. Iouſſeaulme vendent à ſon mot le drap au noble Patelin, & aduenent qu’il feuſt marié le prendre aux cornes, comme vn veau : puys qu’il l’auoit prins au mot comme vn home. Panurge luy feiſt la babou en ſigne de deriſion. Puys s’eſcria diſant. Pleuſt à Dieu que icy, ſans plus auant proceder, i’euſſe le mot de la diue Bouteille.
Comment Pantagruel deſcendit on manoir de meſſere Gaſter premier maiſtre es ars du monde.
Chapitre LVII.
n icelluy iour Pantagruel deſcendit en vne iſle admirable, entre toutes aultres, tant à cauſe de l’aſſiette, que du gouuernement d’icelle. Elle de tous couſtez pour le commencement eſtoit ſcabreuſe, pierreuſe, montueuſe, infertile, mal plaiſante à l’œil, treſdifficile aux pieds, & peu moins inacceſſible que le mons du Daulphiné ainſi dict, pour ce qu’il eſt en forme d’vn potiron, & de toute memoire perſone ſurmonter ne l’a peu, fors Doyac conducteur de l’artillerie du Roy Charles huyctieme : lequel auecques engins mirificques y monta, & au deſſus trouua vn vieil belier. C’eſtoit à diuiner qui là tranſporté l’auoit. Aulcuns le dirent eſtant ieune Aignelet par quelque Aigle, ou duc Chaüant là rauy s’eſtre entre les buiſſons ſaulué. Surmontans la difficulté de l’entree à peine bien grande, & non ſans ſuer, trouuaſmes le deſſus du mont tant plaiſant, tant fertile, tant ſalubre, & delicieux, que ie penſoys eſtre le vray Iardin & Paradis terreſtre : de la ſituation duquel tant diſputent & labourent les bons Theologiens. Mais Pantagruel nous affermoit là eſtre le manoir de Arete (c’eſt Vertus) par Heſiode deſcript, ſans toutesfoys preiudice de la plus ſaine opinion.
La gouuerneur d’icelle eſtoit meſſere Gaſter, premier maiſtre es ars de ce monde. Si croyez que le feu ſoit le grand maiſtre des ars, comme eſcript Ciceron, vous errez, & vous faictez tors. Car Ciceron ne le creut oncques. Si croyez que Mercure ſoit premier inuenteur des Ars, comme iadis croyoient nos antiques Druides, vous fouruoyez grandement. La ſentence du Satyricque eſt vraye, qui dict meſſere Gaſter eſtre de tous ars le maiſtre. Auecques icelluy pacificquement rediſoit la bonne dame Penie, aultrement dicte Souffreté, mere des neuf Muſes : de laquelle iadis en compaignie de Porus ſeigneur de Abondance, nous naſquit Amour le noble enfant mediateur du Ciel & de la Terre, comme atteſte Platon in Sympoſio. A ce cheualereuz Roy force nous feut faire reuerence, iurer obeiſſance & honneur porter. Car il eſt imperieux, rigoureux, rond, dur, difficile, inflexible. A luy on ne peult rien faire croyre, rien remonſtrer, rien perſuader. Il ne oyt poinct. Et comme les Ægyptiens diſoient Harpocras Dieu de ſilence, en Grec nommé Sigalion, eſtre aſtomé, c’eſt à dire, ſans bouche. Ainſi Gaſter ſans aureilles feut creé : comme en Candie le ſimulachre de Iuppiter eſtoit ſans aureilles. Il ne parle que par ſignes. Mais à ces ſignes tout le monde obeit plus ſoubdain que aux edictz des Præteurs & mandemens des Roys. En ſes ſommations, delay aulcun & demeure aulcune il ne admect. Vous dictez que au rugiſſement du Lyon toutes beſtes loin à l’entour fremiſſent, tant (ſçauoir eſt) que eſtre peult ſa voix ouye. Il eſt eſcript. Il eſt vray. Ie l’ay veu. Ie vous certifie que au mandement de meſſere Gaſter tout le Ciel tremble, toute la Terre branſle. Son mandement eſt nommé faire le fault, ſans delay, ou mourir.
Le pilot nous racontoit comment vn iour à l’exemple des membres conſpirans contre le Ventre, ainſi que deſcript Æſope, tout le Royaulme des Somates contre luy conſpira & coniura ſoy ſoubſtraire de ſon obeiſſance. Mais bien touſt s’en ſentit, s’en repentit, & retourna en ſon ſeruice en toute humilité. Aultrement tous de male famine periſſoient. En quelques compaignies qu’il ſoit, diſcepter ne fault de ſuperiorité & præference, touſiours va dauant : y feuſſent Roys, empereurs, voire certes le Pape. Et au concile de Baſle, le premier alla, quoy qu’on vous die que ledict concile feut ſedicieux, à cauſe des contentions & ambitions des lieux premiers. Pour le ſeruir tout le monde eſt empeſché, tout le monde labeure. Auſſi pour recompenſe il faict ce bien au monde, qu’il luy inuente toutes ars, toutes machines, tous meſtiers, tous engins, & ſubtilitez. Meſmes es animans brutaulx il apprent ars deſniees de Nature. Les Corbeaulx, les Gays, les Papeguays, les Eſtourneaux, il rend poëtes : Les Pies il faict poëtrides : & leur aprent languaige humain proferer, parler, chanter. Et tout pour la trippe.
Les Aigles, Gerfaulx, Faulcons, Sacres, Laniers, Auſtours, Eſparuiers, Emerillons, oizeaux aguars, peregrins, eſſors, rapineux, ſauluaiges il domeſticque & appriuoiſe, de telle façon que abandonnans en plène liberté du Ciel quand bon luy ſemble, tant hault qu’il vouldra, tant que luy plaiſt, les tient ſuſpens, errans, volans, planans, le muguetans, luy faiſans la court au deſſus des nues : puys ſoubdain les faict du Ciel en Terre fondre. Et tout pour la trippe.
Les Elephans, les Lions, les Rhinocerotes, les Ours, les Cheuaulx, les Chiens, il faict danſer, baller, voltiger, combatre, nager, ſoy cacher, aporter ce qu’il veult, prendre ce qu’il veult. Et tout pour la trippe. Les poiſſons tant de mer comme d’eaue doulce, balaines & monſtres marins, ſortir il faict du bas abiſme, les Loupes iecte hors des Boys, les Ours hors les rochiers, les Renards hors les tenieres, les Serpens lance hors la Terre. Et tout pour la trippe. Brief eſt tant enorme, que en ſa rage il mange tous, beſtes & gens, comme feut veu entre les Vaſcons, lors que Q. Metellus les aſſiegeoit par les guerres Sertorianes : entre les Saguntins aſſiegez par Hannibal : entre les Iuifz aſſiegez par les Romains : ſix cens aultres. Et tout pour la trippe.
Quand Penie ſa regente ſe mect en voye, la part qu’elle va, tous parlemens ſont clous, tous edictz mutz, toutes ordonnances vaines. A loy aulcune n’eſt ſubiecte, de toutes n’eſt exempte. Chaſcun la reſuyt en tous endroictz plus touſt ſe expoſans es naufrages de mer, plus touſt eſliſans par feu, par mons, par goulphres paſſer, que d’icelle eſtre apprehendez.
Comment en la court du maiſtre ingenieux Pantagruel deteſta les Engaſtrimythes & les Gaſtrolatres.
Chapitre LVIII.
n la court de ce grand maiſtre Ingenieux Pantagruel apperceut deux manieres de gens appariteurs importuns & par trop officieux, les quelz il eut en grande abhomination. Les vns eſtoient nommez Engaſtrimythes ſoy diſoient eſtre deſcenduz de l’antique race de Eurycles, & ſur ce alleguoient le teſmoignage de Ariſtophanes en la comedie intitulee les Tahons, ou mouſches gueſpes. Dont anciennement eſtoient dictz Eurycliens, comme eſcript Plato, & Plutarcle on liure de la ceſſation des Oracles. Es ſainctz Decretz 26. queſt. 3. ſont appellez Ventriloques : & ainſi les nomme en langue Ionicque Hippocrates lib. 5. Epid. comme parlans de ventre. Sophocles les appelle Stenomantes. C’eſtoient diuinateurs, enchanteurs, & abuſeurs du ſimple peuple, ſemblans non de la bouche, mais du ventre parler & reſpondre à ceulx qui les interrogeoient.
Telle eſtoit enuiron l’an de noſtre benoiſt Seruateur 1513. Iacobe Rodogine Italiane femme de baſſe maiſon. Du ventre de laquelle nous auons ſouuent ouy, auſſi ont aultres infiniz en Ferrare & ailleurs la voix de l’eſprit immonde, certainement baſſe, foible, & petite : toutesfoys bien articulee, diſtincte, & intelligible, lors que par la curioſité des riches ſeigneurs & princes de la Guaulle Ciſalpine elle eſtoit appellee & mandee. Les quelz pour houſter tout doubte de fiction & fraude occulte, la faiſoient deſpouiller toute nue, & luy faiſoient clourre la bouche & le nez. Ceſtuy maling eſprit ſe faiſoit nommer Creſpelu, ou Cincinnatule : & ſembloit prendre plaiſir ainſi eſtant appelé. Quand ainſi on l’appelloit, ſoubdain aux propous reſpondoit. Si on l’interrogeoit des cas præſens ou paſſez, il en reſpondoit pertinement, iuſques à tirer les auditeurs en admiration. Si des choſes futures : touſiours mentoit, iamais n’en diſoit la verité. Et ſouuent ſembloit confeſſer ſon ignorance, en lieu de y reſpondre faiſant vn gros pet, ou marmonnant quelques motz non intelligibles, & de barbare termination.
Les Gaſtrolatres d’vn aultre couſté ſe tenoient ſerrez par trouppes & par bandes, ioyeulx, mignars, douilletz aulcuns : aultres triſtes, graues, ſeueres, rechignez : tous ocieux, rien ne faiſans, poinct ne trauaillans, poys & charge inutile de la Terre, comme dict Heſiode : craignans (ſcelon qu’on pouoit iuger) le Ventre offenſer, & emmaigrir. Au reſte masquez, deſguiſez, & veſtuz tant eſtrangement, que c’eſtoit belle choſe. Vous dictez, & eſt eſcript par pluſieurs ſaiges & antiques Philoſophes, que l’induſtrie de Nature appert merueilleuſe en l’eſbatement qu’elle ſemble auoir prins formant les Coquilles de mer : tant y veoyd on de varieté, tant de figures, tant de couleurs, tant de traictz & formes non imitables par art. Ie vous aſceure qu’en la veſture de cas Gaſtrolatres Coquillons ne veiſmes moins de diuerſité & deſguiſement. Ilz tous tenoient Gaſter pour leur grand Dieu : le adoroient comme Dieu : luy ſacrifioient comme à leur Dieu omnipotens : ne recongnoiſſoient aultre Dieu que luy : le ſeruoient, aymoient ſus toutes choſes, honoroient comme leur Dieu. Vous euſſiez dict que proprement d’eulx auoit le ſainct Enuoyé eſcript. Philippens. 3. Pluſieurs ſont des quelz ſouuent ie vous ay parlé (encores præſentement ie le vous diz les larmes à l’œil) ennnemis de la croix du Chriſt : des quelz Mort ſera la conſommation : des quelz Ventre eſt le Dieu. Pantagruel les comparoit au Cyclope Polyphemus : lequel Euripides faict parler comme s’enſuyt. Ie ne ſacrifie que à moy (aux Dieux poinct) & à ceſtuy mon Ventre le plus grand de tous les Dieux.
De la ridicule ſtatue appelle Manduce : & comment, & quelles choſes ſacrifient les Gaſtrolatres à leur Dieu Ventripotent.
Chapitre LIX.
ovs conſyderans le minoys & les geſtes des poiltrons magnigoules Gaſtrolaſtres, comme tous eſtonnez, ouyſmes vn ſon de campane notable, auquel tous ſe rangerent comme en bataille, chaſcun par ſon office, degré, & antiquité. Ainſi vindrent deuers meſſere Gaſter, ſuyuans vn gras, ieune, puiſſant Ventru, lequel ſus vn long baſton bien doré portoit vne ſtatue de boys mal taillée & lourdement paincte, telle que la deſcriuent Plaute, Iuuenal, & Pomp. Feſtus. A Lion au carneual on l’appelle Maſchecroutte : ilz la nommoient Manduce. C’eſtoit vne effigie monſtrueuſe, ridicule, hydeuſe, & terrible aux petitz enfans : ayant les œilz plus grands que le ventre, & la teſte plus groſſe que tout le reſte du corps, auecques amples, larges, & horrificques maſchoueres bien endentelees tant au deſſus comme au deſſoubs : les quelles auecques l’engin d’vne petite chorde cachee dedans le baſton doré l’on faiſoit l’vne contre l’aultre terrificquement clicquetter, comme à Metz l’on faict du Dragon de ſainct Clemens.
Approchans les Gaſtrolatres ie veids qu’ilz eſtoient ſuyuiz d’vn grand nombre de gros varletz chargez de corbeilles, de paniers, de balles, de potz, poches & marmites. Adoncques ſoubs la conduicte de Manduce, chantans ne ſçay quelz Dithyrambes, Cræpalocomes, Epænons, offrirent à leur Dieu ouurans leurs corbeilles & marmites Hippocras blanc auecques la tendre rouſtie ſeiche.
Pain blanc. . Pain mollet.
Choine.
Pain bourgeoys.
Carbonades de ſix ſortes.
Cabirotades.
.
Longes de veau rouſty froides ſinapiſees de pouldre Zinziberine.
Coſcotons.
Freſſures.
Fricaſſees, neuf eſpeces
Paſtez d’aſſiette.
Graſſes ſouppes de prime.
Souppes de Leurier.
.
Chous cabutz à la mouelle de bœuf.
Souppes Lionnoiſes.
Hoſchepotz.
Salmiguondins.
Breuaige eternel parmy, precedent le bon & friant vin blanc, fuyant vin clairet & vermeil frays, ie vous diz froyd comme la glace : ſeruy & offert en grandes taſſes d’argent. Puys offroient.
Andouilles capparraſſonnees de mouſtarde fine.
… Boudins.
Ceruelatz.
Saulciſſons.
Saulſiſſes.
Iambons.
Langues de bœuf fumees.
Hures de Sangliers.
Saumates.
Venaiſon ſallee aux naueaulx.
Eſchinees aux poys.
Haſtereaux.
Fricandeaux.
Oliues colymbades.
Le tout aſſocié de breuaige ſempiternel. Puys luy enfournoient en gueule.
Eſclanches à l’aillade. . Riſſes. Cheureaulx.
Paſtez à la ſaulſe chaulde.
Eſpaulles de moutton aux cappres.
Couſtelettes de porc à l’oignonnade.
Pieces de bœuf royalles.
Chappons rouſtiz auecques leur degout.
Poictrines de veau.
Poulles boullies & gras chappons au blanc manger.
Hutaudeaux.
Becars. Cabirotz.
Gelinottes.
Biſchars. Dains.
Poulletz.
Lieures, Leuraux.
Lappins, Lappereaux.
Perdris, Perdriaux.
Cailles, Cailleteaux.
Faiſans, Faiſadeaux.
Pigeons, Pigeonneaux.
Pans, Panneaux.
Herons, Heronneaux.
Ciguoines, Ciguoineaux.
Otardes, Otardeaux.
Becaſſes, Becaſſins.
Becquefigues.
Hortolans.
Guynettes.
Cocqs, poulles, & poulletz d’Inde.
Pluuiers.
Oyes, Oyzons.
Ramiers, Ramerotz.
Bizets.
Cochons au mouſt.
Hallebrans.
Canars à la dodine.
Mauluyz.
Merles. Raſles.
Flamans. Cignes.
Poulles d’eau.
Pochecuillieres.
Tadournes.
Courtes. Grues.
Aigrettes.
Tyraſons.
Cercelles.
Corbigeaux.
Plongeons.
Francourlis.
Butors. Palles.
Tourterelles.
Courlis.
Connilz.
Gelinotes de boys.
Porceſpicz.
Foulques aux poureaux.
Girardines.
Ranfort de vinaigre parmy. Puys grands
Paſtez de Venaiſon. . Beuignetz.
D’Allouettes.
Tourtes de ſeize façons.
De Lirons.
Guauffres. Creſpes.
De Stamboucqs.
Patez de Coings.
De Pigeons.
Neige de Creme.
De Chevreuilz.
Caillebotes.
De Chamoys.
Myrobalans confictz.
De Chappons.
Gelee.
Paſtez de lardons.
Hippocras rouge & vermeil.
Pieds de porc au ſou.
Crouſtes de paſtez fricaſſees.
Poupelins. Macarons.
Tartres vingt ſortes.
Corbeaux de Chappons.
Creme
Formaiges.
Conficture ſeiches & liquides ſoixante & dixhuyt eſpeces.
Peſches de Corbeil.
Artichaulx.
Guaſteaux feueilletez.
Dragee, cent couleurs.
Cardes.
Ionchees.
Brides à veaux.
Meſtier au ſucre fin.
.
Vinaigre ſuyuoit à la queue de paour des Eſquinanches.
Item rousties.
Comment es iours maigres entrelardez à leur Dieu ſacrifioient les Gaſtrolatres.
Chapitre LX.
oyant Pantagruel ceſte villenaille de ſacrificateurs, & multiplicité de leurs ſacrifices, ſe faſcha, & feuſt deſcendu ſi Epiſtemon ne l’euſt prié veoir l’iſſue de ceſte farce. Et que ſacrifient, diſt il, ces Maraulx à leur Dieu Ventripotent es iours maigres entrelardez ? Ie le vous diray, reſpondit le pilot. D’entrée de table ilz luy offrent.
Cauiar. . Sallades cent diuerſitez, de creſſon, de Obelon, de la couille à l’eueſque de reſponſes, d’aureilles de Iudas, (c’eſt vne forme de funges iſſans des vieulx Suzeaulx), de Aſpergez, de Cheurefeuel : tant d’aultres.
Boutargues.
Beurre frays.
Purees de poys.
Eſpinars.
Arans blancs bouffiz.
Arans ſors.
Sardaines.
Anchoys.
Tonnine.
Saulmons ſallez.
Caules emb’olif.
Anguillettes ſallees.
Saulgrenees de febues.
Huytres en eſcalles.
Là fault boyre, ou le Diable l’emporteroit. Ilz y donnent bon ordre, & n’y a faulte : Puys luy offrent
Lamproyes à ſaulſe d’Hippocras.
. Palamides.
Rouſſettes.
Barbeaulx.
Ourſins.
Barbillons.
Vielles.
Meuilles.
Ortigues.
Meuilletz.
Creſpions.
Rayes.
Gracieuxſeigneurs.