Le Quart Livre (page 8)
Caſſerons.
Empereurs.
Eſturgeons.
Anges de mer.
Balaines.
Lampreons.
Macquereaulx.
Lancerons.
Pucelles.
Brochetons.
Plyes.
Carpions.
Huytres frittes.
Carpeaux.
Pectoncles.
Saulmons.
Languouſtes.
Saulmonneaux.
Eſpelans.
Daulphins.
Guourneaulx.
Porcilles.
Truites.
Turbotz.
Lauaretz.
Pocheteau.
Guodepies.
Soles.
Poulpres.
Poles.
Limandes.
Moules.
Carreletz.
Homars.
Maigres.
Cheurettes.
Pageaux.
Dards.
Gougeons.
Ablettes.
Barbues.
Tanches.
Cradotz.
Vmbres.
Carpes.
Merluz frays.
Brochetz.
Seiches.
Rippes. . Darceaux.
Tons.
Anguilles.
Guoyons.
Anguillettes.
Meuſniers.
Tortues.
Eſcreuiſſes.
Serpens, id eſt, Anguilles de boys.
Palourdes.
Liguombeaulx.
Dorades.
Chatouilles.
Poullardes.
Congres.
Perches.
Oyes.
Realz.
Lubines.
Loches.
Aloſes.
Cancres.
Murenes.
Eſcargotz.
Vmbrettes.
Grenoilles.
Ces viandes deuorees s’il ne beuuoit, la Mort l’attendoit à deux pas pres. L’on y pouruoyoit treſbien. Puys luy eſtoient ſacrifiez.
Merluz ſallez. .
Stocfiz.
Œufz fritz, perduz, ſuffocquez, eſtuuez, trainnez par les cendres, iectez par la cheminee, barbouillez, gouildronnez, & cet.
Moulues.
Papillons.
Adotz.
Lancerons marinez.
Pour les quelz cuyre & digerer facillement, vinaigre eſtoit multiplié. Sus la fin offroient
Ris. . Fiſticques.
Mil.
Figues.
Gruau.
Raiſins.
Beurre d’Amendes.
Eſcheruiz.
Neige de beurre.
Millorque.
Piſtaces.
Fromentee.
Pruneaulx. . Noizilles.
Dactyles.
Paſquenades.
Noix.
Artichaulx.
Perennité d’abreuement parmy.
Croyez que par eulx ne tenoit que ceſtuy Gaſter leur Dieu ne feuſt aptement, precieuſement, & en abondance ſeruy en ſes ſacrifices, plus certes que l’Idole de Heliogaballus, voyre plus que l’Idole Bel en Babilone ſoubs le roy Balthaſar. Ce non obſtant Gaſter confeſſoit eſtre non Dieu, mais paouure, vile, chetiue creature. Et comme le roy Antigonus premier de ce nom reſpondit à vn nommé Hermodotus (lequel en ſes poeſies l’appelloit Dieu, & filz du Soleil) diſant. Mon Laſanophore le nie. Laſanon eſtoit vne terrine & vaiſſeau approprié à recepuoir les excremens du ventre : ainſi Gaſter renuoyoit ces Matagotz à ſa ſelle perſee veoir, conſiderer, philoſopher, & contempler quelle diuinité ilz trouuoient en ſa matiere fecale.
Comment Gaſter inuenta les moyens d’auoir & conſeruer Grain.
Chapitre LXI.
es Diables Gaſtrolatres retirez, Pantagruel feut attentif à l’eſtude de Gaſter le noble maiſtre des ars. Vous ſçauez que par inſtitution de Nature Pain auecques ſes apennaiges, luy a eſté pour prouiſion adiugé & aliment, adioincte ceſte benediction du ciel que pour Pain trouuer & guarder rien ne luy defauldroit, Dès le commencement il inuenta l’art fabrile, & agriculture pour cultiuer la terre, tendent à fin qu’elle luy produiſiſt Grain. Il inuenta l’art militaire & armes pour grain defendre, Medicine & Aſtrologie auecques les Mathematiques neceſſaires pour Grain en ſaulueté par pluſieurs ſiecles guarder : & mectre hors les calamités de l’air : deguaſt des beſtes brutes : larrecins des briguans. Il inuenta les moulins à eau, à vent, à bras, à aultres mille engins, pour Grain mouldre & reduire en farine. Le leuain pour fermenter la paſte, le ſel pour luy donner ſaueur, (car il eut ceſte congnoiſſance, que choſe on monde plus les humains ne rendoit à maladies ſubiectz, que de Pain non fermenté, non ſalé vſer) le feu pour le cuyre, les horologes & quadrans pour entendre le temps de la cuycte de Pain creature de Grain.
Eſt aduenu que grain en vn pays defailloit, il inuenta art & moyen de le tirer d’vne contree en aultre. Il par inuention grande meſla deux eſpeces de animans. Aſnes & Iumens pour production d’vne tierce, laquelle nous appellons muletz beſtes plus puiſſantes, moins delicates, plus durables au labeur que les aultres. Il inuenta chariotz & charettes pour plus commodement le tirer. Si la mer ou riuiere ont empeſché la traicte, il inuenta baſteaulx, gualeres, & nauires (choſe de laquelle ſe ſont les Elemens eſbahiz) pour oultre mer, oultre fleuues, & riuieres nauiger, & de nations barbares, incongneues, & loing ſeparees Grain porter & tranſporter.
Eſt aduenu depuys certaines annees que la terre cultiuant il n’a eu pluye à propous & en ſaiſon, par default de laquelle Grain reſtoit en terre mort & perdu. Certaines annees la pluye a eſté exceſſiue, & nayoit le Grain. Certaines aultres annees la greſle le guaſtoit, les gens l’eſgrenoient, la tempeſte le renuerſoit. Il ia dauant noſtre venue auoit inuenté art & moyen de euocquer la pluye des Cieulx ſeulement vne herbe decouppant commune par les praeries, mais à peu de gens congneue, laquelle il nous monſtra. Et eſtimoys que feuſt celle de laquelle vne ſeule branche iadis mectent le pontife Iouial dedans la fontaine Agrie ſus le mons Lycien en Arcadie on temps de ſeichereſſe, excitoit les vapeurs, des vapeurs eſtoient formees groſſes nuees : les quelles diſſolues en pluye toute la region eſtoit à plaiſir arrouſee. Inuentoit art & moyen de ſuſpendre & arreſter la pluye en l’air, & ſus mer la faire tomber. Inuentoit art & moyen de aneantir la greſle, ſupprimer les vens, deſtourner la tempeſte, en la maniere vſitee entre les Methanenſiens de Trezenie.
Aultre infortune eſt aduenu. Les pillars & briguans deſroboient Grain & Pain par les champs. Il inuenta l’art de baſtir villes, fortereſſes, & chaſteaulx pour le reſerrer & en ſceureté conſeruer. Eſt aduenu que par les champs ne trouuant Pain entendit qu’il eſtoit dedans les villes, fortereſſes, & chaſteaulx reſerré, & plus curieuſement par les habitans defendu & guardé, que ne feurent les pommes d’or des Heſperides par les dracons. Il inuenta art & moyen de baſtre & deſmolir fortereſſes & chaſteaulx par machines & tormens bellicques, beliers, baliſtes, catapultes, des quelles il nous monſtra la figure, aſſez mal entendue des ingenieux Architectes diſciples de Vitruue : comme nous a confeſſé Meſſere Philebert de l’Orme grand architecte du roy Megiſte. Les quelles quand plus n’ont proficté obſtant la maligne ſubtilité, & ſubtile malignité des ſortificateurs, il auoit inuenté recentement des Canons, Serpentines, Couleuurines, Bombardes, Baſilics, iectans boulletz de fer, de plomb, de bronze, pezans plus que groſſes enclumes, moyenant vne compoſition de pouldre horrificque, de laquelle Nature meſmes s’eſt eſbahie, & s’eſt confeſſee vaincue par art : ayant en meſpris l’vſaige des Oxydraces, qui à force de fouldres, tonnoires, greſles, eſclaires, tempeſtes vaincoient, & à mort ſoubdaine mettoient leurs ennemis en plain camp de bataille. Car plus eſt horrible, plus eſpouentable, plus diabolique, & plus de gens meurtriſt, caſſe, rompt, & tue : plus eſtonne les ſens des humains : plus de muraille demoliſt vn coup de Baſilic, que ne feroient cent coups de fouldre.
Comment Gaſter inuentoit art & moyen de non eſtre bleſſé ne touché par coups de Canon.
Chapitre LXII.
st aduenu que Gaſter retirant Grain es fortereſſes s’eſt veu aſſailly des ennemis, ſes fortereſſes demolies par ceſte triſcaciſte & infernale machine : ſon Grain & Pain tollu & ſaccaigé par force Titanique, il inuentoit lors art & moyen non de conſeruer ſes rempars, baſtions, murailles, & defenſes de telles canonneries, & que les boulletz ou ne les touchaſſent, & reſtaſſent coy & court en l’air, ou touchans ne portaſſent nuiſance ne es defenſes ne aux citoyens defendens. A ceſtuy inconuenient ia auoit ordre treſbon donné & nous en monſtra l’eſſay : duquel a depuys vſé Fronton, & eſt de preſent en vſaige commun entre les paſſetemps & exercitations honeſtes des Telemites. L’eſſay eſtoit tel. Et dorenauant ſoiez plus facile à croire ce que aſceuré Plutarche auoit experimenté. Si vn trouppeau de Cheures s’en fuyoit courant en toute force, mettez vn brin de Erynge en la gueule d’vne derniere cheminante, ſoubdain toutes s’arreſteront.
Dedans vn faulconneau de bronze il mettoit ſus la pouldre de canon curieuſement compoſee, degreſſee de ſon ſoulfre, & proportionnee auecques Camphre fin, en quantité competente, vne ballote de fer bien qualibree, & vingt & quatre grains de dragee de fer, vns ronds & ſphericques, aultres en forme lachrymale. Puys ayant prins ſa mire contre vn ſien ieune paige, comme s’il le voulut ferir parmy l’eſtomach, en diſtance de ſoixante pas, on mylieu du chemin entre le paige & le Faulconneau en ligne droicte ſuſpendoit ſus vne potence de bois à vne chorde en l’air vne bien groſſe pierre Siderite, c’eſt à dire Ferriere, aultrement appellee Herculiane, iadis trouuee en Ide on pays de Phrygie par vn nommé Magnes comme atteſte Nicander. Nous vulgairement l’appellons Aymant. Puys mettoit le feu on Faulconneau par la bouche du puluerin. La pouldre conſommee aduenoit que pour euiter vacuité (laquelle n’eſt toleree en Nature, plus touſt ſeroit la machine de l’Vniuers, Ciel, Air, Terre, Mer, reduicte en l’antique Chaos, qu’il aduint vacuité en lieu du monde) la ballote & dragees eſtoient impetueuſement hors iectez par la gueule du Faulconneau, afin que l’air penetraſt en la chambre d’icelluy, laquelle aultrement reſtoit en vacuité eſtant la pouldre par le feu tant ſoubdain conſommee. Les ballote & dragees ainſi violentement lancees ſembloient bien debuoir ferir le paige : mais ſus le poinct qu’elles approchoient de la ſuſdicte pierre, ſe perdoit leur impetuoſité, & toutes reſtoient en l’air flottantes & tournoyantes à tour de la pierre, & n’en paſſoit oultre vne tant violente feuſt elle, iuſques au paige. Mais il inuentoit l’art & maniere de faire les boulletz arriere retourner contre les ennemis, en pareille furie & dangier qu’ilz ſeroient tirez, & en propre parallele.
Le cas ne trouuoit difficile, attendu que l’herbe nommee Æthiopis ouure toute les ſerrures qu’on luy præſente : & que Echineis poiſſon tant imbecille arreſte contre tous les vens & retient en plein fortunal les plus fortes nauires qui ſoient ſus mer : & que la chair de icelluy poiſſon conſeruee en ſel attire l’or hors les puyz tant profonds ſoyent ilz, qu’on pourroit ſonder.
Attendu que Democritus eſcript, Theophraſte l’a creu & eſprouué eſtre vne herbe, par le ſeul atouchement de laquelle vn coin de fer prodondement & par grande violence enfoncé dedans quelque gros & dur boys, ſubitement ſort dehors. De laquelle vſent les Picz Mars (vous les nommez Piuars) quand de quelque puiſſant coin de fer l’on eſtouppe le trou de leurs nidz : les quelz ils ont accouſtumé induſtrieuſement faire & cauer dedans le tronc des fortes arbres.
Attendu que les Cerfz & Biſches naurez profondement par traictz de dards, fleches, ou guarrotz, s’ilz rencontrent l’herbe nommee Dictame frequente en Candie, & en mangent quelque peu, ſoubdain les fleches ſortent hors, & ne leurs en reſte mal aulcun. De laquelle Venus guarit ſon bien aymé filz Æneas bleſſé en la cuiſſe dextre d’vne fleche tiree par la ſœur de Turnus Iuturna.
Attendu qu’au ſeul flair iſſant des Lauriers, Figuiers, & veaulx marins, eſt la fouldre detournee, & iamais ne les ferit. Attendu que au ſeul aſpect d’vn Belier les Elephans enraigez retournent à leur bon ſens : les Taureaux furieux & forcenez approchans des figuiers ſauluaiges dictz Caprifices ſe appriuoiſent, & reſtent come grappes & immobiles : la furie des Viperes expire par l’attouchement d’vn rameau de Fouteau. Attendu auſſi qu’en l’iſle de Samos auant que le temple de Iuno y feuſt baſty : Euphorion eſcript auoir veu beſtes nommées Neades, à la ſeule voix des quelles la terre fondoit en chaſmates & en abyſme. Attendu pareillement que le Suzeau croiſt plus canore & plus apte au ieu des fluſtes en pays on quel le chant des Coqs ne ſeront ouy : ainſi qu’ont eſcript les anciens ſages, ſcelon le rapport de Theophraſte, comme ſi le chant des Coqs hebetaſt, amoliſt & eſtonnaſt la matière & le boys du Suzeau : au quel chant pareillement ouy le Lion animant de ſi grande force & conſtance deuient tout eſtonné, & conſterné. Ie ſçay que aultres ont ceſte ſentence entendu du Suzeau ſauluaige, prouenent en lieux tant eſloignez de villes & villages, que le chant des Coqs n’y pourroit eſtre ouy. Icelluy ſans doubte doibt pour fluſtes & aultres inſtrumens de Muſicque eſtre eſleu, & preferé au domeſticque, lequel prouient au tour des cheuaulx & maſures. Aultres l’ont entendu plus haultement non ſcelon la letre, mais allegoricquement ſcelon l’vſaige des Pithagoriens. Comme quand il a eſté dict que la ſtatue de Mercure ne doibt eſtre faicte de tous boys indiſerentement, ilz l’expoſent que Dieu ne doibt eſtre adoré en façon vulgaire, mais en façon eſleue & religieuſe : pareillement en ceſte ſentence nous enſeignent que les gens ſaiges & ſtudieux ne ſe doibuent adonner à la Muſique triuiale & vulguaire, mais à la celeſte, diuine, angelique, plus abſconſe & de plus loing apportée : ſçauoir eſt d’vne region en laquelle n’eſt ouy des Coqs le chant. Car voulans denoter quelque lieu à l’eſcart & peu frequenté ainſi diſons nous, en icelluy n’auoir eſté ouy Coq chantant.
Comment pres l’iſle de Chaneph Pantagruel ſommeilloit, & les problemes propouſez à ſon reueil.
Chapitre LXIII.
v iour ſubſequent en menuz deuis ſuyuans noſtre routte, arriuaſmes pres l’iſle de Chaneph. En laquelle abourder ne peut la nauf de Pantagruel : par ce que le vent nous faillit, & feut calme en mer. Nous ne voguions que par les Valentiennes changeans de tribort en babort, & de babort en tribort : quoy qu’on euſt es voiles adioinct les bonnettes trainnereſſes. Et reſtions tous penſifz, matagraboliſez, ſeſolfiez, & faſchez, ſans mot dire les vns aux aultres. Pantagruel tenent vn Heliodore grec en main ſus vn tranſpontin au bout des Eſcoutilles ſommeilloit. Telle eſtoit la couſtume, que trop mieulx par liure dormoit, que par cœur. Epiſtemon reguardoit par ſon Aſtrolabe en quelle eleuation nous eſtoit le Pole. Frere Ian s’eſtoit en la cuiſine tranſporté : & en l’aſcendent des broches & horoſcope des fricaſſees conſyderoit quelle heure lors pouoit eſtre.
Panurge auecques la langue parmy vn tuyau de Pantagruelion faiſoit des bulles & guargoulles. Gymnaſte apoinctoit des curedens de Lentiſce. Ponocrates reſuant, reſuoit, ſe chatouilloit pour ſe faire rire, & auecques vn doigt la teſte ſe grattoit. Carpalim d’vne coquille de noix groſliere faiſoit vn beau, petit, ioyeulx, & harmonieux moulinet à aeſle de quatre belles petites aiſſes d’vn tranchouoir de Vergne. Euſthenes ſus vne longue Couleurine iouoit des doigtz, comme ſi feuſt vn Monochordion. Rhizotome de la coque d’vne Tortue de Guarrigues compouſoit vne eſcarcelle veloutee. Xenomanes auecques des iectz d’Eſmerillon repetaſſoit vne vieille lanterne. Notre pilot tiroit les vers du nez à ſes matelotz. Quand frere Ian retournant de la cabane apperceut que Pantagruel eſtoit reſueiglé.
Adoncques rompant ceſtuy tant obſtiné ſilence à haulte voix : en grande alaigreſſe d’eſprit demanda. Maniere de haulſer le temps en calme ? Panurge ſeconda ſoubdain demandant pareillement. Remede contre faſcherie ? Epiſtemon tierça en guayeté de cœur demandant. Maniere de vriner la perſonne n’en eſtant entalentee ? Gymnaſte ſoy leuant en pieds demanda. Remede contre l’eſblouyſſement des yeulx ? Ponocrates s’eſtant vn peu frotté le front, & ſeſcoué les aureilles demanda. Maniere de ne dormir poinct en Chien ? Attendez, diſt Pantagruel. Par le decret des ſubtilz philoſophes Peripateticques nous eſt enſeigné, que tous problemes, toutes queſtions, tous doubtes propoſez doibuent eſtre certains, clairs, & intelligibles. Comment entendez vous, dormir en Chien ? C’eſt (reſpondit Ponocrates) dormir à ieun en hault Soleil, comme font les Chiens.
Rhizotome eſtoit acropy ſus le Courſouoir. Adoncques leuant la teſte & profondement baiſlant, ſi bien qu’il par naturelle ſympathie excita tous ſes compaignons à pareillement baiſler, demanda. Remède contre les oſcitations & baiſlemens ? Xenomanes comme tout lanterné à l’acouſtrement de ſa lanterne, demanda. Maniere de æquilibrer & balancer la cornemuſe de l’eſtomach, de mode qu’elle ne panche poinct plus d’un couſté que d’aultre ? Carpalim iouant de ſon moulinet demanda. Quans mouuemens ſont præcedens en Nature auant que la perſone ſoit dicte auoir faim ? Euſthenes oyant le bruyt acourut ſus le tillac, & des le capeſtan s’eſcria, demandant. Pourquoy en plus grand dangier de mort eſt l’home mords, à ieun d’vn Serpent ieun, que apres auoir repeu tant l’home que le Serpent ? Pourquoy eſt la ſalliue de l’home ieun veneneuſe à tous Serpens & Animaulx veneneux ?
Amis, reſpondit Pantagruel, à tous les doubtes & quæſtions par vous propouſees compete vne ſeule ſolution : & à tous telz ſymptomates & accidens vne ſeule medicine. La reſponſe vous ſera promptement expouſee, non par longs ambages & diſcours de parolles, l’eſtomach affamé n’a poinct d’aureilles, il n’oyt goutte. Par ſignes, geſtes, & effectz ſerez ſatisfaicts, & aurez reſolution à voſtre contentement. Comme iadis en Rome Tarquin l’orgueilleux Roy dernier des Romains (ce diſant Pantagruel toucha la chorde de la campanelle frère Ian courut à la cuiſine) par ſignes reſpondit à ſon filz Sex. Tarquin eſtant en la ville des Gabins. Lequel luy auoit enuoyé home expres pour entendre, comment il pourroit les Gabins du tout ſubiuguer, & à perfaicte obeiſſance reduyre. Le Roy ſuſdict ſoy defiant de la fidelité du meſſaigier, ne luy reſpondit rien. Seulement le mena en ſon iardin ſecret : & en ſa veue & præſence auecques ſon bracquemart couppa les haultes teſtes des Pauotz là eſtans. Le meſſaigier ſans reſponſe, & au filz racontant ce qu’il auoit veu faire à ſon pere : feut facile par telz ſignes entendre, qu’il luy conſeilloit trancher les teſtes aux principaux de la ville, pour mieulx en office & en obeiſſance totale contenir le demourant du menu populaire.
Comment par Pantagruel ne feut reſpondu aux problemes propouſez.
Chapitre LXIIII.
vys demanda Pantagruel. Quelz gens habitent en ceſte belle iſle de Chien ? Tous ſont, reſpondit Xenomanes, Hypocrites, Hydropicques, Patenoſtriers, Chattemittes, Santorons, Cagotz, Hermites. Tous paouures gens, viuans (comme l’hermite de Lormont entre Blaye & Bourdeaux) des aulmoſnes que les voyagiers leurs donnent. Ie n’y voys pas, diſt Panurge, ie vous affie. Si ie y voys, que le diable me ſouffle au cul. hermittes, Santorons, Chattemittes, Cagotz, Hypocrites, de par tous les Diables ? Ouſtez vous de là. Il me ſouuient encores de nos gras Concilipetes de Cheſil : que Belzebuz & Aſtarotz les euſſent concilié auecques Proſerpine : tant patiſmes à leur veue de tempeſtes & Diableries. Eſcoute mon petit bedon, mon caporal Xenomanes, de grace. Ces Hypocrites Hermites, Marmiteux icy ſont ilz vierges ou mariez ? Y a il du feminin genre ? En tireroyt on hypocricquement le petit traict Hypocriticque ?
Vrayement, diſt Pantagruel, voyla vne belle & ioyeuſe demande. Ouy dea, reſpondit Xenomanes. Là ſont belles & ioyeuſes hypocriteſſes, chattemiteſſes, hermiteſſes, femmes de grande religion. Et y a copie de petitz hypocritillons, chattemitillons, hermitillons. (Ouſtez cela, diſt frere Ian interrompant. De ieune Hermite vieil Diable. Notez ce prouerbe autenticque.) Aultrement ſans multiplication de lignee, feuſt long temps y a l’iſle de Chaneph deſerte & deſolee. Pantagruel leurs enuoya par Gymnaſte dedans l’eſquif ſon aulmoſne, ſoixante & dixhuict mille, beaulx, petitz demys eſcuz à la lanterne : Puys demanda. Quantes heures ſont ? Neuf, & d’aduentaige, reſpondit Epiſtemon. C’eſt (diſt Pantagruel) iuſte heure de dipner. Car la ſacre ligne tant celebree par Ariſtophanes en ſa comœdie intitulee les Predicantes, approche : laquelle lors eſchoit quand l’vmbre eſt decempedale. Iadis entre les Perſes l’heure de prendre refection eſtoit es Roys ſeulement præſcripte : à un chaſcun aultre eſtoit l’appetit & le ventre pour horologe. De faict en Plaute certain Paraſite ſoy complainct & deteſté furieuſement les inuenteurs d’horologes & quadrans, eſtant choſe notoire qu’il n’eſt horologe plus iuſte que le ventre. Diogenes interrogé à quelle heure doibt l’homme repaiſtre ? reſpondit. Le Riche, quand il aura faim : Le Paouure, quand il aura de quoy. Plus proprement diſent les medecins l’heure Canonicque eſtre.
Leuer à cinq, dipner à neuf.
Soupper à cinq, coucher à neuf.
La Magie du celebre Roy Petoſiris eſtoit aultre. Ce mot n’eſtoit acheué, quand les officiers de gueule dreſſerent les tables, & buffetz : les couurirent de nappes odorantes, aſſietes, ſeruiettes, ſalieres : apporterent tanquars, frizons, flaccons, taſſes, hanatz, baſſins, hydries. Frere Ian aſſocié des maiſtres d’hoſtel, eſcarques, panetiers, eſchanſons, eſcuyers tranchans, couppiers, credentiers, apporta quatre horrificques paſtez de iambons ſi grands, qu’il me ſoubuint des quatre baſtions de Turin. Vray Dieu comment il y feut beu & guallé. Ilz n’auoient encores le deſſert, quand le vent Oueſt Noroueſt commença enfler les voiles, papefilz, morisques, & trinquetz. Dont tous chanterent diuers Cantiques à la louange du treſhault Dieu des Cielz. Sus le fruict Pantagruel demanda. Aduiſez amis, ſi vos doubtes ſont à plein reſoluz. Ie ne baiſle plus Dieu mercy, diſt Rhizotome. Ie ne dors plus en Chien, diſt Ponocrates. Ie n’ay plus les yeulx eſblouiz, reſpondit Gymnaſte. Ie ne ſuys plus à ieun, diſt Euſthenes. Pour tout ce iourd’huy ſeront en ſceureté de ma ſalliue.
Aſpicz. Aſcalabotes.
Amphiſbenes. Æmorrhoides.
Anerudutes. Baſilicz.
Abediſſimons. Belettes ictides.
Alhartaſz. Boies.
Ammobates. Bupreſtes.
Apimaos. Cantharides.
Alhatrabans. Chenilles.
Aractes. Crocodiles.
Aſterions. Crapaulx.
Alcharates. Catoblepes.
Arges. Ceraſtes.
Araines. Cauquemarres.
Aſcalabes. Chiens enraigez.
Attelabes. Colotes.
Cychriodes. Ptyades.
Cafezares. Porphyres.
Cauhares. Pareades.
Couleffres. Phalanges.
Cuharſces. Penphredones.
Chelhydres. Pityocampes.
Cronioſcolaptes. Ruteles.
Cherſydres. Rimoires.
Cenchrynes. Rhagions.
Coquatris. Rhaganes.
Dipſades. Salamandres.
Domeſes. Scytales.
Dryinades. Stellions.
Dracons. Scorpenes.
Elopes. Scorpions.
Enhydrides. Selſirs.
Fanuiſes. Sclauotins.
Galeotes. Solofuidars.
Harmenes. Sourds.
Handons. Sangſues.
Icles. Salfuges.
Iarraries. Solifuges.
Ilicines. Sepes.
Ichneumones. Stinces.
Keſudures. Stuphes.
Lieures marins. Sabtins.
Lizars Chalcidiques. Sangles.
Myopes. Sepedons.
Manticores. Scolopendres.
Molures. Tarantoles.
Myagres. Typholopes.
Muſarines. Tetragnaties.
Miliares. Teriſtales.
Megalaunes. Viperes.
Comment Pantagruel haulſe le temps auecques ſes domeſticques.
Chapitre LXV.
n quelle Hierarchie (demanda frere Ian) de telz animaulx veneneux mettez vous la femme future de Panurge ? Diz tu du mal des femmes (reſpondit Panurge) Ho guodelureau moine culpelé ? Par la gogue Cenomanique, diſt Epiſtemon, Euripides eſcript, & le prononce Andromache, que contre toutes beſtes veneneuſes a eſté par l’inuention des Humains, & inſtruction des Dieux remede profitable trouué. Remede iuſques à preſent n’a eſté trouué contre la male femme. Ce guorgias Euripides, diſt Panurge, tous iours a meſdict des femmes. Auſſi feut il par vengeance diuine mangé des Chiens : comme luy reproche Ariſtophanes. Suiuons. Qui ha ſi parle.
Ie vrineray præſentement, diſt Epiſtemon, tant qu’on vouldra. I’ay maintenant, diſt Xenomanes mon eſtomach ſabourré à profict de meſnaige. Ia ne panchera d’vn couſté plus que d’aultre. Il ne me fault, diſt Carpalim, ne vin ne pain. Treſues de ſoif, treſues de faim. Ie ne ſuys plus faſché, diſt Panurge, Dieu mercy & vous. Ie ſuys guay comme vn Papeguay, ioyeulx comme vn Eſmerillon, alaigre comme vn Papillon. Veritablement il eſt eſcript par voſtre beau Euripides, & le dict Silenus beuueur memorable.
Furieux eſt, de bons ſens ne iouiſt,
Quiconques boyt, & ne s’en reſiouiſt.
Sans poinct de faulte nous doibuons bien louer le bon Dieu noſtre createur, ſeruateur, conſeruateur, qui par ce bon pain, par ce bon vin & frays, par ces bonnes viandes nous gueriſt de telles perturbations tant du corps comme de l’ame : oultre le plaiſir & volupté que nous auons beuuans & mangeans. Mais vous ne reſpondez poinct à la queſtion de ce benoiſt venerable frere Ian, quand il a demandé. Maniere de haulſer le temps ? Puys (diſt Pantagruel) que de ceſte legiere ſolution des doubtes propouſez, vous contentez, ainſi ſoys ie. Ailleurs, & en aultre temps nous en dirons d’aduentaige, ſi bon vous ſemble. Reſte doncques à vuider ce que a frere Ian propouſé. Maniere de haulſer le temps ? Ne l’auons nous à ſoubhayt haulſé ? Voyez le guabet de la hune. Voyez les ſiflemens des voiles. Voyez la roiddeur des eſtailz, des vtacques, & des eſcoutes. Nous haulſans & vuidans les taſſes s’eſt pareillement le temps haulſé par occute ſympathie de Nature. Ainſi le haulſerent Athlas & Hercules, ſi croyez les ſaiges Mythologiens. Mais ilz le haulſerent trop d’vn demy degré : Athlas, pour plus alaigrement feſtoyer Hercules ſon hoſte. Hercules, pour les aterations precedentes par les deſers de Lybie. (Vraybis, diſt frere Ian interrompant le propous, i’ay ouy de pluſieurs venerables docteurs, que Tirelupin ſommelier de voſtre bon pere eſpargne par chaſucn an plus de dixhuyct cens pippes de vin, par faire les ſuruenens & domeſticques boyre auant qu’ilz ayent ſoif.) Car, diſt Pantagruel continuant, comme les Chameaulx & Dromodaires en la Carauane boyuent pour la ſoif paſſee, pour la ſoif præſente, & pour la ſoif future, ainſi feiſt Hercules. De mode que par ceſtuy exceſſif haulſement de temps aduint au Ciel nouueau mouuement de titubation & trepidation tant controuers & debatu entre les folz Aſtrologues.
C’eſt, diſt Panurge, ce que l’on dict en prouerbe commun.
Le mal temps paſſe, & retourne le bon,
Pendent qu’on trinque au tour de gras iambon.
Et non ſeulement, diſt Pantagruel, repaiſſans & beuuans auons le temps haulſé, mais auſſi grandement deſchargé la nauire : non en la façon ſeulement, que feut deſchargee la corbeille de Æſope, ſçauoir eſt vuidans les victuailles, mais auſſi nous emancipans de ieuſne. Car comme le corps plus eſt poiſant mort que vif, auſſi eſt l’home ieun plus terreſtre & poiſant, que quand il a beu & repeu. Et ne parlent improprement ceulx qui par long voyage au matin beuuent & deſieunent, puys diſent. Nos cheuaulx n’en iront que mieulx. Ne ſçauez vous que iadis les Amycleens ſus tous Dieux reueroient & adoroient le noble pere Bacchus, & le nommoient Pſila en propre & conuenente denomination ? Pſila en langue Doricque ſignifie aeſles. Car comme les oyſeaulx par ayde de leurs aeſles volent hault en l’air legierement : ainſi par l’ayde de Bacchus, c’eſt le bon vin friant & delicieux, ſont hault eleuez les eſpritz des humains : leurs corps euidentement alaigriz : & aſſouply ce que en eulx eſtoit terreſtre.
Comment pres l’iſle de Ganabin au commendement de Pantagruel feurent les Muſes ſalüees.
Chapitre LXVI.
ontinvant le bon vent, & ces ioyeulx propous, Pantagruel deſcouurit au loing, & apperceut quelque terre montueuſe : laquelle il monſtra à Xenomanes, & luy demanda. Voyez vous cy dauant à Orche ce hault rochier à deux crouppes bien reſſemblant au mons Parnaſſe en Phocide ? Treſbien, reſpondit Xenomanes. C’eſt l’iſle de Ganabim, Y voulez vous deſcendre ? Non, diſt Pantagruel. Vous faictez bien, diſt Xenomanes. Là n’eſt choſe aulcune digne d’eſtre veue. Le peuple ſont tous voleurs, & larrons. Y eſt toutesfoys vers ceſte crouppe dextre la plus belle fontaine du monde, & autour vne bien grande foreſt. Vos chormes y pourront faire aiguade & lignade.
C’eſt, diſt Panurge, bien & doctement parlé. Ha, da, da. Ne deſcendons iamais en terre des voleurs & larrons. Ie vous aſceure que telle eſt ceſte terre icy, quelles aultres foys i’ay veu les iſles de Cerq & Herm entre Bretaigne & Angleterre : telle que la Ponerople de Philippe en Thrace, iſles des forfans, des larrons, des briguans, des meurtriers, & aſſaſſineurs : tous extraictz du propre original des baſſes foſſes de la Conciergie. Ne y deſcendons poinct ie vous en prie. Croyez, ſi non moy, au moins le conſeil de ce bon & ſaige Xenomanes. Ilz ſont par la mort bœuf de boys, pires que les Caniballes. Ilz nous mangeroient tous vifs. Ne y deſcendez pas de grace. Mieulx vous ſeroit en Auerne deſcendre. Eſcoutez. Ie y oy par Dieu le tocqueceinct horrificque, tel que iadis le ſouloient les Guaſcons en Bourdeloys faire contre les guabelleurs & commiſſaires. Ou bien les aureilles me cornent. Tirons vie de long. Hau. Plus oultre.
Deſcendez y, diſt frere Ian, deſcendez y. Allons, allons, allons, touſiours. Ainſi ne poyrons nous iamais de giſte. Allons. Nous les ſacmenterons treſtous. Deſcendons. Le Diable y ayt part, diſt Panurge. Ce Diable de moine icy, ce moine de Diable enraigé ne crainct rien. Il eſt hazardeux comme tous les Diables, & poinct des aultres ne ſe ſoucie. Il luy eſt aduis, que tout le monde eſt moine comme luy. Va ladre verd, reſpondit frere Ian, à tous les millions de Diables, qui te peuſſent atomizer la ceruelle, & en faire des entommeures. Ce Diable de fol eſt ſi laſche & meſchant, qu’il ſe conchie à toutes heures de male raige de paour. Si tant tu es de vaine paour conſterné, ne y deſcens pas, reſte icy auecques le baguaige. Ou bien va te cacher ſoubs la cotte hardie de Proſerpine à trauers tous les millions de Diables. A ces motz Panurge eſuanouyt de la compaignie : & ſe muſſa au bas dedans la Soutte, entre les crouſtes, miettes, & chaplys du pain.
Ie ſens, diſt Pantagruel, en mon ame retraction vrgente, comme ſi feuſt vne voix de loing ouye : laquelle me dict, que ne y doibuons deſcendre. Toutes & quantes foys qu’en mon eſprit i’ay tel mouuement ſenty, ie me ſuys trouué en heur refuſant & laiſſant la part dont il me retiroit : au contraire en heur pareil ne ſuys trouué fuyant la part qu’il me poulſoit : & iamais ne m’en repenty. C’eſt, diſt Epiſtemon, comme le Dæmon de Socrates tant celebré entre les Academicques. Eſcouttez doncques, diſt frere Ian, ce pendent que les chormes y font aiguade. Panurge là bas contrefaict le Loup en paille. Voulez vous bien rire ? Faictez mettre le feu en ce Baſilic que voyez près le chaſteau guaillard. Ce ſera pour ſaluer les Muſes de ceſtuy mons Antiparnaſſe. Auſſi bien ſe guaſte la pouldre dedans. C’eſt bien dict, reſpondit Pantagruel. Faictez moy icy le maiſtre bombardier venir. Le bombardier promptement comparut. Pantagruel luy commenda mettre feu on Baſilic, & de fraiſches pouldres en tout euenement le recharger. Ce que feut ſus l’inſtant faict. Les Bombardiers des aultres naufz, Ramberges, Guallions, & Gualleaces du conuoy au premier deſchargement du Baſilic qui eſtoit en la nauf de Pantagruel, mirent pareillement feu chaſcun en vne de leurs groſſes pieces chargees. Croyez qu’il y eut beau tintammare.