Le Tiers Livre (page 4)

François Rabelais · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Tiers Livre · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ho, ho, ie me abuſe, & me eſguare en mes diſcours. Le Diable me emport ſi ie y voys. Vertus Dieu, la chambre eſt deſia pleine de Diables. Ie les oy deſia ſoy pelaudans & entrebattans en Diable, à qui humera l’ame Raminagrobidicque, & qui premier de broc en bouc la portera à meſſer Lucifer. Houſtez vous de là. Ie ne y voys pas. Le Diable me emport ſi ie y voys. Qui ſçait s’ilz vſeroient de qui pro quo, & en lieu de Raminagrobis grupperoient le paouure Panurge quitte ? Ilz y ont maintes foys failly eſtant ſafrané & endebté. Houſtez vous de là. Ie ne y voys pas. Ie meurs, par Dieu, de male raige de paour. Soy trouuer entre Diables affamez ? entre Diables de faction ? entre Diables negocians ? Houſtez vous de là. Ie guage que par meſmes doubte à ſon enterrement n’aſſiſtera Iacobin, Cordelier, Carme, Capuſſin, Theatin, ne Minime. Et eulx ſaiges. Auſſi bien ne leurs a il rien ordonné par teſtament. Le Diable me emport ſi ie y voys. S’il eſt damné, à ſon dam. Pour quoy meſdiſoit il des bons peres de religion ? Pour quoy les auoit il chaſſé hors ſa chambre, ſus l’heure que il auoit plus de beſoing de leur ayde, de leurs deuotes prieres, de leurs ſainctes admonitions ? Pour quoy par teſtament ne leurs ordonnoit il au moins quelques bribes, quelque bouffaige, quelque carreleure de ventre, aux paouufres gens qui n’ont que leur vie en ce monde ? Y aille qui vouldra aller. Le Diable me emport ſi ie y voys. Si ie y allois, le Diable me emporteroit. Cancre. Houſtez vous de là.

Frere Ian, veulx tu que præſentement mille charretées de Diables t’emportent ? Fays trois choſes. Baille moy ta bourſe. Car la croix eſt contraire au charme. Et te aduiendroit ce que nagueres aduint à Ian Dodin recepueur du Couldray au gué de Vede, quand les gens d’armes rompirent les planches. Le pinart rencontrant ſus la riue frere Adam Couſcoil Cordelier obſeruantin de Myrebeau, luy promiſt vn habit en condition qu’il le paſſaſt oultre l’eau à la cabre morte ſus ſes eſpaules. Car c’eſtoit vn puiſſant ribault. Le pacte feut accordé. Frere Couſcoil ſe trouſſe iusques aux couilles, & charge à ſon dours comme vn beau petit ſainct Chriſtophle, ledict ſuppliant Dodin. Ainſi le portoit guayement, comme Æneas porta ſon pere Anchiſes hort la conflagration de Troie, chantant vn bel Aue maris stella. Quand ilz feurent au plus parfond du gué, au deſſus de la roue du moulin, il luy demanda, s’il auoit poinct d’argent ſus luy. Dodin reſpondit, qu’il en auoit pleine gibbeſſière, & qu’il ne ſe desfiaſt de la promeſſe faicte d’vn habit neuf. Comment (diſt frere Couſcoil) tu ſçaiz bien que par chapitre expres de noſtre reigle il nous eſt riguoureuſement defendu de porter argent ſus nous. Malheureux es tu bien certes : qui me as faict pecher en ce poinct. Pourquoy ne laiſſas tu ta bourſe au meuſnier ? Sans faulte tu en ſeras præſentement puny. Et ſi iamais ie te peuz tenir en noſtre chapitre à Myrebeau, tu auras du Miſerere iusques à Vitulos. Soubdain ſe deſcharge, & vous iecte Dodin en pleine eau la teſte au fond. A ceſtuy exemple, frere Ian mon amy doulx, affin que les Diables t’emportent mieulx à ton aiſe, baille moy ta bourſe : ne porte croix aulcune ſus toy. Le danger y eſt euident. Ayant argent, portant croix, ilz te iecteront ſus quelques rochiers, comme les aigles iectent les tortues pour les caſſer, teſmoing la teſte pelée du poëte Æſchylus. Et tu te ferois mal, mon amy. I’en ſeroys bien fort marry : ou te laiſſeront tomber dedans quelque mer ie ne ſçay où, bien loing, comme tomba Icarus. Et ſeroit par apres nommée la mer Entommericque. Secondement fois quitte. Car les Diables ayment fort les quictes. Ie le ſçay bien quant eſt de moy. Les paillars ne ceſſent me mugueter, & me faire la court. Ce que ne ſouloient eſtant ſafrané & endebté. L’ame d’vn home endebté eſt toute hectique & diſcraſiée. Ce n’eſt viande à Diables. Tiercement auecques ton froc & ton domino de grobis retourne à Raminagrobis. En cas que trente mille batelées de Diables ne t'emportent ainſi qualifié, ie payeray pinthe & fagot. Et ſi pour ta ſceureté, tu veulx compaignie auoir, ne me cherchez pas, non. Ie t'en aduiſe. Houſtez vous de là. Ie n’y voys pas. Le Diable m’emport ſi ie y voys.

Ie ne m'en ſouciroys (reſpondiſt frere Ian) pas tant par aduenture que lon diroyt, ayant mon bragmard on poing. Tu le prens bien (diſt Panurge) & en parle comme docteur ſubtil en lard. On temps que j’eſtudiois à l'eſchole de Tolete, le reuerend pere en Diable Picatris recteur de la faculté diabolologicque, nous diſoit que naturellement les Diables craignent la ſplendeur des eſpées, auſſi bien que la lueur du Soleil. Defaict Hercules deſcendent en enfer à tous les Diables, ne leurs feiſt tant de paour ayant ſeulement ſa peau de Lion, & ſa maſſue, comme par apres feiſt Æneas eſtant couuert d’vn harnoy reſplendiſſant, & guarny de ſon bragmard bien à poinct fourby & deſrouillé à l’ayde & conſeil de la Sibylle Cumane. C’eſtoit (peut eſtre) la cauſe pourquoy le ſeigneur Ian Iacques Triuolſe mourant à Chartres, demanda ſon eſpée, & mourut l’eſpée nue on poing, s’eſcrimant tout au tour du lict, comme vaillant & cheualeureux, & par ceſte eſcrime mettant en fuyte cous les Diables qui le gueſtoient au paſſaige de la mort. Quand on demande aux Maſſorethz & Caballiſtes, pourquoy les Diables n’entrent iamais en paradis terreſtre ? Ilz ne donnent aultre raiſon, ſi non que à la porte eſt un Cherubin tenent en main une eſpée flambante. Car parlant en vraye diabolologie de Tolete, ie confeſſe que les Diables vrayment ne peuuent par coups d’eſpée mourir : mais ie maintiens ſcelon la dicte diabolologie, qu’ilz peuuent patir ſolution de continuité. Comme ſi tu couppois de trauers auecques ton bragmard vne flambe de feu ardent, ou vne groſſe & obſcure fumée. Et crient comme Diables à ce ſentement de ſolution, laquelle leurs eſt doloreuſe en Diable.

Quand tu voyds le hourt de deux armées, penſe tu, Couillaſſe, que le bruyt ſi grand & horrible que lon y oyt, prouiene des voix humaines ? du hurtis des harnoys ? du clicquetis des bardes, du chaplis des maſſes ? du froiſſis des picques, du bris des lances, du cris des naurez ? du ſon des tabours & trompettes ? du hanniſſement des cheuaulx ? du tonnoire des eſcouppettes & canons ? Il en eſt veritablement quelque choſe : force eſt que le confeſſe. Mais le grand effroy, & vacarme principal prouient du dueil & vlement des Diables : qui là gueſtans pelle melle les paouures ames des bleſſez, reçoiuent coups d’eſpée à l’improuiſte, & patiſſent ſolution en la continuité de leurs ſubſtances aërées & inuiſibles : comme ſi à quelque lacquais crocquant les lardons de la broche, maiſtre Hordoux donnoit vn coup de baſton ſus les doigts. Puys crient & vlent comme Diables : comme Mars, quand il feut bleſſé par Diomedes dauant Troie, Homere dict auoir crié en plus hault ton & plus horrificque effroy, que ne feroient dix mille homes enſemble. Mais quoy ? Nous parlons de harnoys fourbiz, & d’eſpées reſplendentes. Ainſi n’eſt il de ton bragmard. Car diſcontinuation de officier, & par faulte de operer, il eſt par ma foy plus rouillé, que la claueure d’vn vieil charnier. Pourtant faiz de deux choſes l’vne. Ou le deſrouille bien apoinct & guaillard : ou maintenant ainſi rouillé, guarde que ne tourne en la maiſon de Raminagrobis. De ma part ie n’y voys pas. Le Diable m’emport ſi ie y voys.

Comment Panurge prend conſeil de Epiſtemon.

Chapitre XXIIII.

aissans la Villaumere, & retournans vers Pantagruel, par le chemin Panurge s’adreſſa à Epiſtemon, & luy diſt. Compere mon antique amy, vous voyez la perplexité de mon eſprit. Vous ſçauez tant de bons remedes. Me ſçauriez vous ſecourir ? Epiſtemon print le propous, & remonſtroit à Panurge comment la voix publicque eſtoit toute conſommée en mocqueries de ſon deſguiſement : & luy conſeilloit prendre quelque peu de Ellebore, affin de purger ceſtuy humeur en luy peccant, & reprendre ſes accouſtremens ordinaires. Ie ſuys (diſt Panurge) Epiſtemon mon compere, en phantaſie de me marier. Mais ie crains eſtre coqu & infortuné en mon mariage. Pourtant ay ie faict veu à ſainct François le ieune, lequel eſt au Pleſſis lez Tours reclamé de toutes femmes en grande deuotion (car il eſt premier fondateur des bons homes, lesquelz elles appetent naturellement) porter lunettes au bonnet, ne porter braguette en chauſſes, que ſus ceſte mienne perplexité d’eſprit ie n’aye eu reſolution aperte. C’eſt (diſt Epiſtemon) vrayement vn beau & ioyeulx veu. Ie me eſbahys de vous, que ne retournez à vous meſmes, & que ne reuocquez vos ſens de ce farouche eſguarement en leur tranquillité naturelle. Vous entendent parler, me faictez ſouuenir du veu des Argiues à la large perrucque, les quelz ayans perdu la bataille contre les Lacedæmoniens en la controuerſe de Tyrée, feirent veu cheueux en teſte ne porter, iusques à ce qu’ilz euſſent recouuert leur honneur & leur terre : du veu auſſi du plaiſant Heſpaignol Michel Doris, qui porta le trançon de greue en ſa iambe. Et ne ſçay lequel des deux ſeroit plus digne & meritant porter chapperon verd & iauſne à aureilles de lieure, ou icelluy glorieux champion, ou Enguerrant qui en faict le tant long, curieux, & faſcheux compte, oubliant l’art & maniere d’eſcrire hiſtoires, baillée par le philoſophe Samoſatoys. Car liſant icelluy long narré, lon penſe que doibue eſtre commencement, & occaſion de quelque forte guerre, ou inſigne mutation des Royaulmes : mais en fin de compte on ſe mocque & du benoiſt champion, & de l’Angloys qui le deſſia, & de Enguerrant leur tabellion plus baueux qu’vn pot à mouſtarde. La mocquerie eſt telle que de la montaigne d’Horace, laquelle crioyt & lamentoyt enormement, comme femme en trauail d’enfant. A ſon cris & lamentation accourut tout le voiſinaige en expectation de veoir quelque admirable & monſtrueux enfantement, mais en fin ne naſquit d’elle qu’vne petite ſouriz.

Non pourtant (diſt Panurge) ie m’en ſoubrys. Se mocque qui clocque. Ainſi ſeray comme porte mon veu. Or long temps a que auons enſemble vous & moy, foy & amitié iurée, par Iuppiter Philios : dictez m’en voſtre aduis. Me doibz ie marier, ou non ? Certes (reſpondit Epiſtemon) le cas eſt hazardeux, ie me ſens par trop inſuffiſant à la reſolution. Et ſi iamais feut vray en l’art de medicine le dict du vieil Hippocrates de Lango, ivgement difficile, il eſt en ceſtuy endroict veriſſime. I’ay bien en imagination quelques diſcours moiennans les quelz nous aurions determination ſus voſtre perplexité. Mais ilz ne me ſatisfont poinct apertement. Aulcuns Platonicques diſent que qui peut veoir ſon Genius, peut entendre ſes deſtinées. Ie ne comprens pas bien leur diſcipline, & ne ſuys d’aduis que y adhærez. Il y a de l’abus beaucoup. I’en ay veu l’experience en vn gentil homme ſtudieux & curieux on pays d’Eſtangourre. C’eſt le poinct premier. Vn aultre y a. Si encores regnoient les oracles de Iuppiter en Amon : de Apollo en Lebadie, Delphes, Delos, Cyrrhe, Patare, Tegyres, Preneſte, Lycie, Colophon : en la fontaine Caſtallie pres Antioche en Syrie : entre les Branchides : de Bacchus, en Dodone : de Mercure, en Phares pres Patras : de Apis, en Ægypte : de Serapis, en Canobe : de Faunus, en Mænalie & en Albunée pres Tiuoli : de Tyreſias, en Orchomene : de Mopſus, en Cilicie : de Orpheus, en Leſbos : de Trophonius, en Leucadie. Ie ſeroys d’aduis (paraduanture non ſeroys) y aller & entendre quel ſeroit leur iugement ſus voſtre entreprinſe. Mais vous ſçauez que tous ſont deuenuz plus mutz que poiſſons, depuys la venue de celluy Roy ſeruateur on quel ont prins fin tous oracles & toutes propheties : comme aduenente la lumiere du clair Soleil diſparent tous Lutins, Lamies, Lemures, Guaroux, Farfadetz, & Tenebrions. Ores toutesfoys qu’encores feuſſent en regne, ne conſeilleroys ie facillement adiouſter ſoy à leurs reſponſes. Trop de gens y ont eſté trompez. D’aduentaige ie me recorde que Agripine miſt ſus à Lollie la belle, auoir interrogué l’oracle de Apollo Clarius pour entendre ſi mariée elle ſeroit auecques Claudius l’empereur. Pour ceſte cauſe feut premierement banie, & depuys à mort ignominieuſement miſe.

Mais (diſt Panurge) faiſons mieulx. Les iſles Ogygies ne ſont loing du Port Sammalo, faiſons y vn voyage apres qu’aurons parlé à noſtre Roy. En l’vne des quatre, laquelle plus a ſon aſpect vers Soleil couchant, on dict, ie l’ay leu en bons & antiques autheurs, habiter pluſieurs diuinateurs, vaticinateurs, & prophetes : y eſtre Saturne lié de belles chaines d’or, dedans vne roche d’or, alimenté de Ambroſie & Nectar diuin, les quelz iournellement luy ſont des cieulx tranſmis en abondance par ne ſçay quelle eſpece d’oizeaulx (peut eſtre que ſont les meſmes Corbeaulx, qui alimentoient es defers ſainct Paul premier hermite) & apertement prædire à vn chaſcun qui veult entendre ſon ſort, ſa deſtinée, & ce que luy doibt aduenir. Car les Parces rien ne fillent, Iuppiter rien ne propenſe & rien ne delibere, que le bon pere en dormant ne congnoiſſe. Ce nous ſeroit grande abbreuiation de labeur, ſi nous le oyons vn peu ſus celle mienne perplexité. C’eſt (reſpondit Epiſtemon) abus trop euident, & fable trop fabuleuſe. Ie ne iray pas.

Comment Panurge ſe conſeille à Her Trippa.

Chapitre XXV.

oyez cy (diſt Epiſtemon continuant) toutesfoys que ferez, auant que retournons vers noſtre Roy, ſi me croyez. Icy pres l’iſle Bouchart demeure Her Trippa, vous ſçauez comment par art de Aſtrologie, Geomantie, Chiromantie, Metopomantie, & aultres de pareille farine il prædict toutes choſes futures : conferons de voſtre affaire auecques luy. De cela (reſpondit Panurge) ie ne ſçay rien. Bien ſçay ie que luy vn iour parlant au grand Roy des choſes celeſtes & tranſcendentes, les lacquais de court par les degrez, entre les huys, ſabouloient ſa femme à plaiſir, laquelle eſtoit aſſés bellaſtre. Et il voyant toutes choſes ætherées & terreſtres ſans bezicles, diſcourant de tous cas paſſés & præſens, prædiſant tout l’aduenir, ſeulement ne voioit ſa femme brimballante, & oncques n’en ſceut les nouuelles. Bien allons vers luy, puys qu’ainſi le voulez. On ne ſçauroit trop apprendre.

Au lendemain arriuerent au logis de Her Trippa. Panurge luy donna vne robbe de peau de loup, vne grande eſpée baſtarde bien dorée à fourreau de velours, & cinquante beaulx angelotz : puis familiairement auecques luy confera de ſon affaire. De première venue Her Trippa le reguardant en face diſt. Tu as la metopoſcopie & phyſionomie d’vn coqu. Ie diz coqu ſcandalé & diffamé. Puys conſyderant la main dextre de Panurge en tous endroictz, diſt. Ce faulx traict que ie voy icy au deſſus du mons Iouis, oncques ne feut qu’en la main d’vn coqu. Puys auecques vn ſtyle feiſt haſtiuement certain nombre de poinctz diuers, les accoubla par Geomantie, & diſt. Plus vraye n’eſt la vérité, qu’il eſt certain que ſeras coqu, bien toſt apres que ſeras marié. Cela faict, demanda à Panurge l’horoſcope de ſa natiuité. Panurge luy ayant baillé, il fabrica promptement ſa maiſon du ciel en toutes ſes parties, & conſyderant l’aſſiete, & les aſpectz en leurs triplicitez, ieſta vn grand ſouſpir, & diſt. I’auois ia prædict apertement que tu ſerois coqu, à cela tu ne pouoys faillir : icy i’en ay d’abondant aſceurance nouuelle. Et te afferme que tu ſeras coqu. D’aduentaige ſeras de ta femme battu, & d’elle ſeras deſrobbé. Car ie trouue la ſeptieſme maiſon en aſpectz tous malings, & en batterie de tous ſignes portans cornes, comme Aries, Taurus, Capricorne, & aultres. En la quarte ie trouue decadence de Iouis, enſemble aſpect tetragone de Saturne, aſſocié de Mercure. Tu ſeras bien poyuré, home de bien.

Ie ſeray (reſpondit Panurge) tes fortes fiebures quartaines, vieulx fol ſot mal plaiſant que tu es. Quand tous coqus s’aſſembleront, tu porteras la baniere. Mais dont me vient ce Cyron icy entre ces deux doigtz ? Cela diſoit tirant droict vers Her Trippa les deux premiers doigtz ouuers en forme de deux cornes, & fermant on poing tous les aultres. Puys dict à Epiſtemon. Voyez cy le vray Ollus de Martial. Lequel tout ſon eſtude adonnoit à obſeruer & entendre les maulx & miſeres d’aultruy. Ce pendent ſa femme tenoit le brelant. Il de ſon couſté paouure plus que ne feut Irus. Au demeurant glorieux, oultrecuydé, intolerable plus que dix ſept diables, en vn mot, πτωχαλάζων comme bien proprement telle peaultraille de beliſtrandiers nommoient les anciens. Allons. Laiſſons icy ce fol enraigé, mat de cathene, rauaſſer tout ſon ſaoul auecques ſes diables priuez. Ie croirois tantoſt que les diables vouluſſent ſeruir vn tel marault. Il ne ſçait le premier traict de philoſophie, qui eſt, congnois toy, & ſe glorifiant veoir vn feſtu en l’œil d’aultruy, ne void vne groſſe ſouche laquelle luy poche les deux œilz. C’eſt vn tel Polypragmon, que deſcript Plutarche. C’eſt vne aultre Lamie, laquelle en maiſons eſtranges, en public, entre le commun peuple, voyant plus penetramment qu’vn Oince, en ſa maiſon propre eſtoit plus aueugle qu’vne Taulpe : chés ſoy rien ne voioyt. Car retournant du dehors en ſon priué, ouſtoit de ſa teſte ſes œilz exemptiles comme lunettes, & les cachoit dedans vn ſabot attaché darriere la porte de ſon logis. A ces motz print Her Trippa vn rameau de Tamarix. Il prend bien (diſt Epiſtemon) Nicander la nomme diuinatrice.

Voulez vous (diſt Her Trippa) en ſçauoir plus amplement la verité par Pyromantie, par Aëromantie celebrée par Ariſtophanes en ſes nuées, par Hydromantie, par Lecanomantie, tant iadis celebrée entre les Aſſyriens & exprouee par Hermolaus Barbarus ? Dedans vn baſſin plein d’eaue ie te monſtreray ta femme future brimballant auecques deux ruſtres. Quand (diſt Panurge) tu mettras ton nez en mon cul, ſoys recors de deſchauſſer tes lunettes. Par Catoptromancie (diſt Her Trippa continuant) moyenant laquelle Didius Iulianus empereur de Rome præuoyoit tout ce que luy doibuoit aduenir, il ne te fauldra poinct de lunettes. Tu la voyras en vn mirouoir briſgoutant auſſi apertement, que ſi ie te la monſtrois en la fontaine du temple de Minerue pres Patras. Par Coſcinomantie iadis tant religieuſement obſeruée entre les cerimonies des Romains. Ayons vn crible & des forcettes, tu voyras Diables. Par Alphitomantie deſignée par Theocrite en ſa Pharmaceutrie, & par Aleuromantie, meſlant du froment auecques de la farine. Par Aſtragalomantie. I’ay ceans les proiectz tous preſtz. Par Tyromantie. I’ay vn fromaige de Brehemont à propous. Par Gyromantie : ie te feray icy tournoyer force cercles, les quelz tous tomberont à gauſche ie t’en aſceure. Par Sternomantie : par ma foy, tu as le pictz aſſés mal proportionné. Par Libanomantie. Il ne fault qu’vn peu d’encent. Par Gaſtromantie, de la quelle en Ferrare longuement vſa la dame Iacoba Rhodogine Engaſtrimythe. Par Cephaleonomantie, de laquelle vſer ſouloient les Alemans, routiſſans la teſte d’vn Aſne ſus des charbons ardens. Par Ceromantie. Là par la cire fondue en eaue tu voiras la figure de ta femme & de ſes taboureurs. Par Capnomantie. Sus des charbons ardens nous mettrons de la ſemence de Pauot & de Siſame. O choſe gualante ! Par Axinomantie. Fois icy prouiſion ſeulement d’vne coingnée & d’vne pierre Gagate, laquelle nous metterons ſus la braze. O comment Homere en vſe brauement enuers les amoureux de Penelope. Par Onymantie. Ayons de l’huylle & de la cire. Par Tephramantie. Tu voiras la cendre en l’aër figurante ta femme en bel eſtat. Par Botanomantie. I’ay icy des feuilles de Saulge à propos. Par Sycomantie. O art diuine en feuielle de figuier ! Par Ichthyomantie tant iadis celebrée & practiquee par Tireſias & Polydamas. Auſſi certainement que iadis eſtoit faict en la foſſe Dina on boys ſacré à Apollo en la terre des Lyciens. Par Chœromantie. Ayons force pourceaulx, tu en auras la veſcie. Par Cleromantie, comme l’on trouue la febue on guaſteau la vigile de l’Epiphanie. Par Anthropomantie, de laquelle vſa Heliogabalus empereur de Rome. Elle eſt quelque peu faſcheuſe. Mais tu l’endureras aſſés, puis que tu es deſtiné coqu. Par Stichomancie Sibylline. Par Onomatomantie. Comment as tu nom ? (Maſchemerde, reſpondit Panurge) ou bien par Alectryomantie. Ie feray icy vn cerne gualantement, lequel ie partiray, toy voyant & conſiderant en vingt & quatre portions equales. Sus chaſcune ie figureray vne letre de l’alphabet : ſus chaſcune letre ie poſeray vn grain de froment : puys laſcheray vn beau coq vierge à trauers. Vous voirez (ie vous affie) qu’il mangera les grains poſez ſus les letres C. O. Q. V. S. E. R. A. auſſi fatidicquement, comme ſoubs l’empereur Valens eſtant en perplexité de ſçauoir le nom de ſon ſucceſſeur, le coq vaticinateur & Aledryomantic mangea ſus les letres Θ. Ε. Ο. Δ. Voulez vous en ſçauoir par l’art de Aruſpicine ? par Extiſpicine ? par Augure prins du vol des oizeaulx ? du chant des Oſcines ? du bal ſoliſtime des canes ? (par Eſtronſpicine, reſpondit Panurge) ou bien par Necromantie ? Ie vous feray ſoubdain reſuſciter quelqu’vn peu cy deuant mort, comme feiſt Apollonius de Tyane enuers Achilles, comme feiſt la Phitoniſſe en præſence de Saul : lequel nous en dira le totage, ne plus ne moins que à l’inuocation de Erictho vn deſſunct prædiſt à Pompée tout le progres & iſſue de la bataille Pharſalicque. Ou ſi auez paour des mors, comme ont naturellement tous coquz, ie vſeray ſeulement de Sciomantie.

Va (reſpondit Panurge) fol enraigé, au Diable : & te faiz lanterner à quelque Albanoys, ſi auras vn chapeau poinctu. Diable, que ne me conſeillez tu auſſi bien tenir vne Eſmeraulde, ou la pierre de Hyene ſoubs la langue ? ou me munir de langues de Puputz, & de cœurs de Ranes verdes ? ou manger du cœur & du foye de quelque Dracon, pour à la voix & au chant des Cycnes & oizeaulx entendre mes deſtinées, comme faiſoient iadis les Arabes on pays de Meſopotamie ? A trente Diables ſoit le coqu, cornu, marrane, ſorcier au Diable, enchanteur de l’Antichriſt. Retournons vers noſtre Roy. Ie ſuys aſceuré que de nous content ne ſera, s’il entend vne foys que ſoyons icy venuz en la teſniere de ce Diable engiponné. Ie me repens d’y eſtre venu. Et donnerois voluntiers cent nobles & quatorze roturiers, en condition que celluy qui iadis ſouffloit on fond de mes chauſſes, præſentement de ſon crachatz luy enluminaſt les mouſtaches. Vray Dieu, comment il m’a perfumé de faſcherie & diablerie, de charme & de ſorcellerie ! Le Diable le puiſſe emporter. Dictez amen, & allons boyre. Ie ne feray bonne chere de deux, non de quatre iours.

Comment Panurge prent conſeil de frere Ian des Entommeures.

Chapitre XXVI.

anvrge eſtoit faſché des propous de Her Trippa, & avoir paſſé la bourgade de Huymes, s’addreſſa à frere Ian, & luy diſt becguetant & ſoy gratant l’aureille guauſche. Tien moy vn peu ioyeulx, mon bedon. Ie me ſens tout matagraboliſé en mon eſprit, des propous de ce fol endiablé. Eſcoute, couillon mignon.

Couillon moignon. c. de renom.

c. paté. c. naté

c. plombé c. laicté.

c. feutré. c. calfaté.

c. madré. c. releué.

c. de ſtuc. c. de croteſque.

c. Arabeſque. c. aſſeré.

c. trouſſé à la leureſque. c. antiquaire.

c. aſceuré. c. guarancé.

c. calandré. c. requamé.

c. diapré. c. eſtamé.

c. martelé. c. entrelardé.

c. iuré. c. bourgeois.

c. grené. c. d’eſmorche.

c. endeſué. c. goildronné.

c. palletoqué. c. apoſté.

c. lyripipié. c. deſiré.

c. verniſſé. c. d’Ebene.

c. de Breſil. c. de Bouys.

c. organizé. c. Latin.

c. de paſſe. c. à croc.

c. d’eſtoc. c. effrené.

c. forcené. c. affecté.

c. entaſſé. c. compaſſé.

c. farcy. c. bouffy.

c. polly. c. iolly.

c. poudrebif. c. brandif.

c. poſitif. c. gerondif.

c. genitif. c. actif.

c. gigantal. c. vital.

c. oual. c. magiſtral.

c. clauſtral. c. monachal.

c. viril. c. ſubtil.

c. de reſpect. c. de relés.

c. de ſeiour. c. d’audace.

c. maſſif. c. laſcif.

c. manuel. c. guoulu.

c. abſolu. c. reſolu.

c. membru. c. cabus.

c. gemeau. c. courtoys.

c. turquoys. c. fecond.

c. briſlant. c. ſifflant.

c. eſtrillant. c. gent.

c. vrgent. c. banier.

c. duiſant. c. bruſquet.

c. prompt. c. prinſaultier.

c. fortuné. c. clabault.

c. coyrault. c. vſual.

c. de haulte liſſe. c. exquis.

c. requis. c. fallot.

c. cullot. c. picardent.

c. de raphe. c. Guelphe.

c. Vrſin. c. de triage.

c. de paraige. c. de meſnage.

c. patronymicque. c. pouppin.

c. gueſpin. c. d’alidada.

c. d’algamala. c. d’algebra.

c. robuſte. c. venuſte.

c. d’appetit. c. inſuperable.

c. ſecourable. c. agreable.

c. redoubtable. c. eſpouantable.

c. affable. c. profitable.

c. memorable. c. notable.

c. palpable. c. muſculeux.

c. bardable. c. ſubſidiaire.

c. Tragicque. c. Satyricque.

c. tranſpontin. c. repercuſſif.

c. digeſtif. c. conuulſif.

c. incarnatif. c. reſtauratif.

c. ſigillatif. c. maſculinant.

c. ronſſinant. c. baudouinant.

c. refaict. c. fulminant.

c. tonnant. c. eſtincelant.

c. martelant. c. arietant.

c. ſtrident. c. aromatiſant.

c. timpant. c. diaſpermatiſan.

c. pimpant. c. ronflant.

c. paillard. c. pillard.

c. guaillard. c. hochant.

c. brochant. c. talochant.

c. auorté. c. eſchalloté.

c. ſyndicqué. c. farfouillant.

c. belutant. c. culbutant.

Couillon hacquebutant, couillon culletant frere Ian mon amy, ie te porte reuerence bien grande, & te reſeruoys à bonne bouche : ie te prie, diz moy ton aduis. Me doibs ie marier ou non ? Frere Ian luy reſpondit en alaigreſſe d’eſprit, diſant. Marie toy de par le Diable, marie toy, & carrillonne à doubles carrillons de couillons. Ie diz & entends le plus touſt que faire pourras. Des huy au ſoir faiz en crier les bancs & le challit. Vertus Dieu, à quand te veulx tu reſeruer ? Sçaiz tu pas bien, que la fin du monde approche ? Nous en ſommes huy plus pres de deux trabutz & demie toiſe, que n’eſtions auant hier. L’Antichriſt eſt deſia né, ce m’a lon dict. Vray eſt que il ne faict encores que eſgratigner ſa nourriſte & ſes gouuernantes : & ne monſtre encores les theſaurs. Car il eſt encores petit. Creſcite. Nos qui viuimus. Multiplicamini, il eſt eſcript. C’eſt matiere de breuiaire. Tant que le ſac de bled ne vaille trois patacz, & le buſſart de vin, que ſix blancs. Vouldrois tu bien qu’on te trouuaſt les couilles pleines au iugement ? dum venerit iudicare. Tu as (diſt Panurge) l’eſprit moult limpide & ſerain, frere Ian couillon Metropolitain, & parlez pertinemment, C’eſt ce dont Leander de Abyde en Aſie, nageant par la mer Helleſponte pour viſiter s’amie Hero de Seſte en Europe, prioit Neptune & tous les Dieux marins.

Si en allant ie ſuys de vous choyé,

Peu au retour me chault d’eſtre noyé.

Il ne vouloit poinct mourir les couilles pleines. Et ſuys d’aduis que dorenauant en tout mon Salmigondinoys quand on vouldra par iuſtice executer quelque malfaiteur, vn iour ou deux dauant on le face briſgoutter en Onocrotale, ſi bien que en tous les vaſes ſpermaticques ne reſte de quoy protraire vn Y Gregoys. Choſe ſi precieuſe ne doibt eſtre follement perdue. Par aduenture engendrera il vn home. Ainſi mourra il ſans regret, laiſſant home pour home.

Comment frere Ian ioyeuſement conſeille Panurge.

Chapitre XXVII.

ar ſainct Rigomé (dict frere Ian) Panurge mon amy doulx, ie ne te conſeille choſe que ie ne feiſſe, ſi i’eſtoys en ton lieu. Seulement ayez eſguard & conſyderation de tous iours bien lier & continuer tes coups. Si tu y fays intermiſſion, tu es perdu, paouuret : & t’aduiendra ce que aduient es nourriſſes. Si elles deſiſtent alaicter enfans, elles perdent leur laict. Si continuellement ne exercez ta mentule, elle perdra ſon laict, & ne te ſeruira que de piſſotiere : les couilles pareillement ne te ſeruiront que de gibbeſſiere. Ie t’en aduiſe, mon amy. I’en ay veu l’experience en pluſieurs : qui ne l’ont peu quand ilz vouloient : car ne l’auoient faict quand le pouoient. Auſſi par non vſaige ſont perduz tous priuileges, ce diſent les clercs. Pourtant, fillol, maintien tout ce bas & menu populaire Troglodyte, en eſtat de labouraige ſempiternel. Donne ordre qu’ilz ne viuent en gentilz homes : de leurs rantes, ſans rien faire.

Ne dea (reſpondit Panurge) frere Ian mon couillon guauſche, ie te croiray. Tu vas rondement en beſoigne. Sans exception ne ambages tu m’as apertement diſſolu toute craincte qui me pouoit intimider. Ainſi te ſoit donné des cieulx, touſiours bas & roydde operer. Or doncques à ta parolle ie me mariray. Il n’y aura poinct de faulte. Et ſi auray touſiours belles chambrieres, quand tu me viendras veoir, & ſeras protecteur de leur ſororité. Voy là quand à la premiere partie du ſermon. Eſcoute (diſt frere Ian) l’oracle des cloches de Varenes. Que diſent elle ? Ie les entends, (reſpondit Panurge). Leur ſon eſt par ma ſoif plus fatidicque que des chauldrons de Iuppiter en Dodone. Eſcoute. Marie toy, marie toy : marie, marie. Si tu te marie, marie, marie, treſbien t’en trouueras, veras, veras. Marie, marie. Ie te aſceure que ie me mariray : tous les elemens me y inuitent. Ce mot te ſoit comme vne muraille de bronze.

Quant au ſecond poinct, tu me ſemblez aulcunement doubter, voyre deſſier de ma paternité : comme ayant peu fauorable le roydde Dieu des iardins. Ie te ſupply me faire ce bien de croire, que ie l’ay à commandement, docile, beneuole, attentif, obeiſſant en tout & par tout. Il ne luy fault que laſcher les longes, ie diz l’aiguillette, luy monſtrer de pres la proye : & dire, hale, compaignon. Et quand ma femme future ſeroit auſſi gloutte du plaiſir Venerien que fut oncques Meſſalina, ou la marquiſe de Oinſeſtre en Angleterre, ie te prie croire, que ie l’ay encores plus copieux au contentement. Ie ne ignore que Solomon dict, & en parloit comme clerc & ſçauant : depuys luy Ariſtoteles a declairé l’eſtre des femmes eſtre de ſoy inſatiable : mais ie veulx qu’on ſaiche que de meſmes qualibre i’ay le ferrement infatiguable. Ne me allegue poinct icy en paragon les fabuleux ribaulx Hercules, Proculus Cæſar, & Mahumet, qui ſe vente en ſon Alchoran auoir en ſes genitoires la force de ſoixante guallefretiers. Il a menty, le paillard. Ne me alleguez poinct l’Indian tant celebré par Theophraſte, Pline, & Athenæus, lequel auecques l’ayde de certaine herbe le faiſoit en vn iour ſoixante & dix fois & plus. Ie n’en croy rien, le nombre eſt ſuppoſé. Ie te prie ne le croyre. Ie te prie croyre (& ne croyras choſe que ne ſoit vraye) mon naturel le ſacre Ithyphalle meſſer Cotal d’Albingues, eſtre le prime del monde. Eſcoute ça, couillette. Veidz tu oncques le froc du moine de Caſtres ? Quand on le poſoit en quelque maiſon, feuſt à deſcouuert, feuſt à cachettes, ſoubdain par ſa vertus horrificque tous les manens & habitans du lieu entroient en ruyt beſtes & gens : homes & femmes, iusques aux ratz & aux chatz. Ie te iure qu’en ma braguette i’ay aultres foys congneu certaine energie encores plus anomale. Ie ne te parleray de maiſon ne de buron : de ſermon ne de marché : mais à la paſſion qu’on iouoit à ſainct Maixent entrant vn iour dedans le parquet ie veidz par la vertus & occulte proprieté d’icelle ſoubdainement tous tant ioueurs que ſpectateurs entrer en tentation ſi terrificque, qu’il ne y eut Ange, Home, Diable, ne Diableſſe, qui ne vouluſt biſcoter. Le Portecole abandonna ſa copie : celluy qui iouoit ſainct Michel, deſcendit par la volerie : les Diables ſortirent d’enfer, & y emportoient toutes ces paoures femmelettes : meſme Lucifer ſe deſchayna. Somme, voyant le deſarroy, ie deparquay du lieu : à l’exemple de Caton le Cenſorin : lequel voyant par ſa præſence les feſtes Floralies en deſordre, deſiſta eſtre ſpectateur.

Comment frere Ian reconforte Panurge ſus le doubte de Coquage.

Chapitre XXVIII.

e t’entends (diſt frere Ian) mais le temps matte toutes choſes. Il n’eſt le Marbre ne le Porphyre, qui n’ayt ſa vieilleſſe & decadence. Si tu ne en es là pour ceſte heure, peu d’années apres ſubſequentes ie te oiray confeſſant, que les couilles pendent à pluſieurs par faulte de gibeſſiere. Deſia voy ie ton poil griſonner en teſte. Ta barbe par les diſtinctions du gris, du blanc, du tanné, & du noir, me ſemble vne Mappemonde. Reguarde icy. Voy là Aſie. Icy ſont Tigris & Euphrates. Voy là Afrique. Icy eſt la montaigne de la Lune. Voydz tu les paluz du Nil ? Deça eſt Europe. Voydz tu Theleme ? Ce touppet icy tout blanc, ſont les mons Hyperborées. Par ma ſoif, mon amy, quand les neiges ſont es montaignes : ie diz la teſte & le menton, il n’y a pas grand chaleur par les valées de la braguette.

Tes males mules (reſpondit Panurge). Tu n’entends pas les Topiques. Quand la neige eſt ſus les montaignes : la fouldre, l’eſclair, les lanciz, le mau lubec, le rouge grenat, le tonnoirre, la tempeſte, tous les Diables, ſont par les vallées. En veulx tu veoir l’experience ? Va on pays de Souiſſe : & conſydere le lac de VVunderberlich à quatre lieues de Berne, tirant vers Sion. Tu me reproches mon poil griſonnant, & ne conſydere poinct comment il eſt de la nature des pourreaux, es quelz nous voyons la teſte blanche, & la queue verde droicte & viguoureuſe. Vray eſt que en moy ie recongnois quelque ſigne indicatif de vieilleſſe. Ie diz verde vieilleſſe : ne le diz à perſonne. Il demeurera ſecret entre nous deux. C’eſt que ie trouue le vin meilleur & plus à mon gouſt ſauoureux, que ne ſoulois : plus que ne ſoulois, ie crains la rencontre du mauuais vin. Note que cela argüe ie ne ſçay quoy du ponent, & ſignifie que le midy eſt paſſé. Mais quoy ? Gentil compaignon touſiours, autant ou plus que iamais. Ie ne crains pas cela, de par le Diable. Ce n’eſt là où me deult. le crains que par quelque longue abſence de noſtre roy Pantagruel, au quel force eſt que ie face compaignie, voire allaſt il à tous les Diables, ma femme me face coqu. Voy là le mot peremptoire. Car tous ceulx à qui i’en ay parlé, me en menaſſent. Et afferment qu’il me eſt ainſi prædeſtiné des cieulx. Il n’eſt (reſpondit frere Ian) coqu, qui veult. Si tu es coqu, ergò ta femme ſera belle : ergò tu ſeras bien traicté d’elle : ergò tu auras des amis beaucoup : ergò tu ſeras ſaulué. Ce ſont Topicques monachales. Tu ne en vauldras que mieulx, pecheur. Tu ne feuz iamais ſi aiſe. Tu n’y trouueras rien moins. Ton bien acroiſtra d’aduentaige. S’il eſt ainſi prædeſtiné, y vouldrois tu contreuenir ? diz, Couillon flatry, C. moiſy.

c. rouy. c. chaumeny.

c. poitry d’eaue froyde. c. pendillant.

c. tranſy. c. appellant.

c. auallé. c. guauaſche.

c. fené. c. eſgrené.

c. eſrené. c. incongru.

c. de faillance. c. forbeu.

c. hallebrené. c. lanterné.

c. proſterné. c. embrené.

c. engroué. c. amadoué.

c. ecremé. c. exprimé.

c. ſupprimé. c. chetif.

c. retif. c. putatif.

c. moulu. c. vermoulu.

c. diſſolu. c. courbatu.

c. morfondu. c. malautru.

c. dyſcraſié. c. biſcarié.

c. diſgratié. c. liegé.

c. flacque. c. diaphane.

c. eſgoutté. c. deſgouſté.

c. acrauanté. c. chippoté.

c. eſcharbotté. c. hallebotté.

c. mitré. c. chapitré.

c. baratté. c. chicquané.

c. bimbelotté. c. eſchaubouillé.

c. entouillé. c. barbouillé.

c. vuidé. c. riddé.

c. chagrin. c. haue.

c. demanché. c. morné.

c. vereux. c. peſneux.

c. veſneux. c. forbeu.

c. malandré. c. meſhaigné.

c. thlaſié. c. thlibié.

c. ſpadonicque. c. ſphacelé.

c. biſtorié. c. deſhinguandé.

c. farineux. c. farcineux.

c. hergneux. c. varicqueux.

c. gangreneux. c. vereux.

c. crouſteleué. c. eſclopé.

c. depenaillé. c. fanfreluché.

c. matté. c. frelatté.

c. guoguelu. c. farfelu.

c. trepelu. c. mitonné.

c. trepané. c. boucané.

c. baſané. c. effilé.

c. euiré. c. vietdazé.

c. feueilleté. c. mariné.

c. eſtiomené. c. extirpé.

c. etrippé. c. conſtippé.

c. nieblé. c. greſlé.

c. ſyncopé. c. ſoufleté.

c. ripoppé. c. buffeté.

c. dechicqueté. c. corneté.

c. ventouſé. c. talemouſé.

c. effructé. c. balafré.

c. gerſé. c. eruyté.

c. pantois. c. putois.

c. fuſté. c. poulſé.

c. de godalle. c. frilleux.

c. fiſtuleux. c. ſcrupuleux.

c. languoureux. c. fellé.

c. maleficié. c. rance.

c. hectique. c. diminutif.

c. vſé. c. tintaloriſé.

c. quinault. c. marpault.

c. matagraboliſé. c. rouillé.

c. maceré. c. indague.

c. paralyticque. c. antidaté.

c. degradé. c. manchot.

c. perclus. c. confus.

c. de Ratepenade. c. Mauſſade.

c. de petarrade. c. acablé.

c. hallé. c. aſſablé.

c. deſſiré. c. deſolé.

c. hebeté. c. decadent.

c. cornant. c. ſolœciſant.

c. appellant. c. mince.

c. barré. c. vlceré.

c. aſſaſſiné. c. bobeliné.

c. deualizé. c. engourdely.

c. anonchaly. c. aneanty.

c. de mataſain. c. de zero.

c. badelorié. c. frippé.

c. deſchalandé c. febricitant.

Couillonnas au diable, Panurge mon amy : puys qu’ainſi t’eſt prædeſtiné, vouldroys tu faire retrograder les planetes ? demarcher toutes les ſphaeres celeſtes ? propouſer erreur aux Intelligences motrices ? eſpoinder les fuzeaulz, articuler les vertoilz, calumnier les bobines, reprocher les detrichoueres, condempner les frondrillons, defiller les pelotons des Farces ? Tes fiebures quartaines, Couillu. Tu ferois pis que les Geans. Vien ça, couillaud. Aimerois tu mieulx eſtre ialous ſans cauſe, que coqu ſans congnoiſſance ? Ie ne vouldrois (reſpondit Panurge) eſtre ne l’vn ne l’autre. Mais ſi l’en ſuys vne fois aduerty, ie y donneray bon ordre, ou baſtons fauldront on monde. Ma foy, frere Ian, mon meilleur ſera poinct ne me marier. Eſcoute que me diſent les cloches à ceſte heure que ſommes plus pres. Marie poinct, marie poinct, poinct, poinct, poinct, poinct. Si tu te marie : marie poinct, marie poinct, poinct, poinct, poinct, poinct : tu t’en repentiras, tiras, tiras : coqu ſeras. Digne vertus de Dieu, ie commence entrer en faſcherie. Vous aultres cerueaulx enfrocquez, n’y ſçauez vous remede aulcun ? Nature a elle tant deſtitué les humains, que l’home marié ne puiſſe paſſer ce monde ſans tomber es goulphres & dangiers de Coqüage ?

Ie te veulx (diſt frère Ian) enſeigner vn expedient, moyenant lequel iamais ta femme ne te fera coqu ſans ton ſceu & ton conſentement. Ie t’en prie (diſt Panurge) couillon velouté. Or diz, mon amy. Prens (diſt frère Ian) l’anneau de Hans Carüel grand lapidaire du Roy de Melinde. Hans Carüel eſtoit home docte, expert, ſtudieux, home de bien, de bon ſens, de bon iugement, debonnaire, charitable, aulmonſnier, philoſophe : ioyeulx au reſte, bon compaignon, & raillart, ſi oncques en feut : ventru quelque peu, branſlant de teſte, & aulcunement mal aiſé de ſa perſone. Sus ſes vieulx iours il eſpouſa la fille du baillif Concordat, ieune, belle, frisque, guallante, aduenente, gratieuſe par trop enuers ſes voiſins & ſeruiteurs. Dont aduint en ſucceſſion de quelques hebdomades, qu’il en deuint ialous, comme vn Tigre : & entra en ſoubſon, qu’elle ſe faiſoit tabourer les feſſes d’ailleurs. Pour à laquelle choſe obuier, luy faiſoit tout plein de beaulx comptes touchant les deſolations aduenues par adultere : luy liſoit ſouuent la legende des preudes femmes : la preſchoit de pudicité, luy feiſt vn liure des louanges de fidelité coniugale, deteſtant fort & ferme la meſchanceté des ribauldes mariées : & luy donna vn beau carcan tout couuert de Sapphyrs orientaulx. Ce non obſtant, il la voioyt tant deliberée, & de bonne chere auecques ſes voiſins, que de plus en plus croiſſoit ſa ialouſie. Vne nuyct entre les aultres eſtant auecques elle couché en telles paſſions, ſongea qu’il parloit au diable & qu’il luy comptoit ſes doleances. Le diable le reconfortoit, & luy miſt vn anneau on maiſtre doigt, diſant. Ie te donne ceſtuy anneau : tandis que l’auras on doigt ta femme ne ſera d’aultruy charnellement congneue ſans ton ſceu & conſentement. Grand mercy (diſt Hans Carüel) monſieur le diable. Ie renye Mahon, ſi iamais on me l’oſte du doigt. Le diable diſparut : Hans Carüel tout ioyeulx s’eſueigla, & trouua qu’il auoit le doigt on comment a nom ? de ſa femme. Ie oubliois à compter comment ſa femme le ſentent, reculloit le cul arriere, comme diſant ouy nenny, ce n’eſt ce qu’il y fault mettre : & lors ſembloit à Hans Carüel qu’on luy vouluſt deſrobber ſon anneau. N’eſt ce remede infallible ? A ceſtuy exemple faiz, ſi me croys, que continuellement tu ayez l’anneau de ta femme on doigt. Icy feut fin & du propous & du chemin.

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