Le Tiers Livre (page 5)

François Rabelais · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Tiers Livre · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Comment Pantagruel faict aſſemblée d’vn Theologien d’vn medicin, d’vn Legiſte & d’vn Philoſophe, pour la perplexité de Panurge.

Chapitre XXIX.

rrivez au palais, compterent à Pantagruel le diſcours de leur voyage, & luy monſtrerent le dicté de Raminagrobis. Pantagruel, l’auoir leu & releu, diſt. Encores n’ay ie veu reſponſe, que plus me plaiſe. Il veult dire ſommairement, qu’en l’entreprinſe de mariage chaſcun doibt eſtre arbitre de ſes propres penſées, & de ſoy meſmes conſeil prendre. Telle a touſiours eſté mon opinion : & autant vous en diz la premiere foys que m’en parlaſtez. Mais vous en mocquiez tacitement, il m’en ſoubuient, & congnois que Philautie & amour de ſoy vous deçoit. Faiſons aultrement. Voicy quoy. Tout ce que ſommes & qu’auons, conſiſte en trois choſes, En l’ame, on corps, es biens. A la conſeruation de chaſcun des trois reſpectiuement ſont au iourdhuy deſtinées troys manieres de gens. Les Theologiens à l’ame, les Medicins au corps, les Iuriſconſultes aux biens. Ie ſuys d’aduis que dimanche nous ayons icy à dipner vn Theologien, vn Medicin, & vn Iuriſconſulte. Auecques eulx enſemble nous confererons de voſtre perplexité. Par ſainct Picault (reſpondit Panurge) nous ne ſerons rien qui vaille, ie le voy deſia bien. Et voyez comment le monde eſt viſtempenardé. Nous baillons en guarde nos ames aux Théologiens, les quelz pour la plus part ſont hæreticques : Nos corps es medicins, qui tous abhorrent les medicamens, iamais ne prennent medicine : Et nos biens es Aduocatz, qui n’ont iamais procés enſemble. Vous parlez en Courtiſan (diſt Pantagruel). Mais le premier poinct ie nie, voyant l’occupation principale, voyre vnicque & totale des bons Theologiens, eſtre emploictée par faictz, par dictz, par eſcriptz, à extirper les erreurs & hæreſies, (tant s’en fault qu’ilz en ſoient entachez) & planter profundement es cueurs humains la vraye & viue foy catholicque. Le ſecond ie loue, voyant les bons Medicins donner tel ordre à la partie prophylaſtice & conſeruatrice de ſanté en leur endroict, qu’ilz n’ont beſoing de la therapeutice & curatiue par medicamens. Le tiers ie concede, voyant les bons aduocatz tant diſtraictz en leurs patrocinations & reſponſes du droict d’aultruy, qu’ilz n’ont temps ne loiſir d’entendre à leur propre. Pourtant dimanche prochain ayons pour Theologien noſtre pere Hippothadée : pour medicin, noſtre maiſtre Rondibilis : pour Legiſte, noſtre amy Bridoye. Encores ſuys ie d’aduis que nous entrons en la tetrade Pythagoricque, & pour ſoubrequart ayons noſtre feal le Philoſophe Trouillogan, attendu meſmement que le Philoſophe perfaict, & tel qu’eſt Trouillogan, reſpond aſſertiuement de tous doubtes propoſez. Carpalim donnez ordre que les ayons tous quatre dimanche prochain à dipner.

Ie croy (diſt Epiſtemon) qu’en toute la patrie vous ne euſſiez mieulx choiſy. Ie ne diz ſeulement touchant les perfections d’vn chaſcun en ſon eſtat, les quelles ſont hors tout dez de iugement : mais d’abondant en ce que Rondibills marié eſt, ne l’auoit eſté : Hippothadée oncques ne le feut, & ne l’eſt : Bridoye l’a eſté, & ne l’eſt : Trouillogan l’eſt, & l’a eſté. Ie releueray Carpalim d’vne peine. Ie iray inuiter Bridoye, (ſi bon vous ſemble) lequel eſt de mon antique congnoiſſance : & au quel i’ay à parler pour le bien & aduencement d’vn ſien honeſte & docte filz, lequel eſtudie à Tholoſe ſoubs l’auditoire du treſdocte & vertueux Boiſſoné. Faictez (diſt Pantagruel) comme bon vous ſemblera. Et aduiſez ſi ie peuz rien pour l’aduencement du filz, & dignité du ſeigneur Boiſſoné, lequel ie ayme & reuere comme l’vn des plus ſuffiſans qui ſoit huy en ſon eſtat. Ie me y emploiray de bien bon cœur.

Comment Hippothadée Theologien donne conſeil à Panurge ſus l’entreprinſe de mariage.

Chapitre XXX.

e dipner au dimanche ſubſequent ne feut ſi toſt preſt, comme les inuitez comparurent, excepté Bridoye lieutenant de Fonſberon. Sus l’apport de la ſeconde table Panurge en parfonde reuerence diſt. Meſſieurs, il n’eſt queſtion que d’vn mot. Me doibs ie marier, ou non ? Si par vous n’eſt mon doubte diſſolu, ie le tiens pour inſoluble comme ſont Inſolubilia de Alliaco. Car vous eſtes tous eſleuz, choiſiz, & triez chaſcun reſpectiuement en ſon eſtat, comme beaulx Pois ſus le volet.

Le pere Hippothadée à la ſemonce de Pantagruel, & reuerence de tous les aſſiſtans reſpondit en modeſtie incroyable. Mon amy, vous nous demandez conſeil, mais premier fault que vous meſmes vous conſeillez. Sentez vous importunement en voſtre corps les aiguillons de la chair ? Bien fort, (reſpondit Panurge) ne vous deſplaiſe, noſtre pere. Non faict il (diſt Hippothadée) mon amy. Mais en ceſtuy eſtris auez vous de Dieu le don & grace ſpeciale de continence ? Ma foy non, reſpondit Panurge. Mariez vous donc, mon amy, diſt Hippothadée. Car trop meilleur eſt ſoy marier, que ardre on feu de concupiſcence. C’eſt parlé cela (s’eſcria Panurge) gualantement, ſans circumbiliuaginer au tour du pot. Grand mercy, monſieur noſtre pere. Ie me mariray ſans poinct de faulte & bien toſt. Ie vous conuie à mes nopces. Corpe de galline, nous ferons chere lie. Vous aurez de ma liurée, & ſi mangerons de l’oye, cor beuf, que ma femme ne rouſtira poinct. Encores vous priray ie mener la premiere dance des pucelles, s’il vous plaiſt me faire tant de bien & d’honneur, pour la pareille. Reſte vn petit ſcrupule à rompre. Peut diz ie, moins que rien. Seray ie poinct coqu ? Nenny dea, mon amy (reſpondit Hippothadée) ſi Dieu plaiſt. O la vertus de Dieu (s’eſcria Panurge) nous ſoit en ayde. Où me renuoyez vous, bonnes gens ? Aux conditionales, les quelles en Dialectique reçoiuent toutes contradictions & impoſſibilitez. Si mon mulet Tranſalpin voloit, mon mulet Tranſalpin auroit æſles. Si Dieu plaiſt, ie ne ſeray poinct coqu : ie ſeray coqu, ſi Dieu plaiſt. Dea, ſi feuſt condition à laquelle ie peuſſe obuier, ie ne me deſeſpererois du tout. Mais vous me remettez au conſeil priué de Dieu : en la chambre de ſes menuz plaiſirs. Où prenez vous le chemin pour y aller, vous aultres François ? Monſieur noſtre pere, ie croy que voſtre mieulx ſera ne venir pas à mes nopces. Le bruyt & la triballe des gens de nopces vous romperoient tout le teſtament. Vous aymez repous, ſilence, & ſolitude. Vous n’y viendrez pas, ce croy ie. Et puys vous danſez aſſés mal, & ſeriez honteux menant le premier bal. Ie vous enuoiray du rillé en voſtre chambre, de la liurée nuptiale auſſy. Vous boirez à nous s’il vous plaiſt.

Mon amy (diſt Hippothadée) prenez bien mes parolles, ie vous en prie. Quand ie vous diz, s’il plaiſt à Dieu, vous fays ie tord ? Eſt ce mal parlé ? Eſt ce condition blaſpheme ou ſcandaleuſe ? N’eſt ce honorer le ſeigneur, createur, protecteur, ſeruateur ? N’eſt ce le recongnoiſtre vnicque dateur de tout bien ? N’eſt ce nous declairer tous dependre de ſa benignité ? Rien ſans luy n’eſtre, rien ne valoir, rien ne pouoir : ſi ſa ſaincte grace n’eſt ſus nous infuſe ? N’eſt ce mettre exception canonicque à toutes nos entreprinſes ? & tout ce que propoſons remettre à ce que ſera diſpoſé par ſa ſaincte volunté, tant es cieulx comme en la terre ? N’eſt ce veritablement ſanctifier ſon benoiſt nom ? Mon amy, vous ne serez poinct coqu, ſi Dieu plaiſt. Pour ſçauoir ſur ce quel eſt ſon plaiſir, ne fault entrer en deſeſpoir, comme de choſe abſconſe, & pour laquelle entendre, fauldroit conſulter ſon conſeil priué, & voyager en la chambre de ſes treſſainctz plaiſirs. Le bon Dieu nous a faict ce bien, qu’il nous les a reuelez, annoncez, declairez, & apertement deſcriptz par les ſacres bibles. Là vous trouuerez que iamais ne ſerez coqu, c’eſt à dire que iamais voſtre femme ne ſera ribaulde, ſi la prenez iſſue de gens de bien, inſtruicte en vertus & honeſteté, non ayant hanté ne frequenté compaignie que de bonnes meurs, aymant & craignant Dieu, aymant complaire à Dieu par foy & obſeruation de ſes ſainctz commandemens : craignant l’offenſer & perdre ſa grace par default de foy & tranſgreſſion de ſa diuine loy, en laquelle eſt rigoureuſement defendu adultere, & commendé adhærer vnicquement à ſon mary, le cherir, le ſeruir, totalement l’aymer apres Dieu. Pour renfort de ceſte diſcipline vous de voſtre couſté l’entretiendrez en amitié coniugale, continuerez en preud’homie, luy monſtrerez bon exemple, viurez pudicquement, chaſtement, vertueuſement en voſtre meſnaige, comme voulez qu’elle de ſon couſté viue. Car comme le mirouoir eſt dict bon & perfaict, non celluy qui plus eſt orné de dorures & pierreries, mais celluy qui véritablement repræſente les formes obiectes : auſſi celle femme n’eſt la plus à eſtimer, laquelle ſeroit riche, belle, elegante, extraicte de noble race : mais celle qui plus s’efforce auecques Dieu ſoy former en bonne grace, & conformer aux meurs de ſon mary. Voyez comment la Lune ne prent lumiere ne de Mercure, ne de Iuppiter, ne de Mars, ne d’aultre planette ou eſtoille qui ſoyt on ciel. Elle n’en reçoit que du Soleil ſon mary, & de luy n’en reçoit poinct plus qu’il luy en donne par ſon infuſion & aſpectz. Ainſi ſerez vous à voſtre femme en patron & exemplaire de vertus & honeſteté. Et continuement implorerez la grace de Dieu à voſtre protection. Vous voulez doncques (diſt Panurge fillant les mouſtaches de ſa barbe) que i’eſpouſe la femme forte deſcripte par Salomon. Elle eſt morte ſans poinct de faulte. Ie ne la veid oncques, que ie ſaiche, Dieu me le veuille pardonner. Grand mercy toutesfoys, mon pere. Mangez ce taillon de maſſepain. Il vous aydera à faire digeſtion : puys boirez vne couppe de Hippocras clairet : il eſt ſalubre & ſtomachal. Suyuons.

Comment Rondibilis medicin conſeille Panurge.

Chapitre XXXI.

anvrge continuant ſon propous, diſt. Le premier mot que diſt celluy qui eſcouilloit les moines beurs à Sauſſignac, ayant eſcouillé le frai Cauldaureil, feut : aux aultres. Ie diz pareillement : aux aultres. Cza, monſieur noſtre maiſtre Rondibilis, depeſchez moy. Me doibz ie marier ou non ? Par les ambles de mon mulet (reſpondit Rondibilis) ie ne ſçay que ie doibue reſpondre à ce probleme. Vous dictez que ſentez en vous les poignans aiguillons de ſenſualité. Ie trouue en noſtre faculté de Medicine, & l’auons prins de la reſolution des anciens Platonicques, que la concupiſcence charnelle eſt refrenée par cinq moyens. Par le vin. Ie le croy, diſt frere Ian. Quand ie ſuys bien yure, ie ne demande qu’à dormir. I’entends (diſt Rondibilis) par vin prins intemperamment. Car par l’intemperance du vin aduient au corps humain refroidiſſement de ſang, reſolution des nerfs, diſſipacion de ſemence generatiue, hebetation des ſens, peruerſion des mouuemens. Qui ſont toutes impertinences à l’acte de generation. Defaict vous voyez painct Bacchus Dieu des Yuroignes, ſans barbe, & en habit de femme, comme tout effœminé, comme eunuche & eſcouillé. Aultrement eſt du vin prins temperement. L’antique prouerbe nous le deſigne, on quel eſt diſt : que Venus ſe morfond ſans la compaignie de Ceres & Bacchus. Et eſtoit l’opinion des anciens, ſcelon le recit de Diodore Sicilien, meſmement des Lampſaciens : comme atteſte Pauſanias, que meſſer Priapus feut filz de Bacchus & Venus.

Secondement par certaines drogues & plantes, les quelles rendent l’home refroidy, maleficié, & impotent à generation. L’experience y eſt en Nymphæa Heraclia, Amerine, Saule, Cheneué, Periclymenos, Tamarix, Vitex, Mandragore, Cigüe, Orchis le petit, la peau d’vn Hippopotame, & aultres : les quelles dedans les corps humains tant par leurs vertus elementaires, que par leurs proprietez ſpecificques glaſſent & mortifient le germe prolificque : ou diſſipent les eſpritz, qui le doibuoient conduire aux lieux deſtinez par nature : ou oppilent les voyes & conduictz, par les quelz pouoit eſtre expulſé. Comme au contraire nous en auons qui eſchauffent, excitent, & habilitent l’home à l’acte Venerien. Ie n’en ay beſoing (diſt Panurge) Dieu mercy, & vous, noſtre maiſtre. Ne vous deſplaiſe toutesfoys. Ce que i’en diz, n’eſt par mal que ie vous veuille.

Tiercement (diſt Rondibilis) par labeur aſſidu. Car en icelluy eſt faicte ſi grande diſſolution du corps, que le ſang qui eſt par icelluy eſpars pour l’alimentation d’vn chaſcun membre, n’a temps, ne loiſir, ne faculté de rendre celle reſudation ſeminale, & ſuperfluité de la tierce concoction. Nature particuliairement ſe la reſerue, comme trop plus neceſſaire à la conſeruation de ſon indiuidu, qu’à la multiplication de l’eſpece & genre humain. Ainſi eſt dicte Diane chaſte, laquelle continuellement trauaille à la chaſſe. Ainſi iadis eſtoient dictz les Caſtres, comme caſtes : es quelz continuellement trauailloient les Athletes & ſoubdars. Ainſi eſcript Hippocrates lib. de aëre, aqua, & locis, de quelques peuples en Scythie, les quelz de ſon temps plus eſtoient impotens que Eunuches, à l’eſbatement Venerien : par ce que continuellement ilz eſtoient à cheual & au trauail. Comme au contraire diſent les Philoſophes, Oyſiueté eſtre mere de Luxure. Quand lon demandoit à Ouide, quelle cauſe feut parquoy Ægiſtus deuint adultere ? rien plus ne reſpondoit, ſi non, parce qu’il eſtoit ocieux. Et qui houſteroit Oyfiueté du monde, bien touſt periroient les ars de Cupido : ſon arc, ſa trouſſe, & ſes fleches, luy ſeroient en charge inutile : iamais n’en feriroit perſone. Car il n’eſt mie ſi bon archier, qu’il puiſſe ferir les Grues volans par l’aër, & les Cerfz relancez par les boucaiges, comme bien faiſoient les Parthes : c’eſt à dire les humains tracaſſans & trauaillans. Il les demande quoys, aſſis, couchez, & à ſeiour. De faict Theophraſte quelques foys interrogé, quelle beſte, quelle choſe il penſoit eſtre Amourettes ? reſpondit que c’eſtoient paſſions des eſpritz ocieux. Diogenes pareillement diſoit Paillardiſe eſtre l’occupation des gens non aultrement occupez. Pourtant Canachus Sicyonien ſculpteur voulent donner entendre que Oyſiueté, Pareſſe, non chaloir, eſtoient les gouuernantes de rufſiennerie, feiſt la ſtatue de Venus, aſſiſe, non de bout, comme auoient faict tous ſes predeceſſeurs.

Quartement, par feruente eſtude. Car en icelle eſt faicte incredible reſolution des eſpritz, tellement qu’il n’en reſte de quoy poulſer aux lieux deſtinez ceſte reſudation generatiue, & enfler le nerf cauerneux : duquel l’office eſt hors la proiecter pour la propagation d’humaine Nature. Qu’ainſi ſoit, contemplez la forme d’vn home attentif à quelque eſtude. Vous voirez en luy toutes les arteres du cerueau bendées comme la chorde d’vne arbaleſte, pour luy fournir dextrement eſpritz ſuffiſans à emplir les ventricules du ſens commun, de l’imagination & apprehenſion, de la ratiocination & reſolution, de la memoire & recordation : & agilement courir de l’vn à l’aultre par les conduictz manifeſtes en anatomie ſus la fin du retz admirable, on quel ſe terminent les arteres : les quelles de la ſeneſtre armoire du cœur prenoient leur origine, & les eſpritz vitaulx affinoient en longs ambages, pour eſtre faictz animaulx. De mode que en tel perſonnaige ſtudieux vous voirez ſuſpendues toutes les facultez naturelles : ceſſer tous ſens exterieurs : brief, vous le iugerez n’eſtre en ſoy viuent, eſtre hors ſoy abſtraict par ecſtaſe : & direz que Socrates n’abuſoit du terme, quand il diſoit Philoſophie n’eſtre aultre choſe que meditation de mort. Par aduenture eſt ce pour quoy Democritus ſe aueugla, moins eſtimant la perte de ſa veue, que diminution de ſes contemplations : les quelles il ſentoit interrompues par l’eſguarement des œilz. Ainſi eſt vierge dicte Pallas Déeſſe de Sapience, tutrice des gens ſtudieux. Ainſi ſont les Muſes vierges. Ainſi demeurent les Charités en pudicité eternelle. Et me ſoubuient auoir leu, que Cupido quelques foys interrogé de ſa mere Venus, pour quoy il n’aſſailloit les Muſes ? reſpondit, qu’il les trouuoit tant belles, tant nettes, tant honeſtes, tant pudicques, & continuellement occupées : l’vne à contemplation des aſtres, l’autre à ſupputation des nombres, l’autre à dimenſion des corps Geometricques, l’aultre à inuention Rhetoricque, l’aultre à compoſition Poëticque, l’aultre à diſpoſition de Muſique : que approchant d’elles, il deſbandoit ſon arc, fermoit ſa trouſſe, & extaignoit ſon flambeau par honte & craincte de leurs nuire. Puys houſtoit le bandeau de ſes œilz pour plus apertement les veoir en face, & ouyr leurs plaiſans chantz & odes Poëticques. Là prenoit le plus grand plaiſir du monde. Tellement que ſouuent il ſe ſentoit tout rauy en leurs beaultez & bonnes graces, & s’endormoit à l’harmonie. Tant s’en fault qu’il les voulſiſt aſſaillir, ou de leurs eſtudes diſtraire. En ceſtuy article ie comprens ce que eſcript Hippocrates on liure ſuſdict, parlant des Scythes, & au liure intitulé, De geniture, diſant tous humains eſtre à generation impotens, es quelz l’on a vne foys couppé les arteres parotides, les quelles ſont à couſté des aureilles, par la raiſon cy dauant expoſée, quand ie vous parlois de la reſolution des eſpritz, & du ſang ſpirituel, du quel les arteres ſont receptacles : auſſi qu’il maintient grande portion de la geniture ſourdre du cerueau, & de l’eſpine du dours.

Quintement, par l’acte Venerien. Ie vous attendois là (diſt Panurge) & le prens pour moy. Vſe des præcedens qui vouldra. C’eſt (diſt frere Ian) ce que Fray Scyllino prieur de ſainct Victor lez Marſeille appelle maceration de la chair. Et ſuys en ceſte opinion : auſſi eſtoit l’Hermite de ſaincte Radegonde au deſſus de Chinon : que plus aptement ne porroient les hermites de Thebaïde macerer leurs corps, dompter certe paillarde Senſualité, deprimer la rebellion de la chair, que le feiſant vingt & cinq ou trente foys par iour. Ie voy Panurge (diſt Rondibilis) bien proportionné en ſes membres, bien temperé en ſes humeurs, bien complexionné en les eſpritz, en aage competent, en temps oportun, en vouloir equitable de ſoy marier : s’il rencontre femme de ſemblable temperature, ilz engendreront enſemble enfans dignes de quelque monarchie Tranſpontine. Le plus touſt ſera le meilleur, s’il veult veoir ſes enfans pourueuz. Monſieur noſtre maiſtre (diſt Panurge) ie le ſeray, n’en doublez & bien touſt. Durant voſtre docte diſcours ceſte Puſſe que i’ay en l’aureille, m’a plus chatouillé que ne feiſt oncques. Ie vous retiens de la feſte. Nous y ferons chere & demie, ie le vous prometz. Vous y amenerez voſtre femme, s’il vous plaiſt, auecques ſes voiſines, cella s’entend. Et ieu ſans villenie.

Comment Rondibilis declaire Coquage eſtre naturellement des apennages de mariage.

Chapitre XXXII.

este (diſt Panurge continuant) vn petit poinct à vuider. Vous auez aultres foys veu on confanon de Rome. S. P. Q. R. Si peu que rien. Seray ie poinct coqu ? Haure de Grace (s’eſcria Rondibilis) que me demandez vous ? Si ſerez coqu ? Mon amy, ie ſuys marié, vous le ſerez par cy apres. Mais eſcriuez ce mot en voſtre ceruelle auecques vn ſtyle de fer, que tout home marié, eſt en dangier d’eſtre coqu. Coquage eſt naturellement des apennages de mariage. L’vmbre plus naturellement ne ſuyt le corps, que Coquage ſuyt les gens mariez. Et quand vous oirez dire de quelqu’vn ces trois motz : Il eſt marié, ſi vous dictez, il eſt doncques, ou a eſté, ou ſera, ou peult eſtre coqu : vous ne ſerez dict imperit architecte de conſequences naturelles. Hypochondres de tous les Diables (s’eſcria Panurge) que me dictez vous ! Mon amy (reſpondit Rondibilis) Hippocrates allant vn iour de Lango en Polyſtylo viſiter Democritus le philoſophe, eſcriuit vnes letres à Dionys ſon antique amy, par les quelles le prioit que pendent ſon abſence il conduiſt ſa femme chés ſes pere & mere, les quelz eſtoient gens honorables & bien famez, ne voulant qu’elle ſeule demouraſt en ſon meſnaige. Ce neantmoins qu’il veiglaſt ſus elle ſoingneuſement, & eſpiaſt quelle part elle iroit auecques ſa mere, & quelz gens la viſiteroient chés ſes parens. Non (eſcriuoit il) que ie me defie de ſa vertus & pudicité, laquelle par le paſſé m’a elle explorée & congnue : mais elle eſt femme. Voy là tout. Mon amy, le naturel des femmes nous eſt figuré par la Lune, & en aultres choſes, & en ceſte : qu’elles ſe muſſent, elles ſe conſtraignent, & diſſimulent en la veue & præſence de leurs mariz. Iceulx abſens elles prenent leur aduentaige, ſe donnent du bon temps, vaguent, trotent, depoſent leur hypocriſie, & ſe declairent : comme la Lune en coniunction du Soleil n’apparoiſt en ciel, ne en terre. Mais en ſon oppoſition, eſtant au plus du Soleil eſloingnée, reluiſt en ſa plenitude, & apparoiſt toute, notamment on temps de nuyct. Ainſi ſont toutes femmes femmes.

Quand ie diz femme, ie diz vn ſexe tant fragil, tant variable, tant muable, tant inconſtant, & imperfaict, que nature me ſemble (parlant en tout honneur & reuerence) s’eſtre eſguarée de ce bon ſens, par lequel elle auoit créé & formé toutes choſes, quand elle a baſty la femme. Et y ayant penſé cent & cinq cens foys, ne ſçay à quoy m’en reſouldre : ſi non que forgeant la femme, elle a eu eſguard à la ſociale delectation de l’home, & à la perpetuité de l’eſpece humaine : plus qu’à la perfection de l’indiuiduale muliebrité. Certes Platon ne ſçait en quel ranc il les doibue colloquer, ou des animans raiſonnables, ou des beſtes brutes. Car Nature leurs a dedans le corps poſé en lieu ſecret & inteſtin vn animal, vn membre, lequel n’eſt es homes : on quel quelques foys ſont engendrées certaines humeurs ſalſes, nitreuſes, bauracineuſes, acres, mordicantes, lancinantes, chatouillantes amerement : par la poincture & fretillement douloureux des quelles (car ce membre eſt tout nerueux, & de vif ſentement) tout le corps eſt en elles eſbranlé, tous les ſens rauiz, toutes affections interinées, tous penſemens confonduz. De maniere, que ſi Nature ne leurs euſt arrouſé le front d’vn peu de honte, vous les voiriez comme forcenées courir l’aiguillette plus eſpouantablement que ne feirent oncques les Prœtides, les Mimallonides, ne les Thyades Bacchicques au iour de leurs Bacchanales. Par ce que ceſtuy terrible animal a colliguance à toutes les parties principales du corps, comme eſt euident en l’Anatomie.

Ie le nomme animal, ſuyuant la doctrine tant des Academicques, que des Peripateticques. Car ſi mouuement propre eſt indice certain de choſe animée, comme eſcript Ariſtoteles : & tout ce qui de ſoy ſe meut, eſt diſt animal : à bon droict Platon le nomme animal, recongnoiſſant en luy mouuemens propres de ſuffocation, de præcipitation, de corrugation, de indignation : voire ſi violens, que bien ſouuent par eulx eſt tollu à la femme tout aultre ſens & mouuement, comme ſi feuſt Lipothymie, Syncope, Epilepſie, Apoplexie, & vraye reſemblance de mort. Oultre plus, nous voyons en icelluy diſcretion des odeurs manifeſte, & le ſentent les femmes fuyr les puantes, ſuyure les Aromaticques. Ie ſçay que Cl. Galen s’efforce prouuer que ne ſont mouuemens propres & de ſoy, mais par accident : & que aultres de ſa ſecte trauaillent à demonſtrer, que ne ſoit en luy discretion ſenſitiue des odeurs : mais efficace diuerſe procedente de la diuerſité des ſubſtances odorées. Mais ſi vous examinez ſtudieuſement & peſez en la balance de Critolaus leurs propous & raiſons, vous trouuerez que & en ceſte matiere, & beaucoup d’aultres ilz ont parlé par guayeté de cœur, & affection de reprendre leurs maieurs, plus que par recherchement de Verité. En cette diſputation ie ne entreray plus auant. Seulement vous diray que petite ne eſt la louange des preudes femmes, les quelles ont veſcu pudicquement & ſans blaſme, & ont eu la vertus de ranger ceſtuy effrené animal à l’obeiſſance de raiſon. Et ſeray fin ſi vous adiouſte, que ceſtuy animal aſſouy (ſi aſſouy peut eſtre) par l’aliment que Nature luy a preparé en l’home, ſont tous ſes particuliers mouuemens à but : ſont tous ſes appetitz aſſopiz : ſont toutes ſes furies appaiſées. Pourtant ne vous eſbahiſſez, ſi ſommes en dangier perpetuel d’eſtre coquz, nous qui n’auons pas tous iours bien de quoy payer, & ſatisfaire au contentement.

Vertus d’aultre que d’vn petit poiſſon, (diſt Panurge) n’y ſçauez vous remede aulcun en voſtre art ? Ouy dea, mon amy, (reſpondit Rondibilis) & treſbon, du quel ie vſe : & eſt eſcript en autheur celebre paſſé a dix huyct cens ans. Entendez. Vous eſtez (diſt Panurge) par la vertus Dieu, home de bien, & vous ayme tout mon benoiſt ſaoul. Mangez vn peu de ce paſté de Coins : ilz ferment proprement l’orifice du ventricule à cauſe de quelque ſtypticité ioyeuſe qui eſt en eulx, & aydent à la concoction premiere. Mais quoy ? Ie parle Latin dauant les clercs. Attendez que ie vous donne à boyre dedans ceſtuy hanat Neſtorien. Voulez vous encores vn traict de Hippocras blanc ? Ne ayez paour de l’Eſquinance, non Il n’y a dedans ne Squinanthi, ne Zinzembre, ne graine de Paradis. Il n’y a que la belle cinamome triée, & le beau ſucre fin, auecques le bon vin blanc du cru de la Deuiniere, en la plante du grand Cormier, au deſſus du Noyer groſlier.

Comment Rondibilis medicin donne remede à Coquage.

Chapitre XXXIII.

n temps (diſt Rondibilis) que Iuppiter feiſt l’eſtat de la maiſon Olympicque, & le calendrier de tous ſes Dieux & Déeſſes : ayant eſtably à vn chaſcun, iour & ſaiſon de la feſte : aſſigné lieu pour les oracles & voyages : ordonné de leurs ſacrifices : Feiſt il poinct (demanda Panurge) comme Tinteuille euesque d’Auxerre ? Le noble Pontife aymoit le bon vin, comme faict tout home de bien ; pourtant auoit il en ſoing & cure ſpeciale le bourgeon pere ayeul de Bacchus. Or eſt que pluſieurs années il veid lamentablement le bourgeon perdu par les gelées, bruines, frimatz, verglatz, froidures, greſles & calamitez aduenues par les feſtes des S. George, Marc, Vital, Eutrope, Philippe, ſaincte Croix, l’Aſcenſion, & aultres, qui ſont on temps que le Soleil paſſe ſoubs le ſigne de Taurus. Et entra en ceſte opinion, que les ſaincts ſuſditz eſtoient ſaincts greſleurs, geleurs, & guaſteurs du bourgeon. Pourtant vouloit il leurs feſtes tranſlater en hyuer, entre Noël & l’Epiphanie : les licentiant en tout honneur & reuerence, de greſler lors, & geler tant qu’ilz vouldroient. La gelée lors en rien ne ſeroit dommageable, ains euidentement profitable au bourgeon. En leurs lieux mettre les feſtes des ſainct Chriſtophle, ſainct Ian decollaz, ſaincte Magdalene, ſaincte Anne, ſainct Dominicque, ſainct Laurens, voire la Myouſt colloquer en May. Es quelles tant s’en fault qu’on ſoit en dangier de gelée, que lors meſtier on monde n’eſt, qui tant ſoit de requeſte : comme eſt des faiſeurs de friſcades, compoſeurs de ioncades, agenſeurs de feueillades, & refraiſchiſſeurs de vin.

Iuppiter (diſt Rondibilis) oublia le paouure Diable Coqüage, lequel pour lors ne feut præſent : il eſtoit à Paris on Palais ſollicitant quelque paillard procés pour quelqu’vn de ſes tenanciers & vaſſaulx. Ne ſçay quans iours après Coqüage entendit la forbe qu’on luy auoit faict : deſiſta de ſa ſollicitation par nouuelle ſollicitude de n’eſtre forclus de l’eſtat : & comparut en perſone dauant le grand Iuppiter, alleguant ſes merites præcedens, & les bons & agreables ſeruices que aultres foys luy auoit faict, & inſtantement requerant qu’il ne le laiſſaſt ſans feſte, ſans ſacrifices, ſans honneur. Iuppiter ſe excuſoit remonſtrant, que tous ces benefices eſtoient diſtribuez, & que ſon eſtat eſtoit clous. Feut toutesfoys tant importuné par meſſer Coqüage, que en fin le miſt en l’eſtat & catalogue, & luy ordonna en terre honneur, ſacrifices & feſte. Sa feſte feut, pource que lieu vuide & vacant n’eſtoit en tout le calendrier, en concurrence & au iour de la Déeſſe Ialouſie : ſa domination, ſus les gens mariez, notamment ceulx qui auroient belles femmes : ſes ſacrifices, ſoubſon, defiance, malengroin, guet, recherche, & eſpies des mariz ſus leurs femmes. Auecques commendement riguoureux à vn chaſcun marié, de le reuerer & honorer, celebrer ſa feſte à double : & luy faire les ſacrifices ſuſdictz. Sus peine & intermination, que à ceulz ne ſeroit meſſer Coqüage en faueur, ayde, ne ſecours, qui ne l’honoreroient comme eſt dict : iamais ne tiendroit de eulx compte : iamais n’entreroit en leurs maiſons : iamais ne hanteroit leurs compaignies : quelques inuocations qu’ilz luy feiſſent : ains les laiſſeroit eternellement pourrir ſeulz auecques leurs femmes ſans corriual aulcun : & les refuyroit ſempiternellement comme gens Hæreticques & ſacrileges. Ainſi qu’eſt l’vſance des aultres Dieux, entiers ceulx qui deuement ne les honorent : de Bacchus, enuers les vignerons : de Ceres, enuers les laboureux : de Pomona, enuers les fruictiers : de Neptune, enuers les nautonniers : de Vulcan, enuers les forgerons : & ainſi des aultres. Adioincte feut promeſſe au contraire infallible, qu’à ceulx, qui (comme eſt dict) chommeroient ſa feſte, ceſſeroient de toute negociation, mettroient leurs affaires propres en non chaloir, pour eſpier leurs femmes, les referrer & mal traicter par Ialouſie, ainſi que porte l’ordonnance de ſes ſacrifices, il ſeroit continuellement fauorable : les aymeroit, les frequenteroit, ſeroit iour & nuyct en leurs maiſons : iamais ne ſeroient deſtituez de ſa præſence. I’ay dict.

Ha, ha, ha, (diſt Carpalim en riant) voyla vn remede encores plus naïf que l’anneau de Hans Carüel. Le Diable m’emport, ſi ie ne le croy. Le naturel des femmes eſt tel. Comme la fouldre ne briſe & ne bruſle, ſinon les matieres dures, ſolides, reſiſtentes : elle ne ſe arreſte es choſes molles, vuides, & cedentes : elle bruſlera l’eſpée d’aſſier, ſans endommaiger le fourreau de velours : elle conſumera les os des corps ſans entommer la chair qui les couure : ainſi ne bendent les femmes iamais la contention, ſubtilité, & contradidion de leurs eſpritz, ſi non enuers ce que congnoiſtront leurs eſtre prohibé & defendu. Certes (diſt Hippothadée) aulcuns de nos docteurs diſent, que la premiere femme du monde, que les Hebrieux noment Eue, à poine euſt iamais entré en tentation de manger le fruict de tout ſcauoir, s’il ne luy euſt eſté defendu. Qu’ainſi ſoit, conſyderez comment le Tentateur cauteleux luy remembra on premier mot la defenſe ſus ce faicte, comme voulent inferer : il t’eſt defendu, tu en doibs doncques manger : ou tu ne ſerois pas femme.

Comment les femmes ordinairement appetent choſes defendues.

Chapitre XXXIIII.

n temps (diſt Carpalim) que i’eſtois ruffien à Orléans, ie n’auois couleur de Rhetoricque plus valable, ne argument plus perſuaſif enuers les dames, pour les mettre aux toilles, & attirer au ieu d’amours, que viuement, apertement, deteſtablement remonſtrant comment leurs mariz eſtoient d’elles ialous. Ie ne l’auois mie inuenté. Il eſt eſcript. Et en auons loix, exemples, raiſons, & experiences quotidianes. Ayans ceſte perſuaſion en leurs caboches, elles feront leurs mariz coquz infalliblement par Dieu, ſans iurer, deuſſent elles faire ce que feirent Semyramis, Paſiphaé, Egeſta, les femmes de l’iſle Mandés en Ægypte blaſonées par Herodote & Strabo : & aultres telles maſtines.

Vrayement (diſt Ponocrates) i’ay ouy compter, que le Pape Ian. XXII. paſſant vn iour par l’abbaye de Coingnaufond, feut requis par l’Abbeſſe, & meres diſcretes, leurs conceder vn indult, moyenant lequel ſe peuſſent confeſſer les vnes es aultres, alleguantes que les femmes de religion ont quelques petites imperfections ſecretes, les quelles honte inſupportable leurs eſt deceler aux homes confeſſeurs : plus librement, plus familierement les diroient vnes aux aultres ſoubs le ſceau de confeſſion. Il n’y a rien (reſpondit le Pape) que voluntiers ne vous oultroye, mais ie y voy vn inconuenient. C’eſt que la confeſſion doibt eſtre tenue ſecrette. Vous aultres femmes à poine la celeriez. Treſbien, (dirent elles) & plus que ne font les homes. Au iour propre le pere ſainct leur bailla vne boyte en guarde, dedans laquelle il auoit faict mettre vne petite Linote : les priant doulcement qu’elles la ſerraſſent en quelque lieu ſceur & ſecret, leurs promettant en foy de Pape, oultroyer ce que portoit leur requeſte, ſi elles la guardoient ſecrette : ce neantmoins leurs faiſant defenſe riguoreuſe, qu’elles ne euſſent à l’ouurir en façon quelconques ſus poine de cenſure eccleſiaſticque & de excommunication eternelle. La defenſe ne feut ſi toſt faiſte, qu’elles grilloient en leurs entendemens d’ardeur de veoir qu’eſtoit dedans : & leurs tardoit que le Pape ne feut ia hors la porte, pour y vacquer. Le pere ſainct auoir donné ſa benediction ſus elles, ſe retira en ſon logis. Il n’eſtoit encores trois pas hors l’Abbaye, quand les bonnes dames toutes à la foulle accoururent pour ouurir la boyte defendue, & veoir qu’eſtoit dedans. Au lendemain le Pape les viſita en intention, ce leurs ſembloit, de leurs depeſcher l’indult. Mais auant entrer en propous, commanda qu’on luy apportaſt ſa boyte. Elle luy feut apportée. Mais l’oizillet n’y eſtoit plus. Adoncques leur remontra, que choſe trop difficile leurs ſeroit receller les confeſſions, veu que n’auoient ſi peu de temps tenu en ſecret la boyte tant recommandée.

Monſieur noſtre maiſtre, vous ſoyez le treſbien venu. I’ay prins moult grand plaiſir vous oyant. Et loue Dieu de tout. Ie ne vous auois oncques puys veu que iouaſtez à Monſpellier auecques nos antiques amys Ant. Saporta, Guy Bouguier, Balthaſar Noyer, Tollet, Ian Quentin, François Robinet, Ian perdrier, & François Rabelais, la morale comœdie de celluy qui auoit eſpouſé vne femme mute. Ie y eſtois (diſt Epiſtemon). Le bon mary voulut qu’elle parloit. Elle parla par l’art du Medicin & du Chirurgien, qui luy coupperent vn encyliglotte qu’elle auoit ſoubs la langue. La parolle recouuerte, elle parla tant, & tant, que ſon mary retourna au Medicin pour remede de la faire taire. Le Medicin reſpondit en ſon art bien auoir remedes propres pour faire parler les femmes : n’en auoir pour les faire taire. Remede vnicque eſtre ſurdité du mary, contre ceſtuy interminable parlement de femme. Le paillard deuint ſourd par ne ſçay quelz charmes qu’ilz feirent. Sa femme voyant qu’il eſtoit ſourd deuenu, qu’elle parloit en vain, de luy n’eſtoit entendue, deuint enraigée. Puys le Medicin demandant ſon ſalaire, le mary reſpondit qu’il eſtoit vrayement ſourd : & qu’il n’entendoit ſa demande. Le Medicin luy ieda on dours ne ſçay quelle pouldre, par vertus de laquelle il deuint fol. Adoncques le fol mary & la femme enragée ſe raſlierent enſemble & tant baſtirent les Medicin & Chirurgien qu’ilz les laiſſerent à demy mors. Ie ne riz oncques tant, que ie feis à ce Patelinage.

Retournons à nos moutons (diſt Panurge). Vos parolles tranſlatées de Barragouin en François voulent dire, que ie me marie hardiment, & que ne me ſoucie d’eſtre coqu. C’eſt bien rentré de treufles noires. Monſieur noſtre maiſtre, ie croy bien qu’au iour de mes nopces vous ſerez d’ailleurs empeſché à vos pratiques, & que n’y pourrez comparoiſtre. Ie vous en excuſe.

Stercus & vrina Medici ſunt prandia prima.

Ex aliis paleas, ex iſtis collige grana.

Vous prenez mal, (diſt Rondibilis) le vers ſubſequent eſt tel :

Nobis ſunt ſigna, vobis ſunt prandia digna.

Si ma femme ſe porte mal : I’en vouldrois veoir l’vrine, (diſt Rondibilis) toucher le pouls : & veoir la diſpoſition du baſuentre, & des parties vmbilicares, comme nous commende Hippo. 2. Apho. 35. auant oultre proceder. Non, non, (diſt Panurge) cela ne faict à propous. C’eſt pour nous aultres Legiſtes, qui auons la rubricque, De ventre inſpiciendo. Ie luy appreſte vn clyſtere barbarin. Ne laiſſez vos affaires d’ailleurs plus vrgens. Ie vous enuoiray du riſlé en voſtre maiſon. Et ſerez tous iours noſtre amy. Puys s’approcha de luy, & luy miſt en main ſans mot dire quatre Nobles à la roſe. Rondibilis les print treſtbien : puys luy diſt en effroy comme indigné. He, he, he, monſieur, il ne failloit rien. Grand mercy toutesfoys. De meſchantes gens iamais ie ne prens rien. Rien iamais des gens de bien ie ne refuſe. Ie ſuys touſiours à voſtre commendement. En poyant, diſt Panurge. Cela s’entend, reſpondit Rondibilis.

Comment Trouillogan Philoſophe traicte la difficulté de mariage.

Chapitre XXXV.

es parolles acheuées, Pantagruel diſt à Trouillogan le philoſophe. Noſtre feal, de main en main vous eſt la lampe baillée. C’eſt à vous maintenant de reſpondre, Panurge ſe doibt il marier, ou non ? Tous les deux, reſpondit Trouillogan. Que me dictez vous ? demanda Panurge. Ce que auez ouy, reſpondit Trouillogan. Que ay ie ouy ? demanda Panurge. Ce que i’ay dict, reſpondit Trouillogan. Ha, ha. En ſommes nous là ! diſt Panurge. Paſſe ſans fluz. Et doncques me doibz ie marier ou non ? Ne l’vn ne l’aultre, reſpondit Trouillogan. Le Diable m’emport (diſt Panurge) ſi ie ne deuiens reſueur : & me puiſſe emporter, ſi ie vous entends. Attendez : ie mettray mes lunettes à celle aureille guauſche, pour vous ouyr plus clair.

En ceſtuy inſtant Pantagruel aperceut vers la porte de la ſalle le petit chien de Gargantua, lequel il nommoit Kyne, pource que tel fut le nom du chien de Thobie. Adoncques diſt à toute la compaignie. Noſtre Roy n’eſt pas loing d’icy : leuons nous. Ce mot ne feut acheué, quand Gargantua entra dedans la ſalle du bancquet. Chaſcun ſe leua pour luy faire reuerence. Gargantua ayant debonnairement ſalüé toute l’aſſiſtence, diſt. Mes bons amys, vous me ferez ce plaiſir, ie vous en prie, de non laiſſer ne vos lieux ne vos propous. Apportez moy à ce bout de table vne chaire. Donnez moy que ie boyue à toute la compaignie. Vous ſoyez les treſbien venuz. Ores me dictez. Sur quel propous eſtiez vous ? Pantagruel luy reſpondit, que ſus l’apport de la ſeconde table Panurge auoit propouſé vne matiere problematicque, à ſçauoir s’il ſe doibuoit marier ou non ? & que le pere Hippothadée & maiſtre Rondibilis eſtoient expediez de leurs reſponſes : lors qu’il eſt entré reſpondoit le feal Trouillogan. Et premierement quand Panurge luy a demandé, me doibz ie marier ou non ? auoit reſpondu : Tous les deux enſemblement : à la ſeconde foys auoit dict : Ne l’vn ne l’aultre. Panurge ſe complainct : de telles repugnantes & contradictoires reſponſes : & proteſte n’y entendre rien. Ie l’entends (diſt Gargantua) en mon aduis. La reſponſe eſt ſemblable à ce que diſt vn ancien philoſophe interrogé s’il auoit quelque femme qu’on luy nommoit ? Ie l’ay (diſt il) amie, mais elle ne me a mie. Ie la poſſede, d’elle ne ſuys poſſedé. Pareille reſponſe (diſt Pantagruel) feiſt vne fantesque de Sparte. On luy demanda ſi iamais elle auoit eu affaire à home ? Reſpondit que non iamais : bien que les homes quelques foys auoient eu affaire à elle. Ainſi (diſt Rondibilis) mettons nous neutre en Medicine, & moyen en philoſophie : par participation de l’vne & l’aultre extremité : par abnegation de l’vne & l’aultre extremité : & par compartiment du temps, maintenant en l’vne, maintenant en l’aultre extremité. Le ſainct Enuoyé (diſt Hippothadée) me ſemble l’auoir plus apertement declairé, quand il diſt. Ceulx qui ſont mariez, ſoient comme non mariez : ceulx qui ont femme, ſoient comme non ayans femme. Ie interprete (diſt Pantagruel) auoir & n’auoir femme en ceſte façon : que femme auoir, eſt l’auoir à vſaige tel que nature la créa, qui eſt pour l’ayde, eſbatement, & ſocieté de l’home : n’auoir femme, eſt ne ſoy apoiltronner autour d’elle : pour elle ne contaminer celle vnicque & ſupreme affection que doibt l’home à Dieu : ne laiſſer les offices qu’il doibt naturellement à ſa patrie, à la Republicque, à ſes amys : ne mettre en non chaloir ſes eſtudes & négoces, pour continuellement à ſa femme complaire. Prenant en ceſte maniere auoir & n’auoir femme, ie ne voids repugnance ne contradiction es termes.

Continuation des reſponſes de Trouillogan philoſophe Ephectique & Pyrrhonien.

Chapitre XXXVI.

ovs dictez d’orgues, reſpondit Panurge. Mais ie croy que ie ſuis deſcendu on puiz tenebreux, onquel diſoit Heraclytus eſtre Verité cachée. Ie ne voy goutte : ie n’entends rien : ie ſens mes ſens tous hebetez. Et doubte grandement que ie ſoye charmé. Ie parleray d’aultre ſtyle. Noſtre feal, ne bougez. N’embourſez rien. Muons de chanſe, & parlons ſans diſiunctiues. Ces membres mal ioinctz vous faſchent, à ce que ie voy. Or çà, de par Dieu. Me doibz ie marier ? trovillogan. Il y a de l’apparence. panvrge. Et ſi ie ne me marie poinct ? trov. Ie n’y voy inconuenient aulcun. panvr. Vous n’y en voyez poinct ? tro. Nul, ou la veue me deçoit. pan. Ie y en trouue plus de cinq cens. tro. Comptez les. pan. Ie diz improprement parlant : & prenent nombre certain pour incertain : determiné, pour indeterminé. C’eſt à dire beaucoup. trovil. I’eſcoute. panvr. Ie ne peuz me paſſer de femme, de par tous les diables. trovil. Houſtez ces villaines beſtes. panvr. De par Dieu ſoit. Car mes Salmiguondinoys diſent coucher ſeul ou ſans femme, eſtre vie brutale, & telle la diſoit Dido en ſes lamentations. trovil. A voſtre commandement. panvr. Pe le quau Dé, i’en ſuis bien. Doncques me mariray ie ? trovil. Par aduenture. pan. M’en trouueray ie bien ? tro. Scelon la rencontre. pan. Auſſi ſi ie rencontre bien, comme i’eſpoire, ſeray ie heureux ? tro. Allez. pan. Tournons à contrepoil. Et ſi rencontre mal ? tro. Ie m’en excuſe. pan. Mais conſeillez moy, de grâce. Que doibs ie faire ? tro. Ce que vouldrez. pan. Tarabin tarabas. tro. Ne inuocquez rien, ie vous prie. pa. On nom de Dieu ſoit, Ie ne veulx ſinon ce que me conſeillerez. Que m’en conſeillez vous ? tro. Rien. pan. Me mariray ie ? trov. Ie n’y eſtois pas. pan. Ie ne me mariray doncques poinct ? tro. Ie n’en peu mais. pan. Si ie ne ſuys marié, ie ne ſeray iamais coqu ? tro. Ie y penſois. pan. Mettons le cas que ie ſois marié. tro. Où le mettrons nous ? pa. Ie dis, Prenez le cas que marié ie ſoys. tro. Ie ſuys d’ailleurs empeſché. pa. Merde en mon nez, Dea, ſi ie oſaſſe iurer quelque petit coup en cappe, cela me ſoulageroit d’autant. Or bien. Patience. Et doncques, ſi ie ſuys marié, ie ſeray coqu ? tro. On le diroit. pa. Si ma femme eſt preude & chaſte, ie ne feray iamais coqu ? tro. Vous me ſemblez parler correct. pa. Eſcoutez. tro. Tant que vouldrez. pan. Sera elle preude & chaſte ? Reſte ſeulement ce poinct. trovil. I’en doubte. pan. Vous ne la veiſtez iamais ? tro. Que ie ſache. pan. Pour quoy doncques doubtez vous d’vne choſe que ne congnoiſſez ? tro. Pour cauſe. pa. Et ſi la congnoiſſiez ? tro. Encores plus. panv. Paige mon mignon, tien icy mon bonnet, ie le te donne, ſaulue les lunettes, & va en la baſſe court iurer vne petite demie heure pour moy. Ie iureray pour toy quand tu vouldras. Mais qui me fera coqu ? trovil. Quelqu’vn. panvr. Par le ventre beuf de boys, ie vous froteray bien monſieur le quelqu’vn. trov. Vous le dictez. pan. Le diantre, celluy qui n’a poinct de blanc en l’œil m’emporte doncques : enſemble ſi ie ne boucle ma femme à la Bergamasque, quand ie partiray hors mon ſerrail. tr. Diſcourez mieulx. pa. C’eſt bien chien chié chanté pour les diſcours. Faiſons quelque reſolution. tr. Ie n’y contrediz. pa. Attendez. Puis que de ceſtuy endroict ne peuz ſang de vous tirer, ie vous ſaigneray d’aultre vene. Eſtez vous marié ou non ? tr. Ne l’vn ne l’aultre, & tous les deux enſemble. pa. Dieu nous ſoit en ayde. Ie ſue par la mort beuf d’ahan : & ſens ma digeſtion interrompue. Toutes mes phrenes, metaphrenes, & diaphragmes ſont ſuſpenduz & tenduz pour incorniſiſtibuler en la gibbeſſiere de mon entendement ce que dictez & reſpondez. tr. Ie ne m’en empeſche. pa. Trut auant. Noſtre feal, eſtez vous marié ? tr. Il me l’eſt aduis. pa. Vous l’auiez eſté vne aultre foys ? tr. Poſſible eſt. pa. Vous en trouuaſtez vous bien la premiere fois ? tr. Il n’eſt pas impoſſible. pa. A ceſte ſeconde fois comment vous en trouuez vous ? tr. Comme porte mon ſort fatal. panvr. Mais quoy, à bon eſſiant, vous en trouuez vous bien ? trovil. Il eſt vray ſemblable. panv. Or ça, de par Dieu. I’aymeroys, par le fardeau de ſainct Chriſtofle, autant entreprendre tirer vn pet d’vn Aſne mort, que de vous vne reſolution. Si vous auray ie à ce coup. Noſtre feal, faiſons honte au diable d’enfer, confeſſons verité. Feuſtez vous iamais coqu ? Ie diz vous qui eſtez icy : ie ne diz pas vous qui eſtez là bas au ieu de paulme. trovil. Non, s’il n’eſtoit prædeſtiné. pan. Par la chair, ie renie : par le ſang, ie renague : par le corps, ie renonce. Il m’eſchappe. A ces motz Gargantua ſe leua, & diſt. Loué ſoit le bon Dieu en toutes choſes. A ce que ie voy, le monde eſt deuenu beau filz depuys ma congnoiſſance premiere. En ſommes nous là ? Doncques ſont huy les plus doctes & prudens philoſophes entrez on phrontiſtere & eſcholle des Pyrrhoniens, Aporrheticques, Scepticques, & Ephectiques. Loué ſoit le bon Dieu. Vrayement on pourra dorenauant prendre les Lions par les Iubes : les cheuaulx par les crains : les bœufz par les cornes : les bufles, par le muſeau : les loups, par la queue : les cheures, par la barbe : les oiſeaux, par les piedz. Mais ia ne ſeront telz Philoſophes par leurs parolles pris. Adieu, mes bons amys. Ces motz prononcez, ſe retira de la compaignie. Pantagruel & les aultres le vouloient ſuyure : mais il ne le voulut permettre.

Iſſu Gargantua de la ſalle, Pantagruel diſt es inuitez. Le Timé de Platon au commencement de l’aſſemblée compta les inuitez : nous au rebours les compterons en la fin. Vn, deux, trois : où eſt le quart ? N’eſtoit ce noſtre amy Bridoye ? Epiſtemon reſpondit, auoir eſté en ſa maiſon pour l’inuiter : mais ne l’auoir trouué. Vn huiſſier du parlement Myrelinguoys en Myrelingues, l’eſtoit venu querir & adiourner pour perſonellement comparoiſtre, & dauant les Senateurs raiſon rendre de quelque ſentence par luy donnée. Pourtant eſtoit il au iour præcedent departy affin de ſoy repræſenter au iour de l’aſſignation, & ne tomber en deſſault ou contumace. Ie veulx (diſt Pantagruel) entendre que c’eſt. Plus de quarante ans y a qu’il eſt iuge de Fonſbeton : icelluy temps pendent a donné plus de quatre mille ſentences definitiues. De deux mille trois cens & neuf ſentences par luy données feut appellé par les parties condemnées en la Court ſouueraine du parlement Mirelinguoys en Mirelingues : toutes par arreſtz d’icelle ont eſté ratifiées, approuuées, & confirmées : les appeaulx renuerſez, & à neant mis. Que maintenant doncques ſoit perſonellement adiourné ſur ſes vieulx iours : il qui par tout le paſſé a veſcu tant ſainctement en ſon eſtat, ne peut eſtre ſans quelque deſaſtre. Ie luy veulx de tout mon pouoir eſtre aidant en æquité. Ie ſçay huy tant eſtre la malignité du monde aggrauée, que bon droict a bien beſoing d’aide. Et præſentement delibere y vacquer de paour de quelque ſurprinſe. Allors feurent les tables leuées. Pantagruel feiſt es inuitez dons precieux & honorables de bagues, ioyaulx, & vaiſſele tant d’or comme d’argent : & les auoir cordialement remercié, ſe retira vers ſa chambre.

Comment Pantagruel perſuade à Panurge prendre conſeil de quelque fol.

Chapitre XXXVII.

antagrvel ſoy retirant, aperceut par la guallerie Panurge en maintien de vn reſueur rauaſſant, & dodelinant de la teſte, & luy diſt. Vous me ſemblez à vne ſouriz empegée : tant plus elle s’efforce ſoy depeſtrer de la poix, tant plus elle s’en embrene. Vous ſemblablement efforſant iſſir hors les lacs de perplexité, plus que dauant y demourez empeſtré, & n’y ſçay remede fors vn. Entendez. I’ay ſouuent ouy en prouerbe vulguaire, Qu’vn fol enſeigne bien vn ſaige. Puys que par les reſponſes des ſaiges n’eſtez à plein ſatisfaict, conſeillez vous à quelque fol. Pourra eſtre que ce faiſant, plus à voſtre gré ſerez ſatisfaict & content. Par l’aduis, conſeil, & prædiction des folz vous ſçauez quans princes, roys, & republicques ont eſté conſeruez, quantes batailles guaingnées, quantes perplexitez diſſolues. Ia beſoing n’eſt vous ramenteuoir les exemples. Vous acquieſcerez en ceſte raiſon. Car come celluy qui de prés regarde à ſes affaires priuez & domeſticques, qui eſt vigilant & attentif au gouuernement de la maiſon, duquel l’eſprit n’eſt poinct eſguaré, qui ne pert occaſion queconques de acquérir & amaſſer biens & richeſſes, qui cautement ſçayt obuier es inconueniens de paoureté, vous appeliez Saige mondain, quoy que fat ſoit il en l’eſtimation des Intelligences cœleſtes : ainſi faut il pour dauant icelles ſaige eſtre, ie diz ſage & præſage par aſpiration diuine, & apte à recepuoir benefice de diuination, ſe oublier ſoymeſmes, iſſir hors de ſoymeſmes, vuider ſes ſens de toute terrienne affection, purger ſon eſprit de toute humaine ſollicitude, & mettre tout en non chaloir. Ce que vulguairement eſt imputé à follie. En ceſte maniere feut du vulgue imperit appellé Fatuel le grand vaticinateur Faunus filz de Picus roy des Latins. En ceſte maniere voyons nous entre les Iongleurs à la diſtribution des rolles le perſonaige du Sot & du Badin eſtre tous iours repreſenté par le plus perit & perfaict loueur de leur compaignie. En ceſte maniere diſent les Mathematiciens vn meſmes horoſcope eſtre à la natiuité des Roys & des Sotz. Et donnent exemple de Æneas, & Chorœbus, lequel Euphorion dict auoir eſté fol, qui eurent vn meſme genethliaque. Ie ne ſeray hors de propous, ſi ie vous raconte ce que diſt Io. André ſus vn canon de certain reſcript papal addreſſé au Maire & Bourgeoys de la Rochelle : & apres luy Panorme en ce meſmes canon : Barbatia ſus les Pandedes, & recentement Iaſon en ſes conſeilz, de Seigny Ioan fol inſigne de Paris, biſayeul de Caillette. Le cas eſt tel.

A Paris en la rouſtiſſerie du petit Chaſtelet, au dauant de l’ouurouoir d’vn Rouſtiſſeur vn Faquin mangeoit ſon pain à la fumée du rouſt, & le trouuoit ainſi perfumé grandement ſauoureux. Le Rouſtiſſeur le laiſſoit faire. En fin quand tout le pain feut baufré, le Rouſtiſſeur happe le Faquin au collet, & vouloit qu’il luy payaſt la fumée de ſon rouſt. Le Faquin diſoit en rien n’auoir les viandes endommaigé : rien n’auoir du ſien prins : en rien ne luy eſtre debiteur. La fumée dont eſtoit queſtion, euaporoit par dehors : ainſi comme ainſi ſe perdoit elle : iamais n’auoit eſté ouy que dedans Paris on euſt vendu fumée de rouſt en rue. Le Rouſtiſſeur replicquoit que de fumée de ſon rouſt n’eſtoit tenu nourrir les Faquins : & renïoit en cas qu’il ne le payaſt, qu’il luy houſteroit ſes crochetz. Le Faquin tire ſon tribart, & ſe mettoit en defenſe. L’altercation feut grande. Le badault peuple de Paris accourut au debat de toutes pars. Là ſe trouua à propous Seigny Ioan le fol Citadin de Paris. L’ayant apperceu le Rouſtiſſeur, demanda au Faquin. Veulx tu ſus noſtre different croire ce noble Seigny Ioan ? Ouy par le ſambreguoy, reſpondit le Faquin. Adoncques Seigny Ioan auoir leur diſcord entendu, commenda au Faquin, qu’il luy tiraſt de ſon baudrier quelque piece d’argent. Le Faquin luy miſt en main vn Tournoys Philippus. Seigny Ioan le print, & le miſt ſus ſon eſpaule guaulche, comme explorant s’il eſtoit de poys : puys le timpoit ſus la paulme de ſa main guauſche, comme pour entendre s’il eſtoit de bon alloy : puys le poſa lus la prunelle de ſon œil droict, comme pour veoir s’il eſtoit bien marqué. Tout ce feut faict en grande ſilence de tout le badault peuple, en ferme attente du Rouſtiſſeur, & deſeſpoir du Faquin. En fin le feiſt ſus l’ouuroir ſonner par pluſieurs foys. Puys en maieſté Præſidentale tenent ſa marote on poing, comme ſi feuſt vn ſceptre, & affeublant en teſte ſon chapperon de martres cingeſſes à aureilles de papier, fraizé à poincts d’orgues, touſſant prealablement deux ou trois bonnes foys, diſt à haulte voix. La court vous dict que le Faquin qui a ſon pain mangé à la fumée du rouſt, ciuilement a payé le Rouſtiſſeur au ſon de ſon argent. Ordonne ladicte court que chaſcun ſe retire en ſa chaſcuniere : ſans deſpens, & pour cauſe. Ceſte ſentence du fol Pariſien tant a ſemblé equitable, voire admirable es docteurs ſuſdictz, qu’ilz font doubte en cas que la matiere euſt eſté on Parlement dudict lieu, ou en la rotte à Rome, voire certes entre les Areopagites decidée, ſi plus iuridicquement euſt elle par eulx ſententié. Pourtant aduiſez ſi conſeil voulez de vn fol prendre.

Comment par Pantagruel & Panurge eſt Triboullet blaſonné.

Chapitre XXXVIII.

ar mon ame (reſpondit Panurge) ie le veulx. Il m’eſt aduis que le boyau m’eſlargit. Ie l’auois nagueres bien ſerré & conſtipé. Mais ainſi comme auons choizy la fine creme de Sapience pour conſeil, auſſi vouldrois ie qu’en noſtre conſultation præſidaſt quelqu’vn qui feuſt fol en degré ſouuerain. Triboulet (diſt Pantagruel) me ſemble competentement fol. Panurge reſpond. Proprement & totalement fol.

.pantagrvel.

{

{\displaystyle \left\{{\begin{matrix}\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\end{matrix}}\right.}

Pantagruel f. fatal. f. de nature. f. Iouial. f. Mercurial. f. Lunaticque. f. erraticque. f. ecentricque. f. æteré & Iunonien. f. arctique. f. heroicque. f. Genial. f. prædeſtiné. f. Auguſte. f. Cæſarin. f. Imperial. f. Royal. f. Patriarchal. f. Original. f. loyal. f. ducal. f. banerol. f. ſeigneurial. f. palatin. f. principal. f. pretorial. f. total. f. eleu. f. curial. f. primipile. f. triumphant. f. vulguaire. f. domeſtique. f. exemplaire. f. rare & peregrin. f. aulicque. f. ciuil. f. populaire. f. familier. f. inſigne. f. fauorit. f. Latin. f. ordinaire. f. redoubté. f. tranſcendent. f. ſouuerain. f. ſpecial. f. Metaphyſical. f. ecſtaticque. f. Categoricque. f. predicable. f. decumane. f. officieux. f. de perſpectiue. f. d’Algoriſme. f. d’Algebra. f. de Caballe. f. Talmudicque. f. d’Alguamala. f. compendieux. f. abreuié. f. hyperbolicque. f. antonomaticque. f. allegoricque. f. tropologicque. f. pleonaſmicque. f. capital. f. cerebreux. f. cordial. f. inteſtin. f. epaticque. f. ſpleneticque. f. venteux. f. legitime. f. d’Azimut. f. d’Almicantarath. f. proportionné. f. d’architraue. f. de pedeſtal. f. parraguon. f. celebre. f. alaigre. f. ſolennel. f. annuel. f. feſtiual. f. recreatif. f. villaticque. f. plaiſant. f. priuilegié. f. ruſticque. f. ordinaire. f. de toutes heures. f. en diapaſon. f. reſolu. f. hieroglyphicque. f. autenticque. f. de valleur. f. precieux. f. fanaticque. f. fantaſticque. f. lymphaticque. f. Panicque. f. alambicqué. f. non faſcheux. f. caché.

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