Le Roman de la Rose (page 10)

Guillaume de Lorris et Jean de Meung · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Roman de la Rose (1537) · 18 pages

Et de robbe eust eu grant affaire

Quant une neufve elle eust fait faire,

Avarice en sa main tenoit

Une bource qu’elle espergnoit

Et la nouoit si fermement

Qu’elle eust demouré longuement

Avant que d’y mettre le poing

Aussi de ce n’avoit besoing

Car d’y rien prendre n’eust envye

Et fust ce pour sauver sa vie.

Ȼ Envie.

Envie aussi je vy adoncques

Qui en sa vie ne rit oncques

Et qui n’a de joye une goute

Si elle ne voit ou escoute

Sur quelqu’un dommaige advenir

Rien ne la scavoit mieulx tenir

En plaisir que mal adventure.

Quant elle voit desconfiture

Sur quelque bon preud’homme avoir

Cela luy est plaisant à veoir,

Et s’esjouyt en son courage

Quant elle voit aucun lignage

Trébucher et aller à honte,

Et quant aucun a honneur monte

Par son sens et par sa noblesse

C’est la chose qui plus la blesse

Car sachez que moult luy convient

Avoir du dueil, quant bien advient,

Note de la nature d’envie

Envie est de tel cruaulté

Qu’elle ne porte loyaulté

A compaignon n’amy expres

Et n’a parent tant luy soit pres

A qui ne soit toute ennemye.

Certes elle ne vouldroit mye

Qu’a son propre pere vint bien,

Mais sachez qu’elle achapte bien

Sa grant malice cherement

Car elle est en si grant tourment

Quant gens de bien bonne œuvre font

Qu’a peu qu’en désespoir ne fond

Et souhaite en son cueur immunde

Se venger de Dieu et du monde.

Jamais ne cesse Envie infame

De mettre sus quelque diffame

Et croy que s’elle congnoissoit

Le plus homme de bien qui soit

Ne de ca mer, ne de la mer

Si le vouldroit elle blasmer

Et s’il estoit si bien apris

Qu’elle ne peust son loz et pris

Du tout abatre et despriser

Si vouldroit elle amenuyser

Pour le moins son bruyt et honneur

Par son parler faulx blasonneur.

Nota.

A la paincture prins esgard

Qu’Envye avoit mauvais regard

Car jamais n’alloit riens voyant

Fors de travers en bourgnoyant.

Elle avoit ce mauvais usage

Qu’elle ne povoit au visage

Personne regarder a plain

Mais clouoit ung œil par desdain

Et toute de despit ardoit

Quant aucuns qu’elle regardoit

Estoient moult beaulx ou preux ou gentz

Ou prisez et aymez des gens.

Ȼ Tristesse

Pres d’Envye estoit paincte aussi

Tristesse plaine de soucy

Qui bien monstroit par sa couleur

Qu’elle avoit au cueur grant douleur

Et sembloit avoir la jaunice

Bien estoit pres d’elle avarice

Quant à palleur et maigreté

La description de tristesse

Car le dueil en elle arresté

Et la pesanteur des ennuys

Qu’elle portoit et jour et nuytz

L’avoient faicte ainsi fort jaunir

Et palle et maigre devenir

Oncques vivans en tel martire

Ne fut, ne porta si grant yre

Comme il apparoissoit qu’elle eust.

Je croy qu’onq homme ne luy pleust

Ne fist chose qui luy peust plaire

Et si ne se vouloit retraire

Ny a personne conforter

Du dueil que luy failloit porter.

Trop avoit son cueur courroucé

Et son dueil profond commencé

Dont bien sembloit estre dolente

Car elle n’avoit esté lente

D’esgratigner sa face toute.

Sa robe aussi ne prisa goute

En maintz lieux l’avoir dessirée

Comme femme d’angoisse yrée.

Ses cheveulx tous destrecez furent

Et sur son doz ca et la cheurent

Car tous desrompus les avoit

Du courroux qu’elle concevoit

Et si sachez certainement

Qu’elle plouroit moult tendrement.

Homme tant soit dur ne la veist

A qui grande pitié ne feist

Elle se rompoit et batoit

Et ses poingz ensemble hurtoit.

Brief la dolente et la chétive

Moult fut a dueil faire ententive

Et ne cherchoit a s’esjouyr

A dancer ou chansons ouyr

Car qui le cueur a bien dolent

N’a pour vray désir ne talent

De rire dancer ou baiser

Et ne scauroit tant s’appaiser

Qu’avecques dueil sceust joye faire

Car dueil est a joye contraire.

Nota.

Ȼ Vieillesse

Apres fut Vieillesse pourtraicte

La description de vieillesse

Qui estoit bien ung pied retraicte

De la forme dont souloit estre

A grant peine se povoit paistre

Tant estoit vieille et radotée

Sa beaulté fut toute gastée

Et si vieille estoit devenue

Qu’elle avoit la teste chenue

Toute blanche et toute florie,

Pas n’eust esté grande mourie

Si morte fust ne grant péché

Car tout son corps estoit séché

Pour longueur de temps et vieil eage.

Tout flaistry estoit son visaige

Jadis plain et tenu tant cher

Et aux mains n’avoit point de chair.

Les oreilles avoit moussues

Aussi les dentz toutes perdues

Parquoy n’eust sceu mascher qu’à peine.

De vieillesse estoit si fort pleine

Que cheminé n’eust la montance

De quatre toyses sans potance

Nota.

Le temps qui s’en va nuyt et jour

Sans repos prendre et sans séjour

De la suite du temps

Et qui de nous se part et emble

Si secrettement qu’il nous semble

Que maintenant soit en ung poinct

Et il ne s’i arreste point

Ains ne fine d’oultre passer

Si tost que ne scauriez penser

Quel temps il est présentement

Car avant que le pensement

Fut finy, si bien y pensez

Troys temps seroient desja passez

Le temps qui ne peult séjourner

Ains va tousjours sans retourner

Comme l’eau qui s’avalle toute

Et contremont n’en revient goute

Le temps tout consomme

Le temps contre qui rien ne dure

Ne fer ne chose tant soit dure

Car le temps tout gaste et tout mange

Le temps qui toutes choses change

Qui tout fait croistre et tout mourir

Et tout user et tout pourrir.

Le temps qui envieillist noz peres

Qui vieillist povres et prosperes

Et par lequel tous vieillirons

Ou par mort jeunes périrons

Le temps par qui sera faillye

Mer, terre, et gens avoir vieillie

Toutes choses retournant à leur premiere nature

Celle que je dy de tel sorte

Que moins sembloit vive que morte

De s’ayder n’avoit plus puissance

Mais retournoit en enfance

Car foyble avoit corps et cerveau

Comme ung enfant né de nouveau.

Toutesfoys ainsi que je sens

Elle fust saige et de grant sens

Quant elle estoit en son droit aage

Mais elle n’estoit plus si saige

Ains rassotoit, et enserrée

Estoit d’une chappe fourrée

Dont elle avoit, j’en suis recors

Affublé et vestu son corps

Affin d’estre plus chauldement

Morte de froit fust autrement

Car tousjours subjectz a froidure

Sont vieilles gens c’est leur nature.

Ȼ Papelardie.

Une autre apres estoit escripte

Qui bien sembloit estre ypocrite

La description de papelardie.

Papelardie est appellée

C’est celle qui en recelée

Quant on ne s’en peult prendre garde

D’aucun mal faire ne se tarde

Et fait dehors la marmyteuse

Ayant face palle et piteuse

Comme une simple créature

Mais il n’y a mal adventure

Qu’elle ne pense en son couraige

Moult bien luy ressembloit l’ymaige

Paincte et pourtraicte a sa semblance

Qui fut de simple contenance

Elle fust chaussée et vestue

Tout ainsi que femme rendue

En sa main ung psaultier tenoit

Et saichez que moult se penoit

Fiction de papelardie.

De faire a Dieu prieres sainctes

Et d’appeler et sainctz et sainctes

Gaye n’estoit, mais bien chétive

Et par semblant fort ententive

Du tout a bonnes œuvres faire

Aussi avoit vestu la haire

De peur qu’elle ne devint grasse

Et de jeusner estoit si lasse

Qu’elle avoit coulleur palle et morte

A elle et aux siens est la porte

Du ciel fermée sans mercy

Car telles gens se font ainsi

Amaigrir se dit l’Evangille

Notable.

Pour avoir loz parmy la ville

Et pour ung peu de gloire vaine

Qui hors d’avecques Dieu les maine.

Ȼ Povreté

Pourtraicte fut tout au dernier

Povreté qui ung seul denier

La description de povrete.

N’eust pas si elle se deust pendre

Tant sceust elle sa robe vendre

Nue estoit quasi comme ung ver

Et s’il eust fait ung peu d’iver

Je croy qu’el fust morte de froit.

Elle avoit vieil sac estroict

Tout plain de pieces et de crotes

Et pour toutes robes et cottes

N’eust autre chose a affubler

Si eust bon loysir de trembler

Car des gens fut ung peu loignet

Et comme un chien a ung coignet

Se cachoyt et accropissoyt

Aussi Povreté ou que soit

Tousjours est honteuse et despite

Or puisse estre l’heure mauldicte

Qu’oncques povre homme fut conceu

Entre gens ne sera receu

Ne bien vestu, ne bien chaussé

Aymé, chéry, ny exaulcé.

Ȼ Sensuyt lacteur.

Les ymaiges qu’ay advisé

Comme je vous ay devisé

Description du lieu des ymaiges dessusdictes.

Furent en or et en azur

De toutes pars painctes au mur

Hault fut le mur et tout carré

Si en estoit clos et barré

En lieu de haye ung beau verger

Si bien assis pour abréger

Qu’on ne le pourroit dire a droit

Qui dedans mener me vouldroit

Ou par eschelle ou par degré

Je luy en sceusse moult de gré

Description du verger.

Car oncq homme ne fut conduict

A telle joye et tel déduict

Comme a celle de ce verger

Ce beau lieu d’oyseaulx héberger

N’estoit ne desdaigneulx ne chiche

Mais ne fut oncque lieu si riche

D’arbres et d’oysillons chantans

Car par les buyssons bien sentans

Y en eut trois foys plus qu’en France

Et tant fut belle l’accordance

De leur musicque a escouter

Qu’elle povoit tout dueil oster

Quant a moy si fort m’esjouy

Lors que si bien chanter j’ouy

Que je ne prinsse pas cent livres

S’il y eust passaiges delivres

Pour n’y entrer, et que ne veisse

L’assemblée que Dieu bénisse

Des oyseaulx qui leans estoient

Et de gay couraige chantoient

Les dances d’amours et les notes

Plaisans courtoyses et mignotes.

Quant j’ouy ces oyseaux chanter

Je me prins fort a guementer

Par quel art et par quel engin

Je pourroye entrer au jardin

Mais je ne povoys bien scavoir

Par ou entrée y peusse avoir

Et saichez que je ne scavoye

S’il y avoit pertuys ny voye

Ne lieu par ou l’on y entrast

Et homme qui me le monstrast

N’estoit illec, car seul j’estoye

Et d’ennuy maint souspir jectoye

Tant qu’au dernier il me souvint

Que impossible estoit qu’il advint

Qu’en ung si beau verger n’eust huys

Ou eschelle, ou quelque pertuys

Lors m’en allay a grant alleure

Environnant la compasseure

Et le grant tour du mur carré

Tant que ung huys bien clos et barré

Trouvay fort petit et estroit

Et par ailleurs on n’y entroit

Si commencay a y férir

Sans d’autre entrée m’enquérir.

Ȼ Comment Oyseuse ouvrit la porte

a l’Amant, et puis s’en déporte.

Assez y frappay et boutay

Et par maintes foys escoutay

Oysiuete ouure le iardin a lamant.

Si j'orroys gens parler ensemble

Le guichet qui estoit de tremble

Mouvoit, adonc une pucelle

Qui estoit assez gente et belle

Cheveulx eut bloncz comme ung bassin

La chair plus tendre qu'ung poussin

Front reluysant, sourcilz voultiz

Large entroeil, et les piedz petis

Tétin poingnant blanc de nature

Et le nez bien fait a droicture

Description de beaulte quant aux douaires de nature.

Comme ung faulcon les yeulx eut vers

Jectans oeillades de travers

La face blanche et coulourée

L'alaine doulce et savourée

La bouche petite et grossette

Et au menton une fossette

D'espaules eut belle croysure

Et le col de bonne mesure

Sans aucune bube ne tache.

Nota.

Brief en ce monde je ne sache

Femme qui si beau col portast

Polly sembloit et souef au tast

Et la gorge avoit aussi blanche

Comme la neige sur la branche

Quant il a freschement neigé

Le corps eut droit, gent et dougé

Et ne falloit ja sur la terre

Ung plus beau corps de femme querre

D’orfaverie eut ung chappeau

Proprement fait, mignon, et beau

Description de besaulte p artifice.

Et plus riche a bien le priser

Que le scauroie deviser.

Sur ce chappeau d’orfaveries

En eut ung de roses fleuries

Et en sa main ung mirouer

Si eut d’ung riche tressouer.

Son chef tressé estroictement

D’ung las de soye coinctement

Lassoit en deux endroictz ses manches

Et pour preserver ses mains blanches

Du halle en chascune eut ung gant.

Sa cotte fust d’ung vert de gant

A broderie tout entour

Et bien sembloit a son atour

Qu’a besongner peu se mectoit

Car quant bien pignée elle estoit

Bien parée, et bien attournée

Elle avoit faicte sa journée

Et avoit si bon temps aussi

Qu’elle n’avoit soing ne soucy

De rien qui soit, fors seullement

De soy acoustrer noblement.

Ȼ Quant la belle ainsi acoustrée

Lentree de lamant au iardin damours.

Du verger m’eust ouvert l’entrée

Je l’en merciay humblement

Et si luy demanday comment

Avoit nom, et qui estoit elle,

Elle ne fut vers moy rebelle

Ne de respondre desdaigneuse.

Responce de dame oyseuse a lamant.

Je me fais appeller Oyseuse

Dit elle, a chascun qui me hante,

Riche femme suis et puissante

Et d’une chose ay fort bon temps

Car a riens du monde n’entens

Qu’à me jouer et soullasser

Et mon chef pigner, et tresser,

Privée suis, jollye et coincte

Et de Déduict tousjours m’acoincte,

C’est cil a qui est ce jardin

Qui du pays alexandrin

Feit cy les arbres apporter

Qu’il feist par le jardin planter.

Deduit seigneur du iardin damours.

Puis quant chascun arbre fut creu

Déduit qui n’est mie recreu

Feit tout autour ce hault mur faire

Et si feit au dehors pourtraire

Les ymaiges qui y sont joinctes

Qui ne sont ne belles ny coinctes

Mais laydes et traystes a veoir

Comme avez peu appercevoir.

Maintes fois pour s’esbanoyer

Se vient en ce lieu umbroyer

Seiour de deduit & ses complices.

Déduit et les gens qui le suivent

Qui en soulas et joye vivent.

Encor est il leans sans doubte

La ou il entend et escoute

Chanter les doulx rossignolletz

Mauvis et aultres oyselletz,

Illec se joue et se soulace

Avec ses gens, car telle place

Au monde ne scauroit trouver

Pour tout passe temps esprouver

Et maintiendray en toute voye

Que les plus belles gens qu’on voye

Sont les compaignons que Déduit

Avecques luy maine et conduict.

Ȼ Comment l’Amant parle a Oyseuse

Qui luy fut assez gracieuse.

Quant Oyseuse m’eut tout compté

Et j’euz bien son compte escouté

Je luy dy adoncq, dame Oyseuse

Croyez sans en estre doubteuse

Puis qu’ores Déduit et ses gens

Sont icy tant jolys et gentz

Je feray tant que l’assemblée

De moy ne sera pas emblée

Qui ne la voye ains qu’il soit nuict

Si ma personne ne vous nuict.

Veoir la me fault, c’est mon vouloir

Car mieulx n’en pourray que valloir.

L’Amant est entre au jardin d’amours

Lors entray au jardin tout vert

Par l’huys qu’Oyseuse m’a ouvert

Et quant par dedans je le vy

Je fuz de joye si ravy

Que pour tout vray je cuidoye estre

Venu en Paradis terrestre.

Tant estoit beau ce lieu ramaige

Que bien sembloit divin ouvraige

Car comme il me sembla de faict

En aucun Paradis ne faict

Si bon estre comme il faisoit

Au verger qui tant me plaisoit.

D’oyseaulx chantans y eut assez

Par tout le jardin amassez,

La description des oyseaulx du jardin d’amours

En ung lieu avoit estourneaulx

En l’autre malars et moyneaulx

Pinsons, pyvers, merles, mesanges

Qui ne sembloient oyseaulx, mais anges

Brief homme n’en vit oncques tant,

La estoit le geay caquetant

Le verdier s’y esjouyssoit

La tourterelle y gémissoit

Et y desgorgeoit la linote

Le chant que nature luy note.

En autre lieu vy amassées

Force kalandes, qui lassées

Furent de chanter aux enuis

Car les rossignolz et mauvis

Sceurent si haultement chanter

Qu’ilz vindrent a les surmonter.

Ailleurs aussi sont papegaulx

En chantz et plumes non égaulx

Qui par ces vertz boys ou ilz hantent

Incessamment sifflent et chantent,

Mais par sus tous oyseaulx beccus

Se firent ouyr les cocus

Nota.

Qui en plus grant nombre se y trouvent

Car au jardin d’Amours se couvent.

Bien fut leur chappelle fournie

Et plaine de grant armonie

Car leur chant estoit gracieulx

Comme une voix venant des cieulx.

Ȼ Or pensez si de m’esjouyr

J’avoys raison d’ainsi ouyr

A mon gré la plus grant doulceur

Qu’on ouyt oncques, pour tout seur

Tant estoit se chant doulx & beau

Qu’il ne sembloit pas chant d’oyseau

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