Le Roman de la Rose (page 10)
Et de robbe eust eu grant affaire
Quant une neufve elle eust fait faire,
Avarice en sa main tenoit
Une bource qu’elle espergnoit
Et la nouoit si fermement
Qu’elle eust demouré longuement
Avant que d’y mettre le poing
Aussi de ce n’avoit besoing
Car d’y rien prendre n’eust envye
Et fust ce pour sauver sa vie.
Ȼ Envie.
Envie aussi je vy adoncques
Qui en sa vie ne rit oncques
Et qui n’a de joye une goute
Si elle ne voit ou escoute
Sur quelqu’un dommaige advenir
Rien ne la scavoit mieulx tenir
En plaisir que mal adventure.
Quant elle voit desconfiture
Sur quelque bon preud’homme avoir
Cela luy est plaisant à veoir,
Et s’esjouyt en son courage
Quant elle voit aucun lignage
Trébucher et aller à honte,
Et quant aucun a honneur monte
Par son sens et par sa noblesse
C’est la chose qui plus la blesse
Car sachez que moult luy convient
Avoir du dueil, quant bien advient,
Note de la nature d’envie
Envie est de tel cruaulté
Qu’elle ne porte loyaulté
A compaignon n’amy expres
Et n’a parent tant luy soit pres
A qui ne soit toute ennemye.
Certes elle ne vouldroit mye
Qu’a son propre pere vint bien,
Mais sachez qu’elle achapte bien
Sa grant malice cherement
Car elle est en si grant tourment
Quant gens de bien bonne œuvre font
Qu’a peu qu’en désespoir ne fond
Et souhaite en son cueur immunde
Se venger de Dieu et du monde.
Jamais ne cesse Envie infame
De mettre sus quelque diffame
Et croy que s’elle congnoissoit
Le plus homme de bien qui soit
Ne de ca mer, ne de la mer
Si le vouldroit elle blasmer
Et s’il estoit si bien apris
Qu’elle ne peust son loz et pris
Du tout abatre et despriser
Si vouldroit elle amenuyser
Pour le moins son bruyt et honneur
Par son parler faulx blasonneur.
Nota.
A la paincture prins esgard
Qu’Envye avoit mauvais regard
Car jamais n’alloit riens voyant
Fors de travers en bourgnoyant.
Elle avoit ce mauvais usage
Qu’elle ne povoit au visage
Personne regarder a plain
Mais clouoit ung œil par desdain
Et toute de despit ardoit
Quant aucuns qu’elle regardoit
Estoient moult beaulx ou preux ou gentz
Ou prisez et aymez des gens.
Ȼ Tristesse
Pres d’Envye estoit paincte aussi
Tristesse plaine de soucy
Qui bien monstroit par sa couleur
Qu’elle avoit au cueur grant douleur
Et sembloit avoir la jaunice
Bien estoit pres d’elle avarice
Quant à palleur et maigreté
La description de tristesse
Car le dueil en elle arresté
Et la pesanteur des ennuys
Qu’elle portoit et jour et nuytz
L’avoient faicte ainsi fort jaunir
Et palle et maigre devenir
Oncques vivans en tel martire
Ne fut, ne porta si grant yre
Comme il apparoissoit qu’elle eust.
Je croy qu’onq homme ne luy pleust
Ne fist chose qui luy peust plaire
Et si ne se vouloit retraire
Ny a personne conforter
Du dueil que luy failloit porter.
Trop avoit son cueur courroucé
Et son dueil profond commencé
Dont bien sembloit estre dolente
Car elle n’avoit esté lente
D’esgratigner sa face toute.
Sa robe aussi ne prisa goute
En maintz lieux l’avoir dessirée
Comme femme d’angoisse yrée.
Ses cheveulx tous destrecez furent
Et sur son doz ca et la cheurent
Car tous desrompus les avoit
Du courroux qu’elle concevoit
Et si sachez certainement
Qu’elle plouroit moult tendrement.
Homme tant soit dur ne la veist
A qui grande pitié ne feist
Elle se rompoit et batoit
Et ses poingz ensemble hurtoit.
Brief la dolente et la chétive
Moult fut a dueil faire ententive
Et ne cherchoit a s’esjouyr
A dancer ou chansons ouyr
Car qui le cueur a bien dolent
N’a pour vray désir ne talent
De rire dancer ou baiser
Et ne scauroit tant s’appaiser
Qu’avecques dueil sceust joye faire
Car dueil est a joye contraire.
Nota.
Ȼ Vieillesse
Apres fut Vieillesse pourtraicte
La description de vieillesse
Qui estoit bien ung pied retraicte
De la forme dont souloit estre
A grant peine se povoit paistre
Tant estoit vieille et radotée
Sa beaulté fut toute gastée
Et si vieille estoit devenue
Qu’elle avoit la teste chenue
Toute blanche et toute florie,
Pas n’eust esté grande mourie
Si morte fust ne grant péché
Car tout son corps estoit séché
Pour longueur de temps et vieil eage.
Tout flaistry estoit son visaige
Jadis plain et tenu tant cher
Et aux mains n’avoit point de chair.
Les oreilles avoit moussues
Aussi les dentz toutes perdues
Parquoy n’eust sceu mascher qu’à peine.
De vieillesse estoit si fort pleine
Que cheminé n’eust la montance
De quatre toyses sans potance
Nota.
Le temps qui s’en va nuyt et jour
Sans repos prendre et sans séjour
De la suite du temps
Et qui de nous se part et emble
Si secrettement qu’il nous semble
Que maintenant soit en ung poinct
Et il ne s’i arreste point
Ains ne fine d’oultre passer
Si tost que ne scauriez penser
Quel temps il est présentement
Car avant que le pensement
Fut finy, si bien y pensez
Troys temps seroient desja passez
Le temps qui ne peult séjourner
Ains va tousjours sans retourner
Comme l’eau qui s’avalle toute
Et contremont n’en revient goute
Le temps tout consomme
Le temps contre qui rien ne dure
Ne fer ne chose tant soit dure
Car le temps tout gaste et tout mange
Le temps qui toutes choses change
Qui tout fait croistre et tout mourir
Et tout user et tout pourrir.
Le temps qui envieillist noz peres
Qui vieillist povres et prosperes
Et par lequel tous vieillirons
Ou par mort jeunes périrons
Le temps par qui sera faillye
Mer, terre, et gens avoir vieillie
Toutes choses retournant à leur premiere nature
Celle que je dy de tel sorte
Que moins sembloit vive que morte
De s’ayder n’avoit plus puissance
Mais retournoit en enfance
Car foyble avoit corps et cerveau
Comme ung enfant né de nouveau.
Toutesfoys ainsi que je sens
Elle fust saige et de grant sens
Quant elle estoit en son droit aage
Mais elle n’estoit plus si saige
Ains rassotoit, et enserrée
Estoit d’une chappe fourrée
Dont elle avoit, j’en suis recors
Affublé et vestu son corps
Affin d’estre plus chauldement
Morte de froit fust autrement
Car tousjours subjectz a froidure
Sont vieilles gens c’est leur nature.
Ȼ Papelardie.
Une autre apres estoit escripte
Qui bien sembloit estre ypocrite
La description de papelardie.
Papelardie est appellée
C’est celle qui en recelée
Quant on ne s’en peult prendre garde
D’aucun mal faire ne se tarde
Et fait dehors la marmyteuse
Ayant face palle et piteuse
Comme une simple créature
Mais il n’y a mal adventure
Qu’elle ne pense en son couraige
Moult bien luy ressembloit l’ymaige
Paincte et pourtraicte a sa semblance
Qui fut de simple contenance
Elle fust chaussée et vestue
Tout ainsi que femme rendue
En sa main ung psaultier tenoit
Et saichez que moult se penoit
Fiction de papelardie.
De faire a Dieu prieres sainctes
Et d’appeler et sainctz et sainctes
Gaye n’estoit, mais bien chétive
Et par semblant fort ententive
Du tout a bonnes œuvres faire
Aussi avoit vestu la haire
De peur qu’elle ne devint grasse
Et de jeusner estoit si lasse
Qu’elle avoit coulleur palle et morte
A elle et aux siens est la porte
Du ciel fermée sans mercy
Car telles gens se font ainsi
Amaigrir se dit l’Evangille
Notable.
Pour avoir loz parmy la ville
Et pour ung peu de gloire vaine
Qui hors d’avecques Dieu les maine.
Ȼ Povreté
Pourtraicte fut tout au dernier
Povreté qui ung seul denier
La description de povrete.
N’eust pas si elle se deust pendre
Tant sceust elle sa robe vendre
Nue estoit quasi comme ung ver
Et s’il eust fait ung peu d’iver
Je croy qu’el fust morte de froit.
Elle avoit vieil sac estroict
Tout plain de pieces et de crotes
Et pour toutes robes et cottes
N’eust autre chose a affubler
Si eust bon loysir de trembler
Car des gens fut ung peu loignet
Et comme un chien a ung coignet
Se cachoyt et accropissoyt
Aussi Povreté ou que soit
Tousjours est honteuse et despite
Or puisse estre l’heure mauldicte
Qu’oncques povre homme fut conceu
Entre gens ne sera receu
Ne bien vestu, ne bien chaussé
Aymé, chéry, ny exaulcé.
Ȼ Sensuyt lacteur.
Les ymaiges qu’ay advisé
Comme je vous ay devisé
Description du lieu des ymaiges dessusdictes.
Furent en or et en azur
De toutes pars painctes au mur
Hault fut le mur et tout carré
Si en estoit clos et barré
En lieu de haye ung beau verger
Si bien assis pour abréger
Qu’on ne le pourroit dire a droit
Qui dedans mener me vouldroit
Ou par eschelle ou par degré
Je luy en sceusse moult de gré
Description du verger.
Car oncq homme ne fut conduict
A telle joye et tel déduict
Comme a celle de ce verger
Ce beau lieu d’oyseaulx héberger
N’estoit ne desdaigneulx ne chiche
Mais ne fut oncque lieu si riche
D’arbres et d’oysillons chantans
Car par les buyssons bien sentans
Y en eut trois foys plus qu’en France
Et tant fut belle l’accordance
De leur musicque a escouter
Qu’elle povoit tout dueil oster
Quant a moy si fort m’esjouy
Lors que si bien chanter j’ouy
Que je ne prinsse pas cent livres
S’il y eust passaiges delivres
Pour n’y entrer, et que ne veisse
L’assemblée que Dieu bénisse
Des oyseaulx qui leans estoient
Et de gay couraige chantoient
Les dances d’amours et les notes
Plaisans courtoyses et mignotes.
Quant j’ouy ces oyseaux chanter
Je me prins fort a guementer
Par quel art et par quel engin
Je pourroye entrer au jardin
Mais je ne povoys bien scavoir
Par ou entrée y peusse avoir
Et saichez que je ne scavoye
S’il y avoit pertuys ny voye
Ne lieu par ou l’on y entrast
Et homme qui me le monstrast
N’estoit illec, car seul j’estoye
Et d’ennuy maint souspir jectoye
Tant qu’au dernier il me souvint
Que impossible estoit qu’il advint
Qu’en ung si beau verger n’eust huys
Ou eschelle, ou quelque pertuys
Lors m’en allay a grant alleure
Environnant la compasseure
Et le grant tour du mur carré
Tant que ung huys bien clos et barré
Trouvay fort petit et estroit
Et par ailleurs on n’y entroit
Si commencay a y férir
Sans d’autre entrée m’enquérir.
Ȼ Comment Oyseuse ouvrit la porte
a l’Amant, et puis s’en déporte.
Assez y frappay et boutay
Et par maintes foys escoutay
Oysiuete ouure le iardin a lamant.
Si j'orroys gens parler ensemble
Le guichet qui estoit de tremble
Mouvoit, adonc une pucelle
Qui estoit assez gente et belle
Cheveulx eut bloncz comme ung bassin
La chair plus tendre qu'ung poussin
Front reluysant, sourcilz voultiz
Large entroeil, et les piedz petis
Tétin poingnant blanc de nature
Et le nez bien fait a droicture
Description de beaulte quant aux douaires de nature.
Comme ung faulcon les yeulx eut vers
Jectans oeillades de travers
La face blanche et coulourée
L'alaine doulce et savourée
La bouche petite et grossette
Et au menton une fossette
D'espaules eut belle croysure
Et le col de bonne mesure
Sans aucune bube ne tache.
Nota.
Brief en ce monde je ne sache
Femme qui si beau col portast
Polly sembloit et souef au tast
Et la gorge avoit aussi blanche
Comme la neige sur la branche
Quant il a freschement neigé
Le corps eut droit, gent et dougé
Et ne falloit ja sur la terre
Ung plus beau corps de femme querre
D’orfaverie eut ung chappeau
Proprement fait, mignon, et beau
Description de besaulte p artifice.
Et plus riche a bien le priser
Que le scauroie deviser.
Sur ce chappeau d’orfaveries
En eut ung de roses fleuries
Et en sa main ung mirouer
Si eut d’ung riche tressouer.
Son chef tressé estroictement
D’ung las de soye coinctement
Lassoit en deux endroictz ses manches
Et pour preserver ses mains blanches
Du halle en chascune eut ung gant.
Sa cotte fust d’ung vert de gant
A broderie tout entour
Et bien sembloit a son atour
Qu’a besongner peu se mectoit
Car quant bien pignée elle estoit
Bien parée, et bien attournée
Elle avoit faicte sa journée
Et avoit si bon temps aussi
Qu’elle n’avoit soing ne soucy
De rien qui soit, fors seullement
De soy acoustrer noblement.
Ȼ Quant la belle ainsi acoustrée
Lentree de lamant au iardin damours.
Du verger m’eust ouvert l’entrée
Je l’en merciay humblement
Et si luy demanday comment
Avoit nom, et qui estoit elle,
Elle ne fut vers moy rebelle
Ne de respondre desdaigneuse.
Responce de dame oyseuse a lamant.
Je me fais appeller Oyseuse
Dit elle, a chascun qui me hante,
Riche femme suis et puissante
Et d’une chose ay fort bon temps
Car a riens du monde n’entens
Qu’à me jouer et soullasser
Et mon chef pigner, et tresser,
Privée suis, jollye et coincte
Et de Déduict tousjours m’acoincte,
C’est cil a qui est ce jardin
Qui du pays alexandrin
Feit cy les arbres apporter
Qu’il feist par le jardin planter.
Deduit seigneur du iardin damours.
Puis quant chascun arbre fut creu
Déduit qui n’est mie recreu
Feit tout autour ce hault mur faire
Et si feit au dehors pourtraire
Les ymaiges qui y sont joinctes
Qui ne sont ne belles ny coinctes
Mais laydes et traystes a veoir
Comme avez peu appercevoir.
Maintes fois pour s’esbanoyer
Se vient en ce lieu umbroyer
Seiour de deduit & ses complices.
Déduit et les gens qui le suivent
Qui en soulas et joye vivent.
Encor est il leans sans doubte
La ou il entend et escoute
Chanter les doulx rossignolletz
Mauvis et aultres oyselletz,
Illec se joue et se soulace
Avec ses gens, car telle place
Au monde ne scauroit trouver
Pour tout passe temps esprouver
Et maintiendray en toute voye
Que les plus belles gens qu’on voye
Sont les compaignons que Déduit
Avecques luy maine et conduict.
Ȼ Comment l’Amant parle a Oyseuse
Qui luy fut assez gracieuse.
Quant Oyseuse m’eut tout compté
Et j’euz bien son compte escouté
Je luy dy adoncq, dame Oyseuse
Croyez sans en estre doubteuse
Puis qu’ores Déduit et ses gens
Sont icy tant jolys et gentz
Je feray tant que l’assemblée
De moy ne sera pas emblée
Qui ne la voye ains qu’il soit nuict
Si ma personne ne vous nuict.
Veoir la me fault, c’est mon vouloir
Car mieulx n’en pourray que valloir.
L’Amant est entre au jardin d’amours
Lors entray au jardin tout vert
Par l’huys qu’Oyseuse m’a ouvert
Et quant par dedans je le vy
Je fuz de joye si ravy
Que pour tout vray je cuidoye estre
Venu en Paradis terrestre.
Tant estoit beau ce lieu ramaige
Que bien sembloit divin ouvraige
Car comme il me sembla de faict
En aucun Paradis ne faict
Si bon estre comme il faisoit
Au verger qui tant me plaisoit.
D’oyseaulx chantans y eut assez
Par tout le jardin amassez,
La description des oyseaulx du jardin d’amours
En ung lieu avoit estourneaulx
En l’autre malars et moyneaulx
Pinsons, pyvers, merles, mesanges
Qui ne sembloient oyseaulx, mais anges
Brief homme n’en vit oncques tant,
La estoit le geay caquetant
Le verdier s’y esjouyssoit
La tourterelle y gémissoit
Et y desgorgeoit la linote
Le chant que nature luy note.
En autre lieu vy amassées
Force kalandes, qui lassées
Furent de chanter aux enuis
Car les rossignolz et mauvis
Sceurent si haultement chanter
Qu’ilz vindrent a les surmonter.
Ailleurs aussi sont papegaulx
En chantz et plumes non égaulx
Qui par ces vertz boys ou ilz hantent
Incessamment sifflent et chantent,
Mais par sus tous oyseaulx beccus
Se firent ouyr les cocus
Nota.
Qui en plus grant nombre se y trouvent
Car au jardin d’Amours se couvent.
Bien fut leur chappelle fournie
Et plaine de grant armonie
Car leur chant estoit gracieulx
Comme une voix venant des cieulx.
Ȼ Or pensez si de m’esjouyr
J’avoys raison d’ainsi ouyr
A mon gré la plus grant doulceur
Qu’on ouyt oncques, pour tout seur
Tant estoit se chant doulx & beau
Qu’il ne sembloit pas chant d’oyseau