Le Roman de la Rose (page 11)
Mais le povoit l’on estimer
Seraines
Ung chant de seraines de mer
Qui prindrent ce nom de seraines
De leur voix series et saines
Dont en mer endorment souvent
Ceulx qui mettent voyles au vent.
A chanter furent ententis
Les oysillons qui aprentis
Ne furent pas, ne non saichans,
Et saichez quant j’ouy leurs chanz
Et je vy tant beau et pourpris
A esmerveiller je me pris
Car encor n’avoys esté oncques
Si gay, que je devins adoncques
Tant pour la grande nouveaulté
De ce lieu, que pour sa beaulté.
Alors congneuz je bien et vy
Qu’Oyseuse m’avoit bien servy
De m’avoir en tel Déduit mis
Et bien me tins de ses amys
Puis qu’elle m’avoit deffermé
Le guichet du verger ramé.
OR maintenant vous en diray
L’office de deduit et la description de son berger
Plus avant, et vous descripvray
Premier dequoy Déduit servoit
Et quelle compaignie avoit.
Sans longue fable vous vueil dire
Puis du verger tout d’une tire
Réciteray ce qu’il me semble,
Je ne puis dire tout ensemble
Mais je le compteray par ordre
Que l’on n’y saiche que remordre.
Beau service doulx et plaisant
Chascun oyseau alloit faisant
En chant et musique ramaige
Rendant au dieu d’Amours hommaige
Les cleres voyes diminuerent
Les moyennes continuerent
Et les grosses bien entonnoient.
Brief tant de plaisir me donnoient
Que impossible est que mélodie
Telle je vous desmesle ou die.
Mais quant j’euz escouté ung peu
Les oyseaulx, tenir ne me peu
Que Déduit je n’allasse veoir,
Car moult désiroys de scavoir
Sa facon de faire et son estre
Si m’en allay tout droit a dextre
Par une bien petite sente
Bordée de fanoul et mente
Et la aupres trouvay Déduit
En lieu secret qui bien luy duit.
L'amant trouve deduit au berger.
Lors entray ou Déduit estoit
Lequel illecques s’esbatoit
Avec une si belle bande
Que je feuz en merveille grande
Comment Dieu en terre assembloit
Si belles gens, car il sembloit
Que fussent anges empennez
De telz n’en sont au monde nez.
Ȼ Cy parle l’Acteur sans frivolle
De Déduit et de sa karolle.
Ces gens dancerent aux chansons
Qui n’eurent laitz ne meschans sons
Car une dame les chantoit
Qui lyesse appellée estoit.
Liesse
Chanter scavoit moult doulcement
Et a son chant bien proprement
Ses motz et resfrains asseoyt
A autre si bien ne seoyt,
Et s’elle eut voix bien clere et saine
Encor moins a dancer fut vaine,
Mais scavoit bien s’esvertuer
Saulter, virer, et remuer
Et tousjours comme coustumiere
Dancoit et chantoit la premiere
Car chanter, dancer, sont mestiers
Ou elle faisoit moult voulentiers.
LOrs veissiez les dances aller
Ung chascun a l’envy baller
Et faire gambades et saultz
Sus l’herbe drue et soubz les saulx.
La eussiez veu pour les balleurs
Fleusteurs, harpeurs, et cimballeurs.
Les ungz sonnerent millannoyses
Les autres notes lorrainnoyses
Pour ce qu’on en fait en Lorraine
De plus belles qu’en nul dommaine.
La maniere de la carolle.
Apres y eut farces joyeuses
Et batelleurs et batelleuses
Qui de passe passe jouoyent
Et en l’air ung bassin ruoyent
Puis le scavoyent bien recueillir
Sur ung doy, sans point y faillir.
Deux damoiselles bien mignotes
Je vy adonc en simples cottes
Et tressées en une tresse
Lesquelles Déduit sans destresse
Faisoit lors devant luy bailler
Mais de ce ne fault ja parler
Comme elles balloyent coinctement
L’une venoit tout bellement
Vers l’autre, et quant elles estoient
Pres apres si s’entrejectoyent
Les bouches, et vous fust advis
Qu’elles se baisoyent vis a vis
Fort bien sceurent leurs bas briser
Si n’en scay plus que deviser
Fors que de la jamais ne queisse
M’en aller, tant comme je veisse
Telles gens ainsi s’advanser
De rire, chanter, et danser.
LA dance qui me plaisoit tant
Je regarday jusques a tant
Acueil de dame courtoysie a lamant.
Que une dame d’honneur saysie
M’entrevit, ce fut Courtoysie
La gracieuse et débonnaire
Que Dieu gard de chose contraire
Courtoysement lors m’appella
Bel amy, que faictes vous la
Dit elle, icy vous en venez
Et a la dame vous prenez
Avec entre nous, s’il vous plaist
Quant j’ouy ces motz sans faire arrest
A m’enhardir je commencay
Et avec les danceurs dancay
Car saichez que moult m’agréa
Dont Courtoysie me pria
En me disant que je dansasse
Plustost l’eusse fait si j’osasse
Mais j’estoys de honte surpris
Adoncq a regarder me pris
Les corps les facons et maintiens
Les cheres et les entretiens
De ceulx qui la dancoyent ensemble
Si vous diray d’eulx qu’il me semble
DEduit fut beau et grant et droit
Plaisant en ditz en faitz adroit
La forme et composition de deduit.
Plus que jamais on ne vit homme
La face avoit comme une pomme
Vermeille et blanche tout autour
Miste fut et de bel atour
Les yeulx eut vers, la bouche gente
Le nez bien fait par grant entente
Et le poil blanc et crespelé
D’espaules estoit large et lé
Et gresle parmy la saincture
Bref il sembloit une paincture
Tant estoit doré et gemmé
Et de tous membres bien formé
Le corps eut bon, les jambes vistes
Plus légier homme oncques ne veistes
Et si n’avoit barbe ou menton
Fors ung petit poil folleton
Comme ses jeunes damoyseaulx
D’ung samy pourtraict a oyseaulx
Qui estoit tout a or batu
Son corps fut richement vestu
La diuise des habillemens de deduit.
Et la robbe bien devisée
En maintz lieux estoit incisée
Et découppée par cointise
Puis fut chaussé par mignotise
D’ung souliers descouppez a las
S’amye aussi par grant soulas
Luy avoit fait joly chappeau
De roses qui moult estoit beau.
ET scavez vous qui fut s’amye
Lyesse qu’il ne hayoit mye
Lyesse amye de deduit.
La mieulx disant des bien disans
Qui des son eage de dix ans
De son amour luy fit octroy
Déduit la tint parmy le doy
Et elle luy a ceste dance
D’eulx deux c’estoit belle accordance
Car il fut beau et elle belle
Et bien sembloit rose nouvelle
De la couleur et sa chair tendre
On luy eust peu trencher et fendre
Avecque une petite ronce
Le fronc avoit polly sans fronce
Les sourcilz bruns le corps faictiz
Et les yeulx doulx et actraictiz
Car on les voyoit rire avant
Que la bouche le plus souvent
De son nez ne vous scay que dire
Fors que mieulx fait ne fust de cire
Description de la beaulté de liesse.
Bouche doulce et rougeur parmy
Avoit pour bayser son amy
Et le chef blond et reluysant
Que vous en yroys je disant
Belle fut et bien atournée
Et de fin or par tout ornée
Si avoit ung chappellet neuf
Si beau que parmy trente neuf
En mon vivant veoir ne pensoye
Chappeau si bien ouvré de soye
D’ung samy vert bien doré
Fut son corps vestu et paré
De quoy son amy robe avoit
Dont bien plus fiere se trouvoit.
A Luy se tint de l’autre part
Le dieu d’Amours cil qui départ
Description du dieu damours.
Amourettes a sa devise
C’est cil qui les amans attise
Et qui abbat l’orgueil des braves
Et fait des grans seigneurs esclaves
Qui fait servir royne et princesse
Et repentir, nonne et abbesse.
Ce dieu d’Amours de sa facon
Ne ressembloit point ung garson
Ains fut sa beaulté a priser
Mais de sa robe deviser
Crains grandement qu’enpesché soye
Il n’avoit pas robe de soye
Mais estoit faicte de fleurettes
Tres bien par fines amourettes
A losenges et a oyseaux
Et a beaulx petis leonceaux
A aultres bestes et lyepardz
Sa robe estoit de toutes pars
Bien faicte et couverte de fleurs
Par diversité de couleurs
Fleurs la estoient de maintes guises
Bien ordonnées par divises
Aucune fleur en esté n’est
Qui n’y fust ne fleur de genest
Ne violette ne parvenche
Jaune soit inde, rouge, ou blanche
Par lieux estoient entremeslées
Fueilles de roses grandz et lées
Au chief estoit ung chapellet
De roses bel et nettelet
Les rossignolz autour chantoient
Qui doulcement se délectoient
Il estoit tout couvert d’oyseaulx
Reluysans tresplaisans et beaulx
De mauvis aussi de mésange
Si qu’il ressembloit a ung ange
Descendant droictement du ciel
Amour avoit ung jouvencel
Aupres de luy tout a delé
Qui Doulx Regard fut appellé.
Doulx regard.
Ce beau bachelier regardoit
Les oyseaux et aussi gardoit
Au dieu d’Amours deux arcz turquoys
De doux regard et des deux arcz de cupido.
Dont l’ung d’iceulx estoit de boys
Tout cornu et mal aplané
Remply de neudz et mal tourné
Et estoit dessoubz et desseuré
Comme je vis plus noir que meure.
L’autre des arcz fut d’ung planson
Longuet et de gente facon
Bien faict estoit et bien dolé
Et aussi tres bien piolé
Les dames y estoient bien painctes
Et jeunes damoiselles cointes
Ces deux arcz tenoit Doulx Regard
Le nombre des fleches de cupido es mains de doulx regard.
Et apres portoit d’aultre part
Jusqu’a dix fleches de son maistre
Cinq en tenoit en sa main dextre
Desquelles cinq a pointes croches
Les pannons bien faictz et les coches
Furent bien a point a or painctes
Trenchantes trop furent les pointes
Et agues pour bien percer
Mais la n’estoit fer ny acier
Qui tres richement d’or ne fust
Fors que les pennons et le fust
Les pointes estoient appellées
Sajettes d’or embarbelées.
Le nom des cinq premieres fleches.
Ȼ La meilleur et la plus ysnelle
De ces fleches et la plus belle
Celle qui eut meilleur pennon
Eut de Toute Beaulté le nom.
Ȼ L’autre de celles qui moins blesse
Eut nom ce m’est advis Simplesse.
Ȼ La tierce si fut appellée
Franchise tres bien empanée
De valleur et de courtoysie
Ȼ La quarte eut a nom Compaignie
Qui menoit trop pesante feste
Car point n’estoit d’aller loing preste
Mais qui de pres en vouloit traire
Bien en povoit assez mal faire.
Ȼ La quinte eut a nom Beau Semblant
De toutes aultres moins grevant
Non pourtant fait elle grant playe
A celluy qui son coup essaye
Qui de ceste fleche est blessé
Il en doit estre moins pressé
Et si peult tost santé attendre
Et en aura la douleur mendre.
Ȼ Les autres cinq fleches mal traictes
Les cinq dernieres fleches de cupido.
Mal raportées sont et faictes
Et les fustz estoient et le fer
Plus noirs que les diables d’Enfer
Ȼ Orgueil avoit nom la premiere
Des aultres portant la baniere.
Ȼ La seconde fut Villenye
Plaine de grande félonnye
Ȼ La tierce estoit Honte nommée
Entre gens souvent renommée
Ȼ Et la quarte fut Couvoytise
Qui les gens a mal faire attise
Ȼ La quinte estoit Desespérance
Prompte a mal faire sans doubtance
De toutes aultres la derniere
Ȼ Ces cinq fleches d’une maniere
Estoient et toutes ressemblables
Et moult leur estoient convenables
Les deux boutz de l’arc tresboyteux
Bossu tortu et plain de neux.
Telles fleches devoient bien traire
Qui des aultres sont au contraire.
Je ne vous diray pas leur force
Car a présent ne m’en efforce
Vous orres la signifiance
Sans y obmettre diligence
Et vous diray que tout ce monte
Devant que je fine mon compte.
JE reviendray a ma parolle
Des nobles gens de la carolle,
Description de demes estant a la carolle.
Dire me fault leur contenance
Et leur facon et leur semblance
Le dieu d’Amours or c’estoit pris
A une dame de hault pris
Pres se tenoit de son costé
Celle dame avoit nom Beaulté
Qui point n’estoit noire ne brune
La description de beaulte.
Mais aussi clere que la lune
Estoit vers les aultres estoilles
Qui semblent petites chandelles,
Tendre chair eut comme rosée
Simple fut comme une espousée
Et blanche comme fleur de lys.
Le vis eut bel doulx et alis
Et estoit gresle et alignée
Fardée n’estoit ne pignée,
Car elle n’avoit pas mestier
De soy farder et nettier.
Cheveulx avoit bloncz et si longs
Qu’ilz luy battoient jusques aux talons,
Beaulx yeulx avoit, nez et la bouche
Moult grant douleur au cueur me touche
Quant de sa beaulté me remembre
Pour la facon de chascun membre.
Si belle femme n’est au monde
Jeune soit et de grand faconde
Saige, plaisante, gaye, et cointe
Gresle, gente, frisque et acointe.
Pres de Beaulté estoit Richesse
Description de richesse.
Une dame de grand haultesse
De grand pris et de grand affaire.
Qui a elle et aux siens meffaire
Osast et par faictz et par dictz
Tenu estoit des plus harditz
Qui luy peult ou nuyre ou aydier
Richesse dame de nuyre et daider.
Ce n’est mye d’huy ne d’hier
Que riches gens ont grant puissance
De faire secours et grevance.
Tous les plus grandz et les mineurs
A richesse portoient honneurs.
Nota.
Chascun si l’appelloit sa dame
Et craignoit comme riche femme
Aux riches chascun faurise.
Tous se mettoient en son dangier
Et la veult chascun calengier
Maintz trahystres et maintz envieulx
Souventes fois sont bien joyeulx.
De despriser ou de blasmer
Tous ceulx qui sont mieulx a aymer
Par devant comme mocquerie
Louant les gens en flaterie,
Et par doulces parolles oygnent,
Nature de flateurs.
Mais apres de leurs flesches poignent
Par derriere jusques a l’oz
Et abaissent des bons les loz
Et deslouent les alouez,
Maint preud’homme ont desalouez
Les losengeurs par leurs losenges
Et fait tenir de court estranges
Les maulx de flaterie.
Ceulx qui deussent estre privez
Que mal puissent estre arrivez
Telz losengeurs ou plains d’envie
Car nul preud’hom n’ayme leur vie.
De pourpre fut le vestement
De Richesse si noblement
Qu’en tout le monde n’est plus beau
Mieulx faict ny aussi plus nouveau.
Pourtraicté si furent d’or frais
Hystoires d’empereurs et roys
Et d’avantaige y avoit il
Ung ouvrage noble et subtil
A noyaulx d’or au col fermant
Et a bendes d’azur tenant.
Noblement eut le chief paré
De riches pierres décoré
Qui jettoient moult grande clarté
La tout estoit bien assorté.
Elle avoit moult riche sainture
Sainte par dessus sa vesture
De laquelle la boucle estoit
D’une pierre qui moult luysoit.
Celuy qui dessus soy la porte
Gardé est des venins en sorte
Qu’il n’est point en aucun dangier.
Celle sainture ou franc bauldrier
De richesses valoit grand somme,
Car si beau on n’avoit veu homme,
D’autres pierres estoient les mordens
Qui guarissoient du mal des dens,
Et portoit la pierre bon heur
Qui l’avoit povoit estre asseur
De sa santé et de sa veue
Quant au cueur jeun il l’avoit veue.
Les cloux estoient d’or espuré
Par dessus le tissu doré
Qui moult estoient grans et pesans
En chascun avoit deux besans,
Et avoit avecq ce richesse
Un ceptre d’or mis sur sa tresse
Si riche si plaisant et bel
Qu’oncques on ne vit le pareil,
De pierres estoit fort garoy
Précieuses et aplany.
Qui bien en vouldroit diviser
On ne les pourroit pas priser,
La sont rubis, saphirs, jagonces
Esmerauldes plus de cent onces
Mais devant est par grand maistrise
Une escarboucle bien assise.
Celle pierre si clere estoit
Que cil qui devant la mettoit
Tres bien povoit veoir au besoing
Se conduyre une lieue loing.
Telle grant clarté en yssoit
Que richesse en resplendissoit
Par tout son corps de par la face
Aussi faisoit toute la place.
RIchesse tenoit par la main
Description de ioliuete.
Ung jouvencel de beaulté plain
C’est son amy Jolyveté
Ung homme qui au temps d’esté
Joyeusement se délectoit
Il se chaussoit bien et vestoit
Et avoit les cheveulx de pris
Bien eust cuydé estre repris
D’aucun meurtre ou larrecin
S’en son estable n’eust roucin
Pour cela avoit l’acointance
De richesse et la bien vueillance
Et tousjours avoit en pourpenses
De maintenir les grans despences,
Il les povoit bien maintenir
Puis qu’il y povoit bien fournir
Richesse luy livroit deniers
A mesures et a septiers.
Apres estoit Largesse assise
Qui bien fut duite et bien apprise
La description de largesse.
Du faire honneur et tout despendre
Du lignaige fut d’Alexandre
Qui point n’avoit plaisir de rien
Sinon quant il donnoit du sien,
Mais Avarice la chétive