Le Roman de la Rose (page 11)

Guillaume de Lorris et Jean de Meung · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Roman de la Rose (1537) · 18 pages

Mais le povoit l’on estimer

Seraines

Ung chant de seraines de mer

Qui prindrent ce nom de seraines

De leur voix series et saines

Dont en mer endorment souvent

Ceulx qui mettent voyles au vent.

A chanter furent ententis

Les oysillons qui aprentis

Ne furent pas, ne non saichans,

Et saichez quant j’ouy leurs chanz

Et je vy tant beau et pourpris

A esmerveiller je me pris

Car encor n’avoys esté oncques

Si gay, que je devins adoncques

Tant pour la grande nouveaulté

De ce lieu, que pour sa beaulté.

Alors congneuz je bien et vy

Qu’Oyseuse m’avoit bien servy

De m’avoir en tel Déduit mis

Et bien me tins de ses amys

Puis qu’elle m’avoit deffermé

Le guichet du verger ramé.

OR maintenant vous en diray

L’office de deduit et la description de son berger

Plus avant, et vous descripvray

Premier dequoy Déduit servoit

Et quelle compaignie avoit.

Sans longue fable vous vueil dire

Puis du verger tout d’une tire

Réciteray ce qu’il me semble,

Je ne puis dire tout ensemble

Mais je le compteray par ordre

Que l’on n’y saiche que remordre.

Beau service doulx et plaisant

Chascun oyseau alloit faisant

En chant et musique ramaige

Rendant au dieu d’Amours hommaige

Les cleres voyes diminuerent

Les moyennes continuerent

Et les grosses bien entonnoient.

Brief tant de plaisir me donnoient

Que impossible est que mélodie

Telle je vous desmesle ou die.

Mais quant j’euz escouté ung peu

Les oyseaulx, tenir ne me peu

Que Déduit je n’allasse veoir,

Car moult désiroys de scavoir

Sa facon de faire et son estre

Si m’en allay tout droit a dextre

Par une bien petite sente

Bordée de fanoul et mente

Et la aupres trouvay Déduit

En lieu secret qui bien luy duit.

L'amant trouve deduit au berger.

Lors entray ou Déduit estoit

Lequel illecques s’esbatoit

Avec une si belle bande

Que je feuz en merveille grande

Comment Dieu en terre assembloit

Si belles gens, car il sembloit

Que fussent anges empennez

De telz n’en sont au monde nez.

Ȼ Cy parle l’Acteur sans frivolle

De Déduit et de sa karolle.

Ces gens dancerent aux chansons

Qui n’eurent laitz ne meschans sons

Car une dame les chantoit

Qui lyesse appellée estoit.

Liesse

Chanter scavoit moult doulcement

Et a son chant bien proprement

Ses motz et resfrains asseoyt

A autre si bien ne seoyt,

Et s’elle eut voix bien clere et saine

Encor moins a dancer fut vaine,

Mais scavoit bien s’esvertuer

Saulter, virer, et remuer

Et tousjours comme coustumiere

Dancoit et chantoit la premiere

Car chanter, dancer, sont mestiers

Ou elle faisoit moult voulentiers.

LOrs veissiez les dances aller

Ung chascun a l’envy baller

Et faire gambades et saultz

Sus l’herbe drue et soubz les saulx.

La eussiez veu pour les balleurs

Fleusteurs, harpeurs, et cimballeurs.

Les ungz sonnerent millannoyses

Les autres notes lorrainnoyses

Pour ce qu’on en fait en Lorraine

De plus belles qu’en nul dommaine.

La maniere de la carolle.

Apres y eut farces joyeuses

Et batelleurs et batelleuses

Qui de passe passe jouoyent

Et en l’air ung bassin ruoyent

Puis le scavoyent bien recueillir

Sur ung doy, sans point y faillir.

Deux damoiselles bien mignotes

Je vy adonc en simples cottes

Et tressées en une tresse

Lesquelles Déduit sans destresse

Faisoit lors devant luy bailler

Mais de ce ne fault ja parler

Comme elles balloyent coinctement

L’une venoit tout bellement

Vers l’autre, et quant elles estoient

Pres apres si s’entrejectoyent

Les bouches, et vous fust advis

Qu’elles se baisoyent vis a vis

Fort bien sceurent leurs bas briser

Si n’en scay plus que deviser

Fors que de la jamais ne queisse

M’en aller, tant comme je veisse

Telles gens ainsi s’advanser

De rire, chanter, et danser.

LA dance qui me plaisoit tant

Je regarday jusques a tant

Acueil de dame courtoysie a lamant.

Que une dame d’honneur saysie

M’entrevit, ce fut Courtoysie

La gracieuse et débonnaire

Que Dieu gard de chose contraire

Courtoysement lors m’appella

Bel amy, que faictes vous la

Dit elle, icy vous en venez

Et a la dame vous prenez

Avec entre nous, s’il vous plaist

Quant j’ouy ces motz sans faire arrest

A m’enhardir je commencay

Et avec les danceurs dancay

Car saichez que moult m’agréa

Dont Courtoysie me pria

En me disant que je dansasse

Plustost l’eusse fait si j’osasse

Mais j’estoys de honte surpris

Adoncq a regarder me pris

Les corps les facons et maintiens

Les cheres et les entretiens

De ceulx qui la dancoyent ensemble

Si vous diray d’eulx qu’il me semble

DEduit fut beau et grant et droit

Plaisant en ditz en faitz adroit

La forme et composition de deduit.

Plus que jamais on ne vit homme

La face avoit comme une pomme

Vermeille et blanche tout autour

Miste fut et de bel atour

Les yeulx eut vers, la bouche gente

Le nez bien fait par grant entente

Et le poil blanc et crespelé

D’espaules estoit large et lé

Et gresle parmy la saincture

Bref il sembloit une paincture

Tant estoit doré et gemmé

Et de tous membres bien formé

Le corps eut bon, les jambes vistes

Plus légier homme oncques ne veistes

Et si n’avoit barbe ou menton

Fors ung petit poil folleton

Comme ses jeunes damoyseaulx

D’ung samy pourtraict a oyseaulx

Qui estoit tout a or batu

Son corps fut richement vestu

La diuise des habillemens de deduit.

Et la robbe bien devisée

En maintz lieux estoit incisée

Et découppée par cointise

Puis fut chaussé par mignotise

D’ung souliers descouppez a las

S’amye aussi par grant soulas

Luy avoit fait joly chappeau

De roses qui moult estoit beau.

ET scavez vous qui fut s’amye

Lyesse qu’il ne hayoit mye

Lyesse amye de deduit.

La mieulx disant des bien disans

Qui des son eage de dix ans

De son amour luy fit octroy

Déduit la tint parmy le doy

Et elle luy a ceste dance

D’eulx deux c’estoit belle accordance

Car il fut beau et elle belle

Et bien sembloit rose nouvelle

De la couleur et sa chair tendre

On luy eust peu trencher et fendre

Avecque une petite ronce

Le fronc avoit polly sans fronce

Les sourcilz bruns le corps faictiz

Et les yeulx doulx et actraictiz

Car on les voyoit rire avant

Que la bouche le plus souvent

De son nez ne vous scay que dire

Fors que mieulx fait ne fust de cire

Description de la beaulté de liesse.

Bouche doulce et rougeur parmy

Avoit pour bayser son amy

Et le chef blond et reluysant

Que vous en yroys je disant

Belle fut et bien atournée

Et de fin or par tout ornée

Si avoit ung chappellet neuf

Si beau que parmy trente neuf

En mon vivant veoir ne pensoye

Chappeau si bien ouvré de soye

D’ung samy vert bien doré

Fut son corps vestu et paré

De quoy son amy robe avoit

Dont bien plus fiere se trouvoit.

A Luy se tint de l’autre part

Le dieu d’Amours cil qui départ

Description du dieu damours.

Amourettes a sa devise

C’est cil qui les amans attise

Et qui abbat l’orgueil des braves

Et fait des grans seigneurs esclaves

Qui fait servir royne et princesse

Et repentir, nonne et abbesse.

Ce dieu d’Amours de sa facon

Ne ressembloit point ung garson

Ains fut sa beaulté a priser

Mais de sa robe deviser

Crains grandement qu’enpesché soye

Il n’avoit pas robe de soye

Mais estoit faicte de fleurettes

Tres bien par fines amourettes

A losenges et a oyseaux

Et a beaulx petis leonceaux

A aultres bestes et lyepardz

Sa robe estoit de toutes pars

Bien faicte et couverte de fleurs

Par diversité de couleurs

Fleurs la estoient de maintes guises

Bien ordonnées par divises

Aucune fleur en esté n’est

Qui n’y fust ne fleur de genest

Ne violette ne parvenche

Jaune soit inde, rouge, ou blanche

Par lieux estoient entremeslées

Fueilles de roses grandz et lées

Au chief estoit ung chapellet

De roses bel et nettelet

Les rossignolz autour chantoient

Qui doulcement se délectoient

Il estoit tout couvert d’oyseaulx

Reluysans tresplaisans et beaulx

De mauvis aussi de mésange

Si qu’il ressembloit a ung ange

Descendant droictement du ciel

Amour avoit ung jouvencel

Aupres de luy tout a delé

Qui Doulx Regard fut appellé.

Doulx regard.

Ce beau bachelier regardoit

Les oyseaux et aussi gardoit

Au dieu d’Amours deux arcz turquoys

De doux regard et des deux arcz de cupido.

Dont l’ung d’iceulx estoit de boys

Tout cornu et mal aplané

Remply de neudz et mal tourné

Et estoit dessoubz et desseuré

Comme je vis plus noir que meure.

L’autre des arcz fut d’ung planson

Longuet et de gente facon

Bien faict estoit et bien dolé

Et aussi tres bien piolé

Les dames y estoient bien painctes

Et jeunes damoiselles cointes

Ces deux arcz tenoit Doulx Regard

Le nombre des fleches de cupido es mains de doulx regard.

Et apres portoit d’aultre part

Jusqu’a dix fleches de son maistre

Cinq en tenoit en sa main dextre

Desquelles cinq a pointes croches

Les pannons bien faictz et les coches

Furent bien a point a or painctes

Trenchantes trop furent les pointes

Et agues pour bien percer

Mais la n’estoit fer ny acier

Qui tres richement d’or ne fust

Fors que les pennons et le fust

Les pointes estoient appellées

Sajettes d’or embarbelées.

Le nom des cinq premieres fleches.

Ȼ La meilleur et la plus ysnelle

De ces fleches et la plus belle

Celle qui eut meilleur pennon

Eut de Toute Beaulté le nom.

Ȼ L’autre de celles qui moins blesse

Eut nom ce m’est advis Simplesse.

Ȼ La tierce si fut appellée

Franchise tres bien empanée

De valleur et de courtoysie

Ȼ La quarte eut a nom Compaignie

Qui menoit trop pesante feste

Car point n’estoit d’aller loing preste

Mais qui de pres en vouloit traire

Bien en povoit assez mal faire.

Ȼ La quinte eut a nom Beau Semblant

De toutes aultres moins grevant

Non pourtant fait elle grant playe

A celluy qui son coup essaye

Qui de ceste fleche est blessé

Il en doit estre moins pressé

Et si peult tost santé attendre

Et en aura la douleur mendre.

Ȼ Les autres cinq fleches mal traictes

Les cinq dernieres fleches de cupido.

Mal raportées sont et faictes

Et les fustz estoient et le fer

Plus noirs que les diables d’Enfer

Ȼ Orgueil avoit nom la premiere

Des aultres portant la baniere.

Ȼ La seconde fut Villenye

Plaine de grande félonnye

Ȼ La tierce estoit Honte nommée

Entre gens souvent renommée

Ȼ Et la quarte fut Couvoytise

Qui les gens a mal faire attise

Ȼ La quinte estoit Desespérance

Prompte a mal faire sans doubtance

De toutes aultres la derniere

Ȼ Ces cinq fleches d’une maniere

Estoient et toutes ressemblables

Et moult leur estoient convenables

Les deux boutz de l’arc tresboyteux

Bossu tortu et plain de neux.

Telles fleches devoient bien traire

Qui des aultres sont au contraire.

Je ne vous diray pas leur force

Car a présent ne m’en efforce

Vous orres la signifiance

Sans y obmettre diligence

Et vous diray que tout ce monte

Devant que je fine mon compte.

JE reviendray a ma parolle

Des nobles gens de la carolle,

Description de demes estant a la carolle.

Dire me fault leur contenance

Et leur facon et leur semblance

Le dieu d’Amours or c’estoit pris

A une dame de hault pris

Pres se tenoit de son costé

Celle dame avoit nom Beaulté

Qui point n’estoit noire ne brune

La description de beaulte.

Mais aussi clere que la lune

Estoit vers les aultres estoilles

Qui semblent petites chandelles,

Tendre chair eut comme rosée

Simple fut comme une espousée

Et blanche comme fleur de lys.

Le vis eut bel doulx et alis

Et estoit gresle et alignée

Fardée n’estoit ne pignée,

Car elle n’avoit pas mestier

De soy farder et nettier.

Cheveulx avoit bloncz et si longs

Qu’ilz luy battoient jusques aux talons,

Beaulx yeulx avoit, nez et la bouche

Moult grant douleur au cueur me touche

Quant de sa beaulté me remembre

Pour la facon de chascun membre.

Si belle femme n’est au monde

Jeune soit et de grand faconde

Saige, plaisante, gaye, et cointe

Gresle, gente, frisque et acointe.

Pres de Beaulté estoit Richesse

Description de richesse.

Une dame de grand haultesse

De grand pris et de grand affaire.

Qui a elle et aux siens meffaire

Osast et par faictz et par dictz

Tenu estoit des plus harditz

Qui luy peult ou nuyre ou aydier

Richesse dame de nuyre et daider.

Ce n’est mye d’huy ne d’hier

Que riches gens ont grant puissance

De faire secours et grevance.

Tous les plus grandz et les mineurs

A richesse portoient honneurs.

Nota.

Chascun si l’appelloit sa dame

Et craignoit comme riche femme

Aux riches chascun faurise.

Tous se mettoient en son dangier

Et la veult chascun calengier

Maintz trahystres et maintz envieulx

Souventes fois sont bien joyeulx.

De despriser ou de blasmer

Tous ceulx qui sont mieulx a aymer

Par devant comme mocquerie

Louant les gens en flaterie,

Et par doulces parolles oygnent,

Nature de flateurs.

Mais apres de leurs flesches poignent

Par derriere jusques a l’oz

Et abaissent des bons les loz

Et deslouent les alouez,

Maint preud’homme ont desalouez

Les losengeurs par leurs losenges

Et fait tenir de court estranges

Les maulx de flaterie.

Ceulx qui deussent estre privez

Que mal puissent estre arrivez

Telz losengeurs ou plains d’envie

Car nul preud’hom n’ayme leur vie.

De pourpre fut le vestement

De Richesse si noblement

Qu’en tout le monde n’est plus beau

Mieulx faict ny aussi plus nouveau.

Pourtraicté si furent d’or frais

Hystoires d’empereurs et roys

Et d’avantaige y avoit il

Ung ouvrage noble et subtil

A noyaulx d’or au col fermant

Et a bendes d’azur tenant.

Noblement eut le chief paré

De riches pierres décoré

Qui jettoient moult grande clarté

La tout estoit bien assorté.

Elle avoit moult riche sainture

Sainte par dessus sa vesture

De laquelle la boucle estoit

D’une pierre qui moult luysoit.

Celuy qui dessus soy la porte

Gardé est des venins en sorte

Qu’il n’est point en aucun dangier.

Celle sainture ou franc bauldrier

De richesses valoit grand somme,

Car si beau on n’avoit veu homme,

D’autres pierres estoient les mordens

Qui guarissoient du mal des dens,

Et portoit la pierre bon heur

Qui l’avoit povoit estre asseur

De sa santé et de sa veue

Quant au cueur jeun il l’avoit veue.

Les cloux estoient d’or espuré

Par dessus le tissu doré

Qui moult estoient grans et pesans

En chascun avoit deux besans,

Et avoit avecq ce richesse

Un ceptre d’or mis sur sa tresse

Si riche si plaisant et bel

Qu’oncques on ne vit le pareil,

De pierres estoit fort garoy

Précieuses et aplany.

Qui bien en vouldroit diviser

On ne les pourroit pas priser,

La sont rubis, saphirs, jagonces

Esmerauldes plus de cent onces

Mais devant est par grand maistrise

Une escarboucle bien assise.

Celle pierre si clere estoit

Que cil qui devant la mettoit

Tres bien povoit veoir au besoing

Se conduyre une lieue loing.

Telle grant clarté en yssoit

Que richesse en resplendissoit

Par tout son corps de par la face

Aussi faisoit toute la place.

RIchesse tenoit par la main

Description de ioliuete.

Ung jouvencel de beaulté plain

C’est son amy Jolyveté

Ung homme qui au temps d’esté

Joyeusement se délectoit

Il se chaussoit bien et vestoit

Et avoit les cheveulx de pris

Bien eust cuydé estre repris

D’aucun meurtre ou larrecin

S’en son estable n’eust roucin

Pour cela avoit l’acointance

De richesse et la bien vueillance

Et tousjours avoit en pourpenses

De maintenir les grans despences,

Il les povoit bien maintenir

Puis qu’il y povoit bien fournir

Richesse luy livroit deniers

A mesures et a septiers.

Apres estoit Largesse assise

Qui bien fut duite et bien apprise

La description de largesse.

Du faire honneur et tout despendre

Du lignaige fut d’Alexandre

Qui point n’avoit plaisir de rien

Sinon quant il donnoit du sien,

Mais Avarice la chétive

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