Le Roman de la Rose (page 12)
N’est pas soigneuse et ententive
Comme Largesse de donner,
Largesse ton cueurs a soy attire.
Pour ce fit Dieu tant foysonner
Tous ses biens qu’elle ne scavoit
Tant donner qu’elle plus avoit.
Moult eut Largesse pris et lotz
Les saiges avoit et les folz
Communement a son bandon
Tant avoit fait par son beau don.
Si aucun fust qui la haist
C’estoit son droit qu’elle le fist
De ses amys par beau service,
Et pour ce luy estoit propice
L’amour des povres et des riches
Folz sont les avers et les chiches,
Mais les riches n’ont aucun vice,
Ains sont plains de tout bénéfice
Avaricieux sont en paine
Vituperation dauarice.
Et ne dorment jour de sepmaine
Nonobstant ilz ne peuvent querre
Ne seigneurie ne grand terre
Dont ilz facent leur voulenté
Car ilz n’ont pas d’amys planté,
Largesse mere nourrice damys.
Mais qui amys vouldra avoir
Chier ne doit avoir son avoir
Ains par beaulx dons amys doit querre
Car c’est la vertu de son erre,
Comme la pierre d’ayment
Attraict le fer subtilement
Ainsi attraict le cueur des gens
Qui a donner est diligens.
Largesse eut robe bonne et belle
D’une couleur toute nouvelle
Et visaige tres bien formé
Nul membre n’avoit difformé.
Largesse la vaillant et saige
Tint ung chevalier du lignaige
Au bon roy Artus de Bretaigne
C’est celluy qui porta l’enseigne
De valeur et le goufanon
Celluy qui a moult grant renom
Duquel l’on tient encor grand compte
Devant roy et devant maint conte.
Ce chevalier nouvellement
Estoit venu en tournoyement
Ou il avoit fait pour s’amye
Mainte jouste et chevalerie
Et prins par force et abatu
Maint chevalier et combatu.
APres ceulx la estoit Franchise
Qui n’estoit ne brune ne bise
Description de franchise.
Ains estoit comme neige blanche
Courtoysie estoit joyeuse et franche.
Le nez avoit long et traitis
Yeulx vers rians, sourcilz faitis,
Les cheveulx tres blans et treslongs
Simple estoit comme sont coulons
Cueur ayant doulx et débonnaire.
Elle n’osoit dire ne faire
Nulle rien que faire ne deust,
Et si ung homme congneust
Qui souffrist pour son amytié
Tantost elle en eust eu pitié
Car elle avoit cueur pitoyable,
Tresfranc, tresdoulx et amyable.
Son habit fut de surquenye
Treshonneste sans villennye,
Mais elle n’estoit de bourras
Si belle n’eust jusqu’a Arras.
Si bien estoit cueillie et joincte
Qu’il n’y eut une seule poincte
Qui a son droit ne fust assise.
Bien estoit vestue Franchise
Car nulle robe n’est si belle
De dame ne de damoyselle,
Femme est plus cointe et plus mignote
En surquenie que en sa cote.
La surquenie qui fut blanche
Monstroit qu’elle estoit doulce & franche
Ung jouvencel qui la estoit
Tout joignant d’elle la vestoit
Lequel estoit moult renommé
Ne scay comme il estoit nommé
Gent estoit pour tenir grand compte
Et sembloit estre filz de conte.
APres se tenoit Courtoysie
Fort prisée comme jolie
Description de courtoysie.
Orgueilleuse n’estoit ne folle
C’est celle qui a la carolle
La sienne mercy m’appella.
Oncques ne sceust quant je allay la
Et n’estoit nice ne vollaige
Mais saige et sans aucun oultraige.
Les beaulx respons et les beaulx dictz
Furent souvent par elle dictz
Et a nul ne portoit rancune.
Elle estoit clere comme lune
Le visaige avoit reluysant
Visaige ne scay si plaisant
Elle est en toute court bien digne
Soit de roy ou conte condigne
A l’huys se tint ung jouvencel
Accointable tres gent et bel
Faisant honneur a toute gent
De ce faire estoit diligent
En armes estoit bien instruict
Tresbien aprins et tres bien duict
De s’ayme fut bien aymé
Comme tresbel et bien formé
Laquelle de pres le suyvoit
Et voulentiers le poursuyvoit
D’elle je vous ay dit sans faille
Toute la facon et la taille
Ja plus ne vous en est compté
Car c’est celle qui la bonté
Me fist en ouvrant le vergier
Combien que je fusse estrangier.
APres fut comme bien séant
Jeunesse au visaige riant
Description de ieunesse.
Qui n’avoit pas encor assez
Comme je croy douze ans passez
Nicette estoit et ne pensoit
A nul mal engin quel qu’il soit
Ains estoit moult joyeuse et gaie
Car nulle chose ne s’esmaye
Fors de jeu comme vous scavez
Son amy fut de loy privez
En maniere qu’il la baisoit
Et tout service luy faisoit
Devant tous ceulx de la carolle
Et memes qui eust tins parolle
Il n’eust ja esté d’eux honteux
Vous les aperceussies tous deux
Baiser comme deux columbeaux
Les personnaiges estoient beaux
Celluy estoit d’une mesme eage
Comme s’amye et de couraige
Tout ainsi carolloyent illecques
Tous ces gens et d’aultres avecques
Lesquelz estoient de leur meslée
Comme gent tresbien enseignée
Et de tresbon gouvernement
Qui la estoient communement.
Ȼ Comment le dieu d’Amours suyvant
Va au jardin en espiant
L’Amant tant qu’il y soit a point
Si que de ses fleches soit point
Quant j’euz regardé la semblance
De ceulx lesquelz menoient la dance
Du dieu damours tenant son arc et fleches pour frapper lamant.
Ainsi comme j’ay dit devant
J’euz désir d’aller plus avant
Et vouloir de me exerciter
Pour ce beau verger visiter
Les pins les cedres qui la furent
Et les beaulx arbres qui y creurent
Les carolles ja deffailloient
Et plusieurs des gens s’en alloient
Avec leurs dames umbroyer
Soubz les arbres sans forvoyer
La démenoient joyeuse vie
De tout plaisance assouvie
Qui telle vie avoir pourroit
Aultre meilleure ne vouldroit.
Il n’est nul moindre Paradis
Qu’avoir amye a son devis
D’illecques me party a tant
Et m’en allay seul escoutant
Parmy le verger, ca et la,
Et le dieu d’Amours appella
Cupido appelle lamant soy esbanoiant.
Lors par devant luy Doulx Regart
A nul n’avoit il plus regart
Son arc doré sans plus attendre
Luy a lors commandé a tendre
Parquoy Doulx Regart le tendit
Doulx regart baille larc damours bande a cupido.
Et l’arc bien tendu luy rendit
Et puis luy bailla cinq sajettes
Fortes grandes d’aler loing prestes
Le dieu d’Amours tantost de loing
Me print a suyvir l’arc au poing
Dieu me gard de mortelle playe
Cupido poursuyt lamant.
Car je crains que vers moy n’essaye
Il me greveroit mallement
Ne vouc en doubtez nullement
Par le vergier allay delivre
Et celluy pensa a me suyvre
Mais en aulcun lieu n’arresté
Tant que j’euz par tous lieux esté.
Ce bel vergier par compassure
Estoit trestout d’une quarrure
Par tout autant long comme large
De fruict estoit plain le rivaige
Au moins excepté ung ou deux
Ou quelque mauvais arbre hideux.
Les pommiers estoient au vergier
Bien m’en souvient pour abréger
Qui portoient les pommes grenades
Proffitables pour les malades
Description du berger damours quant aux arbres.
Noyers la estoient a foison
Qui bien portoient en la saison
Tel fruit comme les noys muscades
Qui ne sont ameres ne fades
La estoient amendiers plantez
Et dedans le verger antez
Et maint figuier, et maint datier
Y trouvast, qui en eust mestier
La estoit mainte bonne espice
Cloux de girofle, et regalice
Graine de paradis nouvelle
Citail, anys, aussi canelle
Et mainte espice délectable
Moult fut celluy lieu convenable
La estoient les arbres non seiches
Qui portoyent les bons coing et pesches
Les chataingnes, pommes, et poires,
Neffles, prunes, blanches et noyres
Serises fresches nouvellettes
Cormes, alises, et noysettes
Les haultz lauriers et les hault pins
Estoient la dedans ces jardins
Oliviers aussi et cipres
Dont il n’en est gueres si pres
Les ormes y estoient branchez
Et aussi gros chesnes fourchez
Que vous yrois je plus comptant
Des arbres divers y eut tant
Que ce me seroit grant encombre
De les vous déclairer par nombre
Mais saichez que les arbres furent
Si loing a loing ainsi qu’ilz durent.
L’ung fut de l’autre loing assis
De cinq toyses voyre de six
Mais moult furent fueilluz et haultz
Pour garder de l’esté les chaulx
Si espes par dessus ilz furent
Quel challeurs percer ne le peurent
Ne ne pouvoient en bas descendre
Ne faire mal a l’herbe tendre.
AU verger sont dains & chevreulx
Et aussi plusieurs escureulx
Qui par sur les arbres sailloyent
Connis y estoient qui yssoyent
Bien souvent hors de leur tanieres
En moult de diverses manieres
Par lieux estoient cleres fontaines
Sans barbelotes et sans raines
Qui estoient des arbres ennombrez
Par moy ne vous seront nombrez
Et petitz ruysseaulx que Déduit
La avoit trouvez par conduit
L’eau alloit aval en faisant
Son, mélodieux et plaisant
Aux bortz des ruysseaux et des rives
Poingnoit l’herbe drue & plaisant
Par belles facons jolives
Grant soulas et plaisir faisant
L’amy povoit avec sa mye
Se déporter n’en doubtez mie
Et par les ruysseletz venoit
Autant d’eaue qu’il convenoit
Fn tresbeau lieu et délectable
Joyeulx plaisant et aggréable
Description des fleurettes.
La estoient toujours a planté
Les fleurs fust yver ou esté
Violette y estoit moult belle
Et aussi parvanche nouvelle
Fleurs y estoient rouges et blanches
Sur toutes autres les plus franches
De toutes diverses couleurs
De hault pris et de grans valleurs
Qui tresfort estoient souef flairans
Tres refragans et odorans
Je ne feray pas longue fable
Du lieu plaisant et délectable
Car il m’en fault en présent taire
Aussi a vous dire et retraire
Du verger toute la beaulté
Et la grant délectableté
Ma langue ne pourroit suffire
A le vous réciter et dire
Tant allay a dextre et senestre
Que je vis tout l’affaire et l’estre
De ce bel vergier assouvy
Mais le dieu d’Amours m’a suivy
Qui de loing m’estoit costoiant
Me regardant et espiant
Comme le veneur fait la beste
Pour me férir de sa sajecte.
En ung tresbeau lieu arrivay
Dernierement ou je trouvay
Une fontaine soubz ung pin
Mais depuis le temps de Pépin
N’avoit esté tel arbre veu
Et si estoit si tresbien creu
Qu’en ce verger n’avoit tel arbre
Dedans une pierre de marbre
Nature avoit par grant maistrise
Soubz le pin la fontaine mise
Et estoit dans la pierre escripte
Au bout d’amont lettre petite
Qui demonstroit que la dessus
Mourut le tresbeau Narcisus.
Narcisus fut ung damoyseau
Qu’amours tindrent en leur rouseau
Narcisus refusa loffre damours de la belle dame echo.
Lequel amours tant fit destraindre
Tant plorer, tant gémir, et plaindre
Qu’il luy convint rendre son ame
Car Echo une noble dame
L’avoit plus aymé que riens n’ay
Et son cueur luy avoit donné
Qui luy dist qu’il luy donneroit
Son amour ou elle mourroit
Mais il fut par sa grant beaulté
Plain de desdaing et de fierté
Et ne luy voulut octroyer
Son amour tant le sceust prier.
Quant elle se vit esconduyre
Ung tel dueil en eut et tel yre
Qu’il luy convint par ce despit
Souffrir mort sans aucun respit,
Echo rauie damours.
Mais or devant qu’elle mourust
Pria a Dieu que une fois sust
Narcisus au félon couraige
Qui au cueur luy donnoit la raige
Dont el mourut vilainement
Eschauffé si cruellement
D’amours qu’il en fust affollé
Et aussi par sens désolé
La requeste de Echo contre Narcisus.
Surprins sans en avoir plaisir
Et que amours tant le peust saisir
Que jamais n’en peust joye attendre
Affin de scavoir et entendre
Quel dueil souffrent les amoureux
Par leurs refuz trop rigoreux.
La priere fut recepvable
De Dieu et par luy acceptable
Car Narcisus par adventure
A la fontaine nette et pure
S’en vint soubz le pin umbroyer
Ung jour qu’il venoit de chasser
Lequel souffroit moult grant travail
D’avoir passé par mont et val
Si qu’il eut soif par grant oppresse
Du chault aussi par sa foyblesse
Quasi du tout perdant l’alaine
Alors qu’il trouva la fontaine
Que le pin de rame couvroit,
Il pensa adonc qu’il beuroit
A la fontaine seurement
Et se baissa hastivement.
Comment Narcisus se mira
A la fontaine et souspira
Par amour tant qu’il fit partir
L’ame du corps sans départir
IL vit en l’eaue clere et nette
De narcisus qui se mire a la fontaine.
Son vis, son nez, et sa bouchette
Dont il fut tresfort esbahy
Quant par son umbre fut trahy
Car il cuydoit veoir la figure
D’ung bel enfant a desmesure.
Amour qui se vouloit vengier
Du grant orgueil et du dangier
Que Narcisus luy avoit fait
Pugnit Narcisus par son fait,
La mort de narcisus a la fontaine.
Car tant musa a la fontaine
Qu’il ayma trop son umbre vaine
Et en mourut a la parfin,
De ceste amour telle est la fin
Quant il congneut qu’il ne pourroit
Acomplir ce qu’il désiroit
Et qu’il estoit si prins par sort
Qu’il ne povoit avoir confort
En nulle heure ny en nul temps,
Iré fut, et si mal contens
Que par grant dueil apres mourut,
Et par cela vengée fut
Celle qu’il avoit esconduite
Qui bien luy rendit son mérite.
DAmes ceste exemple aprenez
Qui vers voz amys mesprenez
Car si vous le laissez mourir
Dieu le vous scaura bien merir.
Quant l’escript m’eust fait assavoir
Que c’estoit en ce lieu pour voir
La fontaine au beau Narcisus :
Je me tiray ung bien peu sus
Quant du damoyseau me souvint
A qui tant malement advint,
Et commencay a couarder
Et dedans n’osay regarder.
Et puis or je pensay que a seur
Sans point de peur et de malheur
Que a la fontaine aller povoye
Dont par folie m’eslongnoye.
Description de la fontaine.
Je m’aprochay de la fontaine
Pour l’eaue veoir tresclere et saine
Et la gravelle belle et nette
Qui au fons estoit tresparfaicte
Et plus luysante que argent fin
De la fontaine est cy la fin
De tout le monde la plus belle
Car l’eau était fresche et nouvelle
Nuyt et jour saillant a grans undes
Par deux fosses creuses et parfondes
Dont au tour croist l’herbe menue
Qui par l’eaue vient fresche et drue
Et en yver ne peult tarir
Ne faillir cesser ou mourir.
Au fons de la fontaine aval
Estoient deux pierres de cristal
Que je regarday a merveilles,
Jamais n’avoys veu les pareilles
De ces pierres je vous vueil dire
Quelque chose sans escondire
Quant le soleil qui tout aguette
Ses rays en la fontaine jecte
Et sa clarté du ciel descent
Et recoyt coulleurs plus de cent
Du cristal qui par le soleil
Devient inde, jaune et vermeil.
Ces cristaux sont tresmerveilleux
Et telle force ont chascun d’eulx
Que arbres fleurs et toute verdure
Appert, a qui la met sa cure.
Et pour faire la chose entendre
Une raison vous veulx aprendre
Ainsi comme ung mirouer monstre
Les choses qui sont alencontre
Et qu’on y voit sans couverture
Toute la facon et figure
Tout ainsi vous dis je pour veoir
Que le cristal sans decepvoir
Tout estre du verger accuse
A celluy qui dedans l’eau muse
Comparaison du mirouer.
Car tousjours quelque part qu’il soit
L’une moytié du verger voit
Et s’il se tourne maintenant
Il peult veoir tout le remanant,
Et n’y a si petite chose
Tant mussée ne tant enclose
Dont demonstrance ne soit faicte
Comme elle c’est au verger pourtraicte.
C’est le mirouer périlleux
Ou Narcisus tresorgueilleux
Vit sa face et ses deux yeulx vers
Dont il cheut puis mort tout envers
Qui en tel mirouer se mire
Ne peult avoir besoing de mire :
Nul n’est qui de ses yeulx le voye
Qui d’aymer ne soit mis en voye.
Peril du mirouer damours.
Maint et vaillant homme a mis gaige
Au mirouer, car le plus saige
Le plus preux et plus affecté
Y a esté prins, et guetté
lllec sur tres mauvais oraige,
Car trop tost change le couraige.
La ne se vont conseiller nulz
de la graine damours.
Car Cupido filz de Vénus
Sema illec d’amour la graine
Laquelle encombre la fontaine
Et fit ses latz environ tendre
Et ses engins y mit pour prendre
Damoyselles et damoyseaulx
Amour ne veult autres oyseaulx,
Pour la graine qui fut semée
Ceste fontaine fut nommée
La fontaine d’amour par droit