Le Roman de la Rose (page 13)
Dont plusieurs ont en maint endroit
Parlé en rommant et en livre
Mais jamais n’orrez mieulx descripre
La vérité de la matiere
Nota.
Quant dict vous auray la maniere.
Maintenant me plaist demeurer
A la fontaine et remirer
Les cristaux qui la démonstroient
Mille choses qui y estoient.
En malle heure m’y suis miré
J’en ay depuis moult souspiré
Ce mirouer m’a fort déceu,
Mais si j’eusse par devant sceu
De sa force et de sa puissance
La pas n’eusse fait résidence
Car fort esbahy me trouvay
Quant cheu es las je me approuvay.
AU mirouer entre mille choses
Choysir rosiers chargez de roses
Lesquelz estoient en ung destour
D’eau environné tout autour.
Rencontre du rosier damours.
Alors me vint si grant envye
Que ne laissasse pour Pavye
Ne pour Paris que je ne allasse
La ou je vy la plus grant masse
Quant celle rose m’eut surpris
Dont maint autre a esté espris.
Apprehension de la rose damours.
Vers le rosier tost me retrays,
Et saichez que quant je fuz pres
L’odeur de la plus savourée
Rose, m’entra en la pensée
Et en fuz si fort odoré
Qu’a la sentir trop demouré
Jamais je n’eusse pensé estre
Blasmé de fréquenter cest estre.
Tresvolentiers d’elles cueillisse
Au moins une que je tenisse
En ma main pour l’odeur sentir,
Mais je euz or peur du repentir,
Car il eust bien peu de léger
Peser au seigneur du verger.
Roses la estoient a mousseaulx
Rosiers ne vis oncques si beaulx
Ne boutons petis et bien clos
Et aultres qui estoient plus gros.
Description du rosier damours.
Lay en eut d’autre moyson
Lesquelz tendoient a leur saison
Et s’aprestoyent d’espanouir
Et a perfection venir.
Les roses ouvertes et lées
Sont en ung jour toutes halées,
Mais les boutons durent tous frais
A tout le moins deux jours ou trois.
Iceulx boutons tresfort me pleurent
Car oncques plus beaulx veuz ne furent.
Qui en pourroit ung acrocher
Il le devroit tenir moult cher.
Si ung chapeau j’en peusse avoir
Mieulx l’aymasse que nul avoir.
Entre tous ces boutons j’en vy
Ung si tresbel qu’envers celluy
Nul des autres riens ne prisay
Quant sa grant beaulté advisay,
Car une couleur l’enlumine
Qui est vermeille et aussi fine
Comme nature le sceust faire.
Des feuilles y eut mainte paire
Que nature par ses maistrises
Y avoit mises et assises.
La queue droicte comme ung jon
Fut, et dessus est le bouton
Qui ne s’encline ne ne pend
Son odeur par tout se répend
Et la souefveté qui en yst
Toute la place replandist.
Quant je l’euz senti au flairer
Ailleurs ne voulu repairer
Se je y osasse la main tendre
Empeschemens de paruenir au bouton damours.
Et moy approcher pour le prendre
Je le feisse, mais les poingnans
Chardons, m’en faisoyent eslongnans
Espines trenchans et agues
Orties et ronces crochues
Ne me laissoyent plus avant traire
Car je craingnois a me mal faire.
Comment Amour au beau jardin
Traicta l’Amant de cueur fin
Ayma le bouton tellement
Ou’il en eust grant empeschement
Le dieu d’Amours qui l’arc tendu
M’avoit tout le jour attendu
A me poursuyr et espier
Si s’arresta soubz ung figuier
Cupido dune saiet te blesse lamant.
Et quant il eut bien apperceu
Que j’avoye si bien esleu
Le bouton qui plus me plaisoit
Et qui si fort mon cueur aisoit
Tantost une fleche il a prise
Et la dessus la corde mise.
Il l’entesa jusqu’a l’oreille
L’arc qui estoit fort a merveille
Et tyra a moy par tel guise
Que par l’ouyr la fleche a mise
Jusques au cueur par grant roydeur
Et lors me print une froideur
Dont j’ay dessoubz chault pelisson
Senti au cueur mainte frisson.
QUant j’euz esté ainsi bersé
A terre fuz tantost versé
Cueur me faillit, sueur me vint
Pasmer par force me convint
La pasmoison de lacteur et la blessure subtile.
Quant je revins de pasmoyson
Et j’euz mon sens et ma raison
Je fuz moult vain et ay cuidé
Beaucoup de sang avoir vuydé.
Mais la sajette qui me point
De mon sang hors ne tyra point
Ains fut la playe toute seiche
Je prins lors a deuz mains la fleche
Et la commencay a tyrer
Et en la tyrant souspirer
Et tant tiray que je amenay
A moy le fust tout empenné,
Le fer de la saiette de cupido demoure au cueur de lamant.
Mais la sajette barbelée
Qui Beaulté estoit appellée
Fut dedans mon cueur si fichée
Qu’elle n’en peut estre arrachée
Ains demeura en mon corps toute
Sans en saillir de mon sang goutte
Angoisseux fus et moult troublé
Pour le péril qui fut doublé
Ne sceu que faire ne que dire
Ne pour ma playe trouver mire
Car par herbe ne par racine
Je ne sceu trouver médecine.
Vers le bouton se fléchissoit
Mon cueur qui ailleurs ne pensoit
Si je l’eusse eu a mon plaisir
Santé eusse eu a le saisir.
Le veoir sans plus et son odeur
Tresfort m’alegeoyt ma douleur.
La seconde saiette de cupido appellee sunplesse.
Je me commencay a retraire
Vers le bouton a mon contraire
Amour avoit ja recouvrée
Une autre fleche a or ouvrée
Simplesse eut nom, c’est la seconde
Que maint homme parmy le monde
Et mainte femme faict aymer
Quant amour me vit opprimer
Il tyra vers moy sans menasse
La fleche sans fer par audace
Si que par l’œil au corps m’entra
La sajette qui n’en ystra
Jamais ce croy par homme né
Car au tyrer ay amené
Le fust avec moy sans contans
Et le fer demeura dedans
Or saichez bien en vérité
Que si j’avoys devant esté
Du bouton bien entalenté
Plus grande fut ma voulenté
Et quant le mal plus m’angoissoit
Tant plus ma voulenté croissoit
D’aller tousjours a la rosette
Qui trop mieulx valoit que violette
Je m’en vouluz bien excuser
Mais cela ne peuz refuser
Car or tousjours mon cueur tendoit
A la chose qu’il demandoit
Aller m’y convenoit par force
Et d’autre part l’archier s’efforce
Et a me grever moult se peine
Sans me laisser aller sans peine
Il m’a faict pour mieulx m’affoler
La tierce fleche au corps voler
Qui Courtoysie est appellée
La tierce saiette de cupido appellee courtoisie.
La playe me fut grande et lée
Parquoy je cheuz adonc pasmé
Dessoubz ung olivier ramé
Par moult long temps sans remuer.
Quant je me peuz evertuer
J’ay la fleche prins et osté
Lamant se pasmoye.
Tantost le fust de mon costé
Mais oncques ne sceu le fair traire
Pour chose que je peusse faire.
EN me séant me suis rassis
Moult angoisseux et moult pensis
Fort me destraint ycelle playe
Et me semont que je me traye
Vers le bouton qui m’entalente
Et l’archier or me représente
La quarte fleche au pennon d’or
Qui le cueur me blessa encor
Telle fleche avoit nom Franchise
Laquelle il tira a sa guise
La quar saiette de cupido appellee franchise.
Donc bien me dois espouventer
Eschauldé doit chaleur doubter
Mais je n’y scauroye pourveoir
Car si je veisse la plouvoir
Carreaux et pierres par meslée
Aussi espes comme greslée
Nota.
Si falloit il que je y allasse
Amour qui toute chose passe
Me donnoit cueur et hardement
De faire son commandement
Je fuz adonc sur pié dressé
Foyble vain et comme blessé
Si m’eschauffay moult de marcher
Non point différent pour l’archier
Vers le rosier ou mon cueur tent
Mais d’espines y avoit tant
De ronces et chardons agus
Non pourtant je ne fuz confus
Qu’au rosier ne voulusse attaindre
Et les espines tost enfraindre
Qui le rosier environnoient
Et de toute part me poignoient
Mais si bien me vint que j’estoye
Si pres du bouton que sentoye
La doulce odeur qui en yssoit
Si que mon mal se adoulcissoit
De ce me venoit tel guerdon
Quant le voyois en mon bandon
Que tous mes maulx entreobligeoye
Pour le délict ou me voyoye
Lamant se uertue par lapproche de la rose.
Adonc fuz guéry et bien ayse
Car rien n’estoit qui tant me plaise
Comme d’estre illec a séjour
Partir n’en vouloye nul jour.
Quant illec je fuz longue piece
Le dieu d’Amours qui tout despiece
A mon cueur donc il fit bersault
Bailla nouvel et fier assault
Et me tira pour mon meschief
La quinte fleche de rechief
La quinte saiette de cupido.
Jusques au cueur soubz la mammelle
Dont la grant douleur renouvelle
De mes playes en ung tenant
Trois foys me pasmay maintenant
Au revenir pleure et souspire
Car ma douleur devenoit pire
Lamant se pasme.
Si fort que je n’euz espérance
De guarison ne d’alégeance
Mieulx valloit estre mort que vis
Car en la fin par mon advis
La vi saiette de cupido appellee beau semblant.
Amour me fera ung martir
Par aultre lieu n’en peult partir
La sixiesme fleche il a prise
C’est celle que tresfort je prise
Et si la tient a moult pesant
C’est Beau Semblant qui ne consent
A nul amant qu’il se repente
D’aymer quelque peine qu’il sente
Elle est ague pour percer
Trenchant comme rasoir d’acier
Mais Amour avoit bien la pointe
D’ung précieux oingnement ointe
Affin qu’elle ne me peust nuyre
Car Amour ne veult que je empire
Mais vouloit que j’eusse alégeance
Par la force et par la puissance
De l’oignement si bon et plain
Que j’en eus trestout le corps sain.
Il est pour amans conforter
Et pour leurs maulx mieulx supporter
Celle fleche fut a moy traicte
Qui m’a au cueur grant playe faicte
Mais l’oingnement si s’espandit
Par mes playes et me rendit
Le cueur qui m’estoit tout failly
La mort m’eust en brief assailly
Si le doulx oignement ne fust
Je tiray hors a moy le fust
Mais le fer dedans demeura
Et par chaleur mon cueur n’aura
Six fleches y furent crochées
Qui ja n’en seront arrachées
Nota.
Mais l’oignement moult ne valut
Toutesfois tresfort me dolut
La playe si que ma douleur
Me faisayt muer la couleur
En ceste fleche par coustume
Estoit doulceur et amertume.
J’ay bien congneu par sa puissance
Son ayde, secours et nuysance.
Grant trou me fit par sa pointure,
Mais fort me soulagea l’oingture
D’une part moingt, d’autre me cuist
Et ainsi m’ayde, ainsi me nuyst.
Ȼ Comment Amours sans plus attendre
Alla tout courant l’Amant prendre
En luy disant qu’il se rendist
A luy, et que plus n’attendist.
Le dieu d’Amours est descendu
Assault du dieu damours contre lamant.
Et est incontinent venu
Vers moy, puis tantost m’escrya
Vassal prins estes rien n’y a
De l’efforcer ne du deffendre
Ne differe point a te rendre
Tant plus voulentiers te rendras
Et plustost a mercy viendras.
Il est fol qui mene Dangier
Vers celluy qu’il doit calengier
Et qu’il luy convient supplier.
Tu ne pourras mieulx employer
Ta paine et pour toy advancer
Vers moy ne te peulx efforcer
Ta force te seroit contraire
Et te nuyroit en ton affaire.
Et si te veulx, bien enseigner
Que tu ne pourras rien gaigner
En la folye de ton orgueil,
Mais rend toy prins, car je le vueil
En paix et débonnairement,
Et je respondis simplement.
Sire vouluntiers me rendray
Ja vers vous ne me deffendray
Reddition de lamant au dieu cupido.
A Dieu ne plaise que je pense
Faire vers vous quelque deffense,
Car ce n’est pas raison ne droit
Aussi mon cueur ne le vouldroit
Vous me povez prendre et tuer
Bien scay que ne vous peulx muer,
Car ma vie est en vostre main.
Vivre ne puis jusques a demain
Sinon par vostre voulenté.
J’attens par vous joye et santé,
Car par aultre ne puis avoir
Réconfort pour tout mon avoir
Voire confort et guarison.
Et si de moy vostre prison
Voulez faire comme indigne
Je ne me tiens pour engigne.
Or saichez que je n’ay point dire
Tant ay de vous bien ouy dire
Que mettre me vueil par office
Cueur et corps a vostre service,
Car si je fais vostre vouloir
Je ne m’en peulx en rien douloir,
Et espere qu’en aucun temps
Auray la mercy que j’attens.
Humiliation de l’amant envers cupido
Adonc me suis agenoillé
Pour or vouloir baiser son pié,
Mais il m’a la dextre main prise
Et dit, je t’ayme bien et prise
Puis que m’as ainsi respondu.
Oncq tel respons n’ay entendu,
D’homme vilain mal enseigné,
Et par ce point tu as gaigné
Que je vueil par ton advantaige
Qu’a présent me faces hommaige.
Forme de l’homaige du dieu d’amours.
Tu me baiseras en la bouche
A qui aulcun vilain ne touche,
Je n’y laisse mye atoucher
Chascun vilain comme ung boucher,
Mais estre doit courtoys et frans
Celluy duquel l’hommaige prans,
Ce néantmoins celluy a paine
Qui a moy bien servir se paine
Honneur en aura tel doit estre
Joyeulx de servir si bon maistre
Et si hault seigneur de renom.
D’Amour porte le gomphanon
De Courtoysie la baniere,
Et si est de telle maniere
Si doulx, si franc et si gentil
Que celluy qui est bien subtil
A le servir et honnorer
Dedans luy ne peult demeurer
Villennye ne mesprison
Ne faulceté ne trahyson.
Comment apres ce beau langaige
L’Amant humblement fit hommaige
Par jeunesse qui le déceut
Au dieu d’Amours qui le receut.
Bon homme feuz je les mains jointes
Et sachez que moult me fis cointes
Quant sa bouche toucha la moye
Ce fut ce dont j’euz au cueur joye.
Il me demanda lors ostage.
Ȼ Amours parle a l’Amant.
Ȼ Amys dist il j’ay maint hommaige
Et d’ungs et d’autres gens receu
Dont j’ay esté moult tost déceu.
Les félons plains de faulceté
M’ont par maintesfois baraté,
Par eulx ay souffert mainte noyse,
Mais bien scauront comme il m’en poise
Si je les peulx a mon droit prendre
Je leur vouldray cherement vendre.
Et pource que je suis ton maistre
Je veulx bien de toy certain estre,
Et si te vueil a moy lier
Si que ne me puisses nier
De faire rien doresnavant.
Tien moy donc loyal convenant,
Péché seroit si tu trichoyes,
Car advis m’est que loyal soyes.
Ȼ L’Amant respond a Amours
Ȼ Sire dis je, or m’entendez
Ne scay pourquoy vous demandez
Plaiges de moy ne seureté.
Vous scavez bien la vérité
Comment le cueur tolu m’avez
Et prins ainsi que le scavez
Si que riens ne fera pour moy
Si ce n’est par le vostre octroy
Le cueur est vostre nompas mien,
L’amant na le cueur a son bandon.
Car il convient soit mal ou bien
Qu’il face tout vostre plaisir
Nul ne vous en peult dessaisir.
La garnison y avez mise
Qui le guerroye a vostre guise,
Et si de cela vous doubtez
Faictes y clef et l’emportez
Et la clef soit en lieu d’oustaige.
Ȼ Amours a l’Amant
Ȼ Par mon chief ce n’est mye oultraige
Respond, Amour je m’y acors
Il est assez seigneur du corps
Qui a le cueur a sa commande,
Oultrageux est qui plus demande.
Ȼ Comment Amours tresbien et souef
Ferma d’une petite clef
Cupido prent le cueur de l’amant.
Le cueur de l’Amant par tel guise
Qu’il n’entama point la chemise
Amour a de sa bourse traicte
Une petite clef bien faicte
Qui fut de fin or esueré.
Soubz elle demoura serré
Ton cueur qui sera seurement
Contrainct ne sera aultrement.
Plus est que mon petit doy mendre
Laquelle a mes amys veulx rendre.
Ȼ L’Amant parle
Ȼ La clef m’attacha au costé
Qui est de grande potesté
Et ferma mon cueur si tressouef
Qu’a grant paine senty la clef.
Ainsi fis sa voulenté toute,
Et quant je l’euz mis hors de doubte
Luy dis, je suis entalenté
De faire vostre voulenté,
Mais mon service recepvez
En gré et ne me décepvez.
Ce ne dis comme récréant,
De vous servir suis agréant,
Note du seruice acceptable.
Mais celluy en vain se travaille
De faire service qui vaille
Quant le service n’entalente
A cil a qui on le présente.
Ȼ Amours a l’Amant
Ȼ Amours respond ne t’espovente
Puis que consens en mon entente
Ton service prendray en gré
Et te mettray au hault degré
Si mauvaystié ne t’en retraict,
Mais si tost ne peult estre faict
Grand bien ne vient pas en peu d’heure
La convient grand paine et demeure.
Nota. Brant bien ne saquis est sans peine.
Attens et souffre la destresse
Qui maintenant te nuyt et blesse,
Car je scay par quelle raison
Tu seras mis a guarison.
Je te donneray tel beaulté
Si tu te tiens a loyaulté