Le Roman de la Rose (page 13)

Guillaume de Lorris et Jean de Meung · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Roman de la Rose (1537) · 18 pages

Dont plusieurs ont en maint endroit

Parlé en rommant et en livre

Mais jamais n’orrez mieulx descripre

La vérité de la matiere

Nota.

Quant dict vous auray la maniere.

Maintenant me plaist demeurer

A la fontaine et remirer

Les cristaux qui la démonstroient

Mille choses qui y estoient.

En malle heure m’y suis miré

J’en ay depuis moult souspiré

Ce mirouer m’a fort déceu,

Mais si j’eusse par devant sceu

De sa force et de sa puissance

La pas n’eusse fait résidence

Car fort esbahy me trouvay

Quant cheu es las je me approuvay.

AU mirouer entre mille choses

Choysir rosiers chargez de roses

Lesquelz estoient en ung destour

D’eau environné tout autour.

Rencontre du rosier damours.

Alors me vint si grant envye

Que ne laissasse pour Pavye

Ne pour Paris que je ne allasse

La ou je vy la plus grant masse

Quant celle rose m’eut surpris

Dont maint autre a esté espris.

Apprehension de la rose damours.

Vers le rosier tost me retrays,

Et saichez que quant je fuz pres

L’odeur de la plus savourée

Rose, m’entra en la pensée

Et en fuz si fort odoré

Qu’a la sentir trop demouré

Jamais je n’eusse pensé estre

Blasmé de fréquenter cest estre.

Tresvolentiers d’elles cueillisse

Au moins une que je tenisse

En ma main pour l’odeur sentir,

Mais je euz or peur du repentir,

Car il eust bien peu de léger

Peser au seigneur du verger.

Roses la estoient a mousseaulx

Rosiers ne vis oncques si beaulx

Ne boutons petis et bien clos

Et aultres qui estoient plus gros.

Description du rosier damours.

Lay en eut d’autre moyson

Lesquelz tendoient a leur saison

Et s’aprestoyent d’espanouir

Et a perfection venir.

Les roses ouvertes et lées

Sont en ung jour toutes halées,

Mais les boutons durent tous frais

A tout le moins deux jours ou trois.

Iceulx boutons tresfort me pleurent

Car oncques plus beaulx veuz ne furent.

Qui en pourroit ung acrocher

Il le devroit tenir moult cher.

Si ung chapeau j’en peusse avoir

Mieulx l’aymasse que nul avoir.

Entre tous ces boutons j’en vy

Ung si tresbel qu’envers celluy

Nul des autres riens ne prisay

Quant sa grant beaulté advisay,

Car une couleur l’enlumine

Qui est vermeille et aussi fine

Comme nature le sceust faire.

Des feuilles y eut mainte paire

Que nature par ses maistrises

Y avoit mises et assises.

La queue droicte comme ung jon

Fut, et dessus est le bouton

Qui ne s’encline ne ne pend

Son odeur par tout se répend

Et la souefveté qui en yst

Toute la place replandist.

Quant je l’euz senti au flairer

Ailleurs ne voulu repairer

Se je y osasse la main tendre

Empeschemens de paruenir au bouton damours.

Et moy approcher pour le prendre

Je le feisse, mais les poingnans

Chardons, m’en faisoyent eslongnans

Espines trenchans et agues

Orties et ronces crochues

Ne me laissoyent plus avant traire

Car je craingnois a me mal faire.

Comment Amour au beau jardin

Traicta l’Amant de cueur fin

Ayma le bouton tellement

Ou’il en eust grant empeschement

Le dieu d’Amours qui l’arc tendu

M’avoit tout le jour attendu

A me poursuyr et espier

Si s’arresta soubz ung figuier

Cupido dune saiet te blesse lamant.

Et quant il eut bien apperceu

Que j’avoye si bien esleu

Le bouton qui plus me plaisoit

Et qui si fort mon cueur aisoit

Tantost une fleche il a prise

Et la dessus la corde mise.

Il l’entesa jusqu’a l’oreille

L’arc qui estoit fort a merveille

Et tyra a moy par tel guise

Que par l’ouyr la fleche a mise

Jusques au cueur par grant roydeur

Et lors me print une froideur

Dont j’ay dessoubz chault pelisson

Senti au cueur mainte frisson.

QUant j’euz esté ainsi bersé

A terre fuz tantost versé

Cueur me faillit, sueur me vint

Pasmer par force me convint

La pasmoison de lacteur et la blessure subtile.

Quant je revins de pasmoyson

Et j’euz mon sens et ma raison

Je fuz moult vain et ay cuidé

Beaucoup de sang avoir vuydé.

Mais la sajette qui me point

De mon sang hors ne tyra point

Ains fut la playe toute seiche

Je prins lors a deuz mains la fleche

Et la commencay a tyrer

Et en la tyrant souspirer

Et tant tiray que je amenay

A moy le fust tout empenné,

Le fer de la saiette de cupido demoure au cueur de lamant.

Mais la sajette barbelée

Qui Beaulté estoit appellée

Fut dedans mon cueur si fichée

Qu’elle n’en peut estre arrachée

Ains demeura en mon corps toute

Sans en saillir de mon sang goutte

Angoisseux fus et moult troublé

Pour le péril qui fut doublé

Ne sceu que faire ne que dire

Ne pour ma playe trouver mire

Car par herbe ne par racine

Je ne sceu trouver médecine.

Vers le bouton se fléchissoit

Mon cueur qui ailleurs ne pensoit

Si je l’eusse eu a mon plaisir

Santé eusse eu a le saisir.

Le veoir sans plus et son odeur

Tresfort m’alegeoyt ma douleur.

La seconde saiette de cupido appellee sunplesse.

Je me commencay a retraire

Vers le bouton a mon contraire

Amour avoit ja recouvrée

Une autre fleche a or ouvrée

Simplesse eut nom, c’est la seconde

Que maint homme parmy le monde

Et mainte femme faict aymer

Quant amour me vit opprimer

Il tyra vers moy sans menasse

La fleche sans fer par audace

Si que par l’œil au corps m’entra

La sajette qui n’en ystra

Jamais ce croy par homme né

Car au tyrer ay amené

Le fust avec moy sans contans

Et le fer demeura dedans

Or saichez bien en vérité

Que si j’avoys devant esté

Du bouton bien entalenté

Plus grande fut ma voulenté

Et quant le mal plus m’angoissoit

Tant plus ma voulenté croissoit

D’aller tousjours a la rosette

Qui trop mieulx valoit que violette

Je m’en vouluz bien excuser

Mais cela ne peuz refuser

Car or tousjours mon cueur tendoit

A la chose qu’il demandoit

Aller m’y convenoit par force

Et d’autre part l’archier s’efforce

Et a me grever moult se peine

Sans me laisser aller sans peine

Il m’a faict pour mieulx m’affoler

La tierce fleche au corps voler

Qui Courtoysie est appellée

La tierce saiette de cupido appellee courtoisie.

La playe me fut grande et lée

Parquoy je cheuz adonc pasmé

Dessoubz ung olivier ramé

Par moult long temps sans remuer.

Quant je me peuz evertuer

J’ay la fleche prins et osté

Lamant se pasmoye.

Tantost le fust de mon costé

Mais oncques ne sceu le fair traire

Pour chose que je peusse faire.

EN me séant me suis rassis

Moult angoisseux et moult pensis

Fort me destraint ycelle playe

Et me semont que je me traye

Vers le bouton qui m’entalente

Et l’archier or me représente

La quarte fleche au pennon d’or

Qui le cueur me blessa encor

Telle fleche avoit nom Franchise

Laquelle il tira a sa guise

La quar saiette de cupido appellee franchise.

Donc bien me dois espouventer

Eschauldé doit chaleur doubter

Mais je n’y scauroye pourveoir

Car si je veisse la plouvoir

Carreaux et pierres par meslée

Aussi espes comme greslée

Nota.

Si falloit il que je y allasse

Amour qui toute chose passe

Me donnoit cueur et hardement

De faire son commandement

Je fuz adonc sur pié dressé

Foyble vain et comme blessé

Si m’eschauffay moult de marcher

Non point différent pour l’archier

Vers le rosier ou mon cueur tent

Mais d’espines y avoit tant

De ronces et chardons agus

Non pourtant je ne fuz confus

Qu’au rosier ne voulusse attaindre

Et les espines tost enfraindre

Qui le rosier environnoient

Et de toute part me poignoient

Mais si bien me vint que j’estoye

Si pres du bouton que sentoye

La doulce odeur qui en yssoit

Si que mon mal se adoulcissoit

De ce me venoit tel guerdon

Quant le voyois en mon bandon

Que tous mes maulx entreobligeoye

Pour le délict ou me voyoye

Lamant se uertue par lapproche de la rose.

Adonc fuz guéry et bien ayse

Car rien n’estoit qui tant me plaise

Comme d’estre illec a séjour

Partir n’en vouloye nul jour.

Quant illec je fuz longue piece

Le dieu d’Amours qui tout despiece

A mon cueur donc il fit bersault

Bailla nouvel et fier assault

Et me tira pour mon meschief

La quinte fleche de rechief

La quinte saiette de cupido.

Jusques au cueur soubz la mammelle

Dont la grant douleur renouvelle

De mes playes en ung tenant

Trois foys me pasmay maintenant

Au revenir pleure et souspire

Car ma douleur devenoit pire

Lamant se pasme.

Si fort que je n’euz espérance

De guarison ne d’alégeance

Mieulx valloit estre mort que vis

Car en la fin par mon advis

La vi saiette de cupido appellee beau semblant.

Amour me fera ung martir

Par aultre lieu n’en peult partir

La sixiesme fleche il a prise

C’est celle que tresfort je prise

Et si la tient a moult pesant

C’est Beau Semblant qui ne consent

A nul amant qu’il se repente

D’aymer quelque peine qu’il sente

Elle est ague pour percer

Trenchant comme rasoir d’acier

Mais Amour avoit bien la pointe

D’ung précieux oingnement ointe

Affin qu’elle ne me peust nuyre

Car Amour ne veult que je empire

Mais vouloit que j’eusse alégeance

Par la force et par la puissance

De l’oignement si bon et plain

Que j’en eus trestout le corps sain.

Il est pour amans conforter

Et pour leurs maulx mieulx supporter

Celle fleche fut a moy traicte

Qui m’a au cueur grant playe faicte

Mais l’oingnement si s’espandit

Par mes playes et me rendit

Le cueur qui m’estoit tout failly

La mort m’eust en brief assailly

Si le doulx oignement ne fust

Je tiray hors a moy le fust

Mais le fer dedans demeura

Et par chaleur mon cueur n’aura

Six fleches y furent crochées

Qui ja n’en seront arrachées

Nota.

Mais l’oignement moult ne valut

Toutesfois tresfort me dolut

La playe si que ma douleur

Me faisayt muer la couleur

En ceste fleche par coustume

Estoit doulceur et amertume.

J’ay bien congneu par sa puissance

Son ayde, secours et nuysance.

Grant trou me fit par sa pointure,

Mais fort me soulagea l’oingture

D’une part moingt, d’autre me cuist

Et ainsi m’ayde, ainsi me nuyst.

Ȼ Comment Amours sans plus attendre

Alla tout courant l’Amant prendre

En luy disant qu’il se rendist

A luy, et que plus n’attendist.

Le dieu d’Amours est descendu

Assault du dieu damours contre lamant.

Et est incontinent venu

Vers moy, puis tantost m’escrya

Vassal prins estes rien n’y a

De l’efforcer ne du deffendre

Ne differe point a te rendre

Tant plus voulentiers te rendras

Et plustost a mercy viendras.

Il est fol qui mene Dangier

Vers celluy qu’il doit calengier

Et qu’il luy convient supplier.

Tu ne pourras mieulx employer

Ta paine et pour toy advancer

Vers moy ne te peulx efforcer

Ta force te seroit contraire

Et te nuyroit en ton affaire.

Et si te veulx, bien enseigner

Que tu ne pourras rien gaigner

En la folye de ton orgueil,

Mais rend toy prins, car je le vueil

En paix et débonnairement,

Et je respondis simplement.

Sire vouluntiers me rendray

Ja vers vous ne me deffendray

Reddition de lamant au dieu cupido.

A Dieu ne plaise que je pense

Faire vers vous quelque deffense,

Car ce n’est pas raison ne droit

Aussi mon cueur ne le vouldroit

Vous me povez prendre et tuer

Bien scay que ne vous peulx muer,

Car ma vie est en vostre main.

Vivre ne puis jusques a demain

Sinon par vostre voulenté.

J’attens par vous joye et santé,

Car par aultre ne puis avoir

Réconfort pour tout mon avoir

Voire confort et guarison.

Et si de moy vostre prison

Voulez faire comme indigne

Je ne me tiens pour engigne.

Or saichez que je n’ay point dire

Tant ay de vous bien ouy dire

Que mettre me vueil par office

Cueur et corps a vostre service,

Car si je fais vostre vouloir

Je ne m’en peulx en rien douloir,

Et espere qu’en aucun temps

Auray la mercy que j’attens.

Humiliation de l’amant envers cupido

Adonc me suis agenoillé

Pour or vouloir baiser son pié,

Mais il m’a la dextre main prise

Et dit, je t’ayme bien et prise

Puis que m’as ainsi respondu.

Oncq tel respons n’ay entendu,

D’homme vilain mal enseigné,

Et par ce point tu as gaigné

Que je vueil par ton advantaige

Qu’a présent me faces hommaige.

Forme de l’homaige du dieu d’amours.

Tu me baiseras en la bouche

A qui aulcun vilain ne touche,

Je n’y laisse mye atoucher

Chascun vilain comme ung boucher,

Mais estre doit courtoys et frans

Celluy duquel l’hommaige prans,

Ce néantmoins celluy a paine

Qui a moy bien servir se paine

Honneur en aura tel doit estre

Joyeulx de servir si bon maistre

Et si hault seigneur de renom.

D’Amour porte le gomphanon

De Courtoysie la baniere,

Et si est de telle maniere

Si doulx, si franc et si gentil

Que celluy qui est bien subtil

A le servir et honnorer

Dedans luy ne peult demeurer

Villennye ne mesprison

Ne faulceté ne trahyson.

Comment apres ce beau langaige

L’Amant humblement fit hommaige

Par jeunesse qui le déceut

Au dieu d’Amours qui le receut.

Bon homme feuz je les mains jointes

Et sachez que moult me fis cointes

Quant sa bouche toucha la moye

Ce fut ce dont j’euz au cueur joye.

Il me demanda lors ostage.

Ȼ Amours parle a l’Amant.

Ȼ Amys dist il j’ay maint hommaige

Et d’ungs et d’autres gens receu

Dont j’ay esté moult tost déceu.

Les félons plains de faulceté

M’ont par maintesfois baraté,

Par eulx ay souffert mainte noyse,

Mais bien scauront comme il m’en poise

Si je les peulx a mon droit prendre

Je leur vouldray cherement vendre.

Et pource que je suis ton maistre

Je veulx bien de toy certain estre,

Et si te vueil a moy lier

Si que ne me puisses nier

De faire rien doresnavant.

Tien moy donc loyal convenant,

Péché seroit si tu trichoyes,

Car advis m’est que loyal soyes.

Ȼ L’Amant respond a Amours

Ȼ Sire dis je, or m’entendez

Ne scay pourquoy vous demandez

Plaiges de moy ne seureté.

Vous scavez bien la vérité

Comment le cueur tolu m’avez

Et prins ainsi que le scavez

Si que riens ne fera pour moy

Si ce n’est par le vostre octroy

Le cueur est vostre nompas mien,

L’amant na le cueur a son bandon.

Car il convient soit mal ou bien

Qu’il face tout vostre plaisir

Nul ne vous en peult dessaisir.

La garnison y avez mise

Qui le guerroye a vostre guise,

Et si de cela vous doubtez

Faictes y clef et l’emportez

Et la clef soit en lieu d’oustaige.

Ȼ Amours a l’Amant

Ȼ Par mon chief ce n’est mye oultraige

Respond, Amour je m’y acors

Il est assez seigneur du corps

Qui a le cueur a sa commande,

Oultrageux est qui plus demande.

Ȼ Comment Amours tresbien et souef

Ferma d’une petite clef

Cupido prent le cueur de l’amant.

Le cueur de l’Amant par tel guise

Qu’il n’entama point la chemise

Amour a de sa bourse traicte

Une petite clef bien faicte

Qui fut de fin or esueré.

Soubz elle demoura serré

Ton cueur qui sera seurement

Contrainct ne sera aultrement.

Plus est que mon petit doy mendre

Laquelle a mes amys veulx rendre.

Ȼ L’Amant parle

Ȼ La clef m’attacha au costé

Qui est de grande potesté

Et ferma mon cueur si tressouef

Qu’a grant paine senty la clef.

Ainsi fis sa voulenté toute,

Et quant je l’euz mis hors de doubte

Luy dis, je suis entalenté

De faire vostre voulenté,

Mais mon service recepvez

En gré et ne me décepvez.

Ce ne dis comme récréant,

De vous servir suis agréant,

Note du seruice acceptable.

Mais celluy en vain se travaille

De faire service qui vaille

Quant le service n’entalente

A cil a qui on le présente.

Ȼ Amours a l’Amant

Ȼ Amours respond ne t’espovente

Puis que consens en mon entente

Ton service prendray en gré

Et te mettray au hault degré

Si mauvaystié ne t’en retraict,

Mais si tost ne peult estre faict

Grand bien ne vient pas en peu d’heure

La convient grand paine et demeure.

Nota. Brant bien ne saquis est sans peine.

Attens et souffre la destresse

Qui maintenant te nuyt et blesse,

Car je scay par quelle raison

Tu seras mis a guarison.

Je te donneray tel beaulté

Si tu te tiens a loyaulté

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