Le Roman de la Rose (page 14)

Guillaume de Lorris et Jean de Meung · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Roman de la Rose (1537) · 18 pages

Qui tes playes te guarira

Quant je scauray et m’aperra

Si de bon cueur me serviras

Et comment tu exploicteras

Nuyt et jour mes commandemens

Que je commande aux vrays amans.

Ȼ L’Amant parle a Amours

Ȼ Sire dis je pour Dieu mercy

Avant que vous partez d’icy

Enchargez moy voz mandemens

Et selon voz enseignemens

Du tout je les accompliray

Et jamais n’y contrediray

Pource je les désire apprendre

Affin que ne puisse mesprendre.

Ȼ Amour respond a l’Amant

Ȼ Amours respond, tu dis tresbien

Si les entens et les retien,

Nota.

Car le maistre pert peine toute

Quant le disciple qui escoute

Ne met tel soing a retenir

Qui luy en puisse souvenir.

Ȼ L’Amant.

Ȼ Le dieu d’Amours lors m’enchangea

Tout ainsi que vous orrez ja

Mot a mot ses commandemens

Et comme disent les rommans

Qui veult aymer si y entende

Ainsi comme Amour le commande,

Car il les fait bon escouter

Qui son entente y veult bouter

Pource que la fin en est belle

Et que c’est matiere nouvelle

Qui du songe la fin orra

Je vous dis bien qu’il y pourra

Exportation damours.

Des jeuz d’Amours assez apprendre

Pourveu que bien y vueille entendre

Et bien concepvoir la substance

Du songe et la signifiance

La vérité qui est couverte

Vous en sera lors toute aperte

Quant déclarer m’orres le songe

Ou point n’est fable ne mensonge.

Comment le dieu d’Amours enseigne

L’Amant et dit qu’il face et tienne

Histoire du dieu damours parlant a lamant.

Les reigles qu’il baille a l’Amant

Escriptes en ce bel rommant

VIllennye premierement

Ce dist Amour vueil et comment

Que tu délaisses sans reprendre

Si tu ne veulx vers moy mesprendre

Si mauldis et excommunie

Tous ceulx qui ayment villennie

Villennie le villain faict

Aymé n’est par dict ne par faict

Villain est félon sans pitié

Sans service et sans amytié.

Apres garde toy de surtraire

Chose des gens qui face attraire

Proesse n’est pas de mesdire

En lieulx le sénéchal te mire

Note de ceulx et messire Gauuain.

Qui fut par mesdire jadis

Mal renommé de tous mauldis

Autant que Gauvain eut le pris

Comme courtoys et bien apris

Autant eut Keulx de villennye

Par mesdire et par félonnie.

Des mocqueurs l’estandart portoit

Tant a mocquer se délectoit.

Or soye sage et raisonnable

En doulx parler et convenable

Nota.

Aux grans personnes et menues

Et quant tu yras par les rues

Humilite a chascun bien siet.

Fais que tu soye coustumier

A saluer gens le premier

Si aucun devant te salue

N’ayes pas lors la langue mue

Ains garny toy du salut rendre

Sans demourer et sans attendre.

APres gardes que tu ne dies

Aulcuns motz laitz et ribauldies

Mal siet les dames blasmer.

Ja pour nommer villaine chose

Ne doit ta bouche estre desclose

Je ne tiens pas a courtoys l’homme

Qui orde chose et laide nomme.

Toutes femmes sers et honnore

A les ayder peine et labore

Et si tu oys nul mesdisant

Qui les femmes soit desprisant

Blasme le et fais qu’il se taise

Fais si tu peulx chose qui plaise

Aux dames et aux damoyselles

Si qu’ilz ayent bonnes nouvelles

De ton parler et racompter

Par ce pourras en pris monter.

Apres cela d’orgueil te garde

Et a ce faire bien regarde

Note du peche dorgueil.

Orgueil est folie et péché

Et qui d’orgueil est entaché

Il ne peult son cueur employer

A servir ny a s’employer

Orgueilleux faict tout le contraire

De ce que vray amant doit faire

Mais qui d’amour se veult pener

Il se doit cointement mener

Car qui est coint n’a pas orgueil

Mais il est tresplaisant a l’œil

Quant il n’est pas oultrecuidé

De ce doit il estre vuidé

Note lhonnestete des habillemens.

De vestement et de chaussure

Selon ta rente ta mesure

Bien te dy que bel vestement

A l’homme siet honnestement

Et si dois ton habit bailler

A tel qui le saiche tailler

Et faire bien séant les pointes

Et les manches droictes et cointes

Soulliers, a las aussi houseaux

Ayez souvent frais et nouveaux

Lesquelz soient beaulx et faitis

Ne trop larges ne trop petis

De gans et de bourse de soye

Et de sainture te cointoye

Et si tu n’as si grand richesse

Que faire ne puisses largesse

Tout au plus mieulx te doys conduire

Que tu pourrois sans toy destruyre

Chapeau de fleurs qui moult peu couste

Ou des roses de Penthecouste

Peulx tu bien sur ton chief avoir

La ne convient pas grant avoir.

Lamant doit estre propre en vestemens.

Ne seuffre sur toy nulle ordure

Lave tes mains et tes dens pure

Et si en tes ongles a du noir

Ne le laisse pas remanoir,

Tiens toy bien net, tes cheveulx pigne

Mais ne te farde ne ne guigne

Telles choses ne font sinon

Gens folz et de mauvais renom

Qui Amour par malle adventure

Ont trouvé encontre nature

Joyeusete en lamant.

Il te doit apres souvenir

De Joyeuseté maintenir

A Joye et a Déduit t’atourne

Amour n’a cure d’homme morne

La mélodie est moult courtoyse

Ou est Joyeuseté sans noyse

Amans sentent les maulx d’aymer

Une foys doulx et l’autre amer

Mal d’aymer est moult oultraigeux

Et l’Amant est tost en ses jeux

Tost se complaint tost se démente

A ung coup pleure a l’autre chante

Si tu scez nul beau desduit faire

Par lequel aux gens puisses plaire

Je t’ordonne que tu le faces

Chacun doit faire en toutes places

Les exercites de lamant.

Ce qu’il scet que mieulx luy advient

Car bon loz pris et grace en vient

Si tu te sens juste et légier

Ne fais pas de saillir dangier

Et si tu es bien a cheval

Tu dois poindre amont et aval

Et si tu scais lances briser

Tu en peulx moult faire priser

Si aux armes es assuré

De tant plus seras honnoré

Si tu as clere et saine voix

Tu ne dois pas quérir forvois

De chanter si l’on t’en semont

Car beau chanter moult plaist adont

Aussi d’instrumens de musicque

Te fault avoir quelque pratique

Et pareillement de dancer

Ce te pourra moult avancer.

Ne te fais tenir pour aver

Car ce te pourroit moult grever

Car c’est bien raison que l’Amant

Donne du sien plus largement

Que les villains plains d’avarice

Ausquelz Amour n’est point propice

A qui il ne plaist de donner

D’estre Amant ne se doit pener.

Mais qui en veult avoir la grace

D’avarice tost se defface

Car cil qui par regard plaisant

Ou par doulce chere faisant

Ou par aulcun beau ris serin

Donne son cueur tout enterin

Bien doit apres si riche don

Donner nour avoir a bandon.

MAintenant te vueil recorder

Qu’a mes dis tu dois accorder

Nota.

Car la parolle estant moult griefve

A retenir quant elle est briefve

Les conditions que doit auoir lamant.

Qui d’amours veult faire son estre

Bien saige sans orgueil doit estre

De cointise soit bien garni

Gaillard de largesse fourni

Apres t’en joings par pénitence

Que jour et nuyt sans repentance

A bien aymer soit ton penser

Toujours pense la sans cesser

Et recorde de la doulce heure

Dont la joye tant te demeure

Et affin que vray Amant soyes

Je te commande que tu ayes

Lamant doit estre ferme.

En ung seul lieu ton cueur assis

Ferme constant et bien rassis

Sans barat et sans tricherie

Fraude ne nulle tromperie.

Qui en maintz lieux son cueur départ

Par tout en a petite part

Mais de celluy pas ne me doubte

Qui tient en ung lieu s’amour toute

Pource vueil qu’en ung lieu la mettes

Et qu’en autre part ne la prestes

Car si tu l’avoyes prestée

Elle seroit tost dégastée

Mais donne la en don tout quicte

Nota.

Tu en auras plus gran mérite

Car bonté de chose prestée

Est tost rendue et acquitée

Mais de chose donnée en don

Doit estre moult grant le guerdon.

OR donnes la donc quictement

Et le fais débonnairement

Don sans regretoir riens donner.

Car on a la chose plus chiere

Qui est donnée a belle chiere

Peu doit estre ou rien guerdonnée

La chose par regret donnée

Quant tu auras ton cueur donné

Ainsi que je t’ay sermonné

Lors te viendront les adventures

Qui aux amans sont tres fort dures,

Cest grant peine daymer.

Souvent quant il te souviendra,

De tes amours te conviendra

Partir des jeux faisant devoir

Que nul ne puisse apercevoir

Le mal que tu souffres et l’angoisse

A une seullement t’adresse.

Les passions damours.

En maintes manieres seras

Travaillé, grant mal sentiras,

Une heure chault a l’autre froit

Passer te fault par ce destroit,

Vermeil une heure l’autre palle

Tu n’euz oncques fievre si malle

Ne quotidianes ne quartes.

Tu auras bien ains que tu partes

Les douleurs d’Amours essayées :

Tes forces y seront ployées

Tant qu’en pensant te troubleras

Et une grant piece seras

Ainsi comme est l’ymaige mue

Qui ne se crosle ne ne mue

Sans piedz sans mains sans doys crosler

Sans yeulx mouvoir et sans baller.

Au chief de piece reviendras

En ta mémoire et tressauldras,

Frayeur auras au revenir

De paour ne te pourras tenir.

Dueil de ioye.

Souspirs auras du cueur parfont,

Car saiches bien que ainsi le font

Ceux qui tel mal ont essayé

Dont tu seras lors esmayé.

Apres droit est qu’il te souvienne

De t’amye s’elle est loingtaine.

Nota.

Lors malheureux te jugeras

Quant d’elle pres tu ne seras,

Et conviendra que ton cueur soit

En ce que ton œil n’apercoyt,

Disant mes yeulx veulx envoyer

Apres pour le cueur convoyer,

Doivent ilz icy arrester ?

Nenny, mais voisent visiter

Ce dont le cueur a tel talent.

Je me peuz bien tenir pour lent

Quant de mon cueur si loingtain suis

Pour fol bien tenir je me puis.

Or iray plus ne laisseray

Ja a mon aise ne seray

Devant qu’aucune enseigne n’aye.

Adonc te mettras en la voye

Et iras soubz ung tel couvent

Qu’à ton vouloir fauldras souvent

Les pas perduz de lamant en diuerses manieres.

Et gasteras en vain tes pas,

Car ce que quiers ne verras pas.

Or conviendra que tu retournes

Sans rien faire pensif et mornes,

Et si seras en grant meschief

Et te viendront tout de rechief

Gros souspirs plaintes et frissons

Plus poingnantes que hérissons

Qui ne le scait si le demande

A cil qui d’Amour tient la bande.

Ton cueur ne pourras apaiser,

Mais vouldras encore viser

Si tu verras par adventure

Celle dont tu as si grant cure.

Et si tu te peulx tant pener

Que puisses veoir et assener

Tu vouldras tres ententif estre

A tes yeulx saouler et repaistre.

Grant joye en ton cueur meneras

De la beaulté que tu voirras,

Et saiches que du regarder

Ton cueur feras frire et larder.

Et tout adonc en regardant

Alumeras le feu ardant.

Nota.

Celluy qui ayme plus regarde,

Plus enflame son cueur et l’arde,

S’il art alume et fait flamer

Le feu qui faict les gens aymer.

CHascun amant suit par coustume

Le feu qui l’art et qui l’alume

Note du feu damours qui tousiours embrase.

Ouant le feu de plus pres il sent

Et il s’en va plus oppressant.

Le feu art celluy qui regarde

S’amye s’il n’y prent bien garde,

Car de tant plus qu’il s’en tient

A aymer plus fort se maintient.

Cela scet le saige musart

Que qui est pres du feu plus art.

Tant que t’amye ainsi verras

Jamais partir ne t’en pourras,

Et quant partir te conviendra

Par tout le jour te souviendra

De celle que tu auras veue

Dont tu te tiendras pour grue.

Ȼ Aultre chose vient mallement

Nota.

C’est que couraige et hardement

N’auras eu pour l’arraisonner

Ains as esté sans mot sonner

D’elle pres confus et empris

Dont tu cuidras avoir mespris

Que tu n’as la belle appellée

Devant qu’elle s’en fust allée.

Tourner te doit à grant contraire,

Car si tu n’en eusses peu traire

Fors seullement ung beau salut

Plus de cent marcz d’or te valut.

Alors prendras a dévaller

Quérant occasion d’aller

De rechief dehors en la rue

Ou tu avoys celle la veue

Maintes peines sont en amours.

Que tu n’osas mettre a raison

Tu iroys bien en sa maison

Voulentiers si raison avoyes,

Il est droit que toutes tes voyes

Et tes alées et ton tour

S’en reviennent par la entour.

Devers les gens tresbien te celle

Quiers autre occasion que celle

Amoureux doit estre secret.

Qui en ce lieu te fait aller

Car c’est grant sens de se celler.

Et s’il est chose que tu voyes

T’amye apoint et que la doyes

Arraisonner et saluer

Lors te fauldra couleur muer

Crainte en amours.

Car tout le sens te frémira,

Parolle et sens tout te fauldra

Quant tu cuyderas commencer,

Et si tant te veulx avancer

Que ta raison commencer oses

Lors que devras dire trois choses

Tu n’en diras mie les deux

Tant seras adonc vergondeux,

Aucuns ne sont si appensez

Qu’en tel point n’oublient assez.

Nota.

Quant ta raison sera finie

Sans ung seul mot de villennie

Moult desplaisant au cueur seras

Si riens oublié tu auras

Qui te estoit advenant a dire.

Adonc seras en grant martire,

C’est la bataille c’est la dure

C’est le contens qui toujours dure,

Ja fin ne prendra ceste guerre

Jusques qu’en vueilles la paix querre.

QUant les nuytz venues seront

Mille desplaisirs te verront,

Tu te coucheras en ton lict

Ou tu prendras peu de délict,

Car quant tu cuideras dormir

Tu commenceras a frémir

A tressaillir a démener

D’ung costé sur l’autre tourner,

Une heure envers et l’autre a dens

Comme cil qui a mal aux dens.

Lors te viendra a remembrance

Et sa facon et sa semblance

A qui nulle ne s’apareille.

Je te diray moult grant merveille.

Nota.

Ȼ Telle fois te sera advis

Que tu tiendras celle au cler vis

Entre tes bras et toute nue

Comme s’elle fust devenue

Du tout t’amye et ta compaigne,

Lors feras chasteaulx en Espaigne,

Et si auras joye de néant

Pour le temps qui sera béant

En la pensée délectable

La ou n’est que mensonge et fable

Delectation en songe.

Mais peu y pourras demeurer.

Lors commenceras a pleurer

Et diras, mais ay je songé

Suis je remué ou bougé

D’ou peult venir ceste pensée.

Pleust or que dix fois la journée

Chose semblable revenist

Tant el me plaist et replenist

De joye et de bonne adventure

Mais ceste facon peu me dure.

Las verray je point que je soye

En tel point comme je songeoye

La mort ne me greveroit mye

Se je mouroys es bras m’amye.

Moult me griefve amour et tourmente

Souvent me plains et me démente,

Mais si Amour tant fait que j’aye

De m’amye l’entiere joye

Les penser & fantasie dung amoureux.

Bien seroit mon mal racheté

La chose vueil de grant chierté.

Je ne me tiens mye pour saige

Quant je demande tel oultraige,

Car celluy qui quiert musardie

Bien dessert que l’on l’escondie.

Ne scay comment je l’ose dire

Plus fort que moy et plus grant sire

Que ne suis auroit grant honneur

En ung loyer assez mineur,

Esperance en amours.

Mais si sans plus d’ung doulx baiser

La belle me vouloit ayser

Moult auroye riche desserte

De la paine que j’ay soufferte,

Mais forte chose est a venir.

Je me peulx bien pour fol tenir

D’avoir en tel lieu mon cueur mis

Dont a nul point ne suis submis.

Nota.

Ce dis comme fol ennuyeulx

Car ung regard d’elle vault mieulx

Que d’autres plus de cent entiers,

Je la veisse moult voulentiers

Si c’estoit le vouloir de Dieu

Présentement en cestuy lieu.

Dieu quant sera il adjourné

Trop ay en ce lieu séjourné,

Je n’ayme mye tel désir

Quant je n’ay ce dont j’ay désir,

Désir est ennuyeuse chose

Quant la personne ne repose.

Moult m’ennuye certes et griefve

Quant l’aube maintenant ne creve

Et que la nuyt tost ne trespasse :

Car s’il fust jour je m’en allasse.

Ha soleil pour Dieu haste toy

Ne fais séjour apreste toy,

La complainte de lamant au soleil.

Fais départir la nuyt obscure

Et son ennuy qui trop me dure.

La nuyt ainsi tu contiendras

Et de repos point ne prendras

Tant seras de désir garny.

Et quant tu ne pourras l’ennuy

Souffrir en ton lict de veiller

Lors te fauldra appareiller

Vestir chausser et atourner

Ains que tu voyes adjourner,

Tu t’en iras en recellée

Par pluye soit ou par gelée,

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