Le Roman de la Rose (page 15)

Guillaume de Lorris et Jean de Meung · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Roman de la Rose (1537) · 18 pages

Tout droit vers l’hostel de t’amye

Qui sera tres bien endormie

Et a toy ne pensera guiere.

Une heure iras à l’huis derriere

Scavoir s’il sera point ouvert

Et guetteras a descouvert

Tout seul a la pluye et au vent

Et puis iras a l’huis devant

Scavoir s’il y a ouverture

Et si tu y trouves faulture

Nota.

Escouter doibs parmy la fente

Se nul de lever se démente

Et si la belle sans plus veille

Or te dis bien et te conseille

Que si elle te veoit langorer

En congnoissant que reposer

Ne peulx au lit pour s’amytié

Mieulx t’en aymera la moytié.

Quant en ce point ouy t’aura

En amour se consentira

Et aura vers toy amytié

Bien doibt dame aucune pitié

Avoir de celluy qui endure

Tel mal pour luy si trop n’est dure

Folle amour lamant assotte.

Je te diray que tu dois faire

Pour l’amour de la débonnaire

De qui tu ne peulx aise avoir

Au départir fait ton devoir

De baiser l’huis guischet ou porte

A cela faire je t’enhorte

Et affin que l’on ne te voye

Devant la maison ou en voye

Fais que tu soyes retourné

Ains qu’il soit gueres ajourné

Iceulx pas et iceulz allers

Iceulx pensers iceulx parlers

Font aux amans soubz leurs drapeaulx

Rudement amaigrir leurs peaulx

Tu le pourras par toy scavoir

Si de bien aymer fais devoir

Et saiche bien qu’Amours ne laisse

Sur fin amant couleur ne gresse

De ce ne sont aparoissans

Ceulx qui dames vont trahissans

Et disent pour eulx losenger

Qu’ilz ont perdu boire et manger

Et je les voy comme jengleurs

Plus gras que abbez ne que prieurs

Encore te commande et charge

Que te faces tenir pour large

Lamant doit estre liberal et habandonne.

A la servante de l’hostel

Quelque beau don donne luy tel

Qu’elle die que tu es vaillant

T’amye et tous ses biens vueillans

Dois honnorer et chier tenir

Grant bien t’en peult par eux venir

Car cil qui est d’elle privé

Luy comptera qu’il t’a trouvé

Preux et courtois et libéral

Mieulx t’en prisera bon vassal

Du pays guere ne t’eslongne

Et si tu as si grant besongne

Qu’il te faille trop eslongier

Garde toy de ton cueur changier

En aultre qu’en la créature

Ou est ta pensée et ta cure

En pensant de tost retourner

Tu ne doys gueres séjourner

Fais or semblant que veoir te tarde

Celle qui a ton cueur en garde

Je t’ay dit comme et en quel guise

L’Amant doibt faire sa devise

Fais donc ainsi sur toute chose

Si fruict veulx avoir de la rose.

Ȼ L’Amant parle a Amours

Ȼ Quant Amours m’eut ce commandé

Je luy ay adonc demandé

Par quel moyen guise et comment

Peult endurer le vray Amant

Tout le mal que m’avez compté

Vous m’avez fort espouventé

De ce que vit l’homme et endure

En telle peine et telle ardure

En dueil en souspirs et en lermes

Et en tous poins et en tous termes

Et en soucy et en grant dueil

Certainement je m’esmerveil

Comment l’homme s’il n’est de fer

Peult vivre ung moys en tel enfer.

Sus ce propos et ma demande

Amour respond et sans amende.

Ȼ Amours parle a l’Amant

Ȼ Beaulz amys par l’ame mon pere

Nul n’a bien s’il ne le compere

On ayme trop mieulx l’achaté

Quant on l’a bien chier achaté

Et en plus grans gré sont receuz

Les biens qu’on a a griefz receuz

Nota.

Que ceulz que l’on a eu pour néant

Car trop on les va violant.

Homme n’est qui le mal congnoisse

Que souffre l’Amant et l’angoisse

Nul ne pourroit le mal d’aymer

Et deust il espuiser la mer

Compter en rommant ou en livre

Et toutesfois il convient vivre

Les amans, il en est mestier

Chascun fuit de mort le sentier

Celluy qu’on met en chartre obscure

En la vermine et en l’ordure

Qui n’a pain d’orge ne d’avaine

Ne se meurt mye pour la peine

Espérance confort luy livre

Qu’il se cuide trouver délivre

Encor par quelque chevissance

Tout ainsi et en tel balance

Celluy qu’amours tient en prison

Cuide trop avoir garison,

Celle Espérance le conforte

Et cueur et talent luy aporte

Lesperance des amoureux.

De son corps a martyre offrir

Espérance luy faict souffrir

Les maux dont on ne scet le compte

Pour la joye qui trop hault monte

Espérance vainct par souffrir

Et faict l’Amant a vivre offrir

O bénoiste soit Espérance

Qui ainsi les amans avance

Esperance paist les chetifz.

Moult est celle dame Courtoise

Qui ja ne lairra une toise

Nul vaillant homme jusques au chief

Ne pour péril ne pour meschef

Et au larron qu’on mene pendre

Luy faict telle mercy attendre

Espérance te gardera

Et ja de toy ne partira

Les troys biens qui confortent lamant.

Qu’elle ne garde ta personne

Au besoing, et oultre te donne

Trois aultres biens qui grant soulas

Font a ceulx qui sont en mes las

PRemierement qui bien soulasse

Celluy que mal d’aymer enlasse

Premier bien doulx penser.

A qui Espérance s’accorde

C’est Doulx Penser que l’on recorde

Car quant l’Amant plaint et souspire

Et est en dueil et en martire

Doulx Penser vient a chief de piece

Qui l’ire et le courroux despiece

Et a l’Amant en souvenir

Faict de la joye souvenir

Et Espérance luy promet

Et apres au devant luy met

Les yeulx rians, le nez traictis,

Qui ne sont trop grans ne petis

Et la bouchette coulourée

L’alaine souefve et odorée

Ce luy plaist quant il se remembre

De la beaulté de chascun membre.

Amour va ses soulas doutant

Quant d’ung ris ou d’ung beau semblant

Luy souvient ou de belle chiere

Que luy a faict s’amye chiere

Doulx Penser ainsi assouage

Les douleurs d’Amours et la raige

C’est cil que je vueil que tu ayes

Et si l’autre tu refusoyes

Qui n’est mye nom de doulceur

Tu ne seras ja bien asseur.

LE second bien est Doulx Parler

Second bien doulx parler.

Qui octroit a maint bachelier

Et a maintes dames secours

Car chascun qui de ses amours

Oyt parler moult s’en esbaudit

Si me semble que pour ce dit

La dame respond a ung mot

Et dit par ung parler mignot

Moult suis dit elle en bonne escolle

Quant de mon amy oy parolle

Se m’aist Dieu celluy m’a garie

Qu’il m’en parle quoy qui m’en die

Celle le Doulx Penser scavoit

Et du penser ce qui estoit

Congnoissoit toutes le manieres

Je te dis et vueil que tu quieres

Ung compaignon saige et celant

Auquel tu diras ton talent

Et descouvreras ton couraige

Il te fera grant avantaige

Quant tes maulx t’engoisseront fort

A luy iras par grant confort

Et parlerez vous deux ensemble

De la belle qui ton cueur emble

De sa beaulté de sa semblance

Et de sa simple contenance

Comment tu pourras chose faire

Qui a t’amye puisse plaire

Si ceulx qui seront tes amys

Ont a bien aymer leur cueur mys

Mieulx en vauldra la compaignie

Raison sera or qu’il te die

Si s’amye est pucelle ou non

Ses amys, ses parens, son nom

Par ce n’auras paour qu’il se amuse

A ta dame ne qu’il t’acuse.

Mais vous entreporterez foy

Et toy a luy et luy a toy.

Saiche que c’est moult belle chose

Quant on a homme a qui on ose

Du proffit de doulx parler.

Tout son conseil dire et son gré

Ce desduyt prendras a bon gré

Et t’en tiendras a bien payé

Nota du bon amy.

Quant tu l’auras lors essayé.

LE tiers bien vient de regarder

C’est Doulx Regart qui scet tarder

Le tiers bien de doulx regart.

A ceulx qui ont amours loingtaines

Pour ce te dis que tu tiennes

Pres de luy metz toy en sa garde.

Son soulas aucunesfois tarde.

Mais il est aux fins amoureux

Desduysant et fort savoureux.

Moult ont au matin bonne encontre

Les yeulx ausquelz dame dieu monstre

Le sainctuaire précieux

Dequoy ilz sont si curieux

Car le jour qu’ilz le peuvent veoir

Il ne leur doit mye mescheoir,

La consolation de doulx regart.

Tel ne doubte pluye ne vent

Ne nul aultre chose vivant

Et quant les yeulx ont leurs déduitz

Ilz sont si apris et si duys

Que eulx seulx or veullent avoir joye

Parquoy fault que le cueur s’esjoye

Car les maulx font assolagier

Ilz sont comme vray messaigier

Les quelz bien tost au cueur envoyent

Nouvelles de tout ce qu’il voyent

Et pour la joye qui les lie

Le cueur ses douleurs entroublie

Et sa destresse malle et fiere,

Car tout ainsi que la lumiere

Les tenebres devant soy chasse

Tout ainsi Doulx Regard efface

Les tenebres ou le cueur gist

Qui nuyt et jour d’amour languist,

Car le cueur de rien ne se deult

Quant l’œil regarde ce qu’il veult.

Consolation damours a lamant.

Or t’ay je cy tout déclairé

Ce dont je te vis esgaré,

Car je t’ay compté sans mentir

Les biens qui peuvent guarentir

Les amans et garder de mort.

Tu scez qu’il te fera confort,

Au moins auras tu Espérance

Doulx Penser aussi sans doubtance

Puis Doulx Parler et Doulx Regard,

Je veuil que chascun d’eulx te gard

Jusques que mieulx puisses attendre

Aultre bien qui ne sera mendre

Lequel tu auras en avant,

Mais d'avantaige en as autant.

Ȼ Comment l’Amant dit cy qu’Amours

Le laissa en ses grans clamours

Incontinent qu’Amours m’eut dit

Son plaisir ne fut contredit.

Mais quant il fut esvanouy

Adonc fuz je bien esbay

Car devers moy je ne vis nulz

Dont de mes playes me doluz

Scavant que guarir ne pourroye

Fors par le bouton ou j’avoye

Tout mon cueur mis et ma science

Et n’avoie en nully fiance

Fors au dieu d’Amours de l’avoir,

Car je scavoye bien de voir

Que de l’avoir rien ne m’estoit

S’Amour ne s’en entremettoit

Les rosiers d’une claye furent

Cloz a l’environ comme ilz deurent

Mais je passasse la cloyson

Moult voulentiers pour l’achoyson

Du bouton flairant comme basme

Si je n’eusse crains yre ou blasme,

Mais a aulcuns eust peu sembler

Que les roses voulusse embler

Ce que jamais ne penseray

Ne jamais nul jour ne feray.

Ȼ Comment Bel Acueil humblement

Offrit a l’Amant doulcement

Le passaige pour veoir les roses

Qu’il désiroit sur toutes choses

AInsi que je me pourpensoye

Se oultre la voye passeroye

Je viz vers moy tout droit venant

Ung varlet bel et advenant

En qui n’estoit rien a blasmer.

Belacueil filz de courtoysie.

Bel Acueil se faisoit nommer

Filz de Courtoysie la saige

Qui m’abandonna le passaige

De la haye moult doulcement

Et me dit amyablement.

Ȼ Bel Acueil parle à l’Amant.

Ȼ Bel amy chier si bien vous plaist

Passer la haye sans arrest

Pour l’odeur des roses sentir.

Je vous y peulx bien garantir

Mal n’y aurez ne villennie,

Mais que vous gardez de folie.

Si en riens vous y peulx ayder

Je ne me quiers faire prier,

Car de faire vostre plaisir

En tout honneur j’ay le désir.

Ȼ L’Amant respond.

Sire dis je a Bel Acueil

Ceste promesse en gré recueil

Et vous rendz graces et mérites

De la bonté que vous me dictes,

Car moult vous vient de grant franchise,

Puis qu’il vous plaist en ceste guise

Prest suis de passer voulentiers

Par les ronces et esglentiers.

Vers le bouton m’en voys errant

Les roses tousjours odorant,

Et Bel Acueil me convoya

De son bien qui moult m’agréa.

Si pres allay sans point me faindre

Que je l’eusse bien peu attaindre.

Ȼ Bel Acueil moult bien m’a servy

Quant le bouton si pres je vy,

Mais ung vilain qui rien n’avoit

D’illecques pres mussé estoit.

Note du dangier qui est en amours.

Dangier eut nom et fut portier

Et garde de chascun rosier.

En ung destour fut le pervers

D’herbes et de fueilles couvers

Pour ceulx espier et deffendre

Qui vont aux roses les mains tendre.

Il fut de trois acompaigné

Le lourt vilain mal engrongné,

De deux femmes et ung mauvais homme,

L’homme Male Bouche se nomme

Malebouche.

Le faulx trahystre gengleur qu’il fut

Avec luy Honte, et Peur eut

Le plus vaillant d’eulx ce fut Honte.

Honte et paour.

Et saiches que qui a droict compte

Il trouvera par son lignaige

Que Raison fut sa mere saige

Son pere avoit a nom mal faict

Qui fut si hideux contrefaict

Qu’onques avec Raison ne gent,

Mais or de voir Honte conceut

Qui puis enfanta Chasteté

Qui a guerre yver et esté.

Quant Dieu eut fait de Honte naistre

Chastete fille de bonte.

Chasteté qui dame doit estre

De tous les rosiers et boutons

Assaillie fut des gloutons

Si qu’elle avoit besoing en vie

Car Vénus l’avoit assaillie

Den desrobe chastete.

Qui nuyt et jour souvent luy emble

Boutons et roses tous ensemble.

Lors requist Raison comme fille

Chasteté que Vénus exille.

Desconseillée moult estoit

Et de prier Raison se hastoit.

Et luy presta a sa requeste

Honte qui est simple et honneste

Et qui tousjours veult sainctement

Faire tout son commandement.

Or sont pour roses garder quatre

Qui se laisseroient devant batre

Que rose ou bouton on emporte

Arrivé fusse a bonne porte

Si par eulx ne fusse guetté,

Car le franc et bien apointé

Bel Acueil se penoit de faire

Ce qu’il scavoit qui me deust plaire.

Souvent me semont d’approcher

Vers le bouton et atoucher

Au rosier qui estoit chargié.

De ce me donna il congié

Pource qu’il cuydoit que j’en vueille

Cueillir or une verte fueille

Pres du bouton qu’il m’a donné

Pour ce que pres de la fut né.

DE la fueille me fis moult coint

Et quant je me senty acoint

De Bel Acueil et si privé

Je cuiday bien estre arrivé.

Lors prins je cueur et hardement

De dire a Bel Acueil comment

Amours m’avoit prins et navré

Sire dis je, jamais n’auré

Ayde sinon par une chose

Qui est dedans mon cueur enclose,

C’est bien pesante maladie

Ne scay comment je la vous die,

Car je vous crains a courroucier,

Mieulx vouldroye a cousteau d’acier

Piece a piece estre despiécé

Que vous en fussiez courroucé.

Ȼ Bel Acueil a l’Amant.

Ȼ Dictes moy donc vostre vouloir

Et point ne me verrez douloir

De chose que me puissez dire.

Ȼ L’Amant.

Lors je luy dis saichez beau sire

Qu’Amours durement me tourmente

Ne cuidez pas que je vous mente.

Il m’a au cueur cinq playes faictes

Dont les douleurs n’en seront traictes

Si le bouton ne m’est baillé

Qui est des aultres mieulx taillé.

Il est ma mort et est ma vie

D’aultre chose plus n’ay envie,

Lors Bel Acueil c’est effrayez

Et dist

Ȼ Bel Acueil a l’Amant.

A frere vous bayez

A ce qui ne peult advenir.

Comment me voulez vous honnir

Vous me auriez par trop assotté

Si le bouton m’aviez osté

Du rosier, car ce n’est droicture

Qu’on l’oste de sa nourriture.

Vilain estes du demander

Laissez le croistre et amender,

Point ne veulx qu’il soit deserté

Du rosier qui l’a apporté

Pour aucun pris tant le tiens cher.

Ȼ L’Acteur.

Adonc saillit villain Dangier

Description de dangier.

De la ou il estoit mussé,

Grand estoit noir et héricé,

Yeulx ayans rouges comme feux

Le vis froncé, le nez hideux,

Qui s’escrya tout forcené.

Ȼ Dangier a Bel Acueil

Bel Acueil a quoy amené

As tu cy autour ce vassault,

Tu fais grand mal si Dieu me fault

Il t’en prendra trop mallement

Mal ayt il sans vous seullement

Qui en ce dangier l’amena

Et dedans si droit l’assena.

Ȼ Comment Dangier villainement

Bouta hors despiteusement

L’Amant d’avecques Bel Acueil

Dont il eut en son cueur grant dueil

FUyez vassal fuyez d’icy

A peu que je ne vous occy

Bel Acueil mal vous congnoissoit

Qui a vous servir s’engoissoit,

Vous le vouliez cy allier

Mauvais se fait en vous fier,

Car en présent est esprouvée

La trahyson qu’avez trouvée.

Ȼ L’Amant a part soy

Ȼ Je n’osay la plus remanoir

Pour le villain hideux et noir

Qui me menassoit assaillir

La haye m’a faicte saillir

A tresgrant peur et tresgrant haste

Bel acueil delaisse la mantauec dangier.

Le villain a parler se haste

Et dit que si plus fais retour

Qu’il me fera prendre ung mal tour

Lors s’en est Bel Acueil fouy

Et je demeuray esbay

Honteux et mat dont me repens

Qu’oncques je luy dis mon pourpens

De ma follye ay je recors

Et voy que livré est mon corps

A dueil a peine et a martyre

Mais de ce ay je plus grand yre

Que je n’osay passer la haye,

Mal n’est aulcun qu’Amour n’essaye

Ne cuidez pas que nul congnoisse

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