Le Roman de la Rose (page 15)
Tout droit vers l’hostel de t’amye
Qui sera tres bien endormie
Et a toy ne pensera guiere.
Une heure iras à l’huis derriere
Scavoir s’il sera point ouvert
Et guetteras a descouvert
Tout seul a la pluye et au vent
Et puis iras a l’huis devant
Scavoir s’il y a ouverture
Et si tu y trouves faulture
Nota.
Escouter doibs parmy la fente
Se nul de lever se démente
Et si la belle sans plus veille
Or te dis bien et te conseille
Que si elle te veoit langorer
En congnoissant que reposer
Ne peulx au lit pour s’amytié
Mieulx t’en aymera la moytié.
Quant en ce point ouy t’aura
En amour se consentira
Et aura vers toy amytié
Bien doibt dame aucune pitié
Avoir de celluy qui endure
Tel mal pour luy si trop n’est dure
Folle amour lamant assotte.
Je te diray que tu dois faire
Pour l’amour de la débonnaire
De qui tu ne peulx aise avoir
Au départir fait ton devoir
De baiser l’huis guischet ou porte
A cela faire je t’enhorte
Et affin que l’on ne te voye
Devant la maison ou en voye
Fais que tu soyes retourné
Ains qu’il soit gueres ajourné
Iceulx pas et iceulz allers
Iceulx pensers iceulx parlers
Font aux amans soubz leurs drapeaulx
Rudement amaigrir leurs peaulx
Tu le pourras par toy scavoir
Si de bien aymer fais devoir
Et saiche bien qu’Amours ne laisse
Sur fin amant couleur ne gresse
De ce ne sont aparoissans
Ceulx qui dames vont trahissans
Et disent pour eulx losenger
Qu’ilz ont perdu boire et manger
Et je les voy comme jengleurs
Plus gras que abbez ne que prieurs
Encore te commande et charge
Que te faces tenir pour large
Lamant doit estre liberal et habandonne.
A la servante de l’hostel
Quelque beau don donne luy tel
Qu’elle die que tu es vaillant
T’amye et tous ses biens vueillans
Dois honnorer et chier tenir
Grant bien t’en peult par eux venir
Car cil qui est d’elle privé
Luy comptera qu’il t’a trouvé
Preux et courtois et libéral
Mieulx t’en prisera bon vassal
Du pays guere ne t’eslongne
Et si tu as si grant besongne
Qu’il te faille trop eslongier
Garde toy de ton cueur changier
En aultre qu’en la créature
Ou est ta pensée et ta cure
En pensant de tost retourner
Tu ne doys gueres séjourner
Fais or semblant que veoir te tarde
Celle qui a ton cueur en garde
Je t’ay dit comme et en quel guise
L’Amant doibt faire sa devise
Fais donc ainsi sur toute chose
Si fruict veulx avoir de la rose.
Ȼ L’Amant parle a Amours
Ȼ Quant Amours m’eut ce commandé
Je luy ay adonc demandé
Par quel moyen guise et comment
Peult endurer le vray Amant
Tout le mal que m’avez compté
Vous m’avez fort espouventé
De ce que vit l’homme et endure
En telle peine et telle ardure
En dueil en souspirs et en lermes
Et en tous poins et en tous termes
Et en soucy et en grant dueil
Certainement je m’esmerveil
Comment l’homme s’il n’est de fer
Peult vivre ung moys en tel enfer.
Sus ce propos et ma demande
Amour respond et sans amende.
Ȼ Amours parle a l’Amant
Ȼ Beaulz amys par l’ame mon pere
Nul n’a bien s’il ne le compere
On ayme trop mieulx l’achaté
Quant on l’a bien chier achaté
Et en plus grans gré sont receuz
Les biens qu’on a a griefz receuz
Nota.
Que ceulz que l’on a eu pour néant
Car trop on les va violant.
Homme n’est qui le mal congnoisse
Que souffre l’Amant et l’angoisse
Nul ne pourroit le mal d’aymer
Et deust il espuiser la mer
Compter en rommant ou en livre
Et toutesfois il convient vivre
Les amans, il en est mestier
Chascun fuit de mort le sentier
Celluy qu’on met en chartre obscure
En la vermine et en l’ordure
Qui n’a pain d’orge ne d’avaine
Ne se meurt mye pour la peine
Espérance confort luy livre
Qu’il se cuide trouver délivre
Encor par quelque chevissance
Tout ainsi et en tel balance
Celluy qu’amours tient en prison
Cuide trop avoir garison,
Celle Espérance le conforte
Et cueur et talent luy aporte
Lesperance des amoureux.
De son corps a martyre offrir
Espérance luy faict souffrir
Les maux dont on ne scet le compte
Pour la joye qui trop hault monte
Espérance vainct par souffrir
Et faict l’Amant a vivre offrir
O bénoiste soit Espérance
Qui ainsi les amans avance
Esperance paist les chetifz.
Moult est celle dame Courtoise
Qui ja ne lairra une toise
Nul vaillant homme jusques au chief
Ne pour péril ne pour meschef
Et au larron qu’on mene pendre
Luy faict telle mercy attendre
Espérance te gardera
Et ja de toy ne partira
Les troys biens qui confortent lamant.
Qu’elle ne garde ta personne
Au besoing, et oultre te donne
Trois aultres biens qui grant soulas
Font a ceulx qui sont en mes las
PRemierement qui bien soulasse
Celluy que mal d’aymer enlasse
Premier bien doulx penser.
A qui Espérance s’accorde
C’est Doulx Penser que l’on recorde
Car quant l’Amant plaint et souspire
Et est en dueil et en martire
Doulx Penser vient a chief de piece
Qui l’ire et le courroux despiece
Et a l’Amant en souvenir
Faict de la joye souvenir
Et Espérance luy promet
Et apres au devant luy met
Les yeulx rians, le nez traictis,
Qui ne sont trop grans ne petis
Et la bouchette coulourée
L’alaine souefve et odorée
Ce luy plaist quant il se remembre
De la beaulté de chascun membre.
Amour va ses soulas doutant
Quant d’ung ris ou d’ung beau semblant
Luy souvient ou de belle chiere
Que luy a faict s’amye chiere
Doulx Penser ainsi assouage
Les douleurs d’Amours et la raige
C’est cil que je vueil que tu ayes
Et si l’autre tu refusoyes
Qui n’est mye nom de doulceur
Tu ne seras ja bien asseur.
LE second bien est Doulx Parler
Second bien doulx parler.
Qui octroit a maint bachelier
Et a maintes dames secours
Car chascun qui de ses amours
Oyt parler moult s’en esbaudit
Si me semble que pour ce dit
La dame respond a ung mot
Et dit par ung parler mignot
Moult suis dit elle en bonne escolle
Quant de mon amy oy parolle
Se m’aist Dieu celluy m’a garie
Qu’il m’en parle quoy qui m’en die
Celle le Doulx Penser scavoit
Et du penser ce qui estoit
Congnoissoit toutes le manieres
Je te dis et vueil que tu quieres
Ung compaignon saige et celant
Auquel tu diras ton talent
Et descouvreras ton couraige
Il te fera grant avantaige
Quant tes maulx t’engoisseront fort
A luy iras par grant confort
Et parlerez vous deux ensemble
De la belle qui ton cueur emble
De sa beaulté de sa semblance
Et de sa simple contenance
Comment tu pourras chose faire
Qui a t’amye puisse plaire
Si ceulx qui seront tes amys
Ont a bien aymer leur cueur mys
Mieulx en vauldra la compaignie
Raison sera or qu’il te die
Si s’amye est pucelle ou non
Ses amys, ses parens, son nom
Par ce n’auras paour qu’il se amuse
A ta dame ne qu’il t’acuse.
Mais vous entreporterez foy
Et toy a luy et luy a toy.
Saiche que c’est moult belle chose
Quant on a homme a qui on ose
Du proffit de doulx parler.
Tout son conseil dire et son gré
Ce desduyt prendras a bon gré
Et t’en tiendras a bien payé
Nota du bon amy.
Quant tu l’auras lors essayé.
LE tiers bien vient de regarder
C’est Doulx Regart qui scet tarder
Le tiers bien de doulx regart.
A ceulx qui ont amours loingtaines
Pour ce te dis que tu tiennes
Pres de luy metz toy en sa garde.
Son soulas aucunesfois tarde.
Mais il est aux fins amoureux
Desduysant et fort savoureux.
Moult ont au matin bonne encontre
Les yeulx ausquelz dame dieu monstre
Le sainctuaire précieux
Dequoy ilz sont si curieux
Car le jour qu’ilz le peuvent veoir
Il ne leur doit mye mescheoir,
La consolation de doulx regart.
Tel ne doubte pluye ne vent
Ne nul aultre chose vivant
Et quant les yeulx ont leurs déduitz
Ilz sont si apris et si duys
Que eulx seulx or veullent avoir joye
Parquoy fault que le cueur s’esjoye
Car les maulx font assolagier
Ilz sont comme vray messaigier
Les quelz bien tost au cueur envoyent
Nouvelles de tout ce qu’il voyent
Et pour la joye qui les lie
Le cueur ses douleurs entroublie
Et sa destresse malle et fiere,
Car tout ainsi que la lumiere
Les tenebres devant soy chasse
Tout ainsi Doulx Regard efface
Les tenebres ou le cueur gist
Qui nuyt et jour d’amour languist,
Car le cueur de rien ne se deult
Quant l’œil regarde ce qu’il veult.
Consolation damours a lamant.
Or t’ay je cy tout déclairé
Ce dont je te vis esgaré,
Car je t’ay compté sans mentir
Les biens qui peuvent guarentir
Les amans et garder de mort.
Tu scez qu’il te fera confort,
Au moins auras tu Espérance
Doulx Penser aussi sans doubtance
Puis Doulx Parler et Doulx Regard,
Je veuil que chascun d’eulx te gard
Jusques que mieulx puisses attendre
Aultre bien qui ne sera mendre
Lequel tu auras en avant,
Mais d'avantaige en as autant.
Ȼ Comment l’Amant dit cy qu’Amours
Le laissa en ses grans clamours
Incontinent qu’Amours m’eut dit
Son plaisir ne fut contredit.
Mais quant il fut esvanouy
Adonc fuz je bien esbay
Car devers moy je ne vis nulz
Dont de mes playes me doluz
Scavant que guarir ne pourroye
Fors par le bouton ou j’avoye
Tout mon cueur mis et ma science
Et n’avoie en nully fiance
Fors au dieu d’Amours de l’avoir,
Car je scavoye bien de voir
Que de l’avoir rien ne m’estoit
S’Amour ne s’en entremettoit
Les rosiers d’une claye furent
Cloz a l’environ comme ilz deurent
Mais je passasse la cloyson
Moult voulentiers pour l’achoyson
Du bouton flairant comme basme
Si je n’eusse crains yre ou blasme,
Mais a aulcuns eust peu sembler
Que les roses voulusse embler
Ce que jamais ne penseray
Ne jamais nul jour ne feray.
Ȼ Comment Bel Acueil humblement
Offrit a l’Amant doulcement
Le passaige pour veoir les roses
Qu’il désiroit sur toutes choses
AInsi que je me pourpensoye
Se oultre la voye passeroye
Je viz vers moy tout droit venant
Ung varlet bel et advenant
En qui n’estoit rien a blasmer.
Belacueil filz de courtoysie.
Bel Acueil se faisoit nommer
Filz de Courtoysie la saige
Qui m’abandonna le passaige
De la haye moult doulcement
Et me dit amyablement.
Ȼ Bel Acueil parle à l’Amant.
Ȼ Bel amy chier si bien vous plaist
Passer la haye sans arrest
Pour l’odeur des roses sentir.
Je vous y peulx bien garantir
Mal n’y aurez ne villennie,
Mais que vous gardez de folie.
Si en riens vous y peulx ayder
Je ne me quiers faire prier,
Car de faire vostre plaisir
En tout honneur j’ay le désir.
Ȼ L’Amant respond.
Sire dis je a Bel Acueil
Ceste promesse en gré recueil
Et vous rendz graces et mérites
De la bonté que vous me dictes,
Car moult vous vient de grant franchise,
Puis qu’il vous plaist en ceste guise
Prest suis de passer voulentiers
Par les ronces et esglentiers.
Vers le bouton m’en voys errant
Les roses tousjours odorant,
Et Bel Acueil me convoya
De son bien qui moult m’agréa.
Si pres allay sans point me faindre
Que je l’eusse bien peu attaindre.
Ȼ Bel Acueil moult bien m’a servy
Quant le bouton si pres je vy,
Mais ung vilain qui rien n’avoit
D’illecques pres mussé estoit.
Note du dangier qui est en amours.
Dangier eut nom et fut portier
Et garde de chascun rosier.
En ung destour fut le pervers
D’herbes et de fueilles couvers
Pour ceulx espier et deffendre
Qui vont aux roses les mains tendre.
Il fut de trois acompaigné
Le lourt vilain mal engrongné,
De deux femmes et ung mauvais homme,
L’homme Male Bouche se nomme
Malebouche.
Le faulx trahystre gengleur qu’il fut
Avec luy Honte, et Peur eut
Le plus vaillant d’eulx ce fut Honte.
Honte et paour.
Et saiches que qui a droict compte
Il trouvera par son lignaige
Que Raison fut sa mere saige
Son pere avoit a nom mal faict
Qui fut si hideux contrefaict
Qu’onques avec Raison ne gent,
Mais or de voir Honte conceut
Qui puis enfanta Chasteté
Qui a guerre yver et esté.
Quant Dieu eut fait de Honte naistre
Chastete fille de bonte.
Chasteté qui dame doit estre
De tous les rosiers et boutons
Assaillie fut des gloutons
Si qu’elle avoit besoing en vie
Car Vénus l’avoit assaillie
Den desrobe chastete.
Qui nuyt et jour souvent luy emble
Boutons et roses tous ensemble.
Lors requist Raison comme fille
Chasteté que Vénus exille.
Desconseillée moult estoit
Et de prier Raison se hastoit.
Et luy presta a sa requeste
Honte qui est simple et honneste
Et qui tousjours veult sainctement
Faire tout son commandement.
Or sont pour roses garder quatre
Qui se laisseroient devant batre
Que rose ou bouton on emporte
Arrivé fusse a bonne porte
Si par eulx ne fusse guetté,
Car le franc et bien apointé
Bel Acueil se penoit de faire
Ce qu’il scavoit qui me deust plaire.
Souvent me semont d’approcher
Vers le bouton et atoucher
Au rosier qui estoit chargié.
De ce me donna il congié
Pource qu’il cuydoit que j’en vueille
Cueillir or une verte fueille
Pres du bouton qu’il m’a donné
Pour ce que pres de la fut né.
DE la fueille me fis moult coint
Et quant je me senty acoint
De Bel Acueil et si privé
Je cuiday bien estre arrivé.
Lors prins je cueur et hardement
De dire a Bel Acueil comment
Amours m’avoit prins et navré
Sire dis je, jamais n’auré
Ayde sinon par une chose
Qui est dedans mon cueur enclose,
C’est bien pesante maladie
Ne scay comment je la vous die,
Car je vous crains a courroucier,
Mieulx vouldroye a cousteau d’acier
Piece a piece estre despiécé
Que vous en fussiez courroucé.
Ȼ Bel Acueil a l’Amant.
Ȼ Dictes moy donc vostre vouloir
Et point ne me verrez douloir
De chose que me puissez dire.
Ȼ L’Amant.
Lors je luy dis saichez beau sire
Qu’Amours durement me tourmente
Ne cuidez pas que je vous mente.
Il m’a au cueur cinq playes faictes
Dont les douleurs n’en seront traictes
Si le bouton ne m’est baillé
Qui est des aultres mieulx taillé.
Il est ma mort et est ma vie
D’aultre chose plus n’ay envie,
Lors Bel Acueil c’est effrayez
Et dist
Ȼ Bel Acueil a l’Amant.
A frere vous bayez
A ce qui ne peult advenir.
Comment me voulez vous honnir
Vous me auriez par trop assotté
Si le bouton m’aviez osté
Du rosier, car ce n’est droicture
Qu’on l’oste de sa nourriture.
Vilain estes du demander
Laissez le croistre et amender,
Point ne veulx qu’il soit deserté
Du rosier qui l’a apporté
Pour aucun pris tant le tiens cher.
Ȼ L’Acteur.
Adonc saillit villain Dangier
Description de dangier.
De la ou il estoit mussé,
Grand estoit noir et héricé,
Yeulx ayans rouges comme feux
Le vis froncé, le nez hideux,
Qui s’escrya tout forcené.
Ȼ Dangier a Bel Acueil
Bel Acueil a quoy amené
As tu cy autour ce vassault,
Tu fais grand mal si Dieu me fault
Il t’en prendra trop mallement
Mal ayt il sans vous seullement
Qui en ce dangier l’amena
Et dedans si droit l’assena.
Ȼ Comment Dangier villainement
Bouta hors despiteusement
L’Amant d’avecques Bel Acueil
Dont il eut en son cueur grant dueil
FUyez vassal fuyez d’icy
A peu que je ne vous occy
Bel Acueil mal vous congnoissoit
Qui a vous servir s’engoissoit,
Vous le vouliez cy allier
Mauvais se fait en vous fier,
Car en présent est esprouvée
La trahyson qu’avez trouvée.
Ȼ L’Amant a part soy
Ȼ Je n’osay la plus remanoir
Pour le villain hideux et noir
Qui me menassoit assaillir
La haye m’a faicte saillir
A tresgrant peur et tresgrant haste
Bel acueil delaisse la mantauec dangier.
Le villain a parler se haste
Et dit que si plus fais retour
Qu’il me fera prendre ung mal tour
Lors s’en est Bel Acueil fouy
Et je demeuray esbay
Honteux et mat dont me repens
Qu’oncques je luy dis mon pourpens
De ma follye ay je recors
Et voy que livré est mon corps
A dueil a peine et a martyre
Mais de ce ay je plus grand yre
Que je n’osay passer la haye,
Mal n’est aulcun qu’Amour n’essaye
Ne cuidez pas que nul congnoisse