Le Roman de la Rose (page 16)

Guillaume de Lorris et Jean de Meung · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Roman de la Rose (1537) · 18 pages

S’il n’a aymé que c’est qu’engoisse

Amours vers moy tres bien s’aquitte

De la peine qu’il m’avoit dicte

Car cueur ne pourroit pas penser

Ne bouche d’homme recenser

De ma douleur la quarte part

A peu que le cueur ne me part

Quant de la rose me souvient

Dont tant esloingner me convient

Comment Raison de Dieu aymée

Est or de sa tour dévalée

Qui l’Amant chastie et reprent

De ce que folle amour emprent

En ce point grant piece arresté

Tant que me vis comme maté

La dame de la haulte garde

Qui de sa tour aval regarde

C’est Raison ainsi appellée

Or est de sa tour dévallée

Et tout droit vers moy est venue.

Et n’estoit vieille ne chenue

Ne trop maisgre, maisgre ne grasse

Semblablement haulte ne basse

Les yeulx qui en son chief estoyent

Comme deux estoilles luysoient

Au chief avoit une couronne

La description de raison.

Bien ressemblant haulte personne

A son semblant et a son vis

Comme formée en Paradis :

Car nature ne scavoit pas

Œuvre faire de tel compas

Saichez si la lettre ne ment

Que Dieu la fit nomméement

Raison faicte a la semblance de dieu

A sa semblance et son ymaige

Et luy donna tel avantaige

Qu’elle a povoir et seigneurie

De garder l’homme de follye

Mais qu’il soit tel que bien la croye

Nota.

Ainsi comme me démentoye

Raison a moy parler commence

Ȼ Raison a l’Amant

Ȼ Beau amys Folye et Enfance

T’ont mis en peine et en esmoy,

Mal visas au beau temps de moy

Qui trop fit ton cueur esgayer.

Tu allas trop mal umbroyer

Au vergier dont Oyseuse porte

La clef dont elle ouvrit la porte

Fol est qui s’acointe d’Oyseuse

Lacointance de oyseuse est fort dangereuse.

Son acointance est trop périlleuse

Bien t’a trahy, bien t’a déceu,

Car Amours jamais ne t’eust veu

Si Oyseuse ne t’eust conduit

Au doulx vergier ou est Déduit

Oui d’affoler gens a l’usaige

Mais foleur n’est pas vasselaige.

Si tu as follement ouvré

Fais or tant qu’il soit recouvré

Car la folie moult empire

Nota.

Celluy qui tost ne s’en retire

Garde donc bien que tu ne croyes

Le conseil par qui tu souloyes

Bien folloye qui se chastie

Raison console lamant

Et quant jeune homme faict folie

On ne s’en doit esmerveiller

Je te viens dire et conseiller

Que l’Amour mettes en oubly

Dont je te voy si affoibly

Si affligé et tourmenté.

Je ne vois mye ta santé

Ne ta garison mesmement

Car moult désire mallement

Dangier le faulx te guerroyer.

Tu n’es pas or a l’essayer.

Ȼ Encor Dangier riens ne me monte

Envers ma belle fille Honte

Qui les roses deffend et garde

Comme celle qui n’est musarde

Et a pour compaignie peur

Dont tu dois avoir grand frayeur

Et avec eulx est Malle bouche

Qui ne seuffre que nul y touche

Avant que la chose soit faicte

La a il en cent lieux retraicte

Moult as affaire a malle gent

Lenseignement de raison a lamant.

Regarde lequel est plus gent

Ou de laisser ou de poursuyvre

Ce qui te fait en douleur vivre

C’est le mal qui Amours a nom

Ou n’est que tout mal sans renom

Follie si doit chascun croire

Car qui ayme ne peult bien faire

Ne beau vaisselage comprendre

S’il est clerc il perd son apprendre

Amours nest que temps et bien perdu.

Et puis s’il faict aultre mestier

Gueres n’en pourra exploicter

Ainsi a celluy plus de peine

Qu’aulcun hermite ne blanc moine

La peine en est desmesurée

Et la joye a courte durée.

Qui joye en a bien peu luy dure

Et de l’avoir est adventure

Car je voy que maintz se travaillent

Qui en la fin du tout y faillent

Oncques mon conseil n’entendis

Quant au dieu d’Amours te rendis

Nota.

Le cueur que tu as trop vollaige

Te fit comprende tel oultraige

Une folie est tost emprise

Mais d’en yssir est la mesprise,

Mais est amour a nonchalloir

Qui te peult nuyre et non valoir

Car folie est trop acourant

Quant on ne luy court au devant

Prens hardiment aux dens le frain

Et d’honte ton cueur a refrain

Tu dois mettre forte deffence

Encontre ce que ton cueur pense

Qui tousjours son couraige croit

Ne peult estre que fol ne soit.

Ȼ Cy respond l’Amant par rebours

A Raison qui luy blasme Amours.

QUant j’euz ouy ce chastiment

Respondy furieusement

Dame je vous vueil moult prier

Que me laissez de chastier

Vous me dictes que je refraine

Mon cueur qu’Amours ne le retienne

Cuydez vous qu’Amours se consente

Que je refrainne et que démente

Le cueur qui est a soy tout quictes

Estre ne peult ce que vous dictes

Amour a mon cueur tant dompté

Qui n’est plus en ma voulenté.

Il a ung mestier si forment

Qu’il luy a faicte clef fermant

Pource laissez moy du tout faire

Vous pourriez gaster tout l’affaire

Et useriez vostre francoys.

Mieulx vouldroye mourir aincoys

Qu’Amours or m’eust de Faulceté

Ne de Raison la arresté.

En folles amours raison na lieu.

Il me veult louer ou blasmer

Au dernier de mes maulx d’aymer

Dont m’ennuye qui ne chastie.

Adonc s’est raison départie

Qui bien voit que pour sermonner

De ce ne me pourroit tourner.

Je demeure seul d’ire plains

Souvent pleure et souvent me plains

Car de moy n’euz point chevissance

Tant qu’il me vint en remembrance

Qu’Amours me dist lors que je quisse

Ung compaignon a qui je deisse

Mon conseil tout entierement

Pour moy oster de grant tourment

Amys

Adonc pourpensay que j’avoye

Ong compaignon que je scavoye.

Bon et loyal, Amys eut nom

Oncques n’euz si bon compaignon.

Ȼ Comment par le conseil d’Amours

L’Amant vint faire ses clamours

A Amys qui tout lay compta

Lequel moult le réconforta

A Amys vins par grant allure

Et luy dis tout l’encloueure

Dont je me sentoye encloué

Si comme Amours m’avoit loué

A luy me plaingny de Dangier

Qui tant me vouloit ledangier

Et Bel Acueil fit en aller

Quant il me vit a luy parler

Du bouton a qui je tendoye

Et me dist que le comperroye

Si jamais par nulle achoison

Me voyoit passer la cloison

Quant Amys sceut la vérité

Il ne m’a pas espoventé.

Ȼ Comment Amys moult doulcement

Donne réconfort a l’Amant

Il me dist compaignon or soyez

Seur et point ne vous esmayez,

Je congnois de pieca Dangier

Pres a mal dire et le dangier

Le conseil damys a lamant.

A menasser et a mesdire

Ceulx qui luy veullent contredire,

Je l’ay de pieca esprouvé.

Si vous l’avez félon trouvé

Tout aultre sera au dernier

Je le congnois comme ung denier.

Amollir vous le pourrez bien

Par prieres et beau maintien.

Je vous diray que vous ferez,

Je vueil que vous le requerez

Vous pardonner sa malveillance

Par amour et par accordance :

Et luy mettez bien en couvant

Que jamais de lors en avant

Rien ne ferez qui luy desplaise

Mais toute chose qui luy plaise

Car il veult bien qu’on le blandist.

Ȼ L’Amant

Ȼ Tant parla Amys et tant dist

Qu’il m’a presque réconforté

Et le hardement apporté

En mon cueur d’aller assayer

Si Dangier pourray allyer.

Ȼ Comment l’Amant vint a Dangier

Luy prier que plus laidangier

Ne le voulsist, et par ainsi

Humblement luy crioit mercy

A Dangier suis venu honteux

De ma paix faire convoiteux,

Mais la haye ne passay pas

Pource qu’il m’eust nyé le pas.

Je le trouvay sur piedz dressé

Par félon semblant courroussé

En sa main ung baston d’espine.

Je me tins vers luy la teste encline

Et luy diz sire je suis icy

Venu pour vous crier mercy

Moult me desplaist amerement

Que vous courroucay nullement,

Mais je suis prest de l’amender

Comme le vouldrez commander.

Certes Amour le me fit faire

Dont je ne puis mon cueur retraire,

Mais je n’auray jamais plaisance

De chose dont ayez nuysance.

J’ayme mieulx souffrir ma malaise

Que faire riens qui vous desplaise,

Si vous requiers que vous ayez

Pitié de moy et appaisez

Vostre ire qui fort m’espovente,

La supplication de lamant a dangier.

Et je vous jure mon entente

Que vers vous je me contiendray

Et plus en riens ne m’esprendray.

Pource vueillez moy octroyer

Ce que ne me debvez nyer,

Vueillez que j’ayme sans escande

Aultre chose ne vous demande,

Toutes voz aultres volentez

Feray si ce me consentez.

Vous ne me povez destourber

Je ne vous quiers de ce lober,

Car j’aymeray puis qu’il me plaist

Quoy qu’il en soit bel ou desplaist,

Mais je ne vouldroys pour finance

Qu’il fut a vostre desplaisance.

Moult trouvay Dangier lait et lent

A pardonner son maltalent

Toutesfois il m’a pardonné

En la fin tant l’ay sermonné,

Et me dit par sentence briefve.

Ȼ Dangier a l’Amant

Ta parolle riens ne me griefve

Si ne te vueil pas esconduyre

Certes je n’ay vers toy point d’yre.

Si tu aymes il ne m’en chault

Se ne me faict ne froit ne chault,

Or aymes donc, mais que tu soyes

Loing de mes roses, toutesvoyes

Tu n’en auras mal, paour n’en ayes

Si tu passes jamais les hayes.

Ȼ L’Amant

Ainsi m’octroya ma requeste

Et je l’alay compter en feste

A Amys qui s’en jouyt

Comme courant quant il me ouyt.

Ȼ Amys a l’Amant

Or va bien dit il vostre affaire,

Encor vous sera débonnaire

Dangier qui fait a maintz tourment

Ouant vers eulx est marry forment.

S’il estoit pris en bonne vaine

Pitié auroit de vostre paine.

Vous debvez souffrir et attendre

Tant qu’en bon point le puissez prendre

Car maint félon cueur est vaincu

Pour souffrir souvent et menu,

Car je l’ay maintesfois trouvé

Tres félon et bien esprouvé.

Ȼ L’Amant

Moult me conforta doulcement

Amys qui mon avancement

Vouloit aussi bien comme moy.

De luy prins congié sans esmoy

A la haye que Dangier garde

Puis retournay, car moult me tarde

Que le bouton encor revoye

Puis qu’avoir ne puis aultre joye.

Dangier se prent garde souvent

Si je luy tiens bien mon couvent,

Mais garde n’a que luy mesface,

Car trop redoubte sa menace.

Je me suis pené longuement

A faire son commandement

Pour l’acointer et pour l’atraire,

Mais ce me tourne a grant contraire

Que sa mercy trop me demeure.

Si voit il souvent que je pleure

Et que je me plains par soupir

Pource qu’il me fait trop croupir

Delez la haye que je n’ose

Passer pour aller a la rose.

Tant feis qu’il a certainement

Congneu a mon contenement

Qu’amours mallement me maistrise

Et qu’il n’y a point de faintise

En mon cueur ne desloyaulté,

Mais il est de tel cruaulté

Qu’il ne se daigne encor refraindre

Tant me voye pleurer et plaindre.

Ȼ Comment Pitié avec Franchise

Allerent par tresbelle guise

Parler a Dangier pour l’Amant

Qui estoit d’aymer en tourment

COmme j’estoys en ceste paine

Devers moy vint que Dieu amaine

Franchise avec elle Pitié.

Oncques riens n’y eut despité :

A Dangier allerent tout droit,

Car l’une et l’autre me vouldroit

Bien aider et tresvoulentier

Attendu qu’il en fut mestier.

La parolle a premiere prise

Par sa mercy dame Franchise

Et dist a Dangier fermement.

Ȼ Franchise a Dangier

Ȼ Vous avez tort de cest amant

Qui par vous est si mal mené

Dont trop estes avillenné :

Car il n’a pas encor apris

Qu’il ait vers vous de rien mespris.

S’Amour le faict par force aymer

Le debvez vous pour ce blasmer,

Trop plus pert il que vous ne faictes

Qu’il en a maintes paines traictes,

Mais amour ne veult consentir

Qu’il s’en vueille en rien repentir,

Et qui vif le debvroit larder

Il ne s’en pourroit pas garder.

Mais beau sire qui vous avance

De luy faire paine et grevance,

Avez vous guerre a luy emprise

Puis que tant il vous ayme et prise

Aussi qu’il est de voz subjectz.

S’Amours le tient pris en ses rethz

Et le faict a luy obéyr

Le debvez vous pourtant hayr

Non, mais le deussiez espargnier

Plus que l’orgueilleux pautonnier.

Nota.

Courtoysie veult qu’on sequeure

Celluy dont on est au dessure,

Moult a dur cueur qui n’amollie

Quant il treuve qui le supplie.

Ȼ Pitié a Dangier

Pitié dist, c’est bien vérité

Que Fureur vaincq Humilité

Et quant trop dure l’aygreté

C’est follie et grant mauvaisetié.

Dangier pour ce vous vueil requerre

Que vous ne maintenez plus guerre

Vers cest Amant qui languist la

Lequel onc Amour n’avilla.

Advis m’est que vous le grevez

Assez plus que vous ne devez,

Il eut trop malle pénitance

Des lors enca que l’acointance

Bel Acueil luy avoit fortraicte

C’est la chose qu’il plus couvoite.

Il fut assez devant troublé

Mais ores en son mal doublé

Comme de mort est assailli

Quant Bel Acueil luy est failli.

Pourquoy luy estes vous contraire

Trop grant mal luy fait Amour traire,

Car tant de mal soustient qu’el n’eust

Besoing d’avoir pis s’il vous pleust.

La remonstrance de pitie pour lamant a dangier.

Or ne l’allez contrariant,

Car en fin n’en serez riant,

Souffrez que Bel Acueil luy face

Désormais quelque bien et grace

Aux pécheurs fault miséricorde

Puis que Franchise si accorde,

Je vous en prie et admonneste

Ne refusez pas sa requeste,

Car trop est fol et despitaire

Qui pour nous deux ne veult rien faire.

Lors ne peult plus Dangier durer

Ains le fallut amesurer.

Ȼ Dangier a Franchise et Pitié

Ȼ Dames dit il je ne vous ose

Esconduire de ceste chose,

Car trop seroit grant villennie.

Je vueil qu’il ayt la compaignie

De Bel Acueil puis qu’il vous plaist

Je n’y mettray jamais arrest.

Ȼ L’Acteur

Lors est a Bel Acueil allée

Franchise la bien emparée

Et luy a dit courtoysement

Ȼ Franchise a Bel Acueil

Ȼ Trop vous estes de cest Amant

Bel Acueil grant piece eslongné

Regarder ne l’avez daigné

Dont ses pensers sont durs et tristes

Depuis le temps que ne le vistes

Or pensez de le resjouyr

Si de m’amour voulez jouyr

Et de faire sa voulenté.

Saichez que nous avons dompté

Moy et Pitié tresbien Dangier

Qui vous en faisoit estrangier.

Ȼ Bel Acueil aux deux dames

Ȼ Je feray tout vostre plaisir

Dames ainsi le vueil choisir

Puis que Dangier l’a octroyé.

Ȼ L’Amant

Ȼ Lors le m’a Franchise envoyé

Bel Acueil au commencement

Me salua moult doulcement.

S’il eust esté de moy tyré

Arriere n’en fut empiré

Mais il monstra plus beau semblant

Qu’il n’avoit fait oncques devant

Luy adonc par la main m’a pris

Pour mener dedans le pourpris

Quet Dangier m’avoit calengié

Et eu d’aller par tout congié.

Ȼ Comment Bel Acueil doulcement

Mene l’Amant joyeusement

Au vergier pour veoir la rose

Qui luy fut délectable chose

JE fuz venu ce m’est advis

D’ung bas Enfer en Paradis

Car Bel Acueil par tout me mene

Qui a faire mon gré se peine

Comme j’euz la rose approchée

Ung peu la trouvay engrossée

Et congneuz qu’elle estoit plus creue

Que quant au premier je l’euz veue

Et avec ce s’eslargissoit

Par dessus si m’embellissoit

La description de la rose.

De ce qu’el n’estoit si ouverte

Que la graine fust descouverte,

Aincois estoit encore close

Entre les fueilles de la rose

Qui amont droictes se levoyent

Et la place dedans employent

Or ne povoit paroir la graine

Pour la place qui estoit pleine

Elle fut lors Dieu la bénye

Trop plus belle que espanouye

Plus gracieuse et plus vermeille

Moult m’esbahys de la merveille

Comment elle estoit embellye

Pource qu’Amour plus fort me lye

Et de tant plus estraint ses las

Comme je y prens plus de soulas

Grant piece ay illec demeuré

De Bel Acueil enamouré

Que je trouvay grant compaignie

Et quant j’ay veu qu’il ne me nye

Ne son soulas ne sa devise

Une chose luy ay requise

Qui bien est a ramentevoir.

Sire dis je, saichez de veoir

Que je suis moult fort envieux

D’avoir ung baiser savoureux

De la rose qui si fort flaire

Et s’il ne vous debvoit desplaire

Je vous requerroye ce don

Pour Dieu sire dictes le don

Et j’auray du baiser l’octroy.

Tresdoulx amy or dictes moy

Tost s’il vous plaist que je la baise

La chose ne vous doit desplaire.

Bel Acueil escondit l’Amant

Amy dit il si Dieu me gard

Si Chasteté n’avoit regard

Ja ne vous fust par moy nyé

Mais je n’ose pour Chasteté

Vers laquelle ne veulx mesprendre

Et m’a voulu tousjours deffendre

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