Le Roman de la Rose (page 4)

Guillaume de Lorris et Jean de Meung · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Roman de la Rose (1537) · 18 pages

De guarison ne d’alégeance

Mieulx valloit estre mort que vis

Car en la fin par mon advis

La vi saiette de cupido appellee beau semblant.

Amour me fera ung martir

Par aultre lieu n’en peult partir

La sixiesme fleche il a prise

C’est celle que tresfort je prise

Et si la tient a moult pesant

C’est Beau Semblant qui ne consent

A nul amant qu’il se repente

D’aymer quelque peine qu’il sente

Elle est ague pour percer

Trenchant comme rasoir d’acier

Mais Amour avoit bien la pointe

D’ung précieux oingnement ointe

Affin qu’elle ne me peust nuyre

Car Amour ne veult que je empire

Mais vouloit que j’eusse alégeance

Par la force et par la puissance

De l’oignement si bon et plain

Que j’en eus trestout le corps sain.

Il est pour amans conforter

Et pour leurs maulx mieulx supporter

Celle fleche fut a moy traicte

Qui m’a au cueur grant playe faicte

Mais l’oingnement si s’espandit

Par mes playes et me rendit

Le cueur qui m’estoit tout failly

La mort m’eust en brief assailly

Si le doulx oignement ne fust

Je tiray hors a moy le fust

Mais le fer dedans demeura

Et par chaleur mon cueur n’aura

Six fleches y furent crochées

Qui ja n’en seront arrachées

Nota.

Mais l’oignement moult ne valut

Toutesfois tresfort me dolut

La playe si que ma douleur

Me faisayt muer la couleur

En ceste fleche par coustume

Estoit doulceur et amertume.

J’ay bien congneu par sa puissance

Son ayde, secours et nuysance.

Grant trou me fit par sa pointure,

Mais fort me soulagea l’oingture

D’une part moingt, d’autre me cuist

Et ainsi m’ayde, ainsi me nuyst.

Ȼ Comment Amours sans plus attendre

Alla tout courant l’Amant prendre

En luy disant qu’il se rendist

A luy, et que plus n’attendist.

Le dieu d’Amours est descendu

Assault du dieu damours contre lamant.

Et est incontinent venu

Vers moy, puis tantost m’escrya

Vassal prins estes rien n’y a

De l’efforcer ne du deffendre

Ne differe point a te rendre

Tant plus voulentiers te rendras

Et plustost a mercy viendras.

Il est fol qui mene Dangier

Vers celluy qu’il doit calengier

Et qu’il luy convient supplier.

Tu ne pourras mieulx employer

Ta paine et pour toy advancer

Vers moy ne te peulx efforcer

Ta force te seroit contraire

Et te nuyroit en ton affaire.

Et si te veulx, bien enseigner

Que tu ne pourras rien gaigner

En la folye de ton orgueil,

Mais rend toy prins, car je le vueil

En paix et débonnairement,

Et je respondis simplement.

Sire vouluntiers me rendray

Ja vers vous ne me deffendray

Reddition de lamant au dieu cupido.

A Dieu ne plaise que je pense

Faire vers vous quelque deffense,

Car ce n’est pas raison ne droit

Aussi mon cueur ne le vouldroit

Vous me povez prendre et tuer

Bien scay que ne vous peulx muer,

Car ma vie est en vostre main.

Vivre ne puis jusques a demain

Sinon par vostre voulenté.

J’attens par vous joye et santé,

Car par aultre ne puis avoir

Réconfort pour tout mon avoir

Voire confort et guarison.

Et si de moy vostre prison

Voulez faire comme indigne

Je ne me tiens pour engigne.

Or saichez que je n’ay point dire

Tant ay de vous bien ouy dire

Que mettre me vueil par office

Cueur et corps a vostre service,

Car si je fais vostre vouloir

Je ne m’en peulx en rien douloir,

Et espere qu’en aucun temps

Auray la mercy que j’attens.

Humiliation de l’amant envers cupido

Adonc me suis agenoillé

Pour or vouloir baiser son pié,

Mais il m’a la dextre main prise

Et dit, je t’ayme bien et prise

Puis que m’as ainsi respondu.

Oncq tel respons n’ay entendu,

D’homme vilain mal enseigné,

Et par ce point tu as gaigné

Que je vueil par ton advantaige

Qu’a présent me faces hommaige.

Forme de l’homaige du dieu d’amours.

Tu me baiseras en la bouche

A qui aulcun vilain ne touche,

Je n’y laisse mye atoucher

Chascun vilain comme ung boucher,

Mais estre doit courtoys et frans

Celluy duquel l’hommaige prans,

Ce néantmoins celluy a paine

Qui a moy bien servir se paine

Honneur en aura tel doit estre

Joyeulx de servir si bon maistre

Et si hault seigneur de renom.

D’Amour porte le gomphanon

De Courtoysie la baniere,

Et si est de telle maniere

Si doulx, si franc et si gentil

Que celluy qui est bien subtil

A le servir et honnorer

Dedans luy ne peult demeurer

Villennye ne mesprison

Ne faulceté ne trahyson.

Comment apres ce beau langaige

L’Amant humblement fit hommaige

Par jeunesse qui le déceut

Au dieu d’Amours qui le receut.

Bon homme feuz je les mains jointes

Et sachez que moult me fis cointes

Quant sa bouche toucha la moye

Ce fut ce dont j’euz au cueur joye.

Il me demanda lors ostage.

Ȼ Amours parle a l’Amant.

Ȼ Amys dist il j’ay maint hommaige

Et d’ungs et d’autres gens receu

Dont j’ay esté moult tost déceu.

Les félons plains de faulceté

M’ont par maintesfois baraté,

Par eulx ay souffert mainte noyse,

Mais bien scauront comme il m’en poise

Si je les peulx a mon droit prendre

Je leur vouldray cherement vendre.

Et pource que je suis ton maistre

Je veulx bien de toy certain estre,

Et si te vueil a moy lier

Si que ne me puisses nier

De faire rien doresnavant.

Tien moy donc loyal convenant,

Péché seroit si tu trichoyes,

Car advis m’est que loyal soyes.

Ȼ L’Amant respond a Amours

Ȼ Sire dis je, or m’entendez

Ne scay pourquoy vous demandez

Plaiges de moy ne seureté.

Vous scavez bien la vérité

Comment le cueur tolu m’avez

Et prins ainsi que le scavez

Si que riens ne fera pour moy

Si ce n’est par le vostre octroy

Le cueur est vostre nompas mien,

L’amant na le cueur a son bandon.

Car il convient soit mal ou bien

Qu’il face tout vostre plaisir

Nul ne vous en peult dessaisir.

La garnison y avez mise

Qui le guerroye a vostre guise,

Et si de cela vous doubtez

Faictes y clef et l’emportez

Et la clef soit en lieu d’oustaige.

Ȼ Amours a l’Amant

Ȼ Par mon chief ce n’est mye oultraige

Respond, Amour je m’y acors

Il est assez seigneur du corps

Qui a le cueur a sa commande,

Oultrageux est qui plus demande.

Ȼ Comment Amours tresbien et souef

Ferma d’une petite clef

Cupido prent le cueur de l’amant.

Le cueur de l’Amant par tel guise

Qu’il n’entama point la chemise

Amour a de sa bourse traicte

Une petite clef bien faicte

Qui fut de fin or esueré.

Soubz elle demoura serré

Ton cueur qui sera seurement

Contrainct ne sera aultrement.

Plus est que mon petit doy mendre

Laquelle a mes amys veulx rendre.

Ȼ L’Amant parle

Ȼ La clef m’attacha au costé

Qui est de grande potesté

Et ferma mon cueur si tressouef

Qu’a grant paine senty la clef.

Ainsi fis sa voulenté toute,

Et quant je l’euz mis hors de doubte

Luy dis, je suis entalenté

De faire vostre voulenté,

Mais mon service recepvez

En gré et ne me décepvez.

Ce ne dis comme récréant,

De vous servir suis agréant,

Note du seruice acceptable.

Mais celluy en vain se travaille

De faire service qui vaille

Quant le service n’entalente

A cil a qui on le présente.

Ȼ Amours a l’Amant

Ȼ Amours respond ne t’espovente

Puis que consens en mon entente

Ton service prendray en gré

Et te mettray au hault degré

Si mauvaystié ne t’en retraict,

Mais si tost ne peult estre faict

Grand bien ne vient pas en peu d’heure

La convient grand paine et demeure.

Nota. Brant bien ne saquis est sans peine.

Attens et souffre la destresse

Qui maintenant te nuyt et blesse,

Car je scay par quelle raison

Tu seras mis a guarison.

Je te donneray tel beaulté

Si tu te tiens a loyaulté

Qui tes playes te guarira

Quant je scauray et m’aperra

Si de bon cueur me serviras

Et comment tu exploicteras

Nuyt et jour mes commandemens

Que je commande aux vrays amans.

Ȼ L’Amant parle a Amours

Ȼ Sire dis je pour Dieu mercy

Avant que vous partez d’icy

Enchargez moy voz mandemens

Et selon voz enseignemens

Du tout je les accompliray

Et jamais n’y contrediray

Pource je les désire apprendre

Affin que ne puisse mesprendre.

Ȼ Amour respond a l’Amant

Ȼ Amours respond, tu dis tresbien

Si les entens et les retien,

Nota.

Car le maistre pert peine toute

Quant le disciple qui escoute

Ne met tel soing a retenir

Qui luy en puisse souvenir.

Ȼ L’Amant.

Ȼ Le dieu d’Amours lors m’enchangea

Tout ainsi que vous orrez ja

Mot a mot ses commandemens

Et comme disent les rommans

Qui veult aymer si y entende

Ainsi comme Amour le commande,

Car il les fait bon escouter

Qui son entente y veult bouter

Pource que la fin en est belle

Et que c’est matiere nouvelle

Qui du songe la fin orra

Je vous dis bien qu’il y pourra

Exportation damours.

Des jeuz d’Amours assez apprendre

Pourveu que bien y vueille entendre

Et bien concepvoir la substance

Du songe et la signifiance

La vérité qui est couverte

Vous en sera lors toute aperte

Quant déclarer m’orres le songe

Ou point n’est fable ne mensonge.

Ȼ Lamant.

Desespoir, las ce ne feray

Je ne me desespereray,

Desesperance mestoit faillant

Je ne feroye pas vaillant

En luy me dois reconforter.

Amours pour mieulx mes maulx porter

Me dist quil me garentiroit

Et auec moy par tout iroit

Las, mais que ay ie alors que faire

Quelle est courtoise et debonnaire

Ou selle nest de rien certaine

Et met les amans en grant paine

Se disant leur dame & maistresse

Dont maint decoit par sa promesse,

La est peril certainement,

Car destre ayme maint bon amant

Se tint or & plusieurs tiendront

Qui ia nul jour ny adviendront,

Pource il est fol qui sen aprime,

Car quant on faict bon silogisme

Lon doit bien lors auoir grant peur

Quon ne conclue le meilleur

Lequel souvent on a bien veu

Et maint en a este deceu,

Et non pourtant si vouldroit elle

Que le meilleur de la querelle

Eust celluy qui a tout ose

Ie fuz fol quant blasmer lose,

Mais que me renault son vouloir

Puis quil ne me fai desdouloir.

Complainte de l’amant

Trop a qui ne peult conseil mettre

Fors seullement que de promettre,

promesse sans don ne vault gueres

Nota

Quant el me laisse sans manieres

Tant et tant auoir de contraires,

Tresmauuais & non debonnaires

Quaulcun nen peult scauoirle nombre

Honte & dangier & paour mencombre

Les empechemens damours

Et ialousie et malle bouche

Qui nayme que mauuaie reproche,

Car par mauuaise bouche blasme

Mal pler est cause de grant diffame.

Me faict, & vient a grant diffame

Il tient en prison bel acueil

Qui trestous mes pensers acueil

Et scay que rauoir ne le puis

En brief temps tant ne viuray : puis

Sur tous aultres me nuyt et tue

Lorde vieille puant massue

Qui de si pres le doit garder

Quil nose nulluy regarder.

MAis or mon dueil enforce a

Nota.

Le dieu damours quant me donna

Trois nobles dons par sa mercy

Je les euz : mais ie les pers cy.

Cest doulx penser qui point ne mayde

Et doulx parler qui fault a layde.

Les trois dons que cupidon neo d a lamant.

Le tiers auoit nom doulx regard

Perduz sont si dieu ne me gard.

Sans faulte beaulx dons me feit : mais

Ilz ne me reuiendront iamais

Si acueil ne sort de prison

Quon detient & sans mesprison

Pour luy meurs : car il mest aduis

Quil nen sortira ce croy vis :

Sortira, non, par quel prouesse

Istroit de telle forteresse.

Par moy si ne sera ce mye,

De sens na goutte ne demye

Ains feis grant follie & grant raige

Quant au dieu damours feis hommaige,

Dame oyseuse le me fit faire

Mauldicte soit & son affaire

Qui me fit au ioly vergier

Par mons beau prier hebergier.

Car selle eust beaucoup de bien sceu

Elle ne meust de chose creu,

Car lon ne doibt croire fol homme

Note bien.

De la value dune pomme.

Blasmer le doit on & reprendre,

Ains que follie puisse emprendre,

Et ie feuz fol & il me creut

Oncq par elle bien ne me creut.

Elle acomplist tout mon vouloir

Dont il me fault plaindre & douloir.

Bien le mauoit raison note,

Tenir men peulx pour rassotte

Quant daymer lors point ne recreuz

Et les dictz de raison ne creuz.

B Jen eut raison de moy blasmer

Puis quainsi mentremis daymer

Trop grief mal men conuient sentir

Je men veulx ce croy repentir

Repentir las & que ferois je

Faulx traicte renye seroye,

Bien mauroyent diables enuahi

Quant iauroys mon seigneur trahi

Bel acueil trahi en seroit

Contre raison & contre droit

Qui pour me faire courtoisie

Est en la tour de la ialousie

Courtoisie me fit il, voire

Si grant que nul pourroit croire

Quant il voulut que trespassasse

La haye & la rose baisasse

Malgre ne luy en dois scauoir

Je feroys contre mon deuoir

Helas contre le dieu damours

Ne feray plaintes ne clamours

De luy aussi de dame oyseuse

Qui tant ma este graciense

Ne feray plus, car tort auroye

Si de leur bien ie me plaignoye

Parquoy il me vault mieulx souffrir

Nota.

Et mon corps a martyre offrir

Et attendre en bonne esperance

Tant quamours menuoye alegeance

Attendre mercy me conuient

Car il me dist bien mon souuient

Ton seruice prendray en gre

Et te mettray en hault degre

Si mauuaistie ne le te tost,

Mais espoir ne ten sera tost

Grant bien ne vient pas en peu dheure

Grant labeur est soubz esperance.

La conuient grant peine & demeure

Ce sont les dis quamour formoit

Bien pert que tendrement maymoit.

Jentenderay a le seruir

Pour bien sa grace desseruir,

Car en moy seroit le deffault

Au dieu damours nest pas deffault

De foy, car dieu ne faillit oncques,

Certes il ne fault en moy doncques

Si ne scay ie par dou ce vient.

Resolution de lamant.

Me ne scauray comme il aduient

Or voise comme aller pourra

Et face amour ce quil vouldra

Ou deschapper ou de courir

Sil veult si me face mourir

Contre luy ne viendray a chief,

Or suis ie mort si celluy chief

Ou aultre que moy ne lacheue

Mais samour qui fort me griefue

Pour moy se voulloit acheuer

Nul mal ne me pourroit greuer

Qui or mauint de son seruice

Or soit tout selon son office

Mette conseil sil y veult mettre

Car plus ne mescay entremettre,

Mais quelque chose quil aduienne

Je luy requiers quil luy souuienne.

De bel acueil apres ma mort

Qui sans mal me faire ma mort

Et touteffois pour luy deduyre

La confession de lamant.

A vous amour ains que ie expire

Puis que ne peulx porter le fais

Sans repentir me fes confes

Comme faict le loyal amant

Et vueil faire mon testament

Au departir mon cueur luy laisse

Et aultre chose ne delaisse

Ȼ Si apres trespassa Guillaume

De Lorris et n’en fit plus pseaulme.

Mais apres plus de quarante ans

Parfit chopinel ce rommant

Qui a bien faire sefforca

Et cy son oeuvre commenca.

Ȼ Lamant.

Desespoir, las ce ne feray

Je ne me desespereray,

Desesperance mestoit faillant

Je ne feroye pas vaillant

En luy me dois reconforter.

Amours pour mieulx mes maulx porter

Me dist quil me garentiroit

Et auec moy par tout iroit

Las, mais que ay ie alors que faire

Quelle est courtoise et debonnaire

Ou selle nest de rien certaine

Et met les amans en grant paine

Se disant leur dame & maistresse

Dont maint decoit par sa promesse,

La est peril certainement,

Car destre ayme maint bon amant

Se tint or & plusieurs tiendront

Qui ia nul jour ny adviendront,

Pource il est fol qui sen aprime,

Car quant on faict bon silogisme

Lon doit bien lors auoir grant peur

Quon ne conclue le meilleur

Lequel souvent on a bien veu

Et maint en a este deceu,

Et non pourtant si vouldroit elle

Que le meilleur de la querelle

Eust celluy qui a tout ose

Ie fuz fol quant blasmer lose,

Mais que me renault son vouloir

Puis quil ne me fai desdouloir.

Complainte de l’amant

Trop a qui ne peult conseil mettre

Fors seullement que de promettre,

promesse sans don ne vault gueres

Nota

Quant el me laisse sans manieres

Tant et tant auoir de contraires,

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