Le Roman de la Rose (page 4)
De guarison ne d’alégeance
Mieulx valloit estre mort que vis
Car en la fin par mon advis
La vi saiette de cupido appellee beau semblant.
Amour me fera ung martir
Par aultre lieu n’en peult partir
La sixiesme fleche il a prise
C’est celle que tresfort je prise
Et si la tient a moult pesant
C’est Beau Semblant qui ne consent
A nul amant qu’il se repente
D’aymer quelque peine qu’il sente
Elle est ague pour percer
Trenchant comme rasoir d’acier
Mais Amour avoit bien la pointe
D’ung précieux oingnement ointe
Affin qu’elle ne me peust nuyre
Car Amour ne veult que je empire
Mais vouloit que j’eusse alégeance
Par la force et par la puissance
De l’oignement si bon et plain
Que j’en eus trestout le corps sain.
Il est pour amans conforter
Et pour leurs maulx mieulx supporter
Celle fleche fut a moy traicte
Qui m’a au cueur grant playe faicte
Mais l’oingnement si s’espandit
Par mes playes et me rendit
Le cueur qui m’estoit tout failly
La mort m’eust en brief assailly
Si le doulx oignement ne fust
Je tiray hors a moy le fust
Mais le fer dedans demeura
Et par chaleur mon cueur n’aura
Six fleches y furent crochées
Qui ja n’en seront arrachées
Nota.
Mais l’oignement moult ne valut
Toutesfois tresfort me dolut
La playe si que ma douleur
Me faisayt muer la couleur
En ceste fleche par coustume
Estoit doulceur et amertume.
J’ay bien congneu par sa puissance
Son ayde, secours et nuysance.
Grant trou me fit par sa pointure,
Mais fort me soulagea l’oingture
D’une part moingt, d’autre me cuist
Et ainsi m’ayde, ainsi me nuyst.
Ȼ Comment Amours sans plus attendre
Alla tout courant l’Amant prendre
En luy disant qu’il se rendist
A luy, et que plus n’attendist.
Le dieu d’Amours est descendu
Assault du dieu damours contre lamant.
Et est incontinent venu
Vers moy, puis tantost m’escrya
Vassal prins estes rien n’y a
De l’efforcer ne du deffendre
Ne differe point a te rendre
Tant plus voulentiers te rendras
Et plustost a mercy viendras.
Il est fol qui mene Dangier
Vers celluy qu’il doit calengier
Et qu’il luy convient supplier.
Tu ne pourras mieulx employer
Ta paine et pour toy advancer
Vers moy ne te peulx efforcer
Ta force te seroit contraire
Et te nuyroit en ton affaire.
Et si te veulx, bien enseigner
Que tu ne pourras rien gaigner
En la folye de ton orgueil,
Mais rend toy prins, car je le vueil
En paix et débonnairement,
Et je respondis simplement.
Sire vouluntiers me rendray
Ja vers vous ne me deffendray
Reddition de lamant au dieu cupido.
A Dieu ne plaise que je pense
Faire vers vous quelque deffense,
Car ce n’est pas raison ne droit
Aussi mon cueur ne le vouldroit
Vous me povez prendre et tuer
Bien scay que ne vous peulx muer,
Car ma vie est en vostre main.
Vivre ne puis jusques a demain
Sinon par vostre voulenté.
J’attens par vous joye et santé,
Car par aultre ne puis avoir
Réconfort pour tout mon avoir
Voire confort et guarison.
Et si de moy vostre prison
Voulez faire comme indigne
Je ne me tiens pour engigne.
Or saichez que je n’ay point dire
Tant ay de vous bien ouy dire
Que mettre me vueil par office
Cueur et corps a vostre service,
Car si je fais vostre vouloir
Je ne m’en peulx en rien douloir,
Et espere qu’en aucun temps
Auray la mercy que j’attens.
Humiliation de l’amant envers cupido
Adonc me suis agenoillé
Pour or vouloir baiser son pié,
Mais il m’a la dextre main prise
Et dit, je t’ayme bien et prise
Puis que m’as ainsi respondu.
Oncq tel respons n’ay entendu,
D’homme vilain mal enseigné,
Et par ce point tu as gaigné
Que je vueil par ton advantaige
Qu’a présent me faces hommaige.
Forme de l’homaige du dieu d’amours.
Tu me baiseras en la bouche
A qui aulcun vilain ne touche,
Je n’y laisse mye atoucher
Chascun vilain comme ung boucher,
Mais estre doit courtoys et frans
Celluy duquel l’hommaige prans,
Ce néantmoins celluy a paine
Qui a moy bien servir se paine
Honneur en aura tel doit estre
Joyeulx de servir si bon maistre
Et si hault seigneur de renom.
D’Amour porte le gomphanon
De Courtoysie la baniere,
Et si est de telle maniere
Si doulx, si franc et si gentil
Que celluy qui est bien subtil
A le servir et honnorer
Dedans luy ne peult demeurer
Villennye ne mesprison
Ne faulceté ne trahyson.
Comment apres ce beau langaige
L’Amant humblement fit hommaige
Par jeunesse qui le déceut
Au dieu d’Amours qui le receut.
Bon homme feuz je les mains jointes
Et sachez que moult me fis cointes
Quant sa bouche toucha la moye
Ce fut ce dont j’euz au cueur joye.
Il me demanda lors ostage.
Ȼ Amours parle a l’Amant.
Ȼ Amys dist il j’ay maint hommaige
Et d’ungs et d’autres gens receu
Dont j’ay esté moult tost déceu.
Les félons plains de faulceté
M’ont par maintesfois baraté,
Par eulx ay souffert mainte noyse,
Mais bien scauront comme il m’en poise
Si je les peulx a mon droit prendre
Je leur vouldray cherement vendre.
Et pource que je suis ton maistre
Je veulx bien de toy certain estre,
Et si te vueil a moy lier
Si que ne me puisses nier
De faire rien doresnavant.
Tien moy donc loyal convenant,
Péché seroit si tu trichoyes,
Car advis m’est que loyal soyes.
Ȼ L’Amant respond a Amours
Ȼ Sire dis je, or m’entendez
Ne scay pourquoy vous demandez
Plaiges de moy ne seureté.
Vous scavez bien la vérité
Comment le cueur tolu m’avez
Et prins ainsi que le scavez
Si que riens ne fera pour moy
Si ce n’est par le vostre octroy
Le cueur est vostre nompas mien,
L’amant na le cueur a son bandon.
Car il convient soit mal ou bien
Qu’il face tout vostre plaisir
Nul ne vous en peult dessaisir.
La garnison y avez mise
Qui le guerroye a vostre guise,
Et si de cela vous doubtez
Faictes y clef et l’emportez
Et la clef soit en lieu d’oustaige.
Ȼ Amours a l’Amant
Ȼ Par mon chief ce n’est mye oultraige
Respond, Amour je m’y acors
Il est assez seigneur du corps
Qui a le cueur a sa commande,
Oultrageux est qui plus demande.
Ȼ Comment Amours tresbien et souef
Ferma d’une petite clef
Cupido prent le cueur de l’amant.
Le cueur de l’Amant par tel guise
Qu’il n’entama point la chemise
Amour a de sa bourse traicte
Une petite clef bien faicte
Qui fut de fin or esueré.
Soubz elle demoura serré
Ton cueur qui sera seurement
Contrainct ne sera aultrement.
Plus est que mon petit doy mendre
Laquelle a mes amys veulx rendre.
Ȼ L’Amant parle
Ȼ La clef m’attacha au costé
Qui est de grande potesté
Et ferma mon cueur si tressouef
Qu’a grant paine senty la clef.
Ainsi fis sa voulenté toute,
Et quant je l’euz mis hors de doubte
Luy dis, je suis entalenté
De faire vostre voulenté,
Mais mon service recepvez
En gré et ne me décepvez.
Ce ne dis comme récréant,
De vous servir suis agréant,
Note du seruice acceptable.
Mais celluy en vain se travaille
De faire service qui vaille
Quant le service n’entalente
A cil a qui on le présente.
Ȼ Amours a l’Amant
Ȼ Amours respond ne t’espovente
Puis que consens en mon entente
Ton service prendray en gré
Et te mettray au hault degré
Si mauvaystié ne t’en retraict,
Mais si tost ne peult estre faict
Grand bien ne vient pas en peu d’heure
La convient grand paine et demeure.
Nota. Brant bien ne saquis est sans peine.
Attens et souffre la destresse
Qui maintenant te nuyt et blesse,
Car je scay par quelle raison
Tu seras mis a guarison.
Je te donneray tel beaulté
Si tu te tiens a loyaulté
Qui tes playes te guarira
Quant je scauray et m’aperra
Si de bon cueur me serviras
Et comment tu exploicteras
Nuyt et jour mes commandemens
Que je commande aux vrays amans.
Ȼ L’Amant parle a Amours
Ȼ Sire dis je pour Dieu mercy
Avant que vous partez d’icy
Enchargez moy voz mandemens
Et selon voz enseignemens
Du tout je les accompliray
Et jamais n’y contrediray
Pource je les désire apprendre
Affin que ne puisse mesprendre.
Ȼ Amour respond a l’Amant
Ȼ Amours respond, tu dis tresbien
Si les entens et les retien,
Nota.
Car le maistre pert peine toute
Quant le disciple qui escoute
Ne met tel soing a retenir
Qui luy en puisse souvenir.
Ȼ L’Amant.
Ȼ Le dieu d’Amours lors m’enchangea
Tout ainsi que vous orrez ja
Mot a mot ses commandemens
Et comme disent les rommans
Qui veult aymer si y entende
Ainsi comme Amour le commande,
Car il les fait bon escouter
Qui son entente y veult bouter
Pource que la fin en est belle
Et que c’est matiere nouvelle
Qui du songe la fin orra
Je vous dis bien qu’il y pourra
Exportation damours.
Des jeuz d’Amours assez apprendre
Pourveu que bien y vueille entendre
Et bien concepvoir la substance
Du songe et la signifiance
La vérité qui est couverte
Vous en sera lors toute aperte
Quant déclarer m’orres le songe
Ou point n’est fable ne mensonge.
Ȼ Lamant.
Desespoir, las ce ne feray
Je ne me desespereray,
Desesperance mestoit faillant
Je ne feroye pas vaillant
En luy me dois reconforter.
Amours pour mieulx mes maulx porter
Me dist quil me garentiroit
Et auec moy par tout iroit
Las, mais que ay ie alors que faire
Quelle est courtoise et debonnaire
Ou selle nest de rien certaine
Et met les amans en grant paine
Se disant leur dame & maistresse
Dont maint decoit par sa promesse,
La est peril certainement,
Car destre ayme maint bon amant
Se tint or & plusieurs tiendront
Qui ia nul jour ny adviendront,
Pource il est fol qui sen aprime,
Car quant on faict bon silogisme
Lon doit bien lors auoir grant peur
Quon ne conclue le meilleur
Lequel souvent on a bien veu
Et maint en a este deceu,
Et non pourtant si vouldroit elle
Que le meilleur de la querelle
Eust celluy qui a tout ose
Ie fuz fol quant blasmer lose,
Mais que me renault son vouloir
Puis quil ne me fai desdouloir.
Complainte de l’amant
Trop a qui ne peult conseil mettre
Fors seullement que de promettre,
promesse sans don ne vault gueres
Nota
Quant el me laisse sans manieres
Tant et tant auoir de contraires,
Tresmauuais & non debonnaires
Quaulcun nen peult scauoirle nombre
Honte & dangier & paour mencombre
Les empechemens damours
Et ialousie et malle bouche
Qui nayme que mauuaie reproche,
Car par mauuaise bouche blasme
Mal pler est cause de grant diffame.
Me faict, & vient a grant diffame
Il tient en prison bel acueil
Qui trestous mes pensers acueil
Et scay que rauoir ne le puis
En brief temps tant ne viuray : puis
Sur tous aultres me nuyt et tue
Lorde vieille puant massue
Qui de si pres le doit garder
Quil nose nulluy regarder.
MAis or mon dueil enforce a
Nota.
Le dieu damours quant me donna
Trois nobles dons par sa mercy
Je les euz : mais ie les pers cy.
Cest doulx penser qui point ne mayde
Et doulx parler qui fault a layde.
Les trois dons que cupidon neo d a lamant.
Le tiers auoit nom doulx regard
Perduz sont si dieu ne me gard.
Sans faulte beaulx dons me feit : mais
Ilz ne me reuiendront iamais
Si acueil ne sort de prison
Quon detient & sans mesprison
Pour luy meurs : car il mest aduis
Quil nen sortira ce croy vis :
Sortira, non, par quel prouesse
Istroit de telle forteresse.
Par moy si ne sera ce mye,
De sens na goutte ne demye
Ains feis grant follie & grant raige
Quant au dieu damours feis hommaige,
Dame oyseuse le me fit faire
Mauldicte soit & son affaire
Qui me fit au ioly vergier
Par mons beau prier hebergier.
Car selle eust beaucoup de bien sceu
Elle ne meust de chose creu,
Car lon ne doibt croire fol homme
Note bien.
De la value dune pomme.
Blasmer le doit on & reprendre,
Ains que follie puisse emprendre,
Et ie feuz fol & il me creut
Oncq par elle bien ne me creut.
Elle acomplist tout mon vouloir
Dont il me fault plaindre & douloir.
Bien le mauoit raison note,
Tenir men peulx pour rassotte
Quant daymer lors point ne recreuz
Et les dictz de raison ne creuz.
B Jen eut raison de moy blasmer
Puis quainsi mentremis daymer
Trop grief mal men conuient sentir
Je men veulx ce croy repentir
Repentir las & que ferois je
Faulx traicte renye seroye,
Bien mauroyent diables enuahi
Quant iauroys mon seigneur trahi
Bel acueil trahi en seroit
Contre raison & contre droit
Qui pour me faire courtoisie
Est en la tour de la ialousie
Courtoisie me fit il, voire
Si grant que nul pourroit croire
Quant il voulut que trespassasse
La haye & la rose baisasse
Malgre ne luy en dois scauoir
Je feroys contre mon deuoir
Helas contre le dieu damours
Ne feray plaintes ne clamours
De luy aussi de dame oyseuse
Qui tant ma este graciense
Ne feray plus, car tort auroye
Si de leur bien ie me plaignoye
Parquoy il me vault mieulx souffrir
Nota.
Et mon corps a martyre offrir
Et attendre en bonne esperance
Tant quamours menuoye alegeance
Attendre mercy me conuient
Car il me dist bien mon souuient
Ton seruice prendray en gre
Et te mettray en hault degre
Si mauuaistie ne le te tost,
Mais espoir ne ten sera tost
Grant bien ne vient pas en peu dheure
Grant labeur est soubz esperance.
La conuient grant peine & demeure
Ce sont les dis quamour formoit
Bien pert que tendrement maymoit.
Jentenderay a le seruir
Pour bien sa grace desseruir,
Car en moy seroit le deffault
Au dieu damours nest pas deffault
De foy, car dieu ne faillit oncques,
Certes il ne fault en moy doncques
Si ne scay ie par dou ce vient.
Resolution de lamant.
Me ne scauray comme il aduient
Or voise comme aller pourra
Et face amour ce quil vouldra
Ou deschapper ou de courir
Sil veult si me face mourir
Contre luy ne viendray a chief,
Or suis ie mort si celluy chief
Ou aultre que moy ne lacheue
Mais samour qui fort me griefue
Pour moy se voulloit acheuer
Nul mal ne me pourroit greuer
Qui or mauint de son seruice
Or soit tout selon son office
Mette conseil sil y veult mettre
Car plus ne mescay entremettre,
Mais quelque chose quil aduienne
Je luy requiers quil luy souuienne.
De bel acueil apres ma mort
Qui sans mal me faire ma mort
Et touteffois pour luy deduyre
La confession de lamant.
A vous amour ains que ie expire
Puis que ne peulx porter le fais
Sans repentir me fes confes
Comme faict le loyal amant
Et vueil faire mon testament
Au departir mon cueur luy laisse
Et aultre chose ne delaisse
Ȼ Si apres trespassa Guillaume
De Lorris et n’en fit plus pseaulme.
Mais apres plus de quarante ans
Parfit chopinel ce rommant
Qui a bien faire sefforca
Et cy son oeuvre commenca.
Ȼ Lamant.
Desespoir, las ce ne feray
Je ne me desespereray,
Desesperance mestoit faillant
Je ne feroye pas vaillant
En luy me dois reconforter.
Amours pour mieulx mes maulx porter
Me dist quil me garentiroit
Et auec moy par tout iroit
Las, mais que ay ie alors que faire
Quelle est courtoise et debonnaire
Ou selle nest de rien certaine
Et met les amans en grant paine
Se disant leur dame & maistresse
Dont maint decoit par sa promesse,
La est peril certainement,
Car destre ayme maint bon amant
Se tint or & plusieurs tiendront
Qui ia nul jour ny adviendront,
Pource il est fol qui sen aprime,
Car quant on faict bon silogisme
Lon doit bien lors auoir grant peur
Quon ne conclue le meilleur
Lequel souvent on a bien veu
Et maint en a este deceu,
Et non pourtant si vouldroit elle
Que le meilleur de la querelle
Eust celluy qui a tout ose
Ie fuz fol quant blasmer lose,
Mais que me renault son vouloir
Puis quil ne me fai desdouloir.
Complainte de l’amant
Trop a qui ne peult conseil mettre
Fors seullement que de promettre,
promesse sans don ne vault gueres
Nota
Quant el me laisse sans manieres
Tant et tant auoir de contraires,