Le Roman de la Rose (page 8)

Guillaume de Lorris et Jean de Meung · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Roman de la Rose (1537) · 18 pages

Comme le songe recensoit.

Lequel vueil en rime deduire

Pour plus a plaisir vous induire

Amours m’en prie & le commande

Et si d’adventure on demande

Comment je vueil que ce rommant

Soit appelle sache l’amant

Que c’est le rommant de la rose

Ou l’art d’amour est toute enclose

La matiere est belle & louable

Dieu doint qu’elle soit aggreable

A celle pour qui j’ay empris

C’est une dame de hault pris

Qui tant est digne d’estre aymée

Qu’elle doit rose estre clamée.

Advis m’estoit a celle foys

Bien y a cinq ans & six moys

Que je songeoye au moys de may

Au temps amoureux sans esmoy

Au temps que tout rit et s’esgaye

Qu’on ne voit ny buysson ne haye

Qui en may parer ne se vueille

Et couvrir de nouvelle fueille

Les boys recouvrent leur verdure

Qui sont secz tant que l’yver dure

Terre mesme fiere se sent

Pour la rosée qui descend

Et oublie la povreté

Ou elle a tout l’yver este.

Description du temps deste

En effect si gaye se treuve

Qu’elle veult avoir robe neufve

Et scait si conjoincte robe faire

Que de couleurs a mainte paire

D’herbes et fleurs rouges et perses

Et de maintes couleurs diverses

Est la robe que je devise

Parquoy la terre mieulx se prise.

Les oyseletz qui se sont teuz

Durant que les grans froitz ont euz

Pour le fort temps d’ivers nuysible

Sont si ayses au temps paisible

De may qu’ilz monstrent en chantant

Qu’en leurs cueurs a de joye tant

Qu’il leur convient chanter par force.

Nota du rossignol

Le rossignol adonc s’efforce

De chanter menant doulce noyse

Lors s’esvertue et se degoyse

Le papegault et la calendre

Si convient jeunes gens entendre

A estre gays et amoureux

Pour le beau printemps vigoureux.

Dur est qui n’ayme d’amour franche

Quant il oyt chanter sur la branche

Aux oyseaulx les chans gracieulx

En celluy temps delicieux

Ou toute rien d’aymer s’esjoye.

Par une nuyt que je songeoye

Me sembla dormant fermement

Qu’il estoit matin proprement

De mon lict tantost me levay

Me vesty et mes mains lavay

Tiray une esguille d’argent

D’ung aiguillier mignon et gent

Et voullant l’esguille enfiller

Hors de ville euz désir d’aller

Pour ouyr des oyseaulx les sons

Qui or chantoyent par les buyssons.

En ycelle saison nouvelle

Cousant mes manches a videlle

M’en allay tout seul esbatant

Et les oysillons escoutant

Qui de bien chanter s’efforcoient

Par les jardins qui fleurissoient

Joly et gay plain de lyesse.

Vers une riviere m’adresse

Que j’ouy pres d’illecques bruyre

Car plus beau lieu pour me déduyre

Ne vy que sur ceste riviere.

D’ung petit mont d’illec derriere

Descendoit l’eau courant et royde

Fresche bruyant et aussi froide

Comme puys ou comme fontaine

Si creuse n’estoit pas que Seine

Mais elle estoit plus espandue

Jamais veue ny entendue

Je n’avoye ceste eau qui couloit

Parquoy mon œil ne se sauloit

De regarder le lieu plaisant

De ceste eau claire et reluysant.

J’eu lors mon visaige lave

Si vy bien couvert et pave

Tout le fons de l’eau de gravelle

Et la prairie grande et belle

Au pied de cestuy mont batoit

Claire, serie et belle estoit

La matinee, et temperee

Lors m’en allay parmy la pree

Tout contre val esbanoyant

Ce beau rivaige costoyant

Quant fuz ung peu avant alle

Je vy ung verger long et le

Enclos d’ung hault mur richement

Dehors entaillé vivement

A mainctes riches empoinctures

Les ymaiges et les painctures

Du mur partout je remiray

Parquoy voulentiers vous diray

D’icelle la forme et semblance

Ainsi que j’en ay remembrance.

Ȼ hayne.

Au meillieu haine se remyre

Qui par faulx rapportz et par yre

Description de hayne.

Sembloit bien estre mouveresse

De noyses aussi tanceresse

Et bien ressembloit ceste ymaige

Femme de tresmauvais couraige

D’habitz n’estoit pas bien aornée

Ne d’acoustremens ordonnée

Le visaige avoit tout froncé

Le nez large, et l’œil enfoncé

Flestrye estoit et enroillée

Et par la teste entortillée

Hydeusement d’une touaille

De tres orde et villaine taille

Ȼ felonnie.

Description de felonnie.

Une autre ymage mal rassise

Et fiere a veoir, y eut assise

Pres de Haine à senestre d’elle

Sur la teste son nom rebelle

Vy escript c’estoit Félonnie

Et d’icelles pas je ne nye

Que bien ne fust a sa droicture

Pourtraicte selon sa nature

Car félonnement estoit faicte

Et sembloit collere et deffaicte.

Ȼ Villenie

L’autre ymaige apres Félonnie

Description de villenie.

Estoit nommée Villenie

Seant pres de Haine sur destre

Et estoit presque de tel estre

Que les deux et de tel facture

Bien sembla faulce créature

Mesdisante et trop courageuse

Ainsi que une femme oultrageuse

Brief bien scavoit paindre et pourtraire

Cil qui tel ymage sceut faire

Car bien sembloit chose vilaine

De despit et d’ordure plaine

Et femme qui bien peut scavoit

Honnorer ce qu’elle devoit.

Ȼ Couvoytise

Description de couvoitise.

Apres fut paincte Couvoytise

C’est celle qui les gens attise

De prendre et de riens ne donner

Et les grans trésors amener.

C’est celle qui fait a usure

Prester pour la tresgrant ardure

D’avoir, conquerre et assembler

C’est celle qui semont d’embler

Les larrons plains de meschant vueil

C’est grant péché, mais c’est grant dueil

A la fin quant il les fault pandre.

C’est celle qui fait l’autruy prendre

J’entens prendre sans achepter

Qui fait tricher et crocheter.

C’est celle qui les desvoyeurs

Fait tous et les faulx plaidoyeurs

Qui maintes fois par leurs cautelles

Ostent aux varletz et pucelles

Leurs droitz et leurs rentes escheuz

Courbes, courtes et moult crocheuz

Avoit les mains icelle ymage,

Les mains de couvoitise a croc.

Bien est painct ; car tousjours enrage

Couvoytise de l’autruy prendre

Couvoytise ne scait entendre

Fors de l’autruy tout acrocher

Couvoytise à l’autruy trop cher.

Ȼ Avarice.

Description d’avarice.

Une autre ymage y eut assise

Coste à coste de Couvoytise

Avarice estoit appellée

Orde, salle, laide et pellée

De toutes pars maigre et chétive

Et aussi verte comme cyve.

Tant paressoit alangourée

Qu’à la veoir si descoulourée

Sembloit chose morte de fain

Qui ne vesquist fors que de pain

Paistry en lessive et vinaigre

Et avec ce qu’elle estoit maigre

Elle estoit povrement vestue.

Cotte avoit vieille et desrompue

Comme si chiens plus de treize

L’eussent tinse et si estoit raise

Et plaine de vieil maint lambeau.

Pres d’elle pendoit ung manteau

A une perche moult greslette

Et une robbe de brunette.

Au manteau esté ou yver

N’avoit penne de menu ver

Mais d’aigneaulx veluz et pesans

Et la robbe avoit bien seize ans

Laquelle encore sans mentir

Avarice n’osoit vestir

Car sachez que moult luy pesoit

Quant ceste vieille robbe usoit

S’elle fust usée et mauvaise

Elle en eust eu trop grant malayse

Et de robbe eust eu grant affaire

Quant une neufve elle eust fait faire,

Avarice en sa main tenoit

Une bource qu’elle espergnoit

Et la nouoit si fermement

Qu’elle eust demouré longuement

Avant que d’y mettre le poing

Aussi de ce n’avoit besoing

Car d’y rien prendre n’eust envye

Et fust ce pour sauver sa vie.

Ȼ Envie.

Envie aussi je vy adoncques

Qui en sa vie ne rit oncques

Et qui n’a de joye une goute

Si elle ne voit ou escoute

Sur quelqu’un dommaige advenir

Rien ne la scavoit mieulx tenir

En plaisir que mal adventure.

Quant elle voit desconfiture

Sur quelque bon preud’homme avoir

Cela luy est plaisant à veoir,

Et s’esjouyt en son courage

Quant elle voit aucun lignage

Trébucher et aller à honte,

Et quant aucun a honneur monte

Par son sens et par sa noblesse

C’est la chose qui plus la blesse

Car sachez que moult luy convient

Avoir du dueil, quant bien advient,

Note de la nature d’envie

Envie est de tel cruaulté

Qu’elle ne porte loyaulté

A compaignon n’amy expres

Et n’a parent tant luy soit pres

A qui ne soit toute ennemye.

Certes elle ne vouldroit mye

Qu’a son propre pere vint bien,

Mais sachez qu’elle achapte bien

Sa grant malice cherement

Car elle est en si grant tourment

Quant gens de bien bonne œuvre font

Qu’a peu qu’en désespoir ne fond

Et souhaite en son cueur immunde

Se venger de Dieu et du monde.

Jamais ne cesse Envie infame

De mettre sus quelque diffame

Et croy que s’elle congnoissoit

Le plus homme de bien qui soit

Ne de ca mer, ne de la mer

Si le vouldroit elle blasmer

Et s’il estoit si bien apris

Qu’elle ne peust son loz et pris

Du tout abatre et despriser

Si vouldroit elle amenuyser

Pour le moins son bruyt et honneur

Par son parler faulx blasonneur.

Nota.

A la paincture prins esgard

Qu’Envye avoit mauvais regard

Car jamais n’alloit riens voyant

Fors de travers en bourgnoyant.

Elle avoit ce mauvais usage

Qu’elle ne povoit au visage

Personne regarder a plain

Mais clouoit ung œil par desdain

Et toute de despit ardoit

Quant aucuns qu’elle regardoit

Estoient moult beaulx ou preux ou gentz

Ou prisez et aymez des gens.

Ȼ Tristesse

Pres d’Envye estoit paincte aussi

Tristesse plaine de soucy

Qui bien monstroit par sa couleur

Qu’elle avoit au cueur grant douleur

Et sembloit avoir la jaunice

Bien estoit pres d’elle avarice

Quant à palleur et maigreté

La description de tristesse

Car le dueil en elle arresté

Et la pesanteur des ennuys

Qu’elle portoit et jour et nuytz

L’avoient faicte ainsi fort jaunir

Et palle et maigre devenir

Oncques vivans en tel martire

Ne fut, ne porta si grant yre

Comme il apparoissoit qu’elle eust.

Je croy qu’onq homme ne luy pleust

Ne fist chose qui luy peust plaire

Et si ne se vouloit retraire

Ny a personne conforter

Du dueil que luy failloit porter.

Trop avoit son cueur courroucé

Et son dueil profond commencé

Dont bien sembloit estre dolente

Car elle n’avoit esté lente

D’esgratigner sa face toute.

Sa robe aussi ne prisa goute

En maintz lieux l’avoir dessirée

Comme femme d’angoisse yrée.

Ses cheveulx tous destrecez furent

Et sur son doz ca et la cheurent

Car tous desrompus les avoit

Du courroux qu’elle concevoit

Et si sachez certainement

Qu’elle plouroit moult tendrement.

Homme tant soit dur ne la veist

A qui grande pitié ne feist

Elle se rompoit et batoit

Et ses poingz ensemble hurtoit.

Brief la dolente et la chétive

Moult fut a dueil faire ententive

Et ne cherchoit a s’esjouyr

A dancer ou chansons ouyr

Car qui le cueur a bien dolent

N’a pour vray désir ne talent

De rire dancer ou baiser

Et ne scauroit tant s’appaiser

Qu’avecques dueil sceust joye faire

Car dueil est a joye contraire.

Nota.

Ȼ Vieillesse

Apres fut Vieillesse pourtraicte

La description de vieillesse

Qui estoit bien ung pied retraicte

De la forme dont souloit estre

A grant peine se povoit paistre

Tant estoit vieille et radotée

Sa beaulté fut toute gastée

Et si vieille estoit devenue

Qu’elle avoit la teste chenue

Toute blanche et toute florie,

Pas n’eust esté grande mourie

Si morte fust ne grant péché

Car tout son corps estoit séché

Pour longueur de temps et vieil eage.

Tout flaistry estoit son visaige

Jadis plain et tenu tant cher

Et aux mains n’avoit point de chair.

Les oreilles avoit moussues

Aussi les dentz toutes perdues

Parquoy n’eust sceu mascher qu’à peine.

De vieillesse estoit si fort pleine

Que cheminé n’eust la montance

De quatre toyses sans potance

Nota.

Le temps qui s’en va nuyt et jour

Sans repos prendre et sans séjour

De la suite du temps

Et qui de nous se part et emble

Si secrettement qu’il nous semble

Que maintenant soit en ung poinct

Et il ne s’i arreste point

Ains ne fine d’oultre passer

Si tost que ne scauriez penser

Quel temps il est présentement

Car avant que le pensement

Fut finy, si bien y pensez

Troys temps seroient desja passez

Le temps qui ne peult séjourner

Ains va tousjours sans retourner

Comme l’eau qui s’avalle toute

Et contremont n’en revient goute

Le temps tout consomme

Le temps contre qui rien ne dure

Ne fer ne chose tant soit dure

Car le temps tout gaste et tout mange

Le temps qui toutes choses change

Qui tout fait croistre et tout mourir

Et tout user et tout pourrir.

Le temps qui envieillist noz peres

Qui vieillist povres et prosperes

Et par lequel tous vieillirons

Ou par mort jeunes périrons

Le temps par qui sera faillye

Mer, terre, et gens avoir vieillie

Toutes choses retournant à leur premiere nature

Celle que je dy de tel sorte

Que moins sembloit vive que morte

De s’ayder n’avoit plus puissance

Mais retournoit en enfance

Car foyble avoit corps et cerveau

Comme ung enfant né de nouveau.

Toutesfoys ainsi que je sens

Elle fust saige et de grant sens

Quant elle estoit en son droit aage

Mais elle n’estoit plus si saige

Ains rassotoit, et enserrée

Estoit d’une chappe fourrée

Dont elle avoit, j’en suis recors

Affublé et vestu son corps

Affin d’estre plus chauldement

Morte de froit fust autrement

Car tousjours subjectz a froidure

Sont vieilles gens c’est leur nature.

Ȼ Papelardie.

Une autre apres estoit escripte

Qui bien sembloit estre ypocrite

La description de papelardie.

Papelardie est appellée

C’est celle qui en recelée

Quant on ne s’en peult prendre garde

D’aucun mal faire ne se tarde

Et fait dehors la marmyteuse

Ayant face palle et piteuse

Comme une simple créature

Mais il n’y a mal adventure

Qu’elle ne pense en son couraige

Moult bien luy ressembloit l’ymaige

Paincte et pourtraicte a sa semblance

Qui fut de simple contenance

Elle fust chaussée et vestue

Tout ainsi que femme rendue

En sa main ung psaultier tenoit

Et saichez que moult se penoit

Fiction de papelardie.

De faire a Dieu prieres sainctes

Et d’appeler et sainctz et sainctes

Gaye n’estoit, mais bien chétive

Et par semblant fort ententive

Du tout a bonnes œuvres faire

Aussi avoit vestu la haire

De peur qu’elle ne devint grasse

Et de jeusner estoit si lasse

Qu’elle avoit coulleur palle et morte

A elle et aux siens est la porte

Du ciel fermée sans mercy

Car telles gens se font ainsi

Amaigrir se dit l’Evangille

Notable.

Pour avoir loz parmy la ville

Et pour ung peu de gloire vaine

Qui hors d’avecques Dieu les maine.

Ȼ Povreté

Pourtraicte fut tout au dernier

Povreté qui ung seul denier

La description de povrete.

N’eust pas si elle se deust pendre

Tant sceust elle sa robe vendre

Nue estoit quasi comme ung ver

Et s’il eust fait ung peu d’iver

Je croy qu’el fust morte de froit.

Elle avoit vieil sac estroict

Tout plain de pieces et de crotes

Et pour toutes robes et cottes

N’eust autre chose a affubler

Si eust bon loysir de trembler

Car des gens fut ung peu loignet

Et comme un chien a ung coignet

Se cachoyt et accropissoyt

Aussi Povreté ou que soit

Tousjours est honteuse et despite

Or puisse estre l’heure mauldicte

Qu’oncques povre homme fut conceu

Entre gens ne sera receu

Ne bien vestu, ne bien chaussé

Aymé, chéry, ny exaulcé.

Ȼ Briefve recollection des matieres

contenues au present livre.

remierement le songe de l’acteur La description du jardin d’amours Description de hayne felonnie, villanie, convoytise, avarice, envie, tristesse, vieillesse, papelardie, et povrete.

Fueillet premier, drux, trois, quatre, cinq, six, sept, huyt, & neuf.

Ȼ Comment oyseuse oeuvre la porte du jardin

damours a l’amant fueillet xii

Ȼ De deduit et sa carolle fu xv.

Ȼ Comment le dieu d’amours espie l’amant au jardin, affin de le navrer de ses flesches. f. xxv

Ȼ Comment Narcisus se mire en la fontaine ou tant soupira qu’il en mourut. fu. xxix.

Comment l’amant entra au jardin ayma le bouton dont puis apres eut moult d’empeschement. fueillet xxxiii.

Ȼ Comment le dieu d’amours print l’amant au jardin lequel se rendit a luy. fu. xxxvi.

Ȼ Comment lamant feit hommage au dieu damours fu. xxxviii.

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