Les Amours (page 10)
Adouciroit mon travail soucieus:
Mais puis qu’il volte en un rond pluvieus
Ses frons lavés d’une humide journée,
Cela me dit qu’au cours de cette année
Je pleuverai ma vie par les yeus.
Las toi qui es de moi la quinte essence,
De qui l’humeur sur la mienne a puissance,
Ou de tes yeus serene mes douleurs,
Ou bien les miens alambique en fontaine,
Pour étoufer le plus vif de ma peine,
Dans le ruisseau, qui naitra de mes pleurs.
asseuroi:assurai
Cest:Cet
romproit:romprait
puis qu:puisqu
pluvieus:pluvieux
frons:fronts
serene:sereine
étoufer:étouffer
naitra:naîtra
Seconde Aglaure, avienne que l'Envie
Rouille ton cœur traitrement indiscret,
D'avoir osé publier le secret,
Qui bienheuroit le bonheur de ma vie.
Fiere à ton col Tisiphone se lie,
Qui d'un remors, d'un soin, & d'un regret,
Et d'un foüet, d'un serpent, & d'un trait,
Sans se lasser punisse ta folie.
En ma faveur ce vers injurieus
Suive l'horreur du despit furieus,
Dont Archiloc aiguisa son Iämbe:
Et mon courrous t'ourdisse le licol
Du fil meurtrier, que le meschant Lycambe,
Pour se sauver estraignit à son col.
avienne: advienne
traitrement: traîtrement
bienheuroit: bienheureux
fiere: fière
remors: remords
foüet: fouet
injurieus: injurieux
despit: dépit
furieus: furieux
Archiloc: Archiloque
Iämbe: iambe
courrous: courroux
meschant: méchant
estraignit:étreignit
&:et
En nul endort, comme a chanté Virgile,
La foi n'est seure, & me l'a fait savoir
Ton jeune coeur, mais vieil pour decevoir,
Rompant la sienne infamement fragile.
Tu es vraiment, & site, & malhabile,
D'assubgettir les coeurs à ton pouvoir,
Joüet à vent, flot prompt à s'emouvoir,
Beauté trop belle en ame trop mobile.
Helas, Amour, si tu as quelque fois
Haussé ton vol sous le vent de ma vois,
Jamais mon coeur, de son coeur ne racointes,
Puisse le ciel sur sa langue envoier
Le plus aigu de sa foudre à trois pointes
Pour le paiment de son juste loier.
seure: sœur
assubgettir: assujettir
Joüet: jouet
ame: âme
Helas: Hélas
s emouvoir,: s'émouvoir
vois: voix
coeur: cœur
envoier: envoyer
paiment: paiement
loier: loyer
Son chef est d'or, son front est un tableau,
Où je voi peint le gain de mon dommage,
Belle est sa main, qui me fait devant l'age
Changer de teint, de cheveus & de peau.
Belle est sa bouche, & son soleil jumeau,
De neige et feu s'embellit son visage,
Pour qui Juppin reprendroit le plumage,
Ore d'un Cyne, or le poil d'un Toreau.
Dous est son ris, qui la Meduse mesme
Endurciroit en quelque roche blesme,
Vengeant d'un coup cent mile cruautés,
Mais tout ainsi que le Soleil efface
Les moindres feus : ainsi ma foi surpasse
Le plus parfait de toutes ses beautés.
voi: vois
age: âge
cheveus: cheveux
Cyne: Cygne
Toreau: Taureau
Dous: Doux
Meduse: Méduse
mesme: même
Endurciroit: Endurcirait
blesme: blême
mile: mille
feus: feux
Toujours l'erreur, qui seduit les Menades,
Ne deçoit pas leurs esprits étonnés,
Toujours au son des cornets entonnés,
Les mons Troiens ne foulent de gambades.
Toujours le Dieu des vineuses Thyades
N'affolle pas leurs cœurs epoinçonnés,
Et quelque fois leurs cerveaus forcenés
Cessent leur rage et ne sont plus malades.
Le Corybante a quelque fois repos,
Et le Curete aus piés armés, dispos,
Ne sent tousjours le Tan de sa deesse:
Mais la fureur de celle qui me joint,
En patience une heure ne me laisse,
Et de ses yeux toujours le cœur me point.
seduit: séduit
Menades: Ménades
deçoit: déçoit
mons: Mons
Troiens: Troyens
N affolle: N'affole
epoinçonnés: poinçonnés
cerveaus: cerveaux
Curete: Curète
aus: aux
piés: pieds
tousjours: toujours
deesse: déesse
Bien que les chams, les fleuves, & les lieus,
Les monts, les bois, que j’ai laissé derriere,
Me tiennent loin de ma douce guerriere,
Astre fatal d’ou s’ecoule mon mieus:
Quelque Demon par le congé des cieus,
Qui presidoient a mon ardeur premiere,
Conduit toujours d’une aele coutumiere
Sa belle image au sejour de mes yeus.
Toutes les nuits, impatient de hâte
Entre mes bras je rembrasse & retâte
Son ondoiant en cent formes trompeur:
Mais quand il voit que content je sommeille,
Moquant mes bras il s’enfuit, & m’esveille,
Me laissant plein de vergogne & de peur.
chams:champs
lieus:lieux
laissé:laissés
ecoule:écoule
mieus:mieux
presidoient a:présidaient à
aele:aile
ondoiant:ondoyant
Il faisoit chaut, & le somme coulant
Se distiloit dans mon ame songearde,
Quand l'incertain d'une idole gaillarde,
Fut doucement mon dormir affolant.
Penchant sous moy son bel ivoire blanc,
Et mi-tirant sa langue frétillarde,
Me baisotoit d'une lévre mignarde,
Bouche sur bouche & le flanc sus le flanc.
Que de coral, que de lis, que de roses,
Ce me sembloit, à pleines mains decloses,
Tastai-je lors entre deus maniments ?
Mon dieu mon dieu de quelle douce aleine,
De quelle odeur estoit sa bouche pleine,
De quels rubis, & de quels diamants ?
faisoit: faisait
chaut: chaud
&: et
distiloit: distillait
ame: âme
sous: sur
moy: moi
baisotoit: baisotait
lévre: lèvre
sus: sur
coral:corail
lis: lys
sembloit: semblait
decloses: décloses
tastai: tâtais
deus: deux
maniments: maniements
aleine: haleine
estoit: était
Ces flots jumeaus de lait époissi
Vont et revont par leur blanche valée,
Comme à son bord la marine salée,
Qui lente va, lente revient aussi.
Une distance entre eus se fait, ainsi
Qu'entre deus monts une sente égalée,
En touts endroits de neige devalée,
Sous un hiver doucement adouci.
Là deus rubis haut élevés rougissent,
Dont les raions cest ivoire finissent,
De toutes pars uniment arrondis :
Là tout honneur, là toute grâce abonde :
Et la beauté, si quelqu'une est au monde,
Vole au sejour de ce beau paradis.
jumeaus: jumeaux
époissi: épaissi
eus: eux
deus: deux
touts: tout
deus: deux
raions: rayons
cest: cet
pars: parts
sejour: séjour
Quelle langueur ce beau front deshonore ?
Quel voile oscur embrunit ce flambeau ?
Quelle palleur despourpre ce sein beau,
Qui per à per combat avec l'Aurore ?
Dieu medecin, si en toi vit encore
L'antique feu du Thessale arbrisseau,
Las ! pren pitié de ce teint damoiseau,
Et son lis palle en oeillets recolore.
Et toi, Barbu, fidele gardien
Des Rhagusins, peuple Epidaurien,
Deflame aussi le tison de ma vie :
S'il vit, je vi, s'il meurt, je ne suis riens :
Car tant son ame à la mienne est unie
Que ses destins seront suivis des miens.
deshonore: déshonore
oscur: obscur
palleur: pâleur
medecin: médecin
pren: prend
lis: lys
palle: pâle
fidele: fidèle
deflame: déflamme
je vi: je vis
riens: rien
ame: âme
D’un Ocëan qui nôtre jour limite
Jusques à l’autre, on ne voit point de fleur,
Qui de beauté, de grace & de valeur,
Puisse combatre au teint de Marguerite.
Si riche gemme en Orient élite
Comme est son lustre affiné de bon heur,
N’emperla point de la Conche l’honneur
Ou s’apparut Venus encor petite.
Le pourpre éclos du sang Adonien,
Le triste Ai Ai du Telamonien,
Ni des Indois la gemmeuse largesse,
Ni touts les biens d’un rivage estranger,
A leurs tresors ne sauroient eschanger
Le moindre honneur de sa double richesse.
ocëan: océan
nôtre: notre
Jusques à : Jusqu'à
grace: grâce
& : et
combatre: combattre
heur : heure
N emperla : N'en perd la
Ou : Où
Venus : Vénus
encor : encore
Adonien : adonien
Telamonien : Télamonien
touts : tous
estranger: étranger
tresors: trésors
sauroient: sauraient
eschanger: échanger
Au plus profond de ma poitrine morte,
Sans me tuer une main je reçoi,
Qui me pillant entraine aveque soi
Mon cœur captif, que maitresse elle emporte.
Coutume inique, & de mauvaise sorte,
Malencontreuse & miserable loi,
Tant à grand tort, tant tu es contre moi,
Loi sans raison, miserablement forte.
Faut il que veuf, seul entre mile ennuis,
Mon lit desert je couve tant de nuits ?
Hà ! que je porte, & de haine, & d'envie,
A ce Vulcan ingrat & sans pitié,
Qui s'opposant aus rais de ma moitié,
Fait eclipser le Soleil de ma vie.
reçoi : reçois
entraine: entraîne
aveque : avec
maitresse: maîtresse
&: et
miserable : misérable
miserablement : misérablement
Faut il : Faut-il
mile : mille
desert : désert
Hà : Ha
A : À
Vulcan : Vulcain
aus : aux
eclipser : éclipser
Ren moi mon cœur, ren moi mon cœur, pillarde,
Que tu retiens dans ton sein arresté :
Ren moi, ren moi ma douce liberté
Qu'à tes beaus yeus, mal caut, je mis en garde.
Ren moi ma vie, ou bien la mort retarde,
Qui me devance au cours de ta beauté
Par ne sai quelle honneste cruauté,
Et de plus pres mes angoisses regarde.
Si d'un trespas tu paies ma langueur,
L'âge à venir maugreant ta rigueur,
Dira sus toi : De cette fiere amie
Puissent les os reposer durement,
Qui de ses yeus occit meurtrierement
Un qui l'avoit plus chere que sa vie.
Ren moi: Rends-moi
ren moi: rends-moi
arresté: arrêté
beaus: beaux
yeus: yeux
sai: sais
honneste: honnête
plus pres: plus près
trespas: trépas
maugreant: maugréant
fiere amie: fière amie
l avoit: l'avait
plus chere: plus chère
Quand le grand œil dans les Jumeaus arrive,
Un jour plus dous seréne l'Univers,
D'épics crestés ondoient les chams vers,
Et de couleurs se peinture la rive.
Mais quand sa fuite obliquement tardive,
Par le sentier qui rouille de travers,
Atteint l'Archer, un changement divers
De jour, d'épics & de couleurs les prive.
Ainsi quand l’œil de ma deesse luit
Dedans mon cœur, dans mon se produit
Un beau printans qui me donne asseurance :
Mais aussi tost que son raion s'enfuit,
De mon printans il avorte le fruit,
Et à miherbe il tond esperance.
Jumeaus: Jumeaux
dous: doux
D épics: D'épis
chams vers: champs verts
d épics: d'épis
&: et
deesse: déesse
printans: printemps
asseurance: assurance
aussi tost: aussitôt
raion: rayon
miherbe: mi-herbe
esperance: espérance
Fauche, garçon, d'une main pilleresse,
Le bel émail de la verte saison,
Puis à plein poin enjonche la maison
Du beau tapis de leur meslange espaisse.
Dépan du croc ma lyre chanteresse:
Je veus charmer, si je puis, la poison,
Dont un bel œil sorcela ma raison
Par la vertu d'une œillade maitresse.
Donne moi l'encre, et le papier aussi:
En cent papiers témoins de mon souci,
Je veus tracer la peine que j'endure:
En cent papiers plus durs que diamant,
A celle fin que la race future,
Juge du mal que je soufre en aimant.
poin: poing
meslange: mélange
espaisse: épaisse
veus: veux
la poison: le poison
celle: cette
soufre: souffre
Les vers d’Homere entreleus d’avanture,
Soit par destin, par rencontre, ou par sort,
En ma faveur chantent tous d’un accord
La garison du tourment que j’endure.
Ces vieus Barbus, qui la chose future,
Des traits des mains, du visage, & du port,
Vont predisant, annoncent reconfort
Aus passions de ma peine si dure.
Mesmes la nuit, le somme qui vous mét
Douce en mon lit, augure me promet
Que je verrai vos fiertés adoucies:
Et que vous seule oracle de l’amour,
Verifirés dans mes bras quelque jour,
L’arrest fatal de tant de profecies.
entreleus:entrelus
garison:guérison
vieus:vieux
predisant:prédisant
reconfort:réconfort
Mesmes:Même
mét:met
Verifirés:Vérifirez
profecies:prophéties
Un sot Vulcan ma Cyprine fâchoit,
Mais elle à part, qui son courrous ne cele,
L'un de ses yeus arma d'une estincelle,
De l'autre un lac sur sa jouë espanchoit.
Tandis Amour, qui petit se cachoit
Folatrement dans le sein de la belle,
En l'oeil humide aloit baignant son aele,
Puis en l'ardent ses plumes il sechoit.
Ainsi voit on quelquefois en un tans,
Rire & pleurer le soleil du printans,
Quand une nuë à demi traverse.
L'un dans les miens darda tant de liqueur,
Et l'autre apres tant de flames au coeur,
Que pleurs & feus depuis l'heure je verse.
vulcan: vulcain
courrous: courroux
cele: cache
yeus: yeux
estincelle: étincelle
jouë: joue
espanchoit: épanchait
cachoit: cachait
aloit: allait
aele: aile
sechoit: séchait
tans: temps
printans: printemps
liqueur: liquide
apres: après
flames: flammes
feus: feux
Mon dieu, quel deuil, & quelles larmes saintes,
Et quels soupirs Madame aloit formant,
Et quels sanglots, alors que le tourmant
D'un teint de mort ses graces avoit peintes.
Croisant ses mains a l'estomac estraintes
Fichoit au ciel son regard lentement,
Et triste, apart pleuroit si tristement,
Que les rochers se brisoient de ses plaintes,
Les cieus fermés aus cris de sa douleur,
Changeans de front de grace & de couleur,
Par sympathie en devindrent malades :
Tous renfrognés les astres secoüoient
Leurs rais du chef, telles pitiés noüoient
Dans le crystal de ses moites oeillades.
&: et
aloit: allait
tourmant: tourment
graces: grâces
avoit: avait
a l estomac: à l'estomac
estraintes: étreintes
Fichoit: Fixait
apart: à part
pleuroit: pleurait
brisoient: brisaient
cieus: cieux
aus: aux
Changeans: Changeants
grace: grâce
devindrent: devinrent
secoüoient: secouaient
noüoient: nouaient
crystal; cristal
Celui qui fit le monde façonné
Sur le compas de son parfait exemple,
Le couronnant des voûtes de son temple,
M'a par destin ton esclave ordonné.
Comme l'esprit, qui saintement est né
Pour voir son Dieu, quand sa face il contemple,
De touts ses maus un salaire plus ample
Que de le voir, ne lui est point donné :
Ainsi je pers ma peine coutumiere
Quand à lons trais jœillade la lumiere
De ton bel œil, chefdœuvre nompareil.
Voilà pourquoi, quelque part qu'il sejourne,
Tousjours vers lui maugré moi je me tourne,
Comme un Souci aus raions du Soleil.
touts : tous
maus : maux
pers : perds
coutumiere: coutumière
lons : longs
trais : traits
jœillade : j'œillade
chefdœuvre : chef d'œuvre
nompareil : non pareil
sejourne : séjourne
Tousjours : Toujours
Souci : souci
aus : aux
raions : rayons
Que Gâtine ait tout le chef jaunissant
De maint citron & mainte belle orenge,
Que toute odeur de toute terre étrange,
Aille par tout nos plaines remplissant.
Le Loir soit lait, son rampart verdissant,
En un tapis d'esmeraudes se change,
Et le sablon, qui dans Braie se range,
D'arenes d'or soit par tout blondissant.
Pleuve le ciel des parfums & des roses,
Soient des grans vens les aleines encloses
La mer soit calme & l'aer plein de bon heur:
Voici le jour, que l'enfant de mon maitre,
Naissant au monde, au monde a fait renaitre,
La foi premiere, & le premier honneur.
orenge: orange
par tout: partout
rampart: rempart
esmeraudes: émeraudes
arenes: arènes
grans: grands
vens: vents
aleines: haleines
aer: air
bon heur: bonheur
maitre: maître
renaitre: renaître
premiere: première
Jeune Herculin, qui des le ventre saint,
Fus destiné pour le commun service:
Et qui naissant rompis la teste au vice
De ton beau nom dedans les astres peint:
Quand l’age d’homme aura ton coeur atteint,
S’il reste encor quelque trac de malice,
Le monde adonc ploié sous ta police
Le pourra voir totalement estaint.
Encependant croîs enfant, & prospere,
Et sage, apren les haus faits de ton pere,
Et ses vertus, & les honneurs des Rois.
Puis autre Hector tu courras à la guerre,
Autre Jason tu t’en iras conquerre
Non la toison, mais les chams Navarrois.
des le:dès le
Fus:Fut
rompis:rompit
peint:peints
coeur:cœur
ploié:ployé
estaint:éteint
prospere:prospère
apren:apprends
haus:hauts
chams:champs
Comme on souloit, si plus on ne me blâme
D'estre toujours lentement ocieus,
Je t'en ren grace, heureus trait de ces yeus,
Qui m'ont parfait l'imparfait de mon ame.
Ore l'éclair de leur divine flame,
Dressant en l'ær mon vol audacieus