Les Amours (page 10)

Pierre de Ronsard · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Amours (1553) · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Adouciroit mon travail soucieus:

Mais puis qu’il volte en un rond pluvieus

Ses frons lavés d’une humide journée,

Cela me dit qu’au cours de cette année

Je pleuverai ma vie par les yeus.

Las toi qui es de moi la quinte essence,

De qui l’humeur sur la mienne a puissance,

Ou de tes yeus serene mes douleurs,

Ou bien les miens alambique en fontaine,

Pour étoufer le plus vif de ma peine,

Dans le ruisseau, qui naitra de mes pleurs.

asseuroi:assurai

Cest:Cet

romproit:romprait

puis qu:puisqu

pluvieus:pluvieux

frons:fronts

serene:sereine

étoufer:étouffer

naitra:naîtra

Seconde Aglaure, avienne que l'Envie

Rouille ton cœur traitrement indiscret,

D'avoir osé publier le secret,

Qui bienheuroit le bonheur de ma vie.

Fiere à ton col Tisiphone se lie,

Qui d'un remors, d'un soin, & d'un regret,

Et d'un foüet, d'un serpent, & d'un trait,

Sans se lasser punisse ta folie.

En ma faveur ce vers injurieus

Suive l'horreur du despit furieus,

Dont Archiloc aiguisa son Iämbe:

Et mon courrous t'ourdisse le licol

Du fil meurtrier, que le meschant Lycambe,

Pour se sauver estraignit à son col.

avienne: advienne

traitrement: traîtrement

bienheuroit: bienheureux

fiere: fière

remors: remords

foüet: fouet

injurieus: injurieux

despit: dépit

furieus: furieux

Archiloc: Archiloque

Iämbe: iambe

courrous: courroux

meschant: méchant

estraignit:étreignit

&:et

En nul endort, comme a chanté Virgile,

La foi n'est seure, & me l'a fait savoir

Ton jeune coeur, mais vieil pour decevoir,

Rompant la sienne infamement fragile.

Tu es vraiment, & site, & malhabile,

D'assubgettir les coeurs à ton pouvoir,

Joüet à vent, flot prompt à s'emouvoir,

Beauté trop belle en ame trop mobile.

Helas, Amour, si tu as quelque fois

Haussé ton vol sous le vent de ma vois,

Jamais mon coeur, de son coeur ne racointes,

Puisse le ciel sur sa langue envoier

Le plus aigu de sa foudre à trois pointes

Pour le paiment de son juste loier.

seure: sœur

assubgettir: assujettir

Joüet: jouet

ame: âme

Helas: Hélas

s emouvoir,: s'émouvoir

vois: voix

coeur: cœur

envoier: envoyer

paiment: paiement

loier: loyer

Son chef est d'or, son front est un tableau,

Où je voi peint le gain de mon dommage,

Belle est sa main, qui me fait devant l'age

Changer de teint, de cheveus & de peau.

Belle est sa bouche, & son soleil jumeau,

De neige et feu s'embellit son visage,

Pour qui Juppin reprendroit le plumage,

Ore d'un Cyne, or le poil d'un Toreau.

Dous est son ris, qui la Meduse mesme

Endurciroit en quelque roche blesme,

Vengeant d'un coup cent mile cruautés,

Mais tout ainsi que le Soleil efface

Les moindres feus : ainsi ma foi surpasse

Le plus parfait de toutes ses beautés.

voi: vois

age: âge

cheveus: cheveux

Cyne: Cygne

Toreau: Taureau

Dous: Doux

Meduse: Méduse

mesme: même

Endurciroit: Endurcirait

blesme: blême

mile: mille

feus: feux

Toujours l'erreur, qui seduit les Menades,

Ne deçoit pas leurs esprits étonnés,

Toujours au son des cornets entonnés,

Les mons Troiens ne foulent de gambades.

Toujours le Dieu des vineuses Thyades

N'affolle pas leurs cœurs epoinçonnés,

Et quelque fois leurs cerveaus forcenés

Cessent leur rage et ne sont plus malades.

Le Corybante a quelque fois repos,

Et le Curete aus piés armés, dispos,

Ne sent tousjours le Tan de sa deesse:

Mais la fureur de celle qui me joint,

En patience une heure ne me laisse,

Et de ses yeux toujours le cœur me point.

seduit: séduit

Menades: Ménades

deçoit: déçoit

mons: Mons

Troiens: Troyens

N affolle: N'affole

epoinçonnés: poinçonnés

cerveaus: cerveaux

Curete: Curète

aus: aux

piés: pieds

tousjours: toujours

deesse: déesse

Bien que les chams, les fleuves, & les lieus,

Les monts, les bois, que j’ai laissé derriere,

Me tiennent loin de ma douce guerriere,

Astre fatal d’ou s’ecoule mon mieus:

Quelque Demon par le congé des cieus,

Qui presidoient a mon ardeur premiere,

Conduit toujours d’une aele coutumiere

Sa belle image au sejour de mes yeus.

Toutes les nuits, impatient de hâte

Entre mes bras je rembrasse & retâte

Son ondoiant en cent formes trompeur:

Mais quand il voit que content je sommeille,

Moquant mes bras il s’enfuit, & m’esveille,

Me laissant plein de vergogne & de peur.

chams:champs

lieus:lieux

laissé:laissés

ecoule:écoule

mieus:mieux

presidoient a:présidaient à

aele:aile

ondoiant:ondoyant

Il faisoit chaut, & le somme coulant

Se distiloit dans mon ame songearde,

Quand l'incertain d'une idole gaillarde,

Fut doucement mon dormir affolant.

Penchant sous moy son bel ivoire blanc,

Et mi-tirant sa langue frétillarde,

Me baisotoit d'une lévre mignarde,

Bouche sur bouche & le flanc sus le flanc.

Que de coral, que de lis, que de roses,

Ce me sembloit, à pleines mains decloses,

Tastai-je lors entre deus maniments ?

Mon dieu mon dieu de quelle douce aleine,

De quelle odeur estoit sa bouche pleine,

De quels rubis, & de quels diamants ?

faisoit: faisait

chaut: chaud

&: et

distiloit: distillait

ame: âme

sous: sur

moy: moi

baisotoit: baisotait

lévre: lèvre

sus: sur

coral:corail

lis: lys

sembloit: semblait

decloses: décloses

tastai: tâtais

deus: deux

maniments: maniements

aleine: haleine

estoit: était

Ces flots jumeaus de lait époissi

Vont et revont par leur blanche valée,

Comme à son bord la marine salée,

Qui lente va, lente revient aussi.

Une distance entre eus se fait, ainsi

Qu'entre deus monts une sente égalée,

En touts endroits de neige devalée,

Sous un hiver doucement adouci.

Là deus rubis haut élevés rougissent,

Dont les raions cest ivoire finissent,

De toutes pars uniment arrondis :

Là tout honneur, là toute grâce abonde :

Et la beauté, si quelqu'une est au monde,

Vole au sejour de ce beau paradis.

jumeaus: jumeaux

époissi: épaissi

eus: eux

deus: deux

touts: tout

deus: deux

raions: rayons

cest: cet

pars: parts

sejour: séjour

Quelle langueur ce beau front deshonore ?

Quel voile oscur embrunit ce flambeau ?

Quelle palleur despourpre ce sein beau,

Qui per à per combat avec l'Aurore ?

Dieu medecin, si en toi vit encore

L'antique feu du Thessale arbrisseau,

Las ! pren pitié de ce teint damoiseau,

Et son lis palle en oeillets recolore.

Et toi, Barbu, fidele gardien

Des Rhagusins, peuple Epidaurien,

Deflame aussi le tison de ma vie :

S'il vit, je vi, s'il meurt, je ne suis riens :

Car tant son ame à la mienne est unie

Que ses destins seront suivis des miens.

deshonore: déshonore

oscur: obscur

palleur: pâleur

medecin: médecin

pren: prend

lis: lys

palle: pâle

fidele: fidèle

deflame: déflamme

je vi: je vis

riens: rien

ame: âme

D’un Ocëan qui nôtre jour limite

Jusques à l’autre, on ne voit point de fleur,

Qui de beauté, de grace & de valeur,

Puisse combatre au teint de Marguerite.

Si riche gemme en Orient élite

Comme est son lustre affiné de bon heur,

N’emperla point de la Conche l’honneur

Ou s’apparut Venus encor petite.

Le pourpre éclos du sang Adonien,

Le triste Ai Ai du Telamonien,

Ni des Indois la gemmeuse largesse,

Ni touts les biens d’un rivage estranger,

A leurs tresors ne sauroient eschanger

Le moindre honneur de sa double richesse.

ocëan: océan

nôtre: notre

Jusques à : Jusqu'à

grace: grâce

& : et

combatre: combattre

heur : heure

N emperla : N'en perd la

Ou : Où

Venus : Vénus

encor : encore

Adonien : adonien

Telamonien : Télamonien

touts : tous

estranger: étranger

tresors: trésors

sauroient: sauraient

eschanger: échanger

Au plus profond de ma poitrine morte,

Sans me tuer une main je reçoi,

Qui me pillant entraine aveque soi

Mon cœur captif, que maitresse elle emporte.

Coutume inique, & de mauvaise sorte,

Malencontreuse & miserable loi,

Tant à grand tort, tant tu es contre moi,

Loi sans raison, miserablement forte.

Faut il que veuf, seul entre mile ennuis,

Mon lit desert je couve tant de nuits ?

Hà ! que je porte, & de haine, & d'envie,

A ce Vulcan ingrat & sans pitié,

Qui s'opposant aus rais de ma moitié,

Fait eclipser le Soleil de ma vie.

reçoi : reçois

entraine: entraîne

aveque : avec

maitresse: maîtresse

&: et

miserable : misérable

miserablement : misérablement

Faut il : Faut-il

mile : mille

desert : désert

Hà : Ha

A : À

Vulcan : Vulcain

aus : aux

eclipser : éclipser

Ren moi mon cœur, ren moi mon cœur, pillarde,

Que tu retiens dans ton sein arresté :

Ren moi, ren moi ma douce liberté

Qu'à tes beaus yeus, mal caut, je mis en garde.

Ren moi ma vie, ou bien la mort retarde,

Qui me devance au cours de ta beauté

Par ne sai quelle honneste cruauté,

Et de plus pres mes angoisses regarde.

Si d'un trespas tu paies ma langueur,

L'âge à venir maugreant ta rigueur,

Dira sus toi : De cette fiere amie

Puissent les os reposer durement,

Qui de ses yeus occit meurtrierement

Un qui l'avoit plus chere que sa vie.

Ren moi: Rends-moi

ren moi: rends-moi

arresté: arrêté

beaus: beaux

yeus: yeux

sai: sais

honneste: honnête

plus pres: plus près

trespas: trépas

maugreant: maugréant

fiere amie: fière amie

l avoit: l'avait

plus chere: plus chère

Quand le grand œil dans les Jumeaus arrive,

Un jour plus dous seréne l'Univers,

D'épics crestés ondoient les chams vers,

Et de couleurs se peinture la rive.

Mais quand sa fuite obliquement tardive,

Par le sentier qui rouille de travers,

Atteint l'Archer, un changement divers

De jour, d'épics & de couleurs les prive.

Ainsi quand l’œil de ma deesse luit

Dedans mon cœur, dans mon se produit

Un beau printans qui me donne asseurance :

Mais aussi tost que son raion s'enfuit,

De mon printans il avorte le fruit,

Et à miherbe il tond esperance.

Jumeaus: Jumeaux

dous: doux

D épics: D'épis

chams vers: champs verts

d épics: d'épis

&: et

deesse: déesse

printans: printemps

asseurance: assurance

aussi tost: aussitôt

raion: rayon

miherbe: mi-herbe

esperance: espérance

Fauche, garçon, d'une main pilleresse,

Le bel émail de la verte saison,

Puis à plein poin enjonche la maison

Du beau tapis de leur meslange espaisse.

Dépan du croc ma lyre chanteresse:

Je veus charmer, si je puis, la poison,

Dont un bel œil sorcela ma raison

Par la vertu d'une œillade maitresse.

Donne moi l'encre, et le papier aussi:

En cent papiers témoins de mon souci,

Je veus tracer la peine que j'endure:

En cent papiers plus durs que diamant,

A celle fin que la race future,

Juge du mal que je soufre en aimant.

poin: poing

meslange: mélange

espaisse: épaisse

veus: veux

la poison: le poison

celle: cette

soufre: souffre

Les vers d’Homere entreleus d’avanture,

Soit par destin, par rencontre, ou par sort,

En ma faveur chantent tous d’un accord

La garison du tourment que j’endure.

Ces vieus Barbus, qui la chose future,

Des traits des mains, du visage, & du port,

Vont predisant, annoncent reconfort

Aus passions de ma peine si dure.

Mesmes la nuit, le somme qui vous mét

Douce en mon lit, augure me promet

Que je verrai vos fiertés adoucies:

Et que vous seule oracle de l’amour,

Verifirés dans mes bras quelque jour,

L’arrest fatal de tant de profecies.

entreleus:entrelus

garison:guérison

vieus:vieux

predisant:prédisant

reconfort:réconfort

Mesmes:Même

mét:met

Verifirés:Vérifirez

profecies:prophéties

Un sot Vulcan ma Cyprine fâchoit,

Mais elle à part, qui son courrous ne cele,

L'un de ses yeus arma d'une estincelle,

De l'autre un lac sur sa jouë espanchoit.

Tandis Amour, qui petit se cachoit

Folatrement dans le sein de la belle,

En l'oeil humide aloit baignant son aele,

Puis en l'ardent ses plumes il sechoit.

Ainsi voit on quelquefois en un tans,

Rire & pleurer le soleil du printans,

Quand une nuë à demi traverse.

L'un dans les miens darda tant de liqueur,

Et l'autre apres tant de flames au coeur,

Que pleurs & feus depuis l'heure je verse.

vulcan: vulcain

courrous: courroux

cele: cache

yeus: yeux

estincelle: étincelle

jouë: joue

espanchoit: épanchait

cachoit: cachait

aloit: allait

aele: aile

sechoit: séchait

tans: temps

printans: printemps

liqueur: liquide

apres: après

flames: flammes

feus: feux

Mon dieu, quel deuil, & quelles larmes saintes,

Et quels soupirs Madame aloit formant,

Et quels sanglots, alors que le tourmant

D'un teint de mort ses graces avoit peintes.

Croisant ses mains a l'estomac estraintes

Fichoit au ciel son regard lentement,

Et triste, apart pleuroit si tristement,

Que les rochers se brisoient de ses plaintes,

Les cieus fermés aus cris de sa douleur,

Changeans de front de grace & de couleur,

Par sympathie en devindrent malades :

Tous renfrognés les astres secoüoient

Leurs rais du chef, telles pitiés noüoient

Dans le crystal de ses moites oeillades.

&: et

aloit: allait

tourmant: tourment

graces: grâces

avoit: avait

a l estomac: à l'estomac

estraintes: étreintes

Fichoit: Fixait

apart: à part

pleuroit: pleurait

brisoient: brisaient

cieus: cieux

aus: aux

Changeans: Changeants

grace: grâce

devindrent: devinrent

secoüoient: secouaient

noüoient: nouaient

crystal; cristal

Celui qui fit le monde façonné

Sur le compas de son parfait exemple,

Le couronnant des voûtes de son temple,

M'a par destin ton esclave ordonné.

Comme l'esprit, qui saintement est né

Pour voir son Dieu, quand sa face il contemple,

De touts ses maus un salaire plus ample

Que de le voir, ne lui est point donné :

Ainsi je pers ma peine coutumiere

Quand à lons trais jœillade la lumiere

De ton bel œil, chefdœuvre nompareil.

Voilà pourquoi, quelque part qu'il sejourne,

Tousjours vers lui maugré moi je me tourne,

Comme un Souci aus raions du Soleil.

touts : tous

maus : maux

pers : perds

coutumiere: coutumière

lons : longs

trais : traits

jœillade : j'œillade

chefdœuvre : chef d'œuvre

nompareil : non pareil

sejourne : séjourne

Tousjours : Toujours

Souci : souci

aus : aux

raions : rayons

Que Gâtine ait tout le chef jaunissant

De maint citron & mainte belle orenge,

Que toute odeur de toute terre étrange,

Aille par tout nos plaines remplissant.

Le Loir soit lait, son rampart verdissant,

En un tapis d'esmeraudes se change,

Et le sablon, qui dans Braie se range,

D'arenes d'or soit par tout blondissant.

Pleuve le ciel des parfums & des roses,

Soient des grans vens les aleines encloses

La mer soit calme & l'aer plein de bon heur:

Voici le jour, que l'enfant de mon maitre,

Naissant au monde, au monde a fait renaitre,

La foi premiere, & le premier honneur.

orenge: orange

par tout: partout

rampart: rempart

esmeraudes: émeraudes

arenes: arènes

grans: grands

vens: vents

aleines: haleines

aer: air

bon heur: bonheur

maitre: maître

renaitre: renaître

premiere: première

Jeune Herculin, qui des le ventre saint,

Fus destiné pour le commun service:

Et qui naissant rompis la teste au vice

De ton beau nom dedans les astres peint:

Quand l’age d’homme aura ton coeur atteint,

S’il reste encor quelque trac de malice,

Le monde adonc ploié sous ta police

Le pourra voir totalement estaint.

Encependant croîs enfant, & prospere,

Et sage, apren les haus faits de ton pere,

Et ses vertus, & les honneurs des Rois.

Puis autre Hector tu courras à la guerre,

Autre Jason tu t’en iras conquerre

Non la toison, mais les chams Navarrois.

des le:dès le

Fus:Fut

rompis:rompit

peint:peints

coeur:cœur

ploié:ployé

estaint:éteint

prospere:prospère

apren:apprends

haus:hauts

chams:champs

Comme on souloit, si plus on ne me blâme

D'estre toujours lentement ocieus,

Je t'en ren grace, heureus trait de ces yeus,

Qui m'ont parfait l'imparfait de mon ame.

Ore l'éclair de leur divine flame,

Dressant en l'ær mon vol audacieus

Tous les livres