Les Amours (page 11)
Pour voir le Tout, m'esleve jusqu'aus cieus,
Dont ici bas la partie m'enflame.
Par le moins beau, qui mon penser æla,
Au sein du beau mon penser s'en vola,
Epoinçoné d'une manie extreme :
Là, du vrai beau j'adore le parfait,
Là, d'otieus actif je me suis fait,
Là, je coneu ma maitresse & moi-mesme.
souloit: saoulait
estre: être
ocieus: ocieux
ren grace: rends grâce
heureus: heureux
yeus: yeux
ame: âme
Ore: Ici
flame: flamme
ær: air
audacieus: audacieux
esleve: élève
aus: aux
cieus: cieux
ici bas: ici-bas
enflame: enflamme
mon penser: ma pensée
æla: aila
en vola: envola
Epoinçoné: Epoinçonné
extreme: extrême
otieus: otieux
coneu: connus
maitresse: maîtresse
moi-mesme: moi-même
Soeur de Paris, la fille au roi d'Asie,
A qui Phebus en doute fit avoir
Peu cautement l'aiguillon du savoir,
Dont sans proffit ton ame fut saisie :
Tu variras vers moi de fantasie,
Puis qu'il te plait (bien que tard) de vouloir
Changer ton Loire au sejour de mon Loir,
Voire i fonder ta demeure choisie.
En ma faveur le ciel te guide ici,
Pour te montrer de plus pres le souci
Qui peint au vif de ses couleurs ma face.
Vien, Nymfe, vien, les rochers & les bois
Qui de pitié s'enflament sous ma vois,
De leurs soupirs echauferont ta glace.
au roi: au roi
A qui Phebus: À qui Phébus
proffit: profit
ame: âme
variras: varieras
puis qu il: Puisqu'il
plait: plaît
sejour: séjour
i fonder: y fonder
pres: près
vien: viens
Nymfe: Nymphe
enflament: enflamment
echauferont: échaufferont
ma vois: ma voix
L'Homme est vraiment, ou de plomb, ou de bois,
S'il ne tressaut de creinte & de merveille,
Quand face à face il voit ma nompareille,
Ou quand il oit les acors de sa vois.
Ou quand, pensive, au[s] jours des plus beaus mois
La voit à part (comme un qui se conseille)
Tracer les prés, & d'une main vermeille
Trier de ranc les fleurettes de chois :
Ou quand l'Esté, lors que le chaut s'avale,
Au soir, à l'huis, il la voit, qu'elle égale
La soie à l'or d'un pouce ingenieus :
Puis de ses dois qui les roses effacent
Toucher son luc, & d'un tour de ses yeus
Piller les cœurs de mile hommes qui passent.
tressaut : tressaille
creinte : crainte
nompareille : nompareille
acors : accords
sa vois : sa voix
au jours : aux jours
beaus : beaux
La voit à : La voix à
chois : choix
de ranc : en rang
Esté : Été
chaut : chaud
ingenieus : ingénieux
dois : doigts
luc : luth
yeus : yeux
mile : mille
Avec les fleurs & les boutons éclos
Le beau printans fait printaner ma peine,
Dans chaque nerf, & dedans chaque veine
Soufflant un feu qui m'ard jusques à l'os.
Le Marinier ne conte tant de flos,
Quand plus Borée horrible son haleine,
Ni de sablons l'Afrique n'est si pleine,
Que de tourmens dans mon coeur sont enclos.
J'ai tant de mal, qu'il me prendroit envie
Cent fois le jour de me trancher la vie
Minant le fort où loge ma langueur,
Si ce n'estoit que je tremble de creinte
Qu'apres la mort ne fust la plaie eteinte
Du coup mortel qui m'est si dous au coeur.
&: et
printans: printemps
printaner: croître
qui m'ard: qui me brûle
jusques à: jusqu'à
conte: compte
tant: autant
flos: flots
horrible: rend horrible
sablons: sable
tourmens: tourments
prendroit: prendrait
Minant: Sapant
estoit: était
creinte: crainte
apres: après
fust: fût
eteinte: éteinte
dous: doux
Si blond, si beau, comme est une toison
Qui mon dueil tüe, & mon plaisir renforce,
Ne fut onq l’or, que les toreaus par force,
Au champ de Mars donnerent à Jason.
De ceus qui Tyr ont éleu pour maison,
Si fine soïe en leurs mains ne fut torse:
Ni mousse encor ne revestit écorse
Si tendre qu’elle en la prime saison.
Poil folleton, ou nichent mes liesses,
Puis que pour moi tes compaignons tu laisses,
Je sen ramper l’esperance en mon coeur:
Courage, Amour, deja la vile est prise,
Lors qu’en deus parts, mutine, se devise,
Et qu’une part se vient rendre au vainqueur.
tüe:tue
toreaus:taureaux
ceus:ceux
éleu:élu
soïe:soie
revestit:revêtit
écorse:écorce
Puis que:Puisque
compaignons:compagnons
sen:sens
coeur:cœur
vile:ville
deus:deux
D'une vapeur enclose sous la terre,
Ne s'est pas fait cet esprit ventueus,
Ni par les chams le Loir impetueus,
De nege cheute à toute bride n'erre.
Le prince Eole en ces mois ne desserre
L'esclave orgueil des vens tumultueus,
Ni l'Ocean des flots tempestueus
De sa grand clef, les sources ne desserre.
Seuls mes soupirs ont ce vent enfanté,
Et de mes pleurs le Loir s'est augmenté,
Pour le depart d'une beauté si fiere:
Et m'esbaïs de tant continuer
Soupirs, & pleurs, que je n'ai veu muer
Mon cœur en vent, & mes yeus en riviere.
ventueus: ventueux
chams: champs
impetueus: impétueux
De nege cheute: De neige chute
vens tumultueus: vents tumultueux
tempestueus: tempétueux
depart: départ
fiere: fière
esbaïs: ébahis
&: et
veu: vu
yeus: yeux
riviere: rivière
Je suis, je suis plus aise que les Dieus,
Quand maugré toi tu me baises, Maitresse :
De ton baiser la douceur larronnesse
Tout éperdu m'envole jusque aus cieus.
Quant est de moi j'estime beaucoup mieus
Ton seul baiser, que si quelque Déesse,
En cent façons, doucement tenteresse,
M'acoloit nu d'un bras delicieus.
Il est bien vrai que tu as de coutume,
D'entremeller tes baisers d'amertume,
Les donnant cours. Mais quoy ? je ne pourrois
Vivre autrement, car mon ame, qui touche
Tant de beautés, s'enfuiroit par ma bouche,
Et de trop d'aise en ton sein je mourrois.
Dieus:Dieux
maugré:malgré
Maitresse:Maîtresse
jusque aus:jusqu'aux
mieus:mieux
acoloit:accolait
delicieus:délicieux
entremeller:entremêler
enfuiroit:enfuirait
Telle qu’elle est dedans ma souvenance
Je la sen peinte, & la bouche, & les yeus,
Son dous regard, son parler gratieus,
Son dous meintien, sa douce contenance.
Un seul Janet, honeur de nostre france,
De ses craions ne la portrairoit mieus,
Que d’un Archer le trait ingenieus
M’a peint au coeur sa vive remembrance.
Dans le coeur donque au fond d’un diamant
J’ai son portrait que je suis plus aimant
Que mon coeur mesme, o sainte portraiture,
De ce Janet l’artifice mourra
Frapé du tans, mais le tien demourra
Pour estre vif apres ma sepulture.
dedans ma souvenance: dans mon souvenir
sen: sent
yeus: yeux
dous: doux
gratieus: gracieux
meintien: maintien
honeur: honneur
nostre: notre
france: France
craions: crayons
portrairoit : portrait
mieus: mieux
ingenieus: ingénieux
remembrance: souvenir
donque: donc
mesme: même
o: ô
frapé: frappé
tans: temps
demourra: demeurera
estre: être
apres: après
sepulture: sépulture
CHANSON.
Petite Nymfe folastre,
Nymfette que j'idolatre,
Ma mignonne, dont les yeus
Logent mon pis & mon mieus :
Ma doucette, ma sucrée,
Ma Grace, ma Cytherée,
Tu me dois pour m'apaiser
Mile fois le jour baiser.
Avance mon cartier, belle,
Ma tourtre,
Avance moi le cartier
De mon paiment tout entier.
Demeure, où fuis tu, Maitresse?
Le desir qui trop me presse,
Ne sauroit arrester tant,
S'il n'a son paiment contant.
Revien, revien, mignonnette,
Mon dous miel, ma violete,
Mon œil, mon cœur, mes amours,
Ma cruëlle, qui toujours
Treuves quelque mignardise,
Qui d'une douce faintise
Peu à peu mes forces fond,
Comme on voit dessus un mont
S'écouler la nege blanche :
Ou comme la rose franche
Pert le pourpre de son teint
Du vent de la Bise atteint.
Où fuis-tu, mon âmelette,
Mon diamant, ma perlete :
Las! revien, mon sucre dous,
Sur mon sein, sur mes genous,
Et de cent baisers apaise
De mon coeur la chaude braise.
Donne m'en bec contre bec,
Or un moite, ores un sec,
Or un babillard, & ores
Un qui soit plus long encores
Que ceus des pigeons mignards,
Couple à couple fretillars.
Ha là! ma doulce Guerriere,
Tire un peu ta bouche arriere,
Le dernier baiser donné
A tellement étonné
De mile douceurs, ma vie,
Qu'il me l'a presque ravie,
Et m'a fait voir à demi
Le Nautonnier ennemi,
Et les pleines où Catulle,
Et les rives où Tibulle,
Pas à pas se promenant,
Vont encore maintenant
De leur[s] bouchettes blémies,
Rebaisotans leurs amies.
Nymfe: Nymphe
folastre: folâtre
Nymfette: Nymphette
idolatre: idolâtre
yeus: yeux
mieus: mieux
Mile: Mille
cartier: quartier
cartier: quartier
paiment: paiement
fuis tu: fuis-tu
Maitresse: Maîtresse
desir: désir
sauroit: saurait
arrester: arrêter
paiment: paiement
contant: comptant
Revien: Reviens
revien: reviens
dous: doux
violete: violette
cruëlle: cruelle
Treuves: Trouves
faintise: feinte
fond: fondent
nege: neige
Pert: Perd
âmelete: âmelette
perlete: perlette
revien: reviens
dous: doux
genous: genoux
encores: encore
ceus: ceux
mignars: mignards
fretillars: frétillants
doulce: douce
Guerriere: Guerrière
arriere: arrière
mile: mille
pleines: plaines
Rebaisotans: Rebaisotants
Des Grecs marris l’industrieuse Helene,
Et des Troïens, ouvrageoit les combas,
Dessus ta gaze en ce point tu t’ebas
Traçant le mal duquel ma vie est pleine.
Mais tout ainsi, maitresse, que ta laine
D’un filet noir figure mon trespas,
Tout au rebours, pourquoi ne peins-tu, las!
De quelque verd un espoir à ma peine?
Las! je ne voi sur ta gaze rangé
Sinon du noir, sinon de l’orangé,
Tristes témoins de ma longue soufrance,
O fier destin, son oeil ne me defait
Tant seulement, mais tout ce qu’elle fait,
Ne me promet qu’une desesperance.
Helene:Hélène
Troïens:Troyens
ouvrageoit:ouvrageait
ebas:ébats
soufrance:souffrance
desesperance:désespérance
Mon dieu que j’aime à baiser les beaus yeus
De ma maitresse, et à tordre en ma bouche
De ses cheveus l’or fin qui s’écarmouche
Si gaïement dessus deus petis cieus.
C’est, Amour, c’est ce qui lui sied le mieus
Que ce bel œil, qui jusqu’au cœur me touche,
Et ce beau poil, qui d’un Scythe farouche
Prendroit le cœur en ses nous gracieus,
Ce beau poil d’or, et ce beau chef encore
De leurs beautés font vergoigner l’Aurore,
Quand plus crineuse elle embellit le ciel.
Et dans cet œil je ne sai quoi demeure,
Qui me peut faire à toute heure, à toute heure
Le sucre fiel, & riagas le miel.
beaus: beaux
maitresse: maîtresse
cheveus: cheveux
gaïement: gaiement
deus: deux
petis: petits
cieus: cieux
mieus: mieux
Prendroit: Prendrait
nous: nœuds
gracieus: gracieux
vergoigner: vergogner
sai: sais
L'Arc, contre qui des plus braves gendarmes
Ne vaut l'armet, le plastron, ni l'escu
D'un si doux trait mon courage a veincu,
Que fus le champ je lui rendi les armes.
Comme apostat je n'ai point fait d'alarmes,
Depuis que serf fous amour j'ai vescu,
Ni n'eusse peu, car, pris, je n'ai onq eu
Pour tout secours, que l'aide de mes larmes.
Il est bien vrai qu'il me fache beaucoup
D'estre defait, mesme du premier coup,
Sans resister plus long tans à la guerre:
Mais ma defaite est digne de grand pris,
Puis que le roi, ains le dieu, qui m'a pris,
Combat le ciel, les Enfers, et la Terre.
armet: armée
escu: écu
veincu: vaincu
fus: fut
rendi: rendis
vescu: vécu
fache: fâche
estre defait: être défait
mesme: même
resister: résister
long tans: longtemps
defaite: défaite
puis que: puisque
grand pris: grand prix
ains: mais
Cet oeil besson dont, goulu, je me pais,
Qui fait rocher celui qui s’en aprouche
Ore d’un ris, or d’un regard farouche
Nourrit mon coeur en querelle & en pais.
Par vous, bel oeil, en soufrant je me tais,
Mais aussi tôt que la douleur me touche,
Toi belle, sainte, & angelique bouche,
De tes douceurs revivre tu me fais.
Bouche pourquoi me viens-tu secourir,
Quand ce bel oeil me force de mourir?
Pourquoi veus-tu que vif je redevienne?
Las! bouche, las! je revis en langueur,
Pour plus de soin, afin que le soin vienne
Plus longuement se paitre de mon coeur.
oeil:œil
aprouche:approuche
en pais:en paix
soufrant:souffrant
Pourquoi veus:Pourquoi veux
paitre:paître
coeur:cœur
Depuis le jour que mal sain, je soupire,
L'an dedans soi s'est roüé par set fois.
(Sous astre tel je pris l'hain) toutefois
Plus qu'au premier ma fievre me martire.
Quand je soulois en ma jeunesse lire
Du Florentin les lamentables vois,
Comme incredule, alors je ne pouvois
En le moquant, me contenir de rire.
Je ne pensoi, tant novice j'étoi
Qu'home eut senti ce que je ne sentoi,
Et par mon fait les autres je ne jugeoie.
Mais l'Archerot qui de moi se facha,
Pour me punir, un tel soin me cacha
Dedans le cœur, qu'onque puis je n'eus joie.
roüé: roué
set: sept
fievre: fièvre
martire: martyrise
soulois: soulais
vois: voix
incredule: incrédule
pouvois: pouvais
pensoi: pensais
étoi: étais
home: homme
sentoi: sentais
jugeoie: jugeais
facha: fâcha
onque: onques
joïe: joie
Mets en obli, Dieu des herbes puissant,
Le mauvais tour que non loin d'Hellesponte
Te fit m'amie, & vien d'une main pronte,
Garir son teint palement jaunissant.
Tourne en santé son beau cors perissant,
Ce te sera, Phebus, une grand'honte,
Sans ton secours, si la ledeur surmonte
L'oeil, qui te tint si long tans languissant.
En ma faveur si tu as pitié d'elle,
Je chanterai come l'errante Dele
S'enracina sous ta vois, & comment
Python sentit ta première conqueste,
Et comme Dafne aus tresses de ta teste
Donna jadis le premier ornement.
obli: oubli
m'amie: mon amie
vien: viens
cors: corps
perissant: périssant
grand'honte: grande honte
ledeur: laideur
long tans: longtemps
come: comme
vois: voix
conqueste: conquête
aus: aux
teste: tête
Bien que ton trait, Amour, soit rigoureus,
Et toi rempli de fraude, & de malice,
Aßés, Amour, en te faisant seruice,
Plus qu'on ne croit, i'ai vescu bienheureus.
Car cette la, qui me fait langoureus,
Non, mais qui veut, qu'en vain ie ne languisse,
Hier au soir me dit, que ie tondisse
De son poil d'or un lien amoureus.
I'eu tant d'honneur, que de son ciseau mesme
Ie le tranchai. Voiés l'amour extreme,
Voiés, Amans, la grandeur de mon bien.
Iamais ne soit, qu'en mes vers ie n'honore
Ce dous ciseau, & ce beau poil encore,
Qui mon coeur presse en un si beau lien.
rigoureus: rigoureux
rigoureus: rigoureux
Aßés: Es
seruice: service
i'ai: j'ai
vescu: vécu
bienheureus: bienheureux
cette la: celle-là
langoureus: langoureuse
ie: je
ie : je
ie: je
amoureus: amoureux
I'eu: J'eu
mesme: même
Ie: Je
Voiés: Voyez
extreme: extrême
Voiés: Voyez
Amans: Amants
Iamais: Jamais
dous: doux
Si hors du cep ou je suis arreté,
Cep ou l’Amour de ses fleches m’encloüe,
J’echape franc, & du ret qui m’ennoüe,
Si quelque fois je me voi déreté.
Au coeur d’un pré loin de gens écarté,
Que fourchument l’eau du Loir entrenoue,
De gazons vers un temple je te voüe,
Heureuse sainte & alme Liberté.
Là, j’appandrai le soin, & les ennuis,
Les faus plaisirs, les mensonges des nuis,
Le vain espoir, les soupirs, & l’envie:
Là, tous les ans je te pairai mes veus,
Et sous tes piés j’immolerai cent beufs,
Pour le bienfait d’avoir sauvé ma vie.
ou je:où je
arreté:arrêté
ou l:où l
encloüe:encloue
echape:échappe
ennoüe:ennoue
coeur:cœur
voüe:voue
faus:faux
des nuis:des nuits
pairai:paierai
mes veus:mes vœux
Veu la douleur qui doucement me lime,
Et qui me suit, compaigne, pas à pas,
Je conoi bien qu'encor' je ne suis pas
Pour trop aimer à la fin de ma ryme.
Dame, l'ardeur qui de chanter m'anime,
Et qui me rend en ce labeur moins las,
C'est que je voi qu'agreable tu l'as,
Et que je tien de tes pensers la cime.
Je suis vraiment heureus & plus qu'heureus,
De vivre aimé, & de vivre amoureus
De la beauté d'une Dame si belle :
Qui lit mes vers, qui en fait jugement,