Les Amours (page 4)
Lors ma raison, & lors ce dieu cruel,
Seuls per à per d’un choc continuel
Vont redoublant mile écarmouches fortes:
Si bien qu’Amour n’en seroit le vainqueur,
Sans mes pensers, qui lui ouvrent les portes,
Par la traison que me brasse mon coeur.
a chef:à chef
deus:deux
per à per:pair à pair
mile:mille
écarmouches:escarmouches
pensers:pensées
coeur:cœur
Comme un Cheureuil, quand le printans destruit
L’oiseus crystal de la morne gelée,
Pour mieus brouter la fueille emmielée,
Hors de son bois avec l’Aube s’enfuit :
Et seul, & seur, loin de chiens & de bruit,
Or sur un mont, or dans une valée,
Or pres d’une onde a l’escart recelée,
Libre, folâtre ou son pié le conduit.
De rets ne d’arc sa liberté n’a crainte,
Sinon alors que sa vie est attainte,
D’un trait meurtrier empourpré de son sang :
Ainsi i’alloi sans espoir de dommage,
Le jour qu’un œil sur l’Auril de mon âge
Tira d’un coup mille traits dans mon flanc.
printans:printemps
oiseus:oiseux
emmielée:emmiellée
valée:vallée
folâtre ou:folâtre où
rets ne:rets ni
attainte:atteinte
alloi:allais
mieus: mieux
seur: seul
Ni voir flamber au point du jour les roses,
Ni lis planté sus le bord d'un ruisseau,
Ni chant de luth, ni ramage d'oiseau,
Ni dedans l'or les gemmes bien encloses,
Ni des Zéphirs les gorgettes decloses,
Ni sur la mer le ronfler d'un vaisseau,
Ni bal de Nymfe au gazouillis de l'eau,
Ni de mon coeur mille metamorfoses,
Ni camp armé de lances herissé,
Ni antre verd de mousse tapissé,
Ni les Sylvains qui les Dryades pressent,
Et jà desja les dontent à leur gré,
Tant de plaisirs ne me donnent qu'un Pré,
Ou sans espoir mes esperances paissent.
sus: sur
Zéphirs: Zéphyrs
decloses: décloses
ronfler: ronflé
Nymfe: Nymphe
metamorfoses: métamorphoses
herissé: hérissées
verd: vert
jà: là
desja: déjà
dontent: domptent
esperances: espérances
ou: Où
Dedans les Prés je vis une Naiade,
Qui comme fleur s’assisoit par les fleurs,
Et mignotoit un chappeau de couleurs,
Echevelée en simple verdugade.
De ce jour là ma raison fut malade,
Mon cueur pensif, mes yeus chargés de pleurs,
Moi triste & lent: tel amas de douleurs
En ma franchise imprima son oeillade.
La je senti dedans mes yeus voller
Un dous venin, qui se vint escouler
Au fond de l’ame: & depuis cet outrage,
Comme un beau lis, au mois de Juin blessé
D’un rai trop chaut, languit à chef baissé,
Je me consume au plus verd de mon âge
assisoit:asseyait
mignotoit:mignotait
chappeau:chapeau
Echevelée:Échevelée
jour là:jour-là
oeillade:œillade
La je:Là je
senti:sentis
voller:voler
chaut:chaud
Quand ces beaus yeus jugeront que je meure,
Avant mes jours me foudroiant là bas,
Et que la Parque aura porté mes pas
A l'autre flanc de la rive meilleure :
Antres & prés, & vous foréts, à l'heure,
Je vous suppli, ne me dédaignés pas,
Ains donnés moi, sous l'ombre de vos bras,
Quelque repos de paisible demeure.
Puisse avenir qu'un poëte amoureus,
Aiant horreur de mon sort malheureus,
Dans un cyprés note cet epigramme :
CI DESSOUS GIT UN AMANT VANDOMOIS,
QUE LA DOULEUR TUA DEDANS CE BOIS :
POUR AIMER TROP LES BEAUS YEUS DE SA DAME.
beaus: beaux
yeus: yeux
foudroiant: foudroyant
là bas: là-bas
foréts: forêts
suppli: supplie
dédaignés: dédaignez
Ains: Ainsi
donnés: donnez
poëte: poète
amoureus: amoureux
aiant: ayant
malheureus: malheureux
cyprés: cyprès
epigramme: épigramme
CI DESSOUS: CI-DESSOUS
Qui voudra voir dedans une jeunesse,
La beauté jointe avec la chasteté,
L'humble douceur, la grave magesté,
Toutes vertus , & toute gentilesse :
Qui voudra voir les yeux d'une deesse,
Et de nos ans la seule nouveauté,
De cette Dame oeillade la beauté,
Que le vulgaire appelle ma maitresse.
Il apprendra comme Amour rit & mord,
Comme il guarit, comme il donne la mort,
Puis il dira voiant chose si belle :
Heureus vraiment, heureus qui peut avoir
Heureusement cet heur que de la voir,
Et plus heureus qui meurt pour l'amour d'elle.
magesté : majesté
gentilesse : gentillesse
deesse : déesse
oeillade : œillade
maitresse : maîtresse
guarit : guérit
voiant : voyant
Heureus : Heureux
heureus : heureux
heureus : heureus
Tant de couleurs le grand arc ne varie
Contre le front du Soleil radieus,
Lors que Junon, par un tans pluvieus,
Renverse l'eau dont sa mere est nourrie.
Ne Jupiter armant sa main marrie
En tant d'éclairs ne fait rougir les cieus,
Lors qu'il punit d'un foudre audacieus
Les mons d'Epire, ou l'orgueil de Carie.
Ni le Soleil ne raione si beau,
Quand au matin il nous montre un flambeau
Pur, net & clair, comme je vi ma Dame
Diversement son visage acoutrer,
Flamber ses yeus, & clair se montrer,
Le premier jour qu'elle ravit mon ame.
radieus: radieux
Lors que: Lorsque
tans pluvieus: temps pluvieux
mere: mère
Ne Jupiter: Ni Jupiter
marrie: fâchée
cieus: cieux
d un: d'une
audacieus: audacieuse
mons d Epire: monts d’Épire
raione: rayonne
je vi ma: je vis ma
acoutrer: accoutrer
yeus: yeux
ame: âme
&: et
Quant j'aperçoi ton beau chef jaunissant,
Qui l'or filé des Charites efface,
Et ton bel œil qui les astres surpasse,
Et ton beau sein chastement rougissant:
A front baissé je pleure gemissant,
De quoy je suis (faute digne de grace)
Sous l'humble vois de ma rime si basse,
De tes beautés les honneurs träissant.
Je conoi bien que je devroi me taire,
Ou mieus parler: mais l'amoureus ulcere
Qui m'ard le coeur, me force de chanter.
Donque (mon Tout) si dinement je n'use
L'ancre & la vois a tes graces vanter,
Non l'ouvrier non, mais son destin accuse.
quant: quand
j aperçoi: j'aperçois
gemissant: gémissant
quoy: quoi
grace: grâce
vois: voix
träissant: trahissant
conoi: connais
devroi: devrais
mieus: mieux
amoureus: amoureux
ulcere: ulcère
m ard: me darde
donque: donc
dinement: dignement
ancre: encre
graces: grâces
a tes: à tes
Ciel, air et vents, plains et monts découverts,
Tertres vineux et forêts verdoyantes,
Rivages torts et sources ondoyantes,
Taillis rasés et vous bocages verts,
Antres moussus à demi-front ouverts,
Prés, boutons, fleurs et herbes roussoyantes,
Vallons bossus et plages blondoyantes,
Et vous rochers, les hôtes de mes vers,
Puis qu'au partir, rongé de soin et d'ire,
A ce bel oeil Adieu je n'ai su dire,
Qui près et loin me détient en émoi,
Je vous supplie, Ciel, air, vents, monts et plaines,
Taillis, forêts, rivages et fontaines,
Antres, prés, fleurs, dites-le-lui pour moi.
Voiant les yeus de toi, Maitresse elüe
A qui j'ai dit, seule à mon cœur tu plais,
D'un si dous fruit mon ame je repais,
Que plus en mange, & plus en est goulüe.
Amour qui seul les bons espris englüe,
Et qui ne daigne ailleurs perdre ses trais,
M'alege tant du moindre de tes rais,
Qu'il m'a du cœur toute peine tolüe.
Non, ce n'est point une peine qu'aimer :
C'est un beau mal, & son feu dous-amer
Plus doucement, qu'amerement nous brule.
O moi deus fois, voire trois bienheureus,
S'Amour m'occit, & si avec Tibulle
J'erre la bas sous le bois amoureus.
Voiant: Voyant
yeus: yeux
Maitresse: Maîtresse
elüe: élue
dous: doux
ame: âme
&: et
goulüe: goulue
espris: esprits
englüe: englue
trais: traits
alege: allège
rais: traits
tolüe: ôtée
amerement: amèrement
brule: brûle
deus: deux
bienheureus: bienheureux
la bas: là-bas
amoureus: amoureux
L'œil qui rendroit le plus barbare apris,
Qui tout orgueil en humblesse destrampe,
Par la vertu de ne sai quelle trampe
Qui saintement affine les esprits :
M'a tellement de ses beautés espris,
Qu'autre beauté dessus mon cœur ne rampe,
Et m'est avis sans voir un jour la lampe
De ces beaus yeus, que la mort me tient pris.
Cela vraiment, que l'aer est aus oiseaus,
Les bois aus cerfs, & aus poissons les eaus,
Son bel œil m'est : ô lumière enrichie
D'un feu divin qui m'ard si vivement,
Pour me donner & force & mouvement,
N'estes vous pas ma seule Entelechie ?
rendroit: rendrait
apris: appris
destrampe: détrempe
sai: sais
espris: épris
beaus: beaux
yeus: yeux
aer: air
aus: aux
oiseaus: oiseaux
&: et
eaus: eaux
estes: êtes
Entelechie: Entéléchie
De quelle plante, ou de quelle racine,
De quel unguent, ou de quelle liqueur,
Oindroi-je bien la plaie de mon cœur
Qui d’os en os incurable chemine?
Ni vers charmés, pierre, ni medecine,
Drogue, ni just, ne romproient ma langueur,
Tant je sen moindre & moindre ma vigueur,
Jà me trainer dans la Barque voisine.
Las, toi qui sais des herbes le pouvoir,
Et qui la plaie au cœur m’as fait avoir,
Guari le mal que ta beauté me livre:
De tes beaus yeus allege mon souci,
Et par pitié retien encor ici
Ce pauvre amant, qu’Amour soule de vivre.
unguent:onguent
Oindroi:Oindrai
sen:sens
trainer:traîner
coeur:cœur
Guari:Guéris
beaus:beaux
allege:allège
retien:retiens
encor:encore
soule:saoule
Petit nombril, que mon penser adore,
Non pas mon oeil, qui n’eut onques ce bien,
Nombril de qui l’honneur merite bien
Qu’une grand’ vile on lui bastisse encore.
Signe divin, qui divinement ore
Retiens encor l’Androgyne lien,
Combien & toi, mon mignon, & combien
Tes flancs jumeaus folastrement j’honore!
Ni ce beau chef, ni ces yeus, ni ce front,
Ni ce dous ris, ni cette main qui fond
Mon coeur en source, & de pleurs me fait riche:
Ne me sauroient de leur beau contenter,
Sans esperer quelque fois de tâter
Ton paradis, ou mon plaisir se niche.
vile:ville
bastisse:bâtisse
jumeaus:jumeaux
folastrement:folâtrement
coeur:cœur
ou mon:où mon
Que n'ai-je, Dame, & la plume & la grace
Divine autant que j'ai la volunté!
Par mes écris tu serois surmonté
Vieil enchanteur des vieus rochers de Thrace.
Plus haut encor que Pindare, ou qu'Horace,
J'appenderois à ta divinité,
Un livre enflé de telle gravité,
Que Du bellai lui quiteroit la place.
Si vive encor Laure par l'univers
Ne fuit volant dessus les Thusques vers,
Que nostre siecle heureusement estime,
Comme ton nom, honneur des vers François,
Haut elevé par le vent de ma vois
S'en voleroit sus l'ale de ma rime.
la grace: la grâce
volunté: volonté
écris: écrits
serois: seras
vieus: vieux
encor: encore
appenderois: apprendrai
bellai: Bellay
quiteroit: quitterait
nostre: notre
siecle: siècle
elevé: élevé
vois: voix
voleroit: volerait
sus: sur
ale: aile
Du tout changé ma Circe enchanteresse,
Dedans ses fers m'enferre, emprisonné,
Non par le goût d'un vin empoisonné,
Ni par le just d'une herbe pecheresse.
Du fin Grégeois l'espée vangeresse,
Et le Moly par Mercure ordonné,
En peu de tans du breuvage donné
Forcerent bien la force charmeresse.
Si qu'a la fin le Dulyche troupeau,
Reprint l'honneur de sa premiere peau,
Et sa prudence auparavant peu caute :
Mais pour la mienne en son lieu reloger,
Ne me vaudroit la bague de Roger,
Tant ma raison s'aveugle dans ma faute.
just : juste
lespée vangeresse : l'épée vengeresse
vaudroit : vaudra
Les Elemans & les Astres, à preuve
Ont façonné les rais de mon Soleil,
Et de son teint le cinabre vermeil,
Qui çà ne là son parangon ne treuve.
Dès l'onde Ibere où notre jour s'abreuve,
Jusques au lit de son premier reveil,
Amour ne voit un miracle pareil,
N'en qui le Ciel tant de ses graces pleuve.
Son oeil premier m'aprit que c'est d'aimer :
Il vint premier ma jeunesse animer
A la vertu, par ses flames dardées :
Par lui mon coeur premierement s'aela,
Et loin du peuple à l'escart s'en vola
Jusqu'au giron des plus belles Idées.
Elemans: Éléments
rais: raies
ame: âme
Jusques au: Jusqu'au
reveil: réveil
graces: grâces
aprit: apprit
premierement: premièrement
aela: aila
escart: écart
en vola: envola
Je parangonne à vos yeus ce crystal,
Qui va mirer le meurtrier de mon ame:
Vive par l'aer il éclate une flame,
Vos yeus un feu qui m'est saint et fatal.
Heureus miroer, tout ainsi que mon mal
Vient de trop voir la beauté qui m'enflame:
Comme je fai, de trop mirer ma Dame
Tu languiras d'un sentiment egal.
Et toutefois, envieus, je t'admire,
D'aller mirer le miroer où se mire
Tout l'univers dedans lui remiré.
Va donq, miroer, va donq, et pren bien garde
Qu'en le mirant ainsi que moi ne t'arde,
Pour avoir trop ses beaus yeus admiré.
yeus: yeux
crystal: cristal
ame: âme
l aer: l'air
flame: flamme
yeus: yeux
Heureus: heureux
miroer: miroir
m enflame: m'enflamme
fai: fais
egal: égal
envieus: envieux
remiré: regarder
donq: donc
pren: prends
t arde: brûle
beaus: beaux
J’ai cent fois épreuvé les remedes d’Ovide,
Et si je les épreuve encore tous les jours,
Pour voir si je pourrai de mes vieilles amours,
Qui trop m’ardent le coeur, avoir l’estomac vuide.
Mais cet amadoüeur, qui me tient à la bride,
Me voiant aprocher du lieu de mon secours,
Maugré moi tout soudain fait vanoier mon cours,
Et d’ou je vins mal sain, mal sain il me reguide.
Hà, poëte Romain, il te fut bien aisé,
Quand d’une courtisane on se voit embrasé,
Donner quelque remede, affin qu’on s’en depestre:
Mais cettui la qui voit les yeus de mon Soleil,
Qui n’a de chasteté, ni d’honneur son pareil,
Plus il est son esclave, & plus il le veut estre.
épreuvé: éprouvé
remedes: remèdes
épreuve: éprouve
vuide: vide
amadoüeur: amadoueur
voiant: voyant
aprocher: approcher
maugré: malgré
mal sain: malsain
poëte: poète
remede: remède
affin: afin
depestre: dépêtre
cettui la: celui-là
yeus: yeux
estre: être
Ni les combats des amoureuses nuits,
Ni les plaisirs que les amours conçoivent,
Ni que les amans reçoivent,
Ne valent pas un seul de mes ennuis.
Heureus ennui, en toi seulet je puis
Treuver repos des maus qui me deçoivent :
Et par toi seul mes passions reçoivent
Le dous obli du torment ou je suis.
Bienheureus soit mon torment qui n'empire,
Et le dous jou, sous lequel je respire,
Et bienheureus le penser soucieus,
Qui me repait du dous souvenir d'elle :
Et plus heureus le foudre de ses yeus,
Qui cuit mon cœur dans un feu qui me gelle.
amans: amants
heureus: heureux
treuver: trouver
maus: maux
deçoivent: déçoivent
dous: doux
obli: oubli
torment: tourment
ou: où
bienheureus: bienheureux
jou: joug
soucieus: soucieux
repait: repaît
yeus: yeux
gelle: gèle
A ton frere Paris tu sembles en beauté
A ta soeur Polyxene en chaste conscience
A ton frere Helenin en profete science,
A ton parjure aïeul en peu de laiauté.
A ton pere Priam en meurs de roiauté,
Au vieillart Antenor en mieleuse eloquence,
A ta tante Antigone en superbe arrogance,
A ton grand frere Hector en fiere cruauté.
Neptune n'assit onc une pierre si dure
Dans tes murs, que tu es, pour qui la mort j'endure:
Ni des Grecs outragés l'exercite vainqueur
N'emplit tant Iliion de feus, de cris,& d'armes,
De soupirs,& de plaurs, que tu combles mon coeur
De brasiers,& de mors, de sanglos, & de larmes.
frere: frère
Paris: Pâris
frere: frère
profete: prophétique
loiauté: loyauté
pere: père
roiaué: royauté
vieillart: vieillard
eloquence: éloquence
fiere: fière
assit: assied
onc: jamais
feus: feux
mors: morts
sanglos: sanglots
Si je trepasse entre tes bras,Madame,
Il me suffit, car je ne veus avoir
Plus grand honneur, sinon que de me voir
En te baisant, dans ton sein rendre l'ame.
Celui que Mars horriblement enflame,
Aille à la guerre, & manque de pouvoir,
& jeune d'ans, s'ebate à recevoir
En sa poitrine une Espaignole lame :
Mais moi plus froid, je ne requier, sinon
Apres cent ans, sans gloire & sans renom,
Mourir oisif, en ton giron, Cassandre.
Car je me trompe, ou c'est plus de bonheur,
Mourir ainsi, que d'avoir tout l'honneur,
Pour vivre peu, d'un guerrier Alexandre.