Les Amours (page 5)
trepasse: trépasse
veus: veux
l ame: l'âme
s ebate: s'ébat
enflame: enflamme
requier: requiers
apres: après
Pour voir ensemble & les chams & le bort,
Ou ma guerriere avec mon coeur demeure,
Alme Soleil, demain avant ton heure,
Monte à cheval, & galope bien fort:
Ainçois les chams, ou l’amiable effort
De ses beaus yeus ordonne, que je meure
Si doucement, qu’il n’est vie meilleure,
Que les soupirs d’une si douce mort.
A costé droit, sus le bord d'un rivage
Reluit apart l’angelique visage,
Que trop avare ardentement je veus:
Là, ne se voit roc, source, ni verdure,
Qui dans son teint, or ne me raffigure
L’une ses yeus, or l’autre ses cheveus.
chams: champs
guerriere: guerrière
coeur: cœur
beaus: beaux
yeus: yeux
costé: côté
apart: à part
l angelique: l'angélique
veus: veux
cheveus: cheveux
Pardonne moi, Platon, si je ne cuide,
Que sous la vôute & grande arche des dieus,
Soit hors du monde, ou au profond des lieus,
Que Styx emmure, il n'i ait quelque vuide.
Si l'ær est plein en sa courbure humide,
Qui reçoit donc tant de pleurs de mes yeus,
Tant de soupirs, que je sanglote aus cieus,
Lors qu'à mon dueil Amour lâche la bride ?
Il est du vague, ou certes s'il n'en est,
D'un ær pressé le comblement ne naist :
Plus tôt le ciel, qui benin se dispose
A recevoir l'effet de mes douleurs,
De toutes pars se comble de mes pleurs,
Et de mes vers qu'en mourant je compose.
cuide : crois
vôute : voûte
dieus : dieux
lieus : lieux
n i : n'y
vuide : vide
ær : air
yeus : yeux
aus : aux
cieus : cieux
dueil : deuil
naist : naît
benin : bénin
A : À
toutes pars : toute part
L'onde & le feu, ce sont de la machine
Les deus seigneurs que je sen pleinement,
Seigneurs divins, & qui divinement
Ce fais divin ont chargé sus l'échine.
Bref toute chose, ou terrestre, ou divine
Doit son principe à ces deus seulement,
Tous deus en moi vivent egallement,
En eus je vi, rien qu'eus je n'imagine.
Aussi de moi il ne sort rien que d'eus,
Et tour à tour en moi naissent tous deus :
Car quand mes yeus de trop pleurer j'apaise,
Rasserénant les flots de mes douleurs,
Lors de mon cœur s'exhale une fournaise,
Puis tout soudain recommancent mes pleurs.
deus: deux
je sen: je sens
egallement: également
eus: eux
je vi: je vis
yeus: yeux
rasserénant: rassérénant
recommancent: recommencent
Si l'écrivain de la mutine armée
Eût veu tes yeus, qui serf me tiennent pris,
Les fais de Mars il n'eût jamais empris,
Et le Duc Grec fût mort sans renommée.
Et si Pâris, qui vit la valée
La grand'beauté dont son cœur fut espris,
Et sans honneur Venus s'en fût allée.
Mais s'il avient, ou par le vueil des Cieus,
Ou par le trait qui sort de tes beaus yeus,
Qu'en publiant ma prise & ta conqueste,
Oultre la Tane on m'entende crier,
Iö, iö, quel myrte ou quel laurier
Sera bastant pour enlasser ma teste ?
Eût: Eut
veu: vu
yeus: yeux
Les fais: Les faits
il n eût: il n'eut
empris: entrepris
valée: vallée
grand beauté: grande beauté
fût: fut
espris: épris
Venus: Vénus
avient: advient
vueil: vœu
Cieus: Cieux
beaus: beaux
&: et
conqueste: conquête
Oultre: Outre
teste: tête
Pour celebrer des astres devestus,
L'heur ecoulé dans celle qui me lime,
Et pour loüer son esprit, qui n'estime
Que le divin des divines vertus:
Et les regars, ainstrais d'Amour pointus,
Que son bel œil au fond du cœur m'imprime,
Il me faudroit, non l'ardeur de ma rime,
Mais la fureur du Masconnois Pontus.
Il me faudroit cette chanson divine,
Qui transforma sus la rive Angevine
L'olive palle en un teint plus naif,
Et me faudroit un Saingelais encore,
Et ceslui la qui sa Meline adore
En vers dorés le biendisant Baif.
celebrer: célébrer
devestus: dévêtus
heur: heure
ecoulé: écoulée
loüer: louer
regars: regards
faudroit: faudrait
sus: sur
ceslui: celui
ceslui la: celui-là
Estre indigent, & donner tout le sien,
Se feindre un ris, avoir le coeur en pleinte,
Haïr le vrai, aimer la chose feinte,
Posséder tout, & ne jouir de rien :
Estre delivre, & trainer son lien,
Estre vaillant, & couharder de crainte,
Vouloir mourir, & vivre par contrainte,
De cent travaus ne recevoir un bien :
Avoir toujours pour un servil hommage,
La honte au front, en la main le dommage :
A ses pensers d'un courage hautain
Ourdir sans cesse une nouvelle trame,
Sont les effets qui logent dans mon ame,
L'espoir douteus6, & le tourment certain.
Estre: Être
pleinte: plainte
delivre: délivré
couharder: couarder
travaus: travaux
servil: servile
A: À
pensers: pensées
ame: âme
douteus: douteux
Oeil, qui portrait dedans les miens reposes,
Comme un Soleil, le dieu de ma clarté:
Ris, qui forçant ma douce liberté
Me transformas en cent metamorfoses.
Larme d'argent, qui mes soupirs arroses,
Quand tu languis de me veoir mal traité,
Main, qui mon coeur captives arresté
Par my ton lis, ton ivoire & tes roses.
Je suis tant vôtre, & tant l'affection
M'a peint au vif vôtre perfection,
Que ni le tans ni la mort tant soit forte
Ne fera point qu'au centre de mon sein,
Toujours gravés en l'ame je ne porte,
Un oeil, un ris, une larme, une main.
ris: sourire
transformas: transforma
metamorfoses: metamorphoses
arroses: arrose
veoir: voir
captives: captif
arresté: arrêtées
Par my:Parmi
tans: temps
ame: âme
Si seulement l'image de la chose
Fait a nos yeus la chose concevoir,
Et si mon oeil n'a puissance de voir,
Si quelqu'idole au devant ne s'oppose:
Que ne m'a fait celui qui tout compose,
Les yeus plus grans, afin de mieus pouvoir,
En leur grandeur la grandeur recevoir
Du simulacre, ou ma vie est enclose?
Certes le ciel trop ingrat de son bien,
Qui seul la fit, & qui seul vit combien
De sa beauté divine étoit l'idée,
Comme jalous du tresor de son mieus,
Silla le Monde, & m'aveugla les yeus,
Pour de lui seul, seule estre regardée.
a nos: à nos
yeus: yeux
quelqu idole: quelque idole
au devant: au-devant
grans: grands
mieus: mieux
ou ma vie: où ma vie
&: et
étoit: était
jalous: jaloux
tresor: trésor
Monde: monde
estre: être
Sous le crystal d’une argenteuse rive,
Au mois d’Avril, une perle je vi,
Dont la clarté m’a tellement ravi,
Qu’en mes discours autre penser n’arrive.
Sa rondeur fut d’une blancheur naïve,
Et ses raïons treluisoient a l’envi:
Son lustre encor ne m’a point assouvi,
Ni ne fera, non, non, tant que je vive.
Cent et cent fois pour la pescher à bas,
Tout recoursé, je devalle le bras,
Et ja desja content je la tenoïe;
Sans un archer , qui du bout de son arc
A front panché me plongeant sous le lac,
Frauda mes dois d’une si douce proïe.
crystal: cristal
je vi: je vis
penser: pensée
raïons: rayons
l'envi: l'envie
encor: encore
pescher; pêcher
devalle: dévale
desje: déjà
tenoïe: tenait
panché: penché
dois: doigts
proïe: proie
Soit que son or se crespe lentement
Ou soit qu'il vague en deus glissantes ondes,
Qui çà qui là par le sein vagabondes,
Et sur le col, nagent folatrement :
Ou soit qu'un noud diapré tortement
De maints rubis & maintes perles rondes,
Serre les flots de ses deus tresses blondes,
Je me contente en mon contentement.
Quel plaisir est ce, ainçois quelle merveille,
Quand ses cheveus troussés dessus l'oreille
D'une Venus imitent la façon ?
Quand d'un bonet son chef elle Adonise,
Et qu'on ne sait (tant bien elle deguise
Son chef douteus) s'elle est fille ou garson ?
deus : deux
noud : nœud
cheveus : cheveux
bonet : bonnet
douteus : douteuse
garson : garçon
De ses cheveus la rousoiante Aurore
Eparsement les Indes remplissoit,
Et ja le ciel à lons traits rougissoit
De maint émail qui le matin decore.
Quand elle vit la Nymfe que j'adore
Tresser son chef, dont l'or qui jaunissoit,
Le crespe honneur du sien esblouissoit,
Voire elle mesme & tout le ciel encore.
Lors ses cheveus, vergogneuse arracha,
Si qu'en pleurant sa face elle cacha,
Tant la beauté des beautés lui ennuie :
Et ses soupirs parmi l'aer se suivans,
Trois jours entiers enfanterent des vens
Sa honte un feu, & ses yeus une pluie.
cheveus: cheveux
rousoiante: roussoyante
remplissoit: remplissait
ja: déjà
lons: longs
rougissoit: rougissait
decore: décore
Nymfe: Nymphe
jaunissoit: jaunissait
crespe: crêpé
esblouissoit: éblouissait
elle mesme: elle-même
l aer: l'air
suivans: suivant
enfanterent: enfantèrent
vens: vents
yeus: yeux
Aveques moi pleurer vous devriés bien
Tertres bessons, pour la facheuse absence
De cette la, qui fut par sa presence
Vôtre Soleil, ainçois qui fut le mien.
Las ! de quels maus, Amour, & de combien
Une beauté ma peine recompense !
Quand plein de honte a toute heure je pense,
Qu’en un moment j’ai perdu tout mon bien.
Or a dieu donc beauté qui me dedaigne :
Quelque rocher, quelque bois, ou montaigne
Vous pourra bien éloigner de mes yeus :
Mais non du cœur, que pront il ne vous suive,
Et que dans vous, plus que dans moi, ne vive,
Comme en la part, qu’il aime beaucoup mieus.
Aveques : Avec
devriés : devriez
facheuse : fâcheuse
cette la : celle-là
presence : présence
Vôtre : Votre
ainçois : ainsi
qui fut : qu'il fut
maus : maux
& : et
recompense : récompense
a toute : à toute
a dieu : adieu
dedaigne : dédaigne
montaigne : montagne
yeus : yeux
pront : prompt
mieus : mieux
Tout me déplait, mais rien ne m'est si gref,
Que ne voir point les beaus yeus de Madame,
Qui des plaisirs les plus dous de mon ame
Aveques eus ont emporté la clef.
Un torrent d'eau s'écoule de mon chef :
Et tout confus de soupirs je me pâme,
Perdant le feu, dont la drillante flame
Seule guidoit de mes pensers la nef.
Depuis le jour que je senti sa braise,
Autre beauté je n'ai veu, qui me plaise,
Ni ne verrai. Mais bien puissai-je voir
Qu'avant mourir seulement, cette Fere
D'un seul tour d’œil promette un peu d'espoir
Au coup d'Amour, dont je me desespere.
déplait: déplaît
beaus yeus: beaux yeux
Madame: ma dame
aveques eus: avec eux
drillante: brillante
flame: flamme
guidoit: guidait
pensers: pensées
senti: sentis
veu: vu
desespere: désespère
Quand je vous voi, ou quand je pense en vous,
Je ne sai quoi, dans le coeur me fretille,
Qui me pointelle, & tout d’un coup me pille
L’esprit emblé d’un ravissement dous.
Je tremble tout de nerfs & de genous:
Comme la cire au feu, je me distile,
Sous mes soupirs: & ma force inutile
Me laisse froid sans haleine & sans pous.
Je semble au mort, qu’on devale en la fosse,
Ou a celui qui d’une fievre grosse
Perd le cerveau, dont les esprits mués
Révent cela, qui plus leur est contraire,
Ainsi, mourant, je ne sauroi tant faire,
Que je ne pense en vous, qui me tués.
fretille:frétille
genous:genoux
distile:distille
sans pous:sans pouls
a celui:à celui
Révent:Rêvent
sauroi:saurai
me tués:me tuez
Morne de cors, & plus morne d'espris,
Je me trainoi' dans une masse morte :
Et sans savoir combien la Muse aporte
D'honneur aus siens, je l'avois à mépris
Mais aussi tôt que de vous je m'épris,
Tout aussi tôt vôtre œil me fut escorte
A la vertu, voire de telle sorte,
Que d'ignorant je devin bien apris.
Donques, mon Tout, si je fai quelque chose,
Si dinnement de vos yeus je compose,
Vous me causés vous mesme ces effets.
Je pren de vous mes graces plus parfaites :
Car je suis manque, & dedans moi vous faites,
Si je fai bien, tout le bien que je fais.
cors: corps
espris: esprits
trainoi dans: trainais dans
aporte: apporte
aus: aux
avois: avais
aussi tôt: aussitôt
vôtre: votre
a la: À la
devin: devins
Donques: Donc
fai: fais
dinnement: dignement
yeus: yeux
causés: causez
vous mesme: vous-même
pren: prends
graces: grâces
faites: faîtes
Las! sans la voir, a toute heure je voi
Cette beauté dedans mon coeur presente:
Ni mont, ni bois, ni fleuve ne m’exente,
Que par pensée elle ne parle a moi.
Dame, qui sais ma constance & ma foi,
Voi, s’il te plait, que le tans qui s’absente,
Depuis set ans en rien ne desaugmente
Le plaisant mal, que j’endure pour toi.
De l’endurer lassé je ne suis pas:
Ni ne seroi’, tombassai-je la bas,
Pour mile fois en mile cors renaitre:
Mais de mon coeur, sans plus, je suis lassé,
Qui me déplait, & qui plus ne peut estre
Mien, comme il fut, puis que tu l’as chassé.
a toute:à toute
a moi:à moi
plait:plaît
tans:temps
set ans:sept ans
desaugmente:désaugmente
la bas:là-bas
mile:mille
cors:corps
coeur:cœur
renaitre:renaître
puis que:puisque
Dans un sablon la semence j'épan :
Je sonde en vain les abymes d'un goufre :
Sans qu'on m'invite, à toute heure je m'oufre :
Et sans lojer mon age je dépan.
A son portrait pour un veu je m'apan :
Devant son feu mon cœur se change en soufre :
Et pour ses yeus cruellement je soufre
Dis mile maus, & d'un ne me repan.
Qui sauroit bien quelle trampe a ma vie,
D'èstre amoureus n'auroit jamais envie.
Je tremble, j'ars, je me pai d'un amer,
Qui plus qu'Aluine est rempli d'amertume :
Je vi d'ennui, de dueil je me consume :
En tel estat je suis pour trop aimer.
un sablon : du sable
épan : épands
goufre : gouffre
oufre : offre
lojer : loyer
age : âge
dépan : dépends
A : À
veu : vœu
apan : apends
yeus : yeux
je soufre : je souffre
Dis : Dix
mile : mille
maus : maux
& : et
repan : repends
sauroit : saurait
trampe : trempe
a : à
èstre : être
amoureus : amoureux
auroit : aurait
pai : paie
vi : vis
dueil : deuil
estat : état
Devant les yeus, nuit & jour me revient
L'idole saint de l'angelique face,
Soit que j'ecrive, ou soit que j'entrelasse
Mes vers au luth, toujours il m'en souvient.
Voiés pour dieu, comme un bel oeil me tient
En sa prison, & point ne me delasse,
Et comme il prend mon cueur dedans sa nasse,
Qui de pensée, à mon dam, l'entretient.
O le grand mal, quand une affection
Peint nôtre esprit de quelque impression !
J'enten alors, que l'Amour ne dedaigne
Suttilement l'engraver de son trait :
Toujours au cœur nous revient ce portrait,
Et maugré nous, toujours nous acompaigne.
yeus: yeux
nuit & jour: nuit et jour
saint: sainte
angelique: angélique
ecrive: écrive
cueur: cœur
entrelasse: entrelace
Voiés: Voyez
& point: et point
me delasse: me délace
O le grand: Ô le grand
nôtre: notre
enten: entends
dedaigne: dédaigne
Suttilement: Subtilement
Et maugré nous: Et malgré nous
acompaigne: accompagne
CHANSON.
D’un gosier machelaurier
J’oi crier
Dans Lycofron ma Cassandre,
Qui profetise aus Troiens
Les moiens,
Qui les tapiront en cendre.
Mais ces pauvres obstinés,
Destinés
Pour ne croire à ma Sibylle,
Virent, bien que tard, apres,
Les feus Grecs
Forcenés parmi leur ville.
Aians la mort dans le sein,
De leur main
Plomboient leur poitrine nue :
Et tordant leurs cheveus gris,
De lons cris
Pleuroient qu’ils ne l’avoient creüe.
Mais leurs cris n’eurent pouvoir
D’emouvoir
Les Grecs si chargés de proie,
Qu’ils ne laisserent sinon,
Que le nom
De ce qui fut jadis Troie.
Ainsi pour ne croire pas,
Quand tu m’as
Predit ma peine future :
Et que je n’aurois en don,
Pour guerdon
De t’aimer, que la mort dure :
Un grand brasier sans repos,
Et mes os,
Et mes nerfs, et mon cœur brûle :
Et pour t’amour j’ai receu
Plus de feu
Que ne fit Troie incredule.
oi: ois
Lycofron: Lycophron
profetise: prophétise
aus: aux
Troiens: Troyens
moiens: moyens
apres: après
feus: feux
Grecs: grecs
Aians: Ayant
Plomboient: Plombaient
cheveus: cheveux
lons: longs
Pleuroient: Pleuraient
l'avoient: l'avaient
creüe: crue
emouvoir: émouvoir
laisserent: laissèrent
Predit: Prédit
n'aurois: n'aurais
receu: reçu
incredule: incrédule
Apres ton cours je ne haste mes pas,