Les Amours (page 5)

Pierre de Ronsard · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Amours (1553) · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

trepasse: trépasse

veus: veux

l ame: l'âme

s ebate: s'ébat

enflame: enflamme

requier: requiers

apres: après

Pour voir ensemble & les chams & le bort,

Ou ma guerriere avec mon coeur demeure,

Alme Soleil, demain avant ton heure,

Monte à cheval, & galope bien fort:

Ainçois les chams, ou l’amiable effort

De ses beaus yeus ordonne, que je meure

Si doucement, qu’il n’est vie meilleure,

Que les soupirs d’une si douce mort.

A costé droit, sus le bord d'un rivage

Reluit apart l’angelique visage,

Que trop avare ardentement je veus:

Là, ne se voit roc, source, ni verdure,

Qui dans son teint, or ne me raffigure

L’une ses yeus, or l’autre ses cheveus.

chams: champs

guerriere: guerrière

coeur: cœur

beaus: beaux

yeus: yeux

costé: côté

apart: à part

l angelique: l'angélique

veus: veux

cheveus: cheveux

Pardonne moi, Platon, si je ne cuide,

Que sous la vôute & grande arche des dieus,

Soit hors du monde, ou au profond des lieus,

Que Styx emmure, il n'i ait quelque vuide.

Si l'ær est plein en sa courbure humide,

Qui reçoit donc tant de pleurs de mes yeus,

Tant de soupirs, que je sanglote aus cieus,

Lors qu'à mon dueil Amour lâche la bride ?

Il est du vague, ou certes s'il n'en est,

D'un ær pressé le comblement ne naist :

Plus tôt le ciel, qui benin se dispose

A recevoir l'effet de mes douleurs,

De toutes pars se comble de mes pleurs,

Et de mes vers qu'en mourant je compose.

cuide : crois

vôute : voûte

dieus : dieux

lieus : lieux

n i : n'y

vuide : vide

ær : air

yeus : yeux

aus : aux

cieus : cieux

dueil : deuil

naist : naît

benin : bénin

A : À

toutes pars : toute part

L'onde & le feu, ce sont de la machine

Les deus seigneurs que je sen pleinement,

Seigneurs divins, & qui divinement

Ce fais divin ont chargé sus l'échine.

Bref toute chose, ou terrestre, ou divine

Doit son principe à ces deus seulement,

Tous deus en moi vivent egallement,

En eus je vi, rien qu'eus je n'imagine.

Aussi de moi il ne sort rien que d'eus,

Et tour à tour en moi naissent tous deus :

Car quand mes yeus de trop pleurer j'apaise,

Rasserénant les flots de mes douleurs,

Lors de mon cœur s'exhale une fournaise,

Puis tout soudain recommancent mes pleurs.

deus: deux

je sen: je sens

egallement: également

eus: eux

je vi: je vis

yeus: yeux

rasserénant: rassérénant

recommancent: recommencent

Si l'écrivain de la mutine armée

Eût veu tes yeus, qui serf me tiennent pris,

Les fais de Mars il n'eût jamais empris,

Et le Duc Grec fût mort sans renommée.

Et si Pâris, qui vit la valée

La grand'beauté dont son cœur fut espris,

Et sans honneur Venus s'en fût allée.

Mais s'il avient, ou par le vueil des Cieus,

Ou par le trait qui sort de tes beaus yeus,

Qu'en publiant ma prise & ta conqueste,

Oultre la Tane on m'entende crier,

Iö, iö, quel myrte ou quel laurier

Sera bastant pour enlasser ma teste ?

Eût: Eut

veu: vu

yeus: yeux

Les fais: Les faits

il n eût: il n'eut

empris: entrepris

valée: vallée

grand beauté: grande beauté

fût: fut

espris: épris

Venus: Vénus

avient: advient

vueil: vœu

Cieus: Cieux

beaus: beaux

&: et

conqueste: conquête

Oultre: Outre

teste: tête

Pour celebrer des astres devestus,

L'heur ecoulé dans celle qui me lime,

Et pour loüer son esprit, qui n'estime

Que le divin des divines vertus:

Et les regars, ainstrais d'Amour pointus,

Que son bel œil au fond du cœur m'imprime,

Il me faudroit, non l'ardeur de ma rime,

Mais la fureur du Masconnois Pontus.

Il me faudroit cette chanson divine,

Qui transforma sus la rive Angevine

L'olive palle en un teint plus naif,

Et me faudroit un Saingelais encore,

Et ceslui la qui sa Meline adore

En vers dorés le biendisant Baif.

celebrer: célébrer

devestus: dévêtus

heur: heure

ecoulé: écoulée

loüer: louer

regars: regards

faudroit: faudrait

sus: sur

ceslui: celui

ceslui la: celui-là

Estre indigent, & donner tout le sien,

Se feindre un ris, avoir le coeur en pleinte,

Haïr le vrai, aimer la chose feinte,

Posséder tout, & ne jouir de rien :

Estre delivre, & trainer son lien,

Estre vaillant, & couharder de crainte,

Vouloir mourir, & vivre par contrainte,

De cent travaus ne recevoir un bien :

Avoir toujours pour un servil hommage,

La honte au front, en la main le dommage :

A ses pensers d'un courage hautain

Ourdir sans cesse une nouvelle trame,

Sont les effets qui logent dans mon ame,

L'espoir douteus6, & le tourment certain.

Estre: Être

pleinte: plainte

delivre: délivré

couharder: couarder

travaus: travaux

servil: servile

A: À

pensers: pensées

ame: âme

douteus: douteux

Oeil, qui portrait dedans les miens reposes,

Comme un Soleil, le dieu de ma clarté:

Ris, qui forçant ma douce liberté

Me transformas en cent metamorfoses.

Larme d'argent, qui mes soupirs arroses,

Quand tu languis de me veoir mal traité,

Main, qui mon coeur captives arresté

Par my ton lis, ton ivoire & tes roses.

Je suis tant vôtre, & tant l'affection

M'a peint au vif vôtre perfection,

Que ni le tans ni la mort tant soit forte

Ne fera point qu'au centre de mon sein,

Toujours gravés en l'ame je ne porte,

Un oeil, un ris, une larme, une main.

ris: sourire

transformas: transforma

metamorfoses: metamorphoses

arroses: arrose

veoir: voir

captives: captif

arresté: arrêtées

Par my:Parmi

tans: temps

ame: âme

Si seulement l'image de la chose

Fait a nos yeus la chose concevoir,

Et si mon oeil n'a puissance de voir,

Si quelqu'idole au devant ne s'oppose:

Que ne m'a fait celui qui tout compose,

Les yeus plus grans, afin de mieus pouvoir,

En leur grandeur la grandeur recevoir

Du simulacre, ou ma vie est enclose?

Certes le ciel trop ingrat de son bien,

Qui seul la fit, & qui seul vit combien

De sa beauté divine étoit l'idée,

Comme jalous du tresor de son mieus,

Silla le Monde, & m'aveugla les yeus,

Pour de lui seul, seule estre regardée.

a nos: à nos

yeus: yeux

quelqu idole: quelque idole

au devant: au-devant

grans: grands

mieus: mieux

ou ma vie: où ma vie

&: et

étoit: était

jalous: jaloux

tresor: trésor

Monde: monde

estre: être

Sous le crystal d’une argenteuse rive,

Au mois d’Avril, une perle je vi,

Dont la clarté m’a tellement ravi,

Qu’en mes discours autre penser n’arrive.

Sa rondeur fut d’une blancheur naïve,

Et ses raïons treluisoient a l’envi:

Son lustre encor ne m’a point assouvi,

Ni ne fera, non, non, tant que je vive.

Cent et cent fois pour la pescher à bas,

Tout recoursé, je devalle le bras,

Et ja desja content je la tenoïe;

Sans un archer , qui du bout de son arc

A front panché me plongeant sous le lac,

Frauda mes dois d’une si douce proïe.

crystal: cristal

je vi: je vis

penser: pensée

raïons: rayons

l'envi: l'envie

encor: encore

pescher; pêcher

devalle: dévale

desje: déjà

tenoïe: tenait

panché: penché

dois: doigts

proïe: proie

Soit que son or se crespe lentement

Ou soit qu'il vague en deus glissantes ondes,

Qui çà qui là par le sein vagabondes,

Et sur le col, nagent folatrement :

Ou soit qu'un noud diapré tortement

De maints rubis & maintes perles rondes,

Serre les flots de ses deus tresses blondes,

Je me contente en mon contentement.

Quel plaisir est ce, ainçois quelle merveille,

Quand ses cheveus troussés dessus l'oreille

D'une Venus imitent la façon ?

Quand d'un bonet son chef elle Adonise,

Et qu'on ne sait (tant bien elle deguise

Son chef douteus) s'elle est fille ou garson ?

deus : deux

noud : nœud

cheveus : cheveux

bonet : bonnet

douteus : douteuse

garson : garçon

De ses cheveus la rousoiante Aurore

Eparsement les Indes remplissoit,

Et ja le ciel à lons traits rougissoit

De maint émail qui le matin decore.

Quand elle vit la Nymfe que j'adore

Tresser son chef, dont l'or qui jaunissoit,

Le crespe honneur du sien esblouissoit,

Voire elle mesme & tout le ciel encore.

Lors ses cheveus, vergogneuse arracha,

Si qu'en pleurant sa face elle cacha,

Tant la beauté des beautés lui ennuie :

Et ses soupirs parmi l'aer se suivans,

Trois jours entiers enfanterent des vens

Sa honte un feu, & ses yeus une pluie.

cheveus: cheveux

rousoiante: roussoyante

remplissoit: remplissait

ja: déjà

lons: longs

rougissoit: rougissait

decore: décore

Nymfe: Nymphe

jaunissoit: jaunissait

crespe: crêpé

esblouissoit: éblouissait

elle mesme: elle-même

l aer: l'air

suivans: suivant

enfanterent: enfantèrent

vens: vents

yeus: yeux

Aveques moi pleurer vous devriés bien

Tertres bessons, pour la facheuse absence

De cette la, qui fut par sa presence

Vôtre Soleil, ainçois qui fut le mien.

Las ! de quels maus, Amour, & de combien

Une beauté ma peine recompense !

Quand plein de honte a toute heure je pense,

Qu’en un moment j’ai perdu tout mon bien.

Or a dieu donc beauté qui me dedaigne :

Quelque rocher, quelque bois, ou montaigne

Vous pourra bien éloigner de mes yeus :

Mais non du cœur, que pront il ne vous suive,

Et que dans vous, plus que dans moi, ne vive,

Comme en la part, qu’il aime beaucoup mieus.

Aveques : Avec

devriés : devriez

facheuse : fâcheuse

cette la : celle-là

presence : présence

Vôtre : Votre

ainçois : ainsi

qui fut : qu'il fut

maus : maux

& : et

recompense : récompense

a toute : à toute

a dieu : adieu

dedaigne : dédaigne

montaigne : montagne

yeus : yeux

pront : prompt

mieus : mieux

Tout me déplait, mais rien ne m'est si gref,

Que ne voir point les beaus yeus de Madame,

Qui des plaisirs les plus dous de mon ame

Aveques eus ont emporté la clef.

Un torrent d'eau s'écoule de mon chef :

Et tout confus de soupirs je me pâme,

Perdant le feu, dont la drillante flame

Seule guidoit de mes pensers la nef.

Depuis le jour que je senti sa braise,

Autre beauté je n'ai veu, qui me plaise,

Ni ne verrai. Mais bien puissai-je voir

Qu'avant mourir seulement, cette Fere

D'un seul tour d’œil promette un peu d'espoir

Au coup d'Amour, dont je me desespere.

déplait: déplaît

beaus yeus: beaux yeux

Madame: ma dame

aveques eus: avec eux

drillante: brillante

flame: flamme

guidoit: guidait

pensers: pensées

senti: sentis

veu: vu

desespere: désespère

Quand je vous voi, ou quand je pense en vous,

Je ne sai quoi, dans le coeur me fretille,

Qui me pointelle, & tout d’un coup me pille

L’esprit emblé d’un ravissement dous.

Je tremble tout de nerfs & de genous:

Comme la cire au feu, je me distile,

Sous mes soupirs: & ma force inutile

Me laisse froid sans haleine & sans pous.

Je semble au mort, qu’on devale en la fosse,

Ou a celui qui d’une fievre grosse

Perd le cerveau, dont les esprits mués

Révent cela, qui plus leur est contraire,

Ainsi, mourant, je ne sauroi tant faire,

Que je ne pense en vous, qui me tués.

fretille:frétille

genous:genoux

distile:distille

sans pous:sans pouls

a celui:à celui

Révent:Rêvent

sauroi:saurai

me tués:me tuez

Morne de cors, & plus morne d'espris,

Je me trainoi' dans une masse morte :

Et sans savoir combien la Muse aporte

D'honneur aus siens, je l'avois à mépris

Mais aussi tôt que de vous je m'épris,

Tout aussi tôt vôtre œil me fut escorte

A la vertu, voire de telle sorte,

Que d'ignorant je devin bien apris.

Donques, mon Tout, si je fai quelque chose,

Si dinnement de vos yeus je compose,

Vous me causés vous mesme ces effets.

Je pren de vous mes graces plus parfaites :

Car je suis manque, & dedans moi vous faites,

Si je fai bien, tout le bien que je fais.

cors: corps

espris: esprits

trainoi dans: trainais dans

aporte: apporte

aus: aux

avois: avais

aussi tôt: aussitôt

vôtre: votre

a la: À la

devin: devins

Donques: Donc

fai: fais

dinnement: dignement

yeus: yeux

causés: causez

vous mesme: vous-même

pren: prends

graces: grâces

faites: faîtes

Las! sans la voir, a toute heure je voi

Cette beauté dedans mon coeur presente:

Ni mont, ni bois, ni fleuve ne m’exente,

Que par pensée elle ne parle a moi.

Dame, qui sais ma constance & ma foi,

Voi, s’il te plait, que le tans qui s’absente,

Depuis set ans en rien ne desaugmente

Le plaisant mal, que j’endure pour toi.

De l’endurer lassé je ne suis pas:

Ni ne seroi’, tombassai-je la bas,

Pour mile fois en mile cors renaitre:

Mais de mon coeur, sans plus, je suis lassé,

Qui me déplait, & qui plus ne peut estre

Mien, comme il fut, puis que tu l’as chassé.

a toute:à toute

a moi:à moi

plait:plaît

tans:temps

set ans:sept ans

desaugmente:désaugmente

la bas:là-bas

mile:mille

cors:corps

coeur:cœur

renaitre:renaître

puis que:puisque

Dans un sablon la semence j'épan :

Je sonde en vain les abymes d'un goufre :

Sans qu'on m'invite, à toute heure je m'oufre :

Et sans lojer mon age je dépan.

A son portrait pour un veu je m'apan :

Devant son feu mon cœur se change en soufre :

Et pour ses yeus cruellement je soufre

Dis mile maus, & d'un ne me repan.

Qui sauroit bien quelle trampe a ma vie,

D'èstre amoureus n'auroit jamais envie.

Je tremble, j'ars, je me pai d'un amer,

Qui plus qu'Aluine est rempli d'amertume :

Je vi d'ennui, de dueil je me consume :

En tel estat je suis pour trop aimer.

un sablon : du sable

épan : épands

goufre : gouffre

oufre : offre

lojer : loyer

age : âge

dépan : dépends

A : À

veu : vœu

apan : apends

yeus : yeux

je soufre : je souffre

Dis : Dix

mile : mille

maus : maux

& : et

repan : repends

sauroit : saurait

trampe : trempe

a : à

èstre : être

amoureus : amoureux

auroit : aurait

pai : paie

vi : vis

dueil : deuil

estat : état

Devant les yeus, nuit & jour me revient

L'idole saint de l'angelique face,

Soit que j'ecrive, ou soit que j'entrelasse

Mes vers au luth, toujours il m'en souvient.

Voiés pour dieu, comme un bel oeil me tient

En sa prison, & point ne me delasse,

Et comme il prend mon cueur dedans sa nasse,

Qui de pensée, à mon dam, l'entretient.

O le grand mal, quand une affection

Peint nôtre esprit de quelque impression !

J'enten alors, que l'Amour ne dedaigne

Suttilement l'engraver de son trait :

Toujours au cœur nous revient ce portrait,

Et maugré nous, toujours nous acompaigne.

yeus: yeux

nuit & jour: nuit et jour

saint: sainte

angelique: angélique

ecrive: écrive

cueur: cœur

entrelasse: entrelace

Voiés: Voyez

& point: et point

me delasse: me délace

O le grand: Ô le grand

nôtre: notre

enten: entends

dedaigne: dédaigne

Suttilement: Subtilement

Et maugré nous: Et malgré nous

acompaigne: accompagne

CHANSON.

D’un gosier machelaurier

J’oi crier

Dans Lycofron ma Cassandre,

Qui profetise aus Troiens

Les moiens,

Qui les tapiront en cendre.

Mais ces pauvres obstinés,

Destinés

Pour ne croire à ma Sibylle,

Virent, bien que tard, apres,

Les feus Grecs

Forcenés parmi leur ville.

Aians la mort dans le sein,

De leur main

Plomboient leur poitrine nue :

Et tordant leurs cheveus gris,

De lons cris

Pleuroient qu’ils ne l’avoient creüe.

Mais leurs cris n’eurent pouvoir

D’emouvoir

Les Grecs si chargés de proie,

Qu’ils ne laisserent sinon,

Que le nom

De ce qui fut jadis Troie.

Ainsi pour ne croire pas,

Quand tu m’as

Predit ma peine future :

Et que je n’aurois en don,

Pour guerdon

De t’aimer, que la mort dure :

Un grand brasier sans repos,

Et mes os,

Et mes nerfs, et mon cœur brûle :

Et pour t’amour j’ai receu

Plus de feu

Que ne fit Troie incredule.

oi: ois

Lycofron: Lycophron

profetise: prophétise

aus: aux

Troiens: Troyens

moiens: moyens

apres: après

feus: feux

Grecs: grecs

Aians: Ayant

Plomboient: Plombaient

cheveus: cheveux

lons: longs

Pleuroient: Pleuraient

l'avoient: l'avaient

creüe: crue

emouvoir: émouvoir

laisserent: laissèrent

Predit: Prédit

n'aurois: n'aurais

receu: reçu

incredule: incrédule

Apres ton cours je ne haste mes pas,

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