Œuvres complètes (page 19)

Rutebeuf · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Rutebeuf, Œuvres complètes (1839) · 27 pages

Il n’est peut-être pas déplacé, à propos du vers de Rutebeuf, de rappeler ici que ce fut dans les salles du château de Provins que Thibaut IV, surnommé le Chansonnier, fit écrire, à ce qu’on prétend, ses chansons sur les murailles. Du reste, ce prince et son fils furent tous deux les bienfaiteurs de Provins et y créèrent un grand nombre d’établissements religieux ; le premier y fonda l’église de Saint-Quiriace, celle des Bénédictines, l’abbaye de la Barre, celle du Val-des-Écoliers, l’Hôtel-Dieu, etc. ; le second étendit ses soins au-delà même de la tombe : par son testament, écrit avant de s’embarquer pour Tunis, et daté de la Roche ou Sainte-Baume de Marseille, il fit de nombreux legs en faveur des églises de Provins. Ce fut à l’occasion de ses libéralités envers les Frères-Prêcheurs de cette ville, qu’il avait fondés en 1269 et qu’il affectionnait profondément, qu’il s’attira l’avis suivant que saint Louis lui fit transmettre par Joinville, « Qu’il se pransist garde de ce qu’il faisoit, et qu’il ne encombrast son âme, cuidant estre quite des grans deniers qu’il donnoit et laissoit à la maison des Frères-Prêcheurs de Provins ; car le sage homme, tandis qu’il vit, doit faire tout ainsi que le bon exécuteur. Premièrement et avant autre euvre il doit restituer et restablir les torz et griefs faiz à autrui par son trespassé, et du résidu de l’avoir d’icelui mort doit faire les aulmosnes aux povres de Dieu, ainsi que le droit escript l’enseigne. »

Quant à Bar-sur-Seine et à Bar-sur-Aube, je dirai que la première de ces deux villes n’avait pas toujours appartenu aux comtes de Champagne. Nous apprenons par ces paroles de Nithard : Utrumque pagum barrisum (l’un et l’autre pays de Bar), que dès le temps de Louis-le-Débonnaire il y avait deux pays barrois. Ce ne fut qu’au 13e siècle que le comté de Bar-sur-Seine, qui avait eu ses seigneurs particuliers avant l’an 1000, passa aux comtes de Champagne par la cession que leur en fit en 1223 le dernier descendant de Milon, comte de Bar-sur-Seine sous Hugues-Capet. Lorsque Thibaut IV en prit possession la ville de Bar-sur-Seine était encore dans l’état de servitude ; il affranchit la châtellenie qui en dépendait du droit de main-morte, et, par une charte datée de 1231, il ordonna que la commune de cette ville fût gouvernée par un mayeur, ou maire, et par douze échevins, dont la juridiction s’étendrait sur tout le comté. Celle ordonnance fut observée jusqu’à l’établissement d’un bailliage dans cette ville, c’est-à-dire jusqu’au 16e siècle.

Thibaut V son fils, dont nous nous occupons, continua à montrer envers cette cité la même bienveillance que son père : il y fonda en 1269 une collégiale dans l’église paroissiale, et y provoqua plusieurs établissements d’utilité publique. Ce furent ces bonnes dispositions qui firent de Bar-sur-Seine une ville importante. Au 14e siècle on la regardait encore comme une des plus vastes du royaume, et Froissart a écrit d’elle :

La grand’ville de Bar-sur-Sayne

Close de palis et de saignes

A fait trembler Troye en Champaigne.

Sa décadence ne date que de 1359, époque à laquelle un parti anglais, durant la captivité du roi Jean l’ayant saccagée, y brûla plus de neuf cents bons hôtels, ainsi que le rapporte Froissart.

Le comté de Bar-sur-Seine fut réuni à la couronne en 1435 par le traité d’Arras.

NOTE E.

(Voyez page 45, note 3.)

Puisque j’ai nommé Marie de Brabant, je profiterai de cette occasion pour signaler une chose fort curieuse à laquelle personne, que je sache, n’a fait attention jusqu’ici, et qui m’avait toujours échappé à moi-meme, quelques efforts que j’eusse tentés pour en trouver la solution.

Voici les faits :

On sait que le Roi Adenez, ou Adans li Roi, auteur d’Ogier-le-Danois, de Berthe aux grands pieds, de Buevon de Commarchis, composa aussi le roman de Cléomades. Dans ce livre Adenez dit que deux dames qu’il ne veut nommer que couvertement, car il mourrait de faire quelque chose qui ne leur fût agréable, lui commandèrent d’écouter l’histoire de Cléomades et de la mettre en vers. C’est ce qui a fait penser qu’elles avaient pris part à la composition de ce roman ; mais comment se nommaient ces deux collaborateurs féminins ? On a répété, sans s’appuyer sur aucun fondement positif, que l’un d’eux était la reine Marie de Brabant, et l’autre Blanche d’Artois, sa cousine. J’eus beau, pour m’en assurer, m’y prendre de plusieurs façons et torturer les propres paroles d’Adenez, le malin poëte avait parlé si couvertement que d’abord je ne pus rien découvrir.

Cependant une lueur d’espérance me vint. Dès le début de son livre Adenez écrit :

La fin de cest livre cerchiez

Se vous les noms trouver quidiez

Des dames dont m’oez parler :

Là sont, là les covient trouver,

Là les quérez se vous voulez.

Je suivis ce conseil, et, après avoir lu et relu la fin de Cléomades, je m’arrêtai à l’opinion générale par la raison qu’Adenez, dans la dernière partie de son ouvrage, célèbre longuement les vertus du duc de Braban et adresse ses vers au comte d’Artois. Je concluais de là (voyez page 40 de mon édition de La Complainte et le Jeu de Pierre de la Broce) qu’Adenez, n’ayant désigné ses deux collaborateurs que par leurs noms génériques (Artois et Brabant), avait pu croire, tout en les ayant nommés en effet, avoir mis leur modestie féminine entièrement à couvert.

Pourtant je n’étais pas satisfait de cette solution et j’allais m’occuper de la vérifier de nouveau, quand une lecture plus attentive de Cléomades vint me prouver qu’elle était erronée, sinon quant au fond, du moins dans la manière dont je la motivais. Vers la fin du roman, Adenez dit tout à coup en parlant des deux dames qui nous occupent :

Nommées les ai, ce sachiez :

Ne cuit pas qu’entendu l’aiez,

Ne je ne quier ne ne l’ voudroie.

Or, comme l’endroit où Adenez écrit ces paroles précède celui où il nomme le duc de Brabant et celui où il envoie son livre au comte d’Artois, je vis clairement que ce n’était pas au-delà de ce passage qu’il fallait chercher le mot de l’énigme.

J’avoue que je n’ai jamais appliqué mes soins ni perdu mon temps à essayer de deviner des acrostiches : c’est peut-être à cette circonstance que je dois d’être resté aussi longuement en présence de celui-là (car c’en était un) sans me douter le moins du monde de la manière dont j’en pourrais trouver la clef. Enfin j’y réussis : j’imaginai de prendre la première lettre de quelques vers pour voir si leur ensemble ne formerait pas un sens, et je lus ce qui suit : La roysne de France Marie ; — Madame Blanche.

L es dames qui ce me contèrent

A faire cest livre monstrèrent

R oyaume leur humilité.

O r me doinst Diex que à leur gré

Y aie ma paine emploié.

S e li pri qu’il m’y aïe ;

N ommer les vueil, qu’en couvent l’ai,

E n cest livre, et je le ferai.

D ont me convient bien aviser

E n ce que l’en ne puist trouver

F ourme ne voie qui enseigne

R iens nule qui leur nons enseigne

A ceus qui querre les voudront,

N e dont riens jà n’en trouveront

C hose escripte, n’en ai pas soigne,

E n quoi l’on me truist en mençoigne

M ès en vérité la plaisant.

A ce fait bon estre entendant ;

R iens ne vaut chose mençoinable :

I e me tiens à la véritable.

E Diex ! donnez-moi sens par quoi

Nommer les puisse si com doi.

M aintenant, se Diex me conssaut,

A i nommée une qui mult vaut,

D ont me convient l’autre nommer.

A Diex ! tant parfont à amer,

M ult est chescune bonne et sage

E n fais, en dis et en usage !

B ien doivent à Dieu obéir

L iement, et cuer et cors offrir.

A dès mouteplieront en bien ;

N e croi qu’en ele faille rien.

C el don leur donna Diex sans doute :

H aïr leur fist mauvestié toute.

E n leur cuers mist, ainssi le croy,

Amours pour lui amer en foy.

Nommées les ai, ce sachiez :

Ne cuit pas qu’entendu l’aiez,

Ne je ne quier ne ne l’ voudroie.

On voit par cet exemple qu’avec nos vieux poëtes il ne faut pas que l’obscurité, même volontaire, décourage, et qu’un peu de patience peut quelquefois amener des éclaircissements utiles ou curieux ; car à présent pour le sujet qui nous occupe il n’y a plus de doute possible : on ne doit plus écrire, comme fit M. Guillaume de Bure dans son catalogue de la bibliothèque de M. le duc de La Vallière (t. II, page 219, no 2733), que les deux dames qui ont conté Cléomades à Àdenez passent pour être Marie de Brabant et Blanche d’Artois ; il faut affirmer, du moins pour la première. Quant à la seconde, l’acrostiche d’Adenez ne dit pas assez explicitement son nom pour qu’on puisse supposer qu’il s’agit de Blanche, sœur de Robert II, plutôt que de Blanche, fille de saint Louis, mariée à l’infant d’Espagne.

NOTE F.

(Voyez page 46, note 1.)

Il y a eu, de la fin du 12e siècle au commencement du 14e, quatre personnages du nom de Jean de Paris (Johannes parisiensis, ou de Parisis), qu’on a souvent, mais à tort, confondus entre eux. Le premier, qu’on appelait aussi Jean du Petit-Pont parce qu’il avait ouvert une école en cet endroit, avait la réputation de posséder un riche fonds de littérature (vas erat inexhaustum litterarum. Voyez Hist. litt. de la France, t. IX, page 75). Le second, qui était anglais et chanoine régulier de Saint-Victor (voyez Ellies-du-Pin, Hist. des controverses ecclésiastiques, 14e S.), a composé une histoire intitulée Les mémoires d’histoire, ou Les fleurs d’histoire, jusqu’à l’an 1322, dont Duchesne a donné en 1636 quelques fragments dans son tome I des Historiens de France, page 128. Il est question de cet ouvrage dans la Gallia christiana, et l’on en trouve quelques exemplaires manuscrits dans les bibliothèques d’Angleterre. La bibliothèque royale en possède un in-folio ayant jadis appartenu à Dupuy, et intitulé Memoriale sive chronicon universale, lequel est rangé sous le no 4949. On a ajouté au 15e siècle à sa rédaction une deuxième partie qui va jusqu’en 1464.

Les deux autres personnes qui portèrent le nom de Jean de Paris appartenaient toutes deux à l’ordre de saint Dominique et étaient docteurs et professeurs en théologie de la Faculté de Paris. Le premier, qui fut surnommé Poin-l’Ane (pungens asinum), vivait vers 1220 ; le second, que je crois être celui dont parle Rutebeuf, était surnommé Jean du Sourd (Johannes surdus). Nous avons de lui un assez grand nombre d’ouvrages imprimés ou manuscrits. Voici le numéro et le titre de quelques-uns de ces derniers, que possède la bibliothèque du Roi ; 1o Tractatus de Antechristo et ejus temporibus, no 3178 de Baluze, et 3445 ancien fonds de Louis de Targny, Mss. du 16e siècle, in 4o, sur papier ; 2o Tractatus de potestate regis et papæ, no 4364, in-4o ; 3o Liber complexionum, sive temperamentorum, no 7121, 14e siècle. Le traité de Jean de Paris sur la puissance royale et papale a été imprimé plusieurs fois. On le trouve dans la collection de Schardius (des Traités de la juridiction impériale), édit. de 1566, Basileæ, page 142 ; dans la Monarchie de Goldast, édit. de 1621, Francfort, typis et sumptibus Egonolphi Emmelii, t. III, page 108 ; et dans Richer (Défense de la doctrine des anciens), édit. de 1683, lib. 2, page 48. (Voyez d’autres indications pour ces écrits dans la Bibliothèque historique du Père Lelong, no 7044.) J’ai rencontré aussi de ce traité, à la

bibliothèque du Roi, une édition gothique, sans date, contenue dans un volume qui renferme divers ouvrages.

On a encore de Jean de Paris un écrit imprimé à Londres en 1686, in-8o, chez J. Cailloue, et qui a pour titre : Determinatio de modo existendi corpus Christi in sacramento altaris, alio quam sit ille quem tenet Ecclesia ; nunc primum edita, cum præfatione historicâ de dogmate transubstantiationis, à Petro Allix. Ce n’est autre chose que la déclaration de son sentiment qu’il donna en 1304 dans l’assemblée des docteurs. Voici comment l’abbé Fleury, dans son Histoire de l’Église rend compte de cette affaire : « En 1304 Jean de Paris, docteur en théologie, de l’ordre des Frères-Prêcheurs, homme d’un grand savoir et d’un bel esprit, voulut introduire une nouvelle manière d’expliquer l’existence du corps de Jésus-Christ dans l’Eucharistie, disant qu’il pouvait y être non-seulement par le changement de la substance du pain au corps de Jésus-Christ, qui fait partie de la nature humaine suivant l’opinion commune des docteurs, mais qu’il était encore possible que Jésus-Christ prît la substance du pain ; et que cette explication était plus populaire et peut-être plus raisonnable et plus véritable, comme sauvant mieux l’apparence des espèces sensibles qui demeurent. Les autres docteurs soutenaient l’opinion contraire, principalement par la décrétale d’Innocent III, tirée du concile de Latran, et disaient que cette nouvelle explication devait être rejetée comme ne s’accordant pas avec la foi. L’opinion de Frère Jean de Parts ayant donc été examinée, il ne voulait pas la rétracter et la soutenait opiniâtrément. C’est pourquoi le nouvel évêque de Paris, Guillaume d’Aurillac, assembla Gilles de Rome, archevêque de Bourges, Bertrand de Saint-Denis, évêque d’Amiens, avec plusieurs autres docteurs, et par leur conseil imposa silence perpétuel sur cet article à Frère Jean de Paris, sous peine d’excommunication, et lui défendit les leçons et la prédication. Jean en appela au saint-siège, et on lui donna des commissaires en cour de Rome ; mais il mourut avant que l’affaire fût terminée. » Ellies-du-Pin nous apprend que la mort frappa ce docteur le jour de saint Maurice de l’année 1306, à Bordeaux, où il était allé trouver le pape Clément V.

Outre les traités dont nous venons de parler, on attribue encore à Jean de Paris le Correctoire de la doctrine de saint Thomas contre Guillaume de la Mare, imprimé sous le nom de Gilles de Rome. Il est certain en effet qu’il avait composé un ouvrage sous ce titre, mais il ne l’est pas que ce soit celui qui est imprimé sous le nom de Gilles. Ellies-du-Pin signale encore, d’après Baluze, un manuscrit du fonds Colbert, bibliothèque du Roi, qui contient, dit-il, trois sermons prêchés par ce religieux. Le catalogue manuscrit du fonds Colbert dit bien, en parlant d’un recueil coté sous le no 3725, que ce recueil contient des sermons de Jean de Paris, de Frère Richard, de Frère Gérard de Reims, etc. ; mais je n’y ai pas trouvé trace des premiers, ou du moins je ne sais pas à quoi Baluze a pu reconnaître que le sermon pour l’Avent, celui du deuxième dimanche de Carême et celui du deuxième dimanche après Pâques appartiennent à Jean de Paris. Je doute même très-fort que les annotations marginales postérieures à la rédaction du manuscrit, d’une autre main que celle du copiste, qui désignent quelques-uns des auteurs de ces sermons, puissent être regardées comme authentiques. Le catalogue imprimé des manuscrits latins, rédigé en partie par les Bénédictins, ne s’est pas aventuré autant en décrivant ce manuscrit. Voici ce qu’il en dit au no 3557 : Codex membraneus, olim colbertinus. Ibi continentur anonymi sermones in dies dominicos et in varias totius anni festivitates ; finis desideratur. Is codex sæculo decimo quarto exaratus videtur. Quelques-uns des premiers sermons de ce manuscrit sont entremêlés de français.

Enfin Baluze attribue à Jean de Paris surnommé Poin-l’Ane, qu’il confond avec Jean de Paris surnommé du Sourd puisqu’il le déclare auteur du traité De potestate regiâ et papali, la vie de Clément V, qu’il a insérée en tête de son premier volume des Vies des Papes d’Avignon. Il est possible, à la rigueur, que Jean Poin-l’Ane soit l’auteur de cet ouvrage, ce qui, bien qu’on ignore l’époque de sa mort, semble pourtant difficile, le livre allant jusqu’en 1314 et Poin-l’Ane, comme nous l’avons dit, ayant vécu vers 1220 ; mais il ne l’est pas que ce soit Jean du Sourd, lequel, étant mort en 1306, n’a pu laisser un ouvrage qui commence en 1305 et s’étend à neuf années au-delà.

Ellies-du-Pin dit encore en parlant de Jean de Paris (Surdus) : « On assure aussi d’Angleterre qu’il y a dans la bibliothèque d’Oxford un manuscrit qui contient un traité dans lequel il prouve la vérité de la religion chrétienne par le témoignage des païens, et quelques traités sur les confessions des religieux. » J’ai cherché à vérifier cette assertion ; mais Ellies-du-Pin n’indiquant pas quelle est celle des bibliothèques d’Oxford qui contient le traité de Jean de Paris, et aucun des dépôts littéraires de Paris ne possédant le catalogue imprimé des manuscrits de la bibliothèque bodléienne, que j’ai lieu de supposer être celle dont parle Dupin, mes recherches n’ont pu être jusqu’à présent couronnées de succès. Je me borne donc tout simplement à rapporter ce que dit Ellies-du-Pin.

NOTE G.

(Voyez page 46, note 2.)

Erard, seigneur de Valéry, de Saint-Valérian et de Marolles, connétable de Champagne, était fils de Jean, seigneur de Valéry et de Marolles, et avait pour frère Jean de Valéry, qui se distingua beaucoup dans la première croisade et donna à saint Louis d’excellents conseils. (Voyez Joinville ; consultez aussi, pour deux actes qui le concernent, les cartons 208 et 256 du Trésor des chartes, et, pour d’autres membres de sa famille, les cartons 174, 136 et 143 du même dépôt.)

Erard épousa, je ne sais en quelle année, une dame nommée Marguerite, que les sceaux qui nous restent d’elle représentent debout, en manteau, avec quatre fleurs de lis pour fond, et un faucon sur le poing. Il en eut une fille nommée Agnès, qui fut mariée à Savari, lequel devint vicomte de Tharse après la mort de son frère Aimeri, et dont les deux fils se nommèrent Guidon et Renault. (Voyez l’Amplissima collectio de dom Martenne, tome V, page 1157.)

Comme on ne trouve nulle part une biographie d’Erard de Valéry, et que la notice donnée sur ce chevalier dans l’histoire généalogique de France, à l’article des chambriers, tome VIII, page 405, est très incomplète, nous allons essayer de suppléer à ce silence en tirant des écrivains contemporains et du Trésor des chartes tous les renseignements que nous avons pu rencontrer. Le rapprochement de ces documents épars jusqu’ici formera une espèce d’ensemble qui pourra donner un aperçu de la vie de ce personnage. Nous savons d’abord qu’Erard de Valéry accompagna saint Louis à sa première expédition en Terre-Sainte. Joinville rapporte que dans un des combats partiels qui précédèrent la prise du roi Erard venait d’être fait prisonnier par les Turcs, qui déjà l’emmenaient, lorsqu’il fut rescous si à propos et avec tant de vaillance et d’impétuosité par son frère que les Sarrasins furent forcés de le relâcher. Une circonstance curieuse même, c’est que le chroniqueur ne parle d’Erard dans tout le cours de son livre qu’une seule fois, qui est celle-ci, tandis qu’au contraire il cite fréquemment le nom de Jean, dont il fait beaucoup d’éloges et qu’il regarde comme un vaillant chevalier. Il est cependant probable que les deux frères devaient marcher sur la même ligne en expérience et en hardiesse.

On peut conjecturer qu’Erard revint de la Terre-Sainte avec le roi, mais nous ne trouvons aucune mention de lui jusqu’en 1255, époque à laquelle nous le voyons vendre à l’abbé des Eschalis le bois que le comte de Joigny lui avait autrefois donné, et qu’on appelait la Couche du comte. La même année, au rapport de Guillaume de Nangis, Erard, ayant follement accompagné en Hollande le comte de Flandre et ses frères, fut, ainsi que tous ceux qui l’avaient suivi, privé de sa liberté par le comte Florent. Grâce aux bons offices de Charles d’Anjou, qui consentit à donner pour la rançon des prisonniers une somme d’argent assez considérable et à céder Valenciennes, plus le comté de Hainaut, la captivité d’Erard ne dura que quelques mois, toutefois il fallut encore, pour arriver à ce résultat, que le comte de Flandre promît d’épouser la sœur du comte Florent.

Le 17 septembre 1262 Erard assista à Bordeaux à la cession qu’Amonjeu, sire d’Albret, fit au roi d’Angleterre de tous les droits qu’il avait sur le château de Millau. L’année suivante il fut aussi présent au transport que Garcie Arnaud de Navailles fit, pour le roi d’Angleterre, au sénéchal de Gascogne, de la terre de Guigne.

En 1265 il se rendit de nouveau en Terre-Sainte, ainsi que le prouve ce passage des continuateurs de Guillaume de Tyr : « A M. CCLXV. vindrent en Acre li cuens de Nevers et Erart de Valérie, et Erart de Nantuel, et bien .L. chevaliers. » L’année suivante il y emprunta au mois de juillet, au nom du roi saint Louis, conjointement avec Guillaume, patriarche de Jérusalem, légat du saint-siège, et Geoffroy de Sargines, la somme de 2, 400 livres, pour retenir les chevaliers d’Acre qui, faute de payement, menaçaient de partir. (Voyez au Trésor des chartes, carton J. 208, les lettres par lesquelles il reconnaît avoir emprunté et reçu cette somme de certains marchands de Sienne.)

Ayant quitté la Terre-Sainte en 1208, au lieu de retourner directement en France il alla aborder en Italie, où il aida puissamment Charles d’Anjou à vaincre Frédéric et Conradin, jeunes princes dignes d’un sort moins cruel que celui qu’ils subirent, et dont le supplice, qu’on a tant et si justement reproché au frère de saint Louis, coupa à la fois dans leurs dernières racines deux des arbres généalogiques les plus beaux parmi ceux des races royales, dont l’un, qui remontait jusqu’à Clovis et à Charlemagne, avait à lui seul fourni tout récemment encore quatre empereurs, lesquels avaient sagement gouverné l’empire durant l’espace de cent quinze ans et le royaume de Sicile durant soixante-seize. Voici comment M. d’Egly, dans son Histoire des rois des Deux-Siciles de la maison de France, rend compte de la part que prit Erard de Valéry à la bataille de Tagliacozzo, dont le résultat, qui pouvait être pour Frédéric et Conradin une victoire et la possession d’un trône, n’aboutit pour chacun d’eux qu’à une défaite et à l’échafaud. « Charles, dit l’historien, plus faible des deux tiers, n’avait guère que 10, 000 combattants, et, dans cette inégalité, il eut besoin de toute l’habileté d’Erard de Valéry, que le hasard lui amena bien à propos. C’était un chevalier français que sa bravoure et son expérience avaient rendu célèbre dans les guerres de la Terre-Sainte. Comme son grand âge ne lui permettait plus de soutenir les fatigues de la guerre, il était parti de la Palestine dans le dessein de retourner en France. Abordant à Naples et n’y trouvant pas le roi, il vint le joindre à Capoue lorsque ce prince allait marcher à la rencontre de Conradin. Charles, ravi de son arrivée, l’invita à le suivre dans son expédition et à l’aider de ses conseils. Le chevalier s’excusa d’abord sur son grand âge, mais il ne put longtemps se refuser aux instances du roi ; il l’accompagna dans l’Abruzze. Charles l’écoutait avec tant de confiance que, la veille d’en venir aux mains, il le chargea de toute la conduite de l’affaire. »

Ce récit, comme on le voit, est très-honorable pour Erard de Valéry ; mais nous pourrions en relever plusieurs circonstances qui y sont racontées d’une manière peu exacte. Il en serait de même pour ce que dit l’Histoire généalogique de France, que « Erard mena en Sicile une armée au service de Charles d’Anjou. » Comment Erard de Valéry, qui s’était rendu en Terre-Sainte avec une suite personnelle peu nombreuse, et qui dut n’en revenir (on est du moins fondé à le croire lorsqu’on a lu ce que disent les continuateurs de Guillaume de Nangis sur la façon dont les infidèles y malmenèrent durant son séjour les défenseurs d’Acre) qu’après avoir vu ses compagnons moissonnés en partie par le fer et par des fatigues incessantes sous un climat étranger, aurait-il pu amener une armée au service de Charles d’Anjou ? Les Annales du règne de saint Louis racontent ce fait d’une manière bien plus vraisemblable (ce qui nous dispensera de toute autre réfutation), et surtout bien plus pittoresque. Qu’on nous permette de le prouver par un extrait de la traduction anonyme qui en fut faite par un contemporain, et que Ducange a mise au jour en 1761 (Paris, in-fol., page 261). J’ose espérer qu’on me pardonnera la longueur de cette citation en faveur de son intérêt.

« A celle heure et à cel point que li roys Charles ordenoit sa gent ainsi et ses batailles, Erars de Waleri, chevaliers preus et renommez, et autre chevalier de France qui repairoient d’outre-mer par la terre de Puille, vindrent en l’ost le roy Charlon aussi comme angle que Diex y eût envoyez, et furent en la bataille en l’eschiele le roy, où il firent moult de prouesses, pourquoi il sont digne de mémoire.

« .....Erars de Valeri, uns chevaliers de France preus et hardis, et qui assés sot de bataille, et qui estoit près du roi Charle, quant il vit Henri et sa gent si sagement venir et si ordonnéement, si dist au roy : « Sire, nos anemis viennent si sagement, si joint et si serré, que à painnes pourront estre percié ; dont, se il vous plet, mestier seroit que nous entremissions d’aucune cautele, à ce que il s’espandissent un poi, si que nos gens se férissent mieux en eux, et péussent combatre main à main. » Li roys, qui crut le conseil Erart, et li dist : « Erart, eslisiés de nos gens ceuls que vous voudrez, et faites en la manière que il vous plaira, et que leur bataille, qui est forte et espesse, puisse estre départie. » Erars, quant il ot entendu le commandement le roy, prist tantost trente chevaliers preus et esleus, et les dessevra de la compaignie le roy, ne ne fit pas sanblant qu’il se vousist combattre ; mais aussi comme s’il voulsist fouyr, se haste d’aler cele part où il vit que la fuite apparoit estre plus sûre. Tantôt que li Espaignol virent ce, si cuidièrent que cil s’enfuissent, si crièrent « Il fuient ! il fuient ! » et s’esparpillièrent pour suir les. En tele manière se dessamblèrent que nos François se porent bien férir en euls. Charles li roys, tantost comme il vit ce, si se féri en eux à toute sa gent ; et Erars et li sien retournèrent arrière et se férirent en euls à grans cris.

« .....Jà soit ce que tous sans diférence féissent chose digne de mémoire, la haute chevalerie Guys de Montfort fu iluecques essauciée et esprouvée sur tous les autres ; car dès le commencement de la bataille il se féri comme foudre entre ses anemis ; et aussi comme li sengliers qui se forsenne entre les chiens, il féroit si grant cops de çà et de là qu’il trespassa tout l’estour et la tourbe de ses annemis ; et puis retourna parmi euls en abatant et en ociant quanque il ataignoit à plain coup, si que toute la terre estoit couverte de sanc partout où il passoit. Illuecques li avint une mervillieux aventure, que ces hiaumes li tourna ce devant derrière, si que à peine l’alainne ne li faloit, ne ne véoit goute ; mais il féroit à destres et à senestre ne savoit où, comme hors du sens. Quant Erars de Valeri le vit en tel point et en si grant péril, si ot pitié de son travail, et s’aprocha de li et le prit aux mains par le hyaume, si que il i retourna arrière à son droit ; et quant Guys senti qu’il fu pris par le hyaume, si haussa s’espée, que il cuida estre pris de ses anemis, et féri Erars un trop merveilleus coup, et eust tantost recouvré l’autre se il ne l’eût recongneu à la vois. »

Là se termine ce que Guillaume de Nangis rapporte d’Erard de Valeri, et il ne nous donne aucune notion sur le reste de son séjour en Italie, non plus que sur la cause et l’époque de son départ d’auprès de Charles d’Anjou. Il est probable cependant qu’il ne tarda pas à quitter ce prince, puisque nous voyons qu’il fut présent en 1268 à la promesse, dit l’Histoire généalogique de France, que Thibaut de Champagne fit à Baudouin, empereur de Constantinople, de l’aider à recouvrer son empire.

Tous les faits que nous venons de rapporter se retrouvent dans La branche aux royaux lignages de Guillaume Guiart, qui n’est autre chose pour cette époque que la chronique de Guillaume de Nangis rimée. Seulement, voici comment elle s’exprime à l’égard d’Erard de Valéri :

Arriva là le pas seri

Mesire Erart de Valéri,

Un haut baron courtois et sage

Et plain de si grant vaselage

Que son cors et ses fais looient

Tuit cil qui parler en ooient. etc.

Cette dernière opinion est encore confirmée par ce passage de la chronique de Cornélius Zantefliet, imprimée dans l’Amplissima collectio de dom Martenne : Illi (Conrardino) factus est obvius Carolus in loco qui vulgò dicitur Tagliacozo, ubi initâ pugnâ, magis Alardi senis arte, quam Francorum robore victor effectus est.

Un an plus tard (mars 1269) Erard reçoit de l’abbé et couvent de Pruly, ordre de Cîteaux, leur grange, dite la Vigne de Jean, qu’ils avaient, en décembre 1263, donnée sous certaines conditions à Jean son frère pour en jouir sa vie durant, ce qui nous fait conjecturer que ce dernier était mort à l’époque dont nous parlons. Enfin, cette même année 1269, Erard se croisa pour la troisième fois, et accompagna saint Louis dans sa deuxième expédition. Les lignes suivantes, imprimées en tête de l’histoire de Joinville, édition du Louvre, nous enseignent même à quelles conditions il était attaché au saint roi : « Cy sont les chevaliers qui doivent aler avec le roy sainct Loys oultre mer, et les convenances qui furent entre eulx et le roy l’an mil cc. lxix.

« Monseigneur de Valéry doit aler luy trentiesme de chevaliers, et luy doit le roy donner huit mille livres tournois, et doit avoir restor de chevaulx du roy, à la coustume le roy, et le passaige ; mais ils n’auront pas bouche à court, et demourront ung an luy et ses gens, lequel an commencera si tost comme ilz seront arrivez à terre sèche de la mer ; et s’il advenoit que par accord ou tourmant de mer, il convenist que l’en séjournast en ysle où le roy et li chevalier séjournassent, par quoi il y demourast mer derrière eulx, l’année commenceroit quand ilz seroient arrivez pour séjourner ; et si est à sçavoir que de ce qu’il donne à ses chevaliers, il leur doict payer la moictié de leurs dons là où l’année commence, et l’autre moictié quant la première moictié du demy-an sera passée. Et si est à sçavoir qu’il doit passer à chascun banneret deux chevaulx, et à chascun qui n’est pas banneret un cheval ; et ly chevaulx emporte le garson qui le garde ; et doit passer le banneret luy et six de chevaulx.

« Le connétable yra aussi, lui quinsième de chevaliers, ès mêmes conditions que le sires de Valéry ira. » Et plus loin : « Cy sont les chevaliers de l’ostel le roy pour la Voie de Tunes.

« Monsieur de Waléry, etc. »

J’ai cité ce fragment tout entier parce qu’il m’a semblé curieux comme renseignement sur les mœurs féodales, et qu’il montre très-bien quelles étaient les obligations respectives des seigneurs envers le roi et des chevaliers envers les seigneurs.

Il paraît qu’avant de partir pour la croisade Erard fit quelques dispositions testamentaires. Nous trouvons au Trésor des chartes, à la date de 1270, des lettres de lui intitulées Codicilli, et quelques autres de Pierre, sire de la Fauche, qui lui donne ce qu’il possède en différents endroits contre la somme de 100 livres qu’il devra lui rendre par chaque année. Dans ces différents actes Erard est appelé connétable de Champagne.

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