Œuvres complètes (page 20)
Au mois d’octobre 1271, après le retour de l’expédition, Erard assista à l’hommage que le roi Henri de Navarre, comte de Champagne, fit à l’évêque de Langres à Saint-Denis ; et, au mois de décembre de la même année, il est fait mention de lui, comme chambrier de France et connétable de Champagne, dans l’ordonnance que rendit le roi Philippe-le-Hardy pour la régence du royaume. Une autre ordonnance du même roi, datée du camp de Carthage, l’avait déjà donné pour conseil à son frère Pierre, qu’il désignait comme tuteur de ses enfants dans le cas où il viendrait à décéder avant que son fils aîné Louis (depuis Louis-le-Hutin) eût quatorze ans accomplis. (Voyez Trésor des chartes, carton 401.) Nous trouvons également au Trésor des chartes (carton 448) une bulle datée de la première année du pontificat de Grégoire X (1271), adressée à Erard de Valéry et à Gérard de Marbay, par laquelle il leur enjoint de bailler à l’archevêque de Corinthe viginti quinque millia marchorum de l’argent du roi, pour soutenir la guerre sainte. Le carton 727 du même dépôt nous offre aussi des lettres du mois de novembre 1275 par lesquelles Pierre, frère du roi, confirme, ainsi que sa femme, le don qu’Erard de Valéry fait à Pierre de la Brosse de 100 livres de rente annuelle sur la taille de Chartres. Enfin nous trouvons encore au Trésor des chartes, carton 208, à la date du mois de décembre 1271, des lettres de Jean Dubois, chevalier, par lesquelles il s’oblige envers Erard de Valéry, chambrier de France, etc., qui s’était rendu pleige pour lui envers un Flamand, à Belleval, d’une somme de 2000 livres.
Nous avons également au même dépôt des lettres du prieur et du chapitre général de l’ordre du Val-des-Écoliers, par lesquelles ils déclarent Erard de Valéry, en considération du don qu’il leur a fait de son manoir dit la Grange de Ville-Chevan (plus de 200 livres tournois), participant de tous les biens qu’ils feront. Ils s’obligent en outre à célébrer tous les ans, en toutes leurs maisons, l’anniversaire du dit seigneur et de sa femme Marguerite. Ces lettres sont du mois de mai 1272.
En 1274 (mois de mars) Erard assiste au traité de mariage de Mathieu de Villebéon avec Isabelle, fille de Pierre de la Brosse, traité qui fut fait en présence du roi (Trésor des chartes, carton J. 728) ; et l’année suivante (octobre 1275) nous le voyons faire à l’abbaye du Jard, pour le remède de son âme et de ses amis, comme il s’exprime, un acte de donation. (Voyez, bibliothèque royale, le Cartulaire de l’abbaye du Jard, no 5482. Voyez également, pour divers actes qui concernent Erard indirectement, les cartons 208 et J. 729 du Trésor des chartes.)
En 1276 (carton 208 du Trésor des chartes) Erard, qui se sentait proche de sa fin, fit son testament, par lequel cet intrépide croisé destine une certaine somme au secours de la Terre-Sainte. Cet acte fut confirmé la même année, au mois d’août, à Lorris, par le Roi. Une reconnaissance d’Erard (Trésor des chartes) nous apprend qu’à cette même époque il devait à Pierre de Fontaines 140 livres.
Enfin à la date de 1277 (carton 208) nous trouvons des lettres d’Erard par lesquelles il donne pouvoir à Pierre Barbe, archevêque de Reims, et autres, d’éclaircir les doutes qui pourraient naître par suite de son testament. C’est le dernier acte que nous ayons de lui, et il est probable qu’il mourut peu de temps après. Toujours est-il certain qu’il cessa de vivre dans l’année, car nous voyons sa femme Marguerite vendre en son propre nom à Pierre de la Brosse (carton 730, Trésor des chartes) le manerium seu herbergamentum de Fenis, propè Graciarum in Bituriâ (1277). Dans un des actes relatifs à cette vente elle dit qu’elle tient ce domaine ex hæreditate suâ. Dans un autre, à la date de septembre 1277, elle dit expressément qu’elle cède à l’acquéreur de la terre de Feins tous les droits et toutes les franchises que Messires, ou tens qu’il vivoit, et ge, feismes. Mais un troisième acte, daté de novembre 1277, se montre encore plus explicite : c’est celui qui est coté sous le no 210, carton J. 730 du Trésor des chartes, par lequel Herinz de Varennes, chevalier, et madame Ysabeaus sa femme, fille de feu Guillaume de Nemox et cousine germaine de Marguerite de Valéry, acquittent cette même dame de 20 livres tournois de rente qu’ils possédaient sur la terre et le manoir de Feins, du don que celle-ci leur en avait fait conjointement avec noble homme monseigneur Érart, jadis seigneur de Valéri, et que la dicte dame après le décès dou dit monseigneur Érart de Valéri, jadis son seigneur, eust vendu à Pierre de la Broce, etc.
Voilà à peu près, avec un charmant récit écrit en italien et dont M. Paulin Paris nous a donné la traduction page 121 de son Romancero français, les seuls détails que nous ayons pu (encore en y employant beaucoup de soin et de patience) recueillir sur Erard de Valéry. J’ajouterai seulement que Gelibert de Berneville a nommé Erard dans une de ses chansons :
Chanson, va t’en à Courtrai droitement,
Car là dois-tu premièrement aller.
Ma dame di, de par son chanteor,
Se il lui plaist que te face chanter.
Quand t’aura ouye
Va sans arrester
Erar saluer
Qui Valeri crie.
NOTE H.
(Voyez page 47, note 1.)
Raymond VII, comte de Toulouse, étant mort en 1249, Alphonse, comte de Poitiers depuis 1241, et frère de saint Louis, lui succéda. Ce prince, qui avait épousé Jeanne, fille et héritière de Raymond, était alors à la croisade, et avait emmené avec lui la comtesse sa femme. La reine Blanche, en leur absence, fut donc obligée de veiller à leurs intérêts et de recueillir pour eux la succession de Raymond.
Alphonse, après avoir été fait prisonnier par les Turcs, le 5 avril de l’année 1250, en même temps que le roi, fut rendu à la liberté le 6 mai suivant et conduit à Damiette, où la comtesse témoigna la plus grande joie de son retour. Vers la fin de juin de la même année tous deux obtinrent de saint Louis, qui se décida, lui, à rester en Terre-Sainte, la permission de revenir en France, et ils s’embarquèrent à Acre avec Charles d’Anjou et sa femme. En 1251 le comte de Toulouse fit au mois de mai son entrée solennelle dans sa capitale, et y reçut le serment de fidélité des habitants ; serment qui avait déjà été prêté entre les mains des capitouls à Alphonse et à Jeanne sa femme, absents pour le service de Jésus-Christ ; ainsi du moins s’exprimèrent les habitants d’Agen.
Après avoir parcouru les terres de leurs domaines, le comte et la comtesse de Toulouse revinrent en France et s’y fixèrent. Leur séjour habituel fut le château de Vincennes, probablement à cause de la proximité où il se trouvait du siège principal du gouvernement. En 1252 Alphonse, se voyant en grand danger par une attaque d’apoplexie, fit vœu de retourner en Terre-Sainte s’il guérissait, et prit la croix ; mais ce voyage, retardé par des obstacles sans cesse renaissants, ne fut entrepris qu’un 1270, lorsque saint Louis exécuta sa seconde expédition. À cette époque le comte et la comtesse se rendirent vers la fin de mai en Provence, où ils firent tous deux leur testament, s’embarquèrent à Aigues-Mortes, joignirent saint Louis au port de Cagliari en Sardaigne, où sa flotte s’était arrêtée, et débarquèrent devant Tunis le 17 juillet.
Après la mort de saint Louis, qui arriva le 25 août, l’expédition étant manquée, Alphonse et sa femme firent voile des côtes d’Afrique vers la Sicile, où ils passèrent l’hiver et une partie du printemps. Ils allèrent de là en Italie et continuèrent leur route par terre. Tous deux, ayant été attaqués d’une violente maladie au château de Corneto, sur les confins de la Toscane et des états de Gênes, se firent transporter à Savone. Alphonse y mourut le vendredi 21 août 1271, âgé de 51 ans, sans laisser de postérité. Jeanne, sa femme, mourut le mardi suivant.
Leurs corps furent portés, savoir : celui d’Alphonse dans l’église de Saint-Denis, où il avait choisi sa sépulture, et celui de Jeanne dans l’abbaye de Gerci en Brie, qu’elle avait fondée en 1269. Philippe-le-Hardy recueillit toute leur succession, malgré l’opposition de Philippe de Lomagne, héritière de Jeanne, et celle de Charles d’Anjou, qui réclamait aussi comme étant le plus proche héritier d’Alphonse, dont il se trouvait l’oncle, tandis que le roi n’était que son neveu. Le comté de Toulouse ne fut cependant réuni à la couronne qu’en 1361, et jusqu’à cette époque Philippe et ses successeurs le gouvernèrent comme comtes particuliers de Toulouse et non comme rois de France. Mais il est bon de faire observer que, par suite des contestations qui s’élevèrent relativement à la succession du comte de Toulouse, les apanages commencèrent à s’introduire en France ; car l’arrêt du parlement qui débouta Charles d’Anjou de sa demande se fonda sur ce principe que, toutes les fois que le roi faisait don à ses puînés de quelque héritage et que le donataire ou apanagiste mourait sans héritiers, l’héritage retournait au donateur ou à son héritier, sans que le frère de l’apanagiste y pût rien prétendre.
NOTE I.
(Voyez page 61, note 1.)
Chevalier, que faites vos ci ?
Cuens de Blois, sire de Couci,
Cuens de Saint-Pol, fiz au boen Hue,
Bien aveiz avant les cors ci, etc.
Le comte de Blois dont il est question ici est Jean, fils de Hugues de Châtillon et de Marie de Blois. Il épousa en 1253, et non en 1254 comme on l’a écrit, Alix, dite aussi Alpais, fille de Jean Ier, duc de Bretagne, qui lui apporta en dot les terres de Pontarci et de Brie-Comte-Robert. En 1268 il succéda dans le comté de Chartres à sa cousine Mahaut, petite-fille, par Elisabeth sa mère, de Thibaut-le-Bon, et fut nommé en 1271 par Philippe-le-Hardy tuteur, défenseur et garde du royaume et des enfants du roi, au cas où le duc d’Alençon viendrait à mourir. Il fonda la même année à Blois le couvent des Dominicains, et, l’an 1273, l’abbaye des Cordelières de la Guiche, où il fut enterré peu de temps après sa mort, arrivée le 28 juin 1279.
Quant au sire de Couci dont parle Rutebeuf, c’est Enguerrand IV, qui succéda en 1250 à son frère Raoul II (fils d’Enguerrand III), tué au combat de la Massoure après avoir exécuté des prodiges de valeur pour soutenir et sauver Robert d’Artois, frère de saint Louis.
Enguerrand IV, à ce qu’il paraît, était fort enclin à la cruauté, car l’histoire nous a transmis de lui deux traits horribles. Le premier, c’est d’avoir fait pendre, sous prétexte de délit de chasse, trois gentilshommes flamands trouvés sans chiens, mais avec un arc et des flèches, dans sa forêt de Couci ; le second, d’avoir fait assassiner par ses gens deux domestiques de l’abbaye de Saint-Nicolas-aux-Bois, où les trois gentilshommes flamands avaient été placés par leurs parents pour apprendre le français, et qui avaient témoigné contre lui dans le procès qui fut la suite de la première affaire. Enguerrand fut condamné, pour le meurtre des gentilshommes, à payer 12, 000 livres parisis, qui furent employées, dit Joinville, à faire la Maison-Dieu de Pontoise, les escoles et le dortouer aux Frères-Prescheurs de Paris, et tout le moustier entièrement aux Frères-Mineurs. (Voyez aussi, pour tous ces faits, la Vie de saint Louis par le confesseur de la reine Marguerite, édition du Louvre, page 379). Il se tira de son second meurtre au moven d’une cession de bois faite à l’abbé de Saint-Nicolas, réparation bien étrange, qui, pas plus que celle qu’on avait exigée pour les gentilshommes flamands, ne rendit la vie aux victimes.
Enguerrand IV mourut en 1311 après un second mariage dont il n’eut point de postérité, et fut enterré à Long-Pont.
Gui, fils de Hue, comte de Saint-Pol, succéda à son père en vertu d’un testament fait par ce dernier en 1246, qui portait : « Guioz mes fiz aura la comté de Saint-Pol et la terre d’Encre, et toute ma terre qui est entre la rivière de Somme et la mer. » Il épousa Mahaut de Brabant, veuve de Robert de France, comte d’Artois, tué en 1250 à la Massoure, et fonda en 1265, de concert avec elle, un riche hôpital à Saint-Pol. En 1270 il fit le voyage d’outre-mer avec le roi, ayant à sa suite trente chevaliers pour lesquels saint-Louis lui donna 12, 000 livres ; en 1276 il fut de l’expédition du roi Philippe-le-Hardy en Aragon ; en 1288 il marcha au secours de Jean Ier, duc de Brabant, neveu de sa femme, contre Renaud, comte de Gueldres. Il commanda l’armée de ce prince à la bataille de Voëringen donnée le 5 juin de cette année, et remporta la victoire. Il mourut le 12 mai 1289, et fut enterré à l’abbaye de Cercamp avec sa femme.
Son père Hugues avait accompagné saint Louis en 1241 dans son expédition contre les comtes de la Marche. Joinville, en parlant de lui, l’appelle, comme Rutebeuf le boen Hugues. Il dit en effet, à propos du grand festin que le roi donna en passant à Saumur : « Et si servoit à la Royne le comte de Bouloigne… et le boen comte de Saint-Paul. »
Ce prince fut en 1247 l’un des chefs de la ligue de la noblesse. Il se disposait à accompagner Louis IX à la croisade, et Mathieu Paris dit de son corps de troupes qu’il n’en parut pas de plus noble en toute l’armée française, lorsqu’il mourut subitement le 9 avril 1248.
NOTE J.
(Voyez page 64, note 1.)
La baronnie de Sergines, située dans l’ancienne province de Champagne (elle forme aujourd’hui un fort village du département de l’Yonne), relevait de l’archevêque de Sens, et était possédée de temps immémorial par des seigneurs à qui elle a offert son nom. Aucun dictionnaire historique ne nous donne le moindre détail sur ceux de ces personnages qui avaient précédé le 14e siècle ; et pourtant l’un d’eux, Geoffroy, dont il est ici question, avait joué un rôle important dans l’histoire des croisades.
Grâce aux Mémoires de Joinville, aux continuateurs de Guillaume de Nangis, et à quelques recherches que nous avons exécutées au Trésor des chartes, nous avons réuni différents détails propres à donner une idée de la valeur et du renom de ce chevalier.
Je commencerai d’abord par avouer que j’ignore à quelle époque naquit Geoffroy de Sergines ; je ne sais pas non plus quel fut le prénom de son père, ni de quelle famille venait sa mère. Tout ce que je puis dire, c’est qu’avant de partir avec saint Louis pour la première croisade, où il fut, comme on le verra, de la plus grande utilité, il jouissait déjà d’une grande considération. Le tome II d’un manuscrit du fonds Berthereau, no 9, bibliothèque royale, contenant une continuation inédite de Guillaume de Tyr, nous apprend que Geoffroy de Sergines fut un des premiers qui abordèrent en Terre-Sainte. Voici comment s’exprime ce manuscrit, qui serait très-précieux pour beaucoup de détails si nous n’avions pas la relation de Joinville, et qui en tout cas donne ceux-ci, que l’ouvrage du sénéchal ne contient pas : « Li Roys entra en une coche de Normandie, et fist entrer en la barge de Gautier (grande barque qui portait trois voiles et une ancre), monseigneur Jehans de Biaumont, Mathieu de Marli et Gofroi de Sargines, et fist metre le confanon monseigneur saint Denis avec eulx. Cele barge aloit devant, et tout li autre vaissel allèrent après et suivent le confanon. »
À peine Joinville a-t-il commencé le récit de ce qui se passa en Terre-Sainte que nous rencontrons sous sa plume le nom de Geoffroy de Sergines : « Un pou après, dit-il, ce que nous eussions pris Damiette, vindrent devant l’ost toute la chevalerie au soudanc, et assistrent nostre ost par devers la terre. Le Roy et toute la chevalerie s’armèrent. Je tout armé alai parler au Roy, et le trouvé tout armé séant sus une forme (c’était une chaise qui avait des bras et un dossier), et des preudommes chevaliers qui estoient de sa bataille avec li touz armez. Je li requis que je et ma gent alissiens jusques hors de l’ost, etc… Les preudes hommes chevaliers qui estoient avec le Roy vous ai-je ramentu pour ce qu’il y en avoit avoec li huit, touz bons chevaliers, qui avoient eu pris d’armes desà mer et delà, et tiex chevaliers soloit l’en apeler bons chevaliers. Le non de ceulx qui estoient chevaliers entour le Roy sont tiex : monseigneur Geffroy de Sargines, monseigneur Mahi de Marley (Mathieu de Marli), monseigneur Phelippe de Nantuel, monseigneur Ymbert de Beaujeu, connestable de France, qui n’estoit pas là, etc. »
Il ressort donc clairement des paroles de Joinville que Geoffroy de Sergines s’était distingué avant l’expédition de Terre-Sainte. Mais où ? Était-ce à Taillebourg ? était-ce dans les luttes déplorables qui eurent lieu lors de la régence entre les seigneurs et la reine Blanche ? Rien ne vient nous donner quelque lumière à ce sujet. Joinville du reste, comme Rutebeuf, ne parle jamais de Geoffroy qu’avec éloge, et accole toujours à son nom de flatteuses épithètes. Ainsi, par exemple, lorsqu’il le désigne comme un de ceux qui assistèrent au conseil tenu après que le roi eut ordonné le départ de ses frères, il le nomme monseigneur Geffroy de Sergines, le bon chevalier et le preudomme ; plus loin il répète encore le premier de ces termes lorsqu’il raconte que, les Sarrasins voulant qu’on leur donnât la personne méme du roi comme sûreté de la ville de Damiette qu’on devait leur rendre en échange de Jérusalem, Geoffroy de Sergines s’écria que il aimeroit miex que tles Sarrazins les eussent touz mors et pris, que ce que il leur féust reprouvé (reproché) que il eussent lessié le Roy en gage.
Mais ce qui marque mieux que tout ce que je pourrais dire la valeur de Geoffroy de Sergines, c’est le fait suivant, que Joinville tenait de la bouche même du roi, et qu’il raconte avec un charme particulier : « Or vous dirai, dit le chroniqueur, comment le Roy fut pris, ainsi comme il méismes le me conta : il me dit que il avoit lessié la séue bataille, et s’estoit mis entre li et monseigneur Geffroy de Sergines (c’est-à-dire lui et Geoffroy) en la bataille monseigneur Gautier de Chasteillon, qui fesoit l’arrière-garde ; et me conta le Roy que il estoit monté sur un petit roncin, une houce de soye vestue, et dit que darière li ne demoura de touz chevaliers ne de tout serjanz, que monseigneur Geffroy de Sergines, lequel emmena le Roy jusques à Quazel, là où le Roy fut pris, en tel manière que le Roy me conta que monseigneur Geffroy de Sergines le deffendit des Sarrazins ausi comme le bon valet deffent le hanap de son seigneur des mouches ; car toutes les foiz que les Sarrazins approchoient il prenoit son espée que il avoit mis entre li et l’arçon de sa selle, et le mettoit desous s’essèle, et leur recouroit sus et les chassoit en sus le Roy. Et ensi mena le Roy jusques à Kasel et le descendirent en une meson, et le couchièrent ou giron d’une bourjoise de Paris aussi comme tout mort, et cuidoient que il ne deust jà veoir le soir. »
Nous retrouvons encore Geoffroy de Sergines à plusieurs reprises dans le récit de Joinville. Ainsi ce fut lui qui alla au beau soleil levant faire rendre, selon les conventions, Damiette aus amiraus du soudanc. Nous le voyons également, lors de la délivrance du roi, mettre en même temps que ce prince le pied sur le bâtiment génois qui le recueillit, et plus tard, à l’attaque de Bélinas, se porter avec Louis IX entre la ville et le château.
Là s’arrête ce que Joinville nous apprend sur Geoffroy de Sergines. Il est fâcheux que le bon sénéchal ait fait en quelque sorte de sa chronique une chose toute personnelle, et ne soit pas entré dans des détails plus étendus, non-seulement sur Geoffroy, mais encore sur les actions des autres bons chevaliers.
Heureusement les Annales de saint Louis par Guillaume de Nangis et les continuateurs de Guillaume de Tyr nous apprennent encore plusieurs circonstances. Voici d’abord ce que disent les premières, page 225, édition du Louvre : « Ou temps que li bon Roys demouroit à Sayète, vindrent messages et lettres au Roy, qui disoient que puisque sa très chière mère la royne Blanche fu morte et trespassés de cest siècle, grant péril apparut et povoit apparoir au royaume de France par devers Engleterre et devers Alemaigne, se il ne retournoit en France prochainement. Quant li Roys entendi ce, si prit conseil à ses barons et aus prélas qui estoient avoecques lui, si que il s’acordèrent et donnèrent conseil au Roy, que il retournât en France. Au conseil se consenti li Roys, et laissa avec le cardinal grant plenté de chevaliers à ses propres despens pour le secours de la Terre-Sainte. Il establi en le cité d’Acre un sien preu chevalier, et hardi aux armes, en son lieu, que on appeloit Gefroy de Sergines, et comanda que tout li obéissent comme à seigneur. Li quels Gefroy se contint moult loyalment et moult sagement jusques à tant que il trespassa de cest siècle. »
La continuation de Guillaume de Tyr confirme ce fait de la manière suivante (voyez page 635, B. Collection des anciens écrivains, par dom Martenne) : « Après le jor de saint Marc, mut le Roi et la Roïne d’Acre, et sa gent por aler outre-mer, et laissa à monseignor Gieffroi de Sergines, séneschal du roiaume, .c. chevaliers por le roiaume de Surie garder. »
Le même recueil nous apprend qu’en 1259, après la mort de Johan d’Hibélin, sire d’Arsur et baillis du roiaume de Jérusalem, son successeur fut Geoffroy de Sergines, qui tint mult grant justice et fist pendre mult de larrons et de murdier.
Devenu bailli du royaume de Jérusalem, Geoffroy de Sergines non-seulement y établit une excellente administration et y fit sévèrement régner les lois, mais encore ne laissa aucune trêve ni repos aux infidèles, qu’il battit souvent. Son courage ne put cependant le soustraire à quelques revers partiels. Ainsi, par exemple, nous trouvons ce qui suit dans la continuation de Guillaume de Tyr : « A m. cc. lxiii, Bondocdar, qui avoit occis le soudan de Babylone et s’estoit fait soudan d’Égypte, vint devant Acre le xive jour d’avril, et le xive jor d’avril corurent jusques as portes d’Acre, dont la cité fu en grant péril, et i fu navré (blessé) li baillis, misires Giefroi de Sergines, et mult d’autres chevaliers et serjans, dont plusors en morurent. »
En 1266, malgré le secours d’Erard de Valéri, d’Erard de Nanteuil, de Hugues de Lusignan, bailli de Chypre, qui vinrent à Acre au mois d’août à bele compaignie de gens d’armes, les chrétiens éprouvèrent de grandes pertes dans une course qu’ils entreprirent vers Tabarie. Les Hospitaliers, les Allemands et la compagnie des chevaliers de Geoffroy de Sergines furent surtout maltraités, grâce à l’avidité de l’avant-garde, qui, por convoitise du gaaing, estoit bien .iij. liues loing des autres, et qui se fit battre par les Turcs du Saphet embuschiés au Carroublier, près du plain d’Acre. Il paraît qu’il périt dans cette rencontre environ cinq cents hommes, perte immense pour des troupes qui ne pouvaient se recruter que difficilement. Bondocdar fit de nouveau en 1267 éprouver aux chrétiens une défaite semblable.
On conçoit jusqu’à quel point de pareils revers durent mettre en péril les colonies chrétiennes. Aussi Geoffroy de Sergines réclamait-il sans cesse des secours auprès du pape. Le souverain pontife ne trompa pas son espérance : il fit tout ce qu’il put auprès des princes pour les décider à envoyer en Terre-Sainte des hommes ou de l’argent ; mais les temps de ferveur étaient passés : il n’obtint pas beaucoup de succès. Ce n’est cependant point faute d’éloquence et de pathétique, car nous voyons que les vingt lettres de Clément IV, écrites de 1265 à 1268 au cardinal Simon, et qu’a rapportées dom Martenne, présentent les tableaux les plus lugubres de l’état de la Terre-Sainte. Le secours dont les possessions d’outre-mer avaient besoin était, à ce qu’il paraît, si pressant que le pape fit donner lui-même de l’argent à des seigneurs pour faciliter leur passage, entre autres à Odon de Corpelay, auquel il chargea le doyen de Paris de remettre 100 livres tournois. En même temps Clément écrivait à Geoffroy de Sergines, aux maîtres du Temple et de l’Hôpital, pour les encourager à la patience. Dans une de ces lettres il dit que ses oreilles ne sont point sourdes ni ses entrailles de fer pour n’être point touchées de leurs plaintes ; que plusieurs princes dorment encore et dormiront, mais que du moins ils convertissent leur dévotion en quête, et demandent des subsides, qu’il enverra outre-mer, etc., etc.
Enfin le Trésor des chartes nous fournit la reconnaissance suivante de Geoffroy de Sergines pour une somme de 2000 livres dont il avait grand besoin, et qu’il emprunta au nom du roi (voyez l’original, carton J., 473, ou l’extrait, t. VI de l’inventaire, no 23) :
« Sachent tuit cil qui cez présentes letres verront et orront, que nos Joffroy de Sargines, chevaliers, avons receu de monseignor Loeys, par la grâce de Dieu roy de France, quatre paires de letres sayelées de son seyau de cire pendant, dont il conteneit en l’une de cez letres l’enprunt de treiz cenz livres de torneiz, et en la seconde l’enprunt de quatre cenz livres, et en la tierce l’enprunt de six cens livres, et en la quarte l’enprunt de set cens livres, de quoi nos avons receu sur celes letres l’emprunt de deus mille livres de torneiz ; ce est assaveir de Bencheveigne Johan et de Bonfilz Contedin, marchaanz de Sene, de la compaignie de Rolant de Bonseignor, lesques deus mille livres de torneiz nos vindrent à mult grant besoing, com ciaus qui nos esteient mult grant mestier, lesques nos avons departi à nos genz. Et encore monseignor le patriarche de Jérusalem et léguaz de l’apostolial siege et mesire Erart de Valéry et mei avons receu de monseignor le roy de France autres quatre paires de letres sayelées de son seyau de cire pendant ; dont il conteneit en l’une de cez letres l’enprunt de treiz cenz livres de torneiz, et en la seconde l’enprunt de sis cenz livres, et en la tierce l’enprunt de set cenz livres, et en la quarte l’enprunt de huit cenz livres de torneiz que les devant diz monseignor le patriarche et mesire Erart de Valery, et mei avons receuz por les chevaliers pélerins retenir en la Terre-Sainte ; les ques deus mille et quatre cenz livres de torneiz nos avons receus des devant diz marchaanz, por faire et acomplir le commandement de monseignor le roy de France ;
por quoi nos prions et supplions la soe seignorie que il, à Hugue Jaque, ou à Rostorjointe, ou à Jaque Gille, ou à aucun autre de la dite compaignie, qui li presentera les letres devant dites, en le transcriz d’eles, qui soient sayelées dou seyau de monseignor le patriarche et des maistres dou Temple et de l’Ospital, et de mesire Erart de Valery, et de mei, veuille faire délivrer mon seignor le roy de France la devant dite quantité ; ce est assaveir les quatre mille et quatre cenz livres de torneiz devant diz ; et en guarantie de ce nos avons sayelées ces presenz letres de nostre seyau de cire pendant. Ce fu fait à Acre, en l’an de l’incarnation nostre seignor Jhésu-Christ m. et .cc. et lxvii. le derein jor dou mois de juing. »
Cette lettre, que nous avons rapportée, d’abord parce qu’elle est inédite, ensuite parce qu’elle forme, comme tous les textes de cette époque, un document philologique, est scellée d’un sceau en cire verte dont la moitié est rompue. Autour de ce qui reste, on lit : S. † S. Gaufridus. Le milieu est occupé par la figure d’un bouclier.
Geoffroy de Sergines mourut en 1269, selon les continuateurs de Guillaume de Tyr, qui nous apprennent sa mort en ces termes : « A {rom|mcclxix|1269}} fu un grant crole en Hermenie qui fondi un chastiaus et trois abbaïes d’Ermins et bien xii casiaus, et morut Giefroi de Sargines à xi jors d’avril. »
Là se termine ce que nous avons pu recueillir sur lui et sur ses hauts faits. Quant à la baronnie de Sergines, d’Expilly nous apprend qu’en 1299 elle appartenait à Gilles de Sergines, comme on le voit dans les lettres patentes de cette même année, par lesquelles le roi Philippe-le-Bel, et Jeanne, reine de France, accordent au dit Gilles de Sergines, échanson de la reine, et à ses successeurs, tous les hommes et femmes de condition servile que leurs majestés avaient au dit lieu de Sergines. Jean de Sergines rendit foi et hommage de sa terre ou seigneurie de Sergines à l’archevêque de Sens, avec quelques-uns de ses arrière-fiefs mouvants de sa seigneurie, la veille de N.-D., au mois de mars 1339. Jeanne, dame et baronne de Sergines, sa petite-fille, épousa Jean de Hernery, écuyer, qui, en 1441 et 1449, rendit foi et hommage à Louis de Melun, archevêque de Sens. Gilles de Hernery, petit-fils de Jean, renouvela cet acte par son tuteur, Charles de Brichantel, en 1468.
En 1598 la baronnie de Sergines, démembrée par plusieurs aliénations, fut vendue à Antoine Olivier, seigneur de Champagne, par Catherine de Villiers, qui en était baronne. Vers la fin du 18e siècle elle était possédée par Denis Auguste, comte du Rouvre, colonel du régiment Dauphin. Aujourd’hui il n’en existe plus rien ; mais la petite ville de Sergines compte près 1500 habitants.
NOTE K.
(Voyez page 71, note 1.)
En l’année 1229, sous la minorité de saint Louis et la régence de la reine Blanche, l’Université, n’ayant pu obtenir justice du meurtre de plusieurs écoliers qui avaient été tués par des soldats, ferma ses classes, aux termes d’une constitution de Grégoire IX qui semblait l’y autoriser, et interrompit ses enseignements. Les professeurs se retirèrent, les uns à Reims, les autres à Angers, quelques-uns à Orléans ; mais durant leur absence les Dominicains, qui jusqu’alors n’avaient point pris de degrés, s’adressèrent à l’évêque de Paris pour se faire recevoir docteurs, et obtinrent une chaire de théologie. Bientôt après ils firent plus : lorsque l’Université rouvrit ses écoles, non-seulement ils se maintinrent dans la possession de leur chaire, mais ils en érigèrent une seconde, et donnèrent, malgré le chancelier de l’Université, des leçons publiques. Les docteurs séculiers, craignant alors que tous les ordres religieux ne voulussent comme les Dominicains élever deux chaires, et que par suite l’Université ne souffrît de grands dommages, rendirent un décret portant qu’à l’avenir aucun ordre de réguliers n’obtiendrait deux chaires publiques ou solennelles.
Ce décret n’empêchait pas les Dominicains ou Jacobins et les autres ordres d’enseigner la théologie parmi leurs frères ; il leur interdisait seulement de donner publiquement des leçons aux laïcs. Les religieux ne voulurent point le reconnaître.
En 1250, l’Université ayant de nouveau ordonné la cessation de ses leçons parce qu’on ne voulait pas lui rendre justice de quelques nouvelles violences exercées sur des écoliers, les Dominicains répondirent qu’ils n’obéiraient jamais à ce décret, à moins qu’on ne leur concédât authentiquement et à perpétuité deux chaires de théologie. L’Université se contenta pour le moment de déclarer cette proposition insolite et inadmissible ; mais deux mois plus tard, lorsqu’elle eut obtenu réparation, elle déclara, afin de prévenir de semblables discordes, qui n’étaient propres qu’à affaiblir son pouvoir en neutralisant l’effet des mesures qu’elle pouvait prendre, que désormais personne ne serait admis au nombre des maîtres sans avoir auparavant juré d’observer les statuts universitaires. Là-dessus nouvelle protestation des Dominicains, bien qu’on eût adjoint à la formule du serment, dans le but de prévenir toute objection, cette clause expresse : « Pourvu qu’à mon égard, à moi qui professe la règle des Frères-Prêcheurs, les dits statuts ne soient ni illicites, ni déshonnêtes, ni contraires au salut des âmes, ni opposés au droit divin et humain ou même à l’utilité publique, ni dangereux pour l’Église. »
L’Université, poussée à bout, les retrancha de son corps, et ceux-ci l’accusèrent devant le comte de Poitiers, qui en l’absence du roi gouvernait le royaume avec la reine Blanche, d’avoir rendu des édits contre Dieu et l’Église, et machiné des conspirations contre l’honneur du roi et ses intérêts. Innocent IV vint aussi se mêler de la querelle, et lança contre les séculiers une bulle de suspension, que leurs adversaires s’empressèrent de publier en chaire dans les églises paroissiales. Pour répondre à cet acte d’hostilité, l’Université fit lire à son tour dans les écoles par ses appariteurs et ses bedeaux le décret qui séparait les Dominicains de la société académique. Ici vient se placer une scène burlesque où la dignité des deux corps semble également compromise. Tandis qu’un des bedeaux universitaires remplissait son devoir dans le propre collége des Dominicains, ce qui pourrait passer pour une espèce de provocation, à moins que la lecture du décret dans les établissements des Frères ne fût regardée comme une formalité nécessaire, comme une espèce de signification à partie, plusieurs religieux se ruèrent sur lui avec de grands cris, lui arrachèrent des mains l’acte qu’il tenait, le déchirèrent, et repoussèrent violemment ses compagnons.
Cette agression, peu conforme à la charité et à la patience évangélique, n’effraya pas le recteur de l’académie. Ce dignitaire prit avec lui trois maîtres ès-arts, et, entrant dans le collége des Frères, essaya d’y lire le décret : ceux-ci l’accueillirent par des injures, et, prétendant qu’il avait des armes sous sa robe, menacèrent de le frapper. Le recteur se dépouilla alors de son vêtement pour montrer que les soupçons étaient faux, et sortit au milieu des cris et des railleries.