Œuvres complètes (page 21)

Rutebeuf · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Rutebeuf, Œuvres complètes (1839) · 27 pages

Il y eut encore de part et d’autre différentes démarches que je passe sous silence. Je dirai seulement que, sur la fin de sa vie, le pape Innocent IV sembla vouloir mettre dans sa conduite quelque impartialité ; mais Alexandre IV, son successeur, favorisa hautement les Dominicains, et rendit le 14 avril 1255 une bulle par laquelle il accordait à tous les religieux le droit d’ouvrir des chaires.

Cependant Guillaume de Saint-Amour ne restait pas oisif : à chaque nouvelle attaque des Frères contre l’Université il répondait par des écrits pleins de verve et d’énergie. Les Dominicains s’en prirent alors à lui personnellement, et l’accusèrent comme calomniateur devant l’évêque de Mâcon. Guillaume étant sorti triomphant de cette épreuve, les Frères le poursuivirent devant le nonce apostolique, qui le renvoya à l’évêque de Paris comme ayant composé d’abord, puis lu publiquement un livre dirigé contre le souverain pontife. L’intrépide docteur, loin de reculer, pria qu’on le mît en jugement, et demanda que tous ceux qui le voudraient pussent s’avancer pour l’accuser. Personne ne s’étant présenté, l’évêque de Paris fut bien obligé de le déclarer innocent.

Ces diverses péripéties ne firent qu’aigrir réciproquement les adversaires sans en avancer aucun. Les académiciens se plaignirent des Dominicains, ceux-ci firent excommunier les académiciens ; et le trouble éclata plus fort que jamais dans l’Université de Paris.

Ennuyés de tout ce tracas, qui leur ôtait le calme et la liberté d’esprit nécessaires aux études, les professeurs de l’Université écrivirent à Rome contre les Frères, et terminèrent leurs lettres par la protestation qu’ils transporteraient plutôt les écoles dans un autre royaume que de supporter le joug des religieux. De leur côté ceux-ci firent présenter à saint Louis une liste d’erreurs qu’ils attribuaient à Guillaume de Saint-Amour. Voici la traduction de ce que ce dernier, dans ses Réponses aux Objections, raconte lui-même qu’il y répondit : « Ayant, dit-il, reçu d’un homme de bien dont j’ignore le nom une cédule présentée au Roi, dans laquelle étaient contenues des erreurs qu’on m’attribuait, je voulus le dimanche suivant, dans l’église des Innocents, me purger de ces accusations ; et, lorsque j’eus appris par des gens dignes de foi que des religieux lettrés étaient préparés à combattre mes paroles, je fis apporter dans l’église mes livres de théologie pour ma défense, et, le sermon fini, je fis lire par un maître les articles de la cédule, et je prouvai aux clercs et laïcs présents, lesquels, durant toute l’année, avaient écouté nos sermons faits pour le peuple, que je n’avais pas prononcé les erreurs qu’on me reprochait. Je dis aussi que n’ayant ni mitre, ni anneau, ni autorité qui pût forcer d’ajouter foi à mes paroles, j’avais apporté les livres de la sainte Écriture pour prouver la vérité de ce que j’avais dit et prêché touchant les Périls des derniers temps ; mais, par la grâce de Dieu, personne ne s’éleva contre moi. »

Les Dominicains, vaincus ainsi publiquement, eurent en secret recours à Rome, et saint Louis essaya, avec quelques évêques qui tenaient alors à Paris un concile provincial, de rapprocher les deux partis. Malheureusement de nouveaux ferments de discorde, causés par l’apparition du livre des Périls des derniers temps, ne tardèrent pas à s’élever.

On a considéré jusqu’ici cet ouvrage comme étant l’œuvre de Guillaume de Saint-Amour seul : c’est une opinion inexacte. Voici comment lui-même explique qu’il n’en fut que l’un des collaborateurs : « Les prélats de France, sollicités de préserver l’Église gallicane, qui leur était confiée, des périls des derniers temps, qui doivent arriver par les prédicateurs fourbes et pénétrants dans les maisons, ayant chargé les maîtres parisiens de recueillir et de traduire dans leurs écrits les passages de la divine Écriture et des canons qui parlaient de ces choses, plusieurs maîtres et moi, après avoir réuni toutes ces autorités, nous les avons placées en un volume sous certains titres. »

Les Dominicains répondirent à cette diatribe en vantant autant que possible le livre de l’Évangile éternel, attribué à Jean de Parme, et tiré en partie des œuvres d’un certain abbé Joachim condamné par le pape Grégoire. Ils firent mieux : en 1256 ils obtinrent des bulles d’Alexandre IV qui menaçaient les académiciens récalcitrants de l’excommunication après avoir été avertis, et même, si opus fuerit, auxilio brachii secularis. Comme on voit, les choses s’envenimaient, et des paroles on voulait passer aux faits.

Cependant la querelle sembla un moment sur le point de s’apaiser : les Dominicains jurèrent la paix et les partisans de l’Université se calmèrent ; mais le pape ne permit pas qu’une réconciliation s’opérât. En effet, il lança une bulle dans laquelle il déclare que, regardant la paix jurée par les religieux comme blâmable, et afin que la révolte des universitaires ne soit pas une occasion de schismes à l’avenir, il prive Guillaume de Saint-Amour et Eudes de Douai, docteurs en théologie, ainsi que les maîtres Nicolas de Bar-sur-Aube, et Chrétien, chanoine de Beauvais, en leur qualité de principaux excitateurs de cette rébellion, de toutes leurs dignités et leurs bénéfices, ainsi que de leurs charges de maîtres. Il défend en outre que personne les aille entendre, sous peine de semblable punition, et ordonne (le mot y est) qu’ils soient bannis du royaume de France.

Ces bulles, comme on le pense bien, enflammèrent les esprits, et les Frères accusèrent de nouveau Guillaume de prêcher des choses contraires aux bonnes mœurs. Le roi lui-même attaqua les académiciens, et fit déférer à Rome le livre des Périls. Ceux-ci prirent alors une résolution hardie : au lieu de céder à l’orage, ils choisirent Guillaume de Saint-Amour et ses compagnons de condamnation, auxquels ils ajoutèrent Jean de Gastodelle, recteur anglais de l’Université, et maître Belin Framin, régent ès-arts, pour aller à Rome auprès du pape, non-seulement détruire les calomnies lancées contre l’Université, mais encore démontrer que le livre de l’Évangile éternel était impie, sacrilége et dangereux. On fit immédiatement des quêtes pour subvenir aux frais de cette mission, et au mois d’octobre les envoyés se mirent en chemin ; mais les religieux, qui avaient l’avantage de marcher sous une direction unique, avaient été plus prompts, et, tandis que Guillaume et ses compagnons étaient en route, ils firent soumettre le livre des Périls au jugement de quatre cardinaux, qui le condamnèrent, le firent déclarer par le pape inique, scélérat et exécrable, et le firent brûler dans l’église d’Agnani.

Cet acte intimida quelques-uns des envoyés de l’Université. Comme ils entraient alors en Italie, ils craignirent peut-être, quoique ce ne fût pas encore l’habitude, laquelle ne prit faveur que plus tard, qu’on les traitât comme le livre qu’ils venaient défendre, c’est-à-dire qu’on les livrât au feu, et ils firent leur soumission ; mais Guillaume redoubla de courage et de fermeté. Arrivé à Rome, il demanda jour pour se défendre, et repoussa les accusations dirigées contre lui avec tant d’énergie que les mêmes cardinaux qui avaient condamné le livre des Périls ne purent s’empêcher d’en absoudre l’auteur principal.

Après avoir séjourné quelque temps à Rome, Guillaume de Saint-Amour, qui était malade, prit congé du pape et se disposa à revenir à Paris ; mais, par une de ces manœuvres familières à la cour de Rome, on condamna absent celui que présent l’on avait absous. En arrivant à la frontière, l’intrépide soutien de l’Université trouva donc une bulle d’Alexandre IV qui lui interdisait l’entrée du royaume de France, « à moins, disait-elle, que le pape ne lui en donnât lui-même la permission. » Par une autre bulle le pape chargea saint Louis de faire exécuter cette condamnation, et le pieux monarque eut la faiblesse d’y consentir. C’est contre cette circonstance que Rutebeuf s’élève avec tant de force, et non sans raison, dans le début de sa complainte et dans La bataille des vices.

Guillaume se retira alors dans sa ville natale de Saint-Amour en Franche-Comté, province qui ne faisait point partie du royaume de France, mais qui avait ses comtes particuliers relevant de l’empire. Le pape ne fut point encore satisfait. Trouvant que de là le vieux docteur pouvait diriger l’Université, il défendit qu’on lui écrivît ni qu’on reçût des lettres de lui. Il n’eût plus manqué à la justice romaine que de lui interdire le feu et l’eau.

Bientôt, afin de porter le dernier coup à l’Université, Alexandre IV voulut faire brûler à Paris le livre des Périls des derniers temps, et quelques autres libelles fameux, comme s’exprime sa bulle, en infamie et détractation des frères prédicateurs et Mineurs (lesquels ont été mis récemment par leurs adversaires en langue vulgaire), ainsi que des rhythmes et des chansons indécentes. Ce passage est d’autant plus remarquable qu’il pourrait concerner plusieurs des pièces de Rutebeuf, et peut-être même celle qui a donné lieu à cette note.

Après la mort d’Alexandre IV, qui ne rendit pas moins de quarante bulles contre l’Académie, les esprits s’apaisèrent peu à peu, et Guillaume de Saint-Amour, qu’on désirait vivement à Paris, revint dans cette capitale, où il fit une entrée triomphante. Si la joie et l’enthousiasme des spectateurs n’ont pas été exagérés par les écrivains qui en parlent, son retour pourrait être comparé à celui de Voltaire.

Ce fut peu de temps après cette époque que Guillaume retoucha son livre des Périls, dont la forme surtout avait semblé déplaire à Alexandre IV. Seulement, pour ne point s’attirer de nouvelles persécutions, il le fit soumettre par maître Thomas, académicien, au pape Clément IV, qui mit dans sa réponse assez d’habileté, un peu de malice peut-être, et en tout cas la plus grande réserve. Le pontife écrivit en effet à Guillaume que, comme il lui était impossible de lire tout ce qu’on lui envoyait, il ne lui répondait pas au fond tout de suite, mais qu’il le ferait aussitôt qu’il en aurait le temps ; que néanmoins, comme il était possible que la chose traînât en longueur, il avait cru devoir donner congé à maître Thomas. On n’a jamais su depuis l’avis du chef de l’Église.

Ainsi se terminèrent toutes ces querelles aujourd’hui non-seulement oubliées, mais qui exigent la plus grande attention pour être bien comprises.

Guillaume de Saint-Amour, après avoir joui de l’honneur d’avoir pour adversaires Albert-le-Grand, saint Thomas d’Aquin, lequel répondit au livre des Périls par le traité Adversùs impugnantes religionem, et saint Bonaventure, qui essaya de le réfuter par celui De paupertate Christi et apologia pauperum, mourut en 1270 selon les uns, en 1272 selon d’autres, après avoir possédé de son vivant une réputation d’éloquence, de courage et de fermeté qui lui survécut fort longtemps, et qui s’étendit même bien au-delà de son époque.

On trouve en effet dans le Roman de la Rose les vers suivants qui concernent ce docteur, et qui sont placés par Jean de Meung dans la bouche de Faux-Semblant (édition de Méon, t. II, page 354), lequel, après avoir enseigné les divers cas où un homme peut mendier sans honte, ajoute :

Qui de mendiance vuet vivre

Faire le puet, non autrement,

Se cil de Saint-Amour ne ment

Qui desputer savoit et lire

Et préeschier ceste matire

A Paris avec les devins :

Jà ne m’aïst ne pains ne vins,

S’il n’avoit en sa vérité

L’accord de l’Université

Et du pueple communément

Qui ooient son preschement.

Nus prodons de ce refuser

Vers Diex ne se puet escuser.

Qui grocier en vodra, si grouce,

Et courrecier si s’en corrouce,

Car je ne m’en teroie mie

Si perdre en devoie la vie,

Ou estre mis contre droiture

Comme saint Pol en chartre oscure,

Ou estre bannis du royaume

A tort cum mestre Guillaume

De Saint-Amour, qu’Ypocrisie

Fist essilier par grant envie.

Ma mère en exil le chassa :

Le vaillant home tant braça

Por vérité qu’il soustenoit,

Vers ma mère trop desprenoit,

Pour ce qu’il fist ung novel livre

Où sa vie fist toute escrivre,

Et voloit que je reniasse

Mendicité et laborasse

Si je n’avoie de quoi vivre.

Bien me voloit tenir por ivre,

Car laborer ne me puet plaire ;

De laborer n’ai-ge que faire :

Trop a grant paine en laborer ;

J’aim miex devant les gens orer,

Et affubler ma renardie

Du mantel de papelardie, etc.

Postérieurement à l’auteur du Roman de la Rose un grand nombre d’écrivains ont encore parlé de Guillaume de Saint-Amour, dont le livre, dit le baron d’Auteuil dans son Histoire de la reine Blanche, fit beaucoup de bruit en France et ailleurs.

Les œuvres de Guillaume de Saint-Amour ont été imprimées en 1632 in-4o., Constantiæ, ad insigna bonæ fidei, apud Alitophilos.

Voici le titre exact de ce volume, que je n’ai trouvé qu’à la bibliothèque Sainte-Geneviève : Magistri Guillelmi de Sancto-Amore, sacræ facultatis theologiæ parisiensis, è celeberrimâ domo Sorbonicâ doctoris olim integerrimi, opera omnia quæ reperiri potuerunt, in quibus, ad defensionem ' ecclesiasticæ hierarchiæ et ad instructionem et præparationem simplicium Christi fidelium, de periculis novissimorum temporum agitur, contrà pseudo-prædicatores, hypocritas et penetrantes domos, et otiosos et curiosos et gyrovagos.

En tête de cet ouvrage se trouve une gravure représentant Guillaume de Saint-Amour vêtu de la robe professorale, et assis dans une espèce de chaire devant un pupitre chargé d’un livre. Au bas de ce portrait on lit : Magister Guillelmus de Sancto-Amore, sacræ facultatis theologiæ parisiensis doctor, ac socius sorbonicus, prout olim pictus erat in vitro veteris bibliothecæ sorbonicæ.

La préface de ce livre, écrite en latin et adressée ad Christianum philalethem, est remarquable sous plusieurs rapports : j’en ai tiré un très-grand parti pour ce qui, dans cette notice, a trait à l’histoire des discussions de l’Université et des ordres mendiants.

Les œuvres de Guillaume de Saint-Amour avaient eu déjà une édition partielle à Bâle, en 1555. Cette édition, que je n’ai pas vue, renferme le discours Sur le publicain et le pharisien, le traité Du péril des derniers temps, enfin un Sermon pour le jour des saints apôtres Jacques et Philippe, dans lequel il s’agit du péril des derniers temps. La première édition, dont nous avons parlé, comprend donc de plus que la seconde le Commentaire de Guillaume Sur le livre des Psaumes ; un traité intitulé Simple question sur la quantité de l’aumône ; savoir : s’il est permis à un homme de donner tout ce qu’il possède, de façon à ne rien garder pour soi et à être ensuite forcé de mendier ; Simple question sur le mendiant valide ; savoir : si nous devons faire l’aumône au mendiant valide, même lorsqu’il est pauvre (on sent que tout ceci était dirigé contre les ordres quêteurs, dont tous les membres étaient généralement très-valides) ; Cas et articles sur lesquels fut accusé Maître Guillaume de Saint-Amour par les Frères-Prêcheurs, et ses réponses aux objections ; Collection de l’écriture catholique et canonique, pour la défense de la hiérarchie ecclésiastique ; Table des signes par lesquels les pseudo-prédicateurs peuvent être discernés des vrais.

Ce recueil, dès son apparition en France, donna lieu à des poursuites. Sa mise au jour, comme nous l’avons vu, est de 1632 : or, en 1633 parut à Paris, chez Sébastien Cramoisi, rue Saint-Jacques, Aux Cigognes, un petit volume in-12 de 43 pages, dont voici le titre : Arrest privé du conseil du Roy donné contre le livre intitulé Opera magistri Guillelmi de Sancto-Amore, ensemble les bulles du pape Alexandre IV, portant condamnation du dit livre à la recommandation de saint Louis, roy de France.

Voici l’avis au lecteur :

« Depuis peu de jours (amy lecteur) quelques personnes peu affectionnées aux religieux, ou bien à la religion, ont fait imprimer et mettre au jour les Œuvres de maistre Guillaume de Sainct-Amour, lesquelles jadis, à la requête de saint Louis, roy de France, furent censurées et condamnées avec leur autheur par le pape Alexandre quatriesme comme impies et sacriléges. Le Roy donc, héritier de la piété de saint Louis, aussi bien que de son sceptre, ayant esté informé de l’audace de ces nouveaux ennemis des religieux, a voulu et commandé, par arrest de son conseil, que cette témérité fust chastiée, afin que doresnavant personne n’osast entreprendre de déterrer ce qui avoit esté si longtemps ensevely. Nous avons inséré cet arrest avec les bulles de Sa Saincteté, pour advertir les adhérans de ce meschant autheur que, si ils ne changent leur mauvaise affection pour l’amour de la vérité, ils y seront contraints par la crainte du chastiment. »

Voici maintenant l’Extrait des registres du conseil privé du Roy qui suit l’avis au lecteur :

« Sur ce qui a esté représenté au Roy en son conseil, qu’encores que, par les édicts et ordonnances de Sa Majesté, il soit défendu d’imprimer ny mettre en lumière aucuns livres notez de censure, ny ceus qui tendent au mépris de la religion catholique et des choses receues et approuvées en icelle, néantmoins il auroit esté publié depuis peu en cette ville de Paris un livre intitulé Magistri Guillelmi de Sancto Amore opera omnia, contenant plusieurs traictez scandaleux faicts au mépris de plusieurs ordres religieux receus et approuvez de l’Eglise et en ce royaume, mesmes contre l’authorité de nostre sainct-père le pape, et entr’autres le traité intitulé De periculisnovissimorum temporum, condamné il y a longtemps par le sainct-siège apostolique ; à quoy il est nécessaire de pourveoir ; veu l’exemplaire du livre susdit, la bulle de nostre sainct-père le pape Alexandre, quatriesme année de son pontificat, qui estoit l’année mil deux cens cinquante-six, portant condamnation du traicté susdit comme meschant et exécrable ; tout considéré, le Roy, en son conseil, a ordonné que par le premier des huissiers du dit conseil tous les exemplaires du dit livre seroient saisis et portez au greffe du dit conseil. Fait Sa Majesté défenses à tous imprimeurs et libraires d’exposer en vente, vendre ny débiter le dit livre, à peine de la vie, et à tous autres d’iceluy retenir ny avoir par devers eux, à peine de trois mille livres d’amende contre ceux qui s’en trouveront saisis. Faict au conseil privé du Roy, tenu à Paris le quatorziesme juillet mil six cens trente et trois. »

Il paraît que toutes ces défenses ne furent pas très-efficaces, puisqu’il nous est parvenu des exemplaires de l’édition aussi sévèrement condamnée.

L’abbé de Tillemont, l’un des solitaires de Port-Royal, avait laissé en manuscrit un assez long travail sur Guillaume de Saint-Amour : on ne sait ce qu’il est devenu. Ses mémoires sur saint Louis n’ont pas été plus heureux : déposés à la bibliothèque royale, et communiqués à un emprunteur négligent, ils n’ont été rendus qu’horriblement mutilés, c’est-à-dire privés, sauf erreur, de deux cent trente-sept feuillets.

Enfin, l’un des hommes les plus érudits de notre époque, M. Daunou, s’est chargé, pour la continuation, entreprise par l’Académie des inscriptions, de l’Histoire littéraire de la France laissée par les Bénédictins, de la notice sur Guillaume de Saint-Amour. Remis en d’aussi bonnes mains, ce travail offrira sans doute de nouveaux et précieux éclaircissements.

NOTE L.

(Voyez page 87, note 5.)

Ancel, dont il est ici question, était fils d’Ancel, troisième du nom, seigneur de l’Isle-Adam, qui l’avait eu de Clémence de Pompone, sa seconde femme. Il épousa, on ne sait en quelle année, Isabelle, dame de Bourris, qui lui apporta en mariage la terre de ce nom. Cette union donna naissance à deux enfants qui furent nommés, l’un Jean, et l’autre Clémence de l’Isle. Le premier fut marié à Alix de Chantemesle, avec laquelle il fit en 1303 diverses donations à l’abbaye du Val ; la seconde eut pour mari Renaud de Méru, auprès duquel elle vivait en 1290 lorsqu’elle vendit, conjointement avec son frère, à Hue de Bourville, tout ce qu’ils possédaient à Puçay en Beauce.

L’histoire généalogique de France, à laquelle j’emprunte ces détails, ne donne pas la date de la naissance d’Ancel IV. Nous savons qu’il mourut le 30 août 1285 en Aragon, où il avait accompagné Philippe-le-Hardy, après avoir succédé à Jean de l’Isle, son frère aîné, qui en 1239 avait confirmé les donations faites par son père à l’abbaye du Val, et dont le testament date du vendredi 1275, après la fête de saint Jean-Baptiste. Une charte de 1279, rendue par Ancel IV en faveur de l’abbaye du Val, nous a transmis son sceau, sur lequel paraît un fasce accompagné de sept oiseaux, quatre en chef et trois en pointe ; le contre-sceau est pareil, et la légende porte † Contras. Dni. Ancelli. Jean, fils d’Ancel IV, succéda à son père.

Je crois devoir ajouter quelques détails sur la famille et le pays de l’Isle-Adam.

L’origine de la première remonte assez haut, puisque nous voyons Adam, premier du nom, nommé avec plusieurs seigneurs et grands officiers de la couronne dans une charte de confirmation que le roi Philippe Ier donna en 1069 en faveur de l’église Saint-Germain, depuis Martin de Pontoise. (Voyez Histoire du Vicariat de cette ville.) Avant lui, ni la forteresse ni le bourg qui furent depuis appelés, de son nom, l’Isle-Adam, n’existaient : il les fit bâtir tous deux. Ce fut aussi à l’un de ses descendants, Ancel, premier du nom, que l’on dut l’abbaye Notre-Dame-du-Val, dans laquelle il fit venir six religieux de la Cour-Dieu, près d’Orléans (voyez Gallia christiana, t. VIII, page 875 B., col. 71), et où il fut enterré avant 1162.

C’est de cette famille, primitivement nommée de l’Isle, ensuite de l’Isle-Adam, et enfin Villiers de l’Isle-Adam, qu’est sorti plus tard le fameux grand-maître de Rhodes, célèbre à la fois par son courage et par les malheurs de son ordre. D’après l’Histoire généalogique, ce serait à dater d’Ancel III que la famille de l’Isle aurait ajouté spécialement à son nom celui de Adam ; mais nous voyons que Rutebeuf, qui est ordinairement très-exact, ne désigne pas Ancel IV autrement que sous le nom d’Ancel de l’Isle. Il faut donc en conclure que le nom de l’Isle-Adam n’était pas encore en usage, pour sa dernière partie, ou du moins qu’on ne s’en servait pas communément.

La ville, ou plutôt le bourg de l’Isle-Adam, qui prit plus tard le titre de baronnie, est situé au pied d’un coteau dans l’Ile-de-France (aujourd’hui département de Seine-et-Oise), sur deux îles que forme cette dernière rivière, à deux lieues environ de Pontoise ; il ressortait du diocèse de Beauvais. On y comptait cinquante-huit feux ; il renfermait aussi un prieuré d’hommes de l’ordre de Saint-Benoît et une communauté de prêtres missionnaires de Saint-Joseph. En 1364, la branche aînée des premiers seigneurs s’étant éteinte, la terre de l’Isle-Adam passa par acquisition dans la maison de Villiers, qui prit alors le nom de Villiers de l’Isle-Adam. Elle en sortit au 16e siècle pour entrer dans celle de Montmorency, d’où elle échut ensuite à celle de Bourbon-Condé, puis à celle de Conti, qui la posséda jusqu’à la révolution.

L’Isle-Adam contient aujourd’hui plus de 1500 habitants ; cette ville fait un commerce de farine assez étendu, et renferme une manufacture de porcelaine.

NOTE M.

(Voyez page 89, note 3.)

LA CHANTE-PLEURE.

On lit à la page 67 de la Description des Mss. de la Chanson de Roland (voyez le poëme de ce nom publié par M. Francisque Michel) que la Chante-Pleure a été mise au jour en 1834 par M. Henri Monnin, à Lyon, en un in-8o de 16 pages, d’après un Ms. de la bibliothèque de Lyon. Comme il m’a été impossible de me procurer cette édition, qui est sans doute une curiosité bibliographique, j’ai cru pouvoir redonner la Chante-Pleure, mais d’après le Ms. de Paris, 7218.

De celui haut Seigneur qui en la croix fu mis,

Qui les portes d’enfer brisa por ses amis,

Soient cil beneoit et à bone fin pris

Qui .i. poi entendront des biens que j’ai apris.

Mult vaut miex Pleure-Chante que ne fait Chante-Pleure ;

Cil qui s’envoise et chante et en pechié demeure,

Cil plorra en enfer, jà n’iert qui le sequeure,

Entre les Sathanas qui sont noir comme meure.

Et de la Pleure-Chante savez que sénéfie :

Qui pleure ses pechiez et vers Dieu s’umelie.

L’âme a le guerredon quant la char est porrie :

Ou ciel avoec les angles s’en va toute florie ;

Lors ne se puet tenir qu’ele ne chant et rie.

Que valent les richeces, que valent les trésors ?

Tout devendra noient li argenz et li ors,

Et nous perdons les âmes por les déliz des cors ;

Quar la char si porist tantost comme l’âme est hors.

N’est si bele jovente ne coviegne morir :

Qoi que li cors deviegne, l’âme ne puet porir,

Dont di-je que por l’âme feroit bon Dieu servir

Por avoir la grant joie qui dure sanz faillir.

La joie de cest siècle, sachiez, mult petit vaut :

Quant miex i cuid’on estre et ele plus tost faut ;

Mès la joie des ciex qui lasus est en haut

Fu et est et sera, ne jà n’aura défaut.

Batons tant dis le fer com est chaut sor l’enclume,

S’aprendons à voler ainz que nos faille plume.

Si esprendons le feu qui si longuement fume,

Quar nos ne veons goute se Diex ne nos alume.

Nous resamblons la taupe qui ot et pas ne voit,

Quar nos ne veons goute à fère nostre esploit.

Nos oions les sermons c’on dit et amentoit,

Se n’i a cil ne cele qui par ce chastoit.

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