Œuvres complètes (page 23)
Enfin les troupes françaises et celles du roi Grasiens assaillent la ville de vingt-trois côtés à la fois. Elye aperçoit Makaire et vole à sa rencontre. Blessé par lui, il le précipite néanmoins de dessus son coursier, et le traître, fait prisonnier, est tiré tout vivant à quatre chevaux. Quand au roi Mibrien, il abandonne la religion de Mahomet, et Aiol, ayant retrouvé Mirabel, passe la nuit avec elle, ce que le romancier décrit malicieusement ainsi :
Cele nuit voirement à joie s’esbanissent :
S’il font ju de cortine, ne vos merveilliés mie,
Dus ç’à demain al jor que l’aube est esclairie.
Tel est à peu près en substance, car j’ai retranché beaucoup de détails, et notamment l’épisode fort intéressant d’une course de cheval avec pari entre Aiol et Makaire de Losanne, le fond de cette chanson de geste. Malgré ses défauts, on conçoit que ce poëme, l’un des derniers qui aient été composés sur le cycle carlovingien, ait dû obtenir beaucoup de succès au 13e siècle. Cela me semble résulter au moins du vers de Rutebeuf, et de la citation suivante, empruntée à un jeu parti dont l’auteur n’est pas connu. Ce jeu parti, dont le sujet est cette question : Quel est le plus à plaindre, du jaloux sans motif ou de l’amant qui n’est pas jaloux de celle qui dédaigne sa poursuite, est adressé à Adam de la Halle, et le juge se nomme Grievilier. On le trouve dans le Ms. 7363. Voici la stance où il est question d’Aiol :
Adan, parmi grans tribous,
Conquist, tout en mendiant,
Et honneur et pais Aious.
Ce set bien cascuns ; mais quant
Hom a grant tere à tenir
Et si ne s’en set chavir,
Ains vit dolans, il a pis de moitie
Que cil qui en povreté mouteplie.
L’allusion faite par Rutebeuf prouve aussi (ce qu’une foule d’autres passages de ses œuvres viennent au reste confirmer) qu’il connaissait non-seulement bon nombre d’auteurs anciens qu’il cite dans ses poésies, mais encore qu’il était fort au courant de la littérature du moyen âge. Enfin, des deux vers qui ont amené cette longue digression ne pourrait-on pas inférer que saint Louis s’était occupé du roman d’Aiol et y avait donné beaucoup d’attention ? Je vais plus loin : en argumentant d’après le texte même du vers de Rutebeuf,
Le roi tendra deçà concile,
ne pourrait-on pas prétendre qu’il se tenait sous saint Louis des assemblées littéraires formées ou présidées par ce roi ? et, dans le cas où la probabilité pencherait pour l’affirmative, que deviendraient ces paroles amères de l’abbé Goujet : « On ne sait où M. l’abbé Massieu a pris que Thibaut, roi de Navarre, avait établi une académie qu’il assemblait à certains jours dans son palais, et qu’on y lisait tout ce qui se faisait de nouveau. »
À coup sûr je suis loin de défendre, comme complètement vraie dans chacun de ses détails, la phrase de l’abbé Massieu, lequel, suivant son habitude, n’a pas cité ses autorités ; mais je demanderai si les termes très-positifs, du moins quant à la lettre, dont se sert Rutebeuf, ne rendent pas en quelque sorte vraisemblable l’assertion de l’abbé Massieu.
NOTE P.
(Voyez page 102, note 2.)
Voici ce qu’on trouve relativement à l’Évangile éternel dans le Roman de la Rose, édition de M. Méon, t. II, page 368. Jean de Meung a mis ces paroles dans la bouche de Faux-Semblant :
Jà ne les cognoistrés as robes
Les faus traïstres plains de lobes :
Lor faiz vous estuet regarder,
Se vous volés d’eus bien garder ;
Et se ne fust la bonne garde
De l’Université qui garde
La clef de la crestienté,
Tout éust été tormenté,
Quant par mauvèse entencion,
En l’an de l’incarnacion
Mil et deus cens cinc et cinquante
(N’est hons vivant qui m’en demente)
Fut baillé, c’est bien chose voire,
Por prendre commun exemploire
Ung livre de par le déable :
C’est l’Évangile pardurable
Que li Sainz-Esperiz menistre
Si cum il aparoit au tistre.
Ainsinc est-il intitulé ;
Bien est digne d’estre brûlé.
A Paris n’ot homme ne fame
Ou parvis, devant Nostre-Dame,
Qui lors avoir ne le péust
A transcrire, s’il li pléust :
La trovast par grant mesprison
Mainte tele comparaison.
Autant cum par sa grant valor
Soit de clarté, soit de chalor,
Surmonte li solaus la lune
Qui trop est plus troble et plus brune,
Et li noiaus des nois la coque
(Ne cuidiés pas que ge vous moque,
Sor m’âme, le vous di sans guile),
Tant sormonte cest évangile
Ceus que li quatre evangelistres
Jhesu-Crist firent à lor tistres.
De tex comparaisons grant masse
I trovast l’en que ge trespasse.
L’Université, qui lors ière
Endormie, leva la chière,
Du bruit du livre s’esveilla,
N’onc puis gaires ne someilla ;
Ains s’arma por aler encontre,
Quant el vit cel horrible monstre
Toute preste de bataillier,
Et du livre as juges baillier ;
Mès cil qui là le livre mistrent
Saillirent sus et le repristrent,
Et se hastèrent de l’ respondre,
Car il ne savoient respondre
Par espondre, ne par gloser
A ce qu’en voloit oposer
Contre les paroles maldites
Qui en ce livre sunt escriptes.
Or ne sai qu’il en avendra,
Ne quel chief cis livres tendra ;
Mès encor lor convient atendre
Tant qu’il le puissent miex défendre.
Ainsinc Ante-Christ atendrons,
Tuit ensemble à li nous rendrons :
Cil qui ne s’i vodront aerdre
La vie lor convendra perdre.
Les gens encontre eus esmovrons
Par les baraz que nous covrons,
Et les ferons desglavier
Ou par autre mort devier,
Puisqu’ainsinc est escript ou livre
Qui ce raconte et segnefie :
Tant cum Pierres ait seignorie,
Ne puet Jehans monstrer sa force.
Or vous ai dit du sens l’escorce
Qui fait l’entencion repondre ;
Or vous en voeil la moele espondre.
Par Pierre voit le pape entendre,
Et les clers séculiers comprendre
Qui la loi Jhésu-Crist tendront,
Et garderont et desfendront
Contre trestous empescheors,
Et par Jehan les prescheors
Qui diront qu’il n’est loi tenable
Fors l’évangile pardurable
Que li Sains-Esperiz envoie
Por metre gens en bonne voie.
Par la force Jehan entent
La grâce dont se va vantant
Qui vuet peschéors convertir
Por eus faire à Dieu revertir.
Moult i a d’autres déablies
Commandées et establies
En ce livre que ge vous nomme
Qui sunt contre la loi de Romme,
Et se tiennent à Ante-Christ,
Si cum ge truis ou livre escript.
Lors commanderont à occierre
Tous ceus de la partie Pierre ;
Mès jà n’auront pooir d’abatre,
Ne por occire, ne por batre,
La loi Pierres, ce vous plevis,
Qu’il n’en demore assés de vis
Qui tous jors si la maintendront
Que tuit en la fin i vendront,
Et sera la loi confondue
Qui par Jehan est entendue.
Mès or ne vous en voil plus dire
Que trop i a longue matire ;
Mès se cis livres fust passés
En greignor estat fusse assés,
S’ai-ge jà de moult grans amis
Qui en grant estat m’ont jà mis.
Le Directorium inquisitorum Romæ, partie 2, question 9, De hæresibus à romanis pontificibus damnatis, § IV, condamne 27 erreurs tirées du livre de l’Évangile éternel. En voici quelques-unes qui nous ont semblé capitales : Quod novum Testamentum non durabit in virtute suâ, nisi per sex annos proximè tunc futuros, videlicet usque ad annum Christi 1260 ; — quod Evangelium Christi neminem perducit ad perfectum ; — quod adveniente Evangelio Spiritûs Sancti, sive clarescente opere Joachim, quod ibidem dicitur Evangelium æternum sive Spiritûs Sancti, evacuabitur Evangelium Christi, etc.
Le pape mit d’ailleurs une assez grande différence dans la manière dont il traita l’Évangile éternel et le livre des Périls.
Nous avons vu qu’il fit brûler ce dernier publiquement ; mais, au rapport de Mathieu Pâris, il fit brûler l’autre secrètement, ce qui, selon Duboullay, parut une injustice aux Académiciens, lesquels n’auraient pas été fâchés d’avoir, eux aussi à leur tour, une petite flambe. En réalité, selon Félibien (an 1256, Histoire de Paris, livre VIII), cet acte avait pour objet de ménager l’honneur des Cordeliers, qui avaient adopté trop légèrement la plupart des chimères dangereuses de ce mauvais livre. On peut consulter, pour avoir de plus grands détails sur l’Évangile éternel, Tamn, État de l’Église.
NOTE Q.
(Voyez page 124, note 1.)
La desputizons dou croisié et dou descroizié, si je ne me trompe, mérite l’attention qu’on a bien voulu lui accorder : elle point exactement les mœurs du 13e siècle, et offre pour et contre les expéditions religieuses un plaidoyer en règle qui, selon la remarque de Legrand d’Aussy, n’est en quelque sorte que l’analyse des motifs qu’alléguaient alors les prédicateurs dans leurs sermons, les papes dans leurs lettres et les princes dans leurs chartes, pour exhorter aux croisades. J’ajouterai que ce plaidoyer reproduit aussi la plupart des raisons que devaient alléguer les opposants, et que par conséquent la desputizons dou croisié et dou descroizié nous présente un tableau fidèle de l’esprit clérical, aristocratique et populaire relativement aux guerres saintes.
Je ne suis pas du même avis que Legrand d’Aussy sur l’époque à laquelle fut composée cette pièce et sur la circonstance qui la fit naître. Voici les paroles de cet écrivain : « Si j’osais, dit-il, hasarder sur cette pièce une conjecture, je dirais qu’elle semble avoir été faite en 1246, quand saint Louis, ayant pris la croix, fit vœu d’aller en Terre-Sainte. On sait que ce voyage, contre lequel les règles de la véritable prudence (Histoire de France, par le père Daniel) pouvaient faire beaucoup d’objections, fut généralement désapprouvé ; que la reine Blanche employa tout, larmes et prières, pour l’empêcher ; que l’évêque de Paris chercha lui-même à en dissuader le roi, etc. »
Je pardonne volontiers à Legrand d’Aussy, qui d’ailleurs a rendu de grands services à notre ancienne littérature, son erreur sur Rutebeuf ; mais c’est faute d’avoir étudié l’ensemble des œuvres de ce poëte qu’il la commet. Confiant dans les paroles de Fauchet, qui, n’ayant connu des pièces de Rutebeuf que celles qui sont contenues dans le manuscrit 7615 (lequel lui appartenait), fait vivre notre fablier bien avant 1250 sans déterminer une époque, et ne le fait cependant mourir qu’en 1310 sans dire sur quoi il se fonde, Legrand d’Aussy a cru que le satirique trouvère remontait peut-être à 1240, du moins comme réputation {car il vivait déjà certainement à cette époque), et il a eu le tort de ne pas chercher à approfondir et à vérifier cette opinion. Or, pour mon compte personnel, il me semble avéré qu’elle est inexacte. Je ne trouve en effet aucune pièce de Rutebeuf portant une date exprimée clairement, ou qu’on puisse apercevoir par induction qui se rapporte à un temps antérieur à l’année 1250 au plus tôt ; peut-être même ceci est-il déjà hasardé. Comment expliquer en effet que Rutebeuf, s’il écrivait déjà en 1250, et à plus forte raison s’il écrivait antérieurement, n’ait, lui qui parle de tout et de tous, absolument rien dit de la reine blanche, morte seulement en 1253 ? La plus grande partie d’ailleurs des œuvres de notre trouvère roule sur des événements postérieurs à 1260, et un assez grand nombre de ses compositions date de 1270. J’admettrai donc difficilement que La desputizons dou croisié et dou descroizié lasse allusion à la croisade projetée en 1246.
Voilà pour la thèse générale. Maintenant, en descendant aux détails et en les analysant, je vais prouver que La desputizon dou croisié et dou descroizié, loin de se rapporter à l’expédition qui eut lieu en 1248, n’a été composée qu’à l’occasion de la sixième expédition d’outre-mer, c’est-à-dire de 1268 à 1270, qui fut la deuxième de Louis IX.
Avant tout, il faut que je fasse justice des considérations accessoires par lesquelles Legrand d’Aussy a essayé d’étayer son opinion. Je dirai donc que, si le projet de saint Louis en 1246 fut généralement désapprouvé, la mise à exécution de la sixième croisade en 1270 le fut encore bien davantage. En effet, en 1248 l’opposition vint presque tout entière de la reine Blanche, qui, portant à son fils la plus vive tendresse, et persuadée, s’il partait, qu’elle ne le reverrait plus (voyez, à la fin du Romancero français, par M. Paulin Paris, un délicieux passage de la Chronique de Rheims cité à cet effet), ne se borna pas à susciter au roi des obstacles personnels, mais souleva encore contre lui jusqu’aux grands dignitaires de l’Église, lesquels auraient dû au contraire se montrer satisfaits de la piété de Louis. Ce fut même à la prière de la reine-mère que l’évêque de Paris vint adresser des remontrances au monarque et le prier de ne pas quitter son royaume. Remarquons d’ailleurs une chose. Les raisons que donne le non-croisé pour se dispenser d’aller outre-mer portent presque toutes sur ce point, qu’on devient pauvre en se croisant, qu’on échange cent soudées contre quarante, qu’on ne gagne rien à ce métier, etc., etc. Or, en 1246 il y avait déjà plus de quarante ans que la quatrième croisade avait eu lieu, et cette entreprise n’avait pas été si malheureuse pour ceux qui y prirent part, puisqu’ils s’emparèrent de Constantinople et fondèrent l’empire des Latins. Ce ne serait donc point d’elle qu’on aurait pu tirer les arguments qui précèdent. L’expédition de 1248, au contraire, dut très-bien les fournir, car ses résultats furent déplorables, et Joinville, qui aimait beaucoup le roi, en fut si effrayé qu’il refusa en 1270 d’accompagner de nouveau ce prince outre-mer. Réfléchissons d’ailleurs que la génération qui entreprit avec saint Louis la croisade de 1248 était nouvelle : il ne restait peut-être pas dans l’armée un seul croisé de 1204. En outre le roi lui-même était jeune, et en supposant qu’il fût resté de l’expédition du marquis de Montferrat (ce que je suis loin de croire) un souvenir de calamité, il n’y avait guère que quelques vieillards qui pouvaient en tirer par prudence un motif d’opposition. L’entreprise de saint Louis dut par conséquent être accueillie avec enthousiasme. Je vais plus loin. Comme l’humanité est oublieuse, et que les nouvelles générations espèrent chacune être plus heureuses ou plus habiles que leurs devancières tout en retombant dans les mêmes fautes, je dis que l’expédition de 1204 n’eût-elle fait, au lieu de succès, éprouver que des revers à ceux qui l’entreprirent, la croisade de 1248 devait être la bienvenue auprès des seigneurs et du peuple, qui, nés avec le règne nouveau, avec les idées nouvelles, avec le besoin de luxe et de hasards que l’Orient avait éveillé chez eux, devaient éprouver pour la Terre-Sainte une vive curiosité jointe à des désirs d’ambition.
Une dernière raison vient d’ailleurs fixer d’une manière irrécusable la date de notre pièce au temps qui s’écoula entre l’année 1267, qui vit projeter la deuxième croisade de Louis IX, et l’année 1270, qui la vit exécuter. C’est celle que je tire de la dix-huitième strophe de La desputizons. Le croisé dit en effet dans cette stance : « Laisse là les clercs et les prélats, et regarde le roi de France, qui, pour conquérir le paradis, veut risquer son corps et prêter ses enfants à Dieu. Un tel prêt est inestimable. » Or, dans la première croisade saint Louis, qui était marié depuis 1235 seulement à Marguerite, fille aînée de Raymond II, comte de Provence, emmena bien avec lui ses trois frères, Robert, comte d’Artois, Alphonse, comte de Poitiers, et Charles, comte d’Anjou ; mais il ne put prêter à Dieu ses enfants, le prince Louis, qui mourut en 1260, étant alors très-jeune, et le second, Philippe, qui succéda à son père, n’ayant encore qu’un an (il était né en 1245), ce qui l’eût empêché, on me l’accordera sans peine, d’être d’un grand secours à Dieu.
Lors de la croisade de 1270 au contraire le roi, ainsi que le fait très-bien observer Rutebeuf dans la strophe seizième du Dit de la voie de Tunes, emmena ses enfants avec lui, savoir : Tristan, né à Damiette en 1250, et qui mourut durant l’expédition ; Philippe, qui après la mort de son père prit la couronne sur le rivage même de Tunis, et Pierre, comte d’Alençon, qui mourut à Salerne en 1284.
En présence de ces considérations et de ces faits il faudrait, pour combattre mon opinion et adopter celle de Legrand d’Aussy, équivoquer sur le mot enfants, et soutenir que le poëte a peut-être voulu, par un terme figuré, désigner tout simplement les sujets du roi de France. Je ne crois pas cette défense plausible ; d’autant plus qu’en ce cas le vers de Rutebeuf, qui à propos des enfants prêtés à Dieu dit immédiatement que ce prêt est inestimable, ne signifierait plus rien. On me permettra donc de regarder comme suffisamment établi le point que j’ai essayé de prouver dans cette discussion.
Je passe à l’examen d’une autre opinion avancée par Legrand d’Aussy à propos de la même pièce. « Je ne doute pas, dit-il, que ce ne soit un jeu dramatique avec son prologue. Le Miracle de Théophile, qu’on a lu ci-dessus, est du même auteur. » Plus loin encore il revient sur cette assertion, range dans la même catégorie diverses autres disputoisons, ainsi que le Diz de l’erberie, et ajoute : « Telles sont les pièces dramatiques du 13e siècle que m’ont fait connaître mes lectures… Je suis convaincu que ce ne sont point là les seuls anciens jeux qu’on trouvera dans les manuscrits si l’on veut y fouiller (ce vœu ne s’est malheureusement point réalisé, et la seule pièce de cette époque, ou même antérieure, qui ait été trouvée depuis, est un fragment d’une Résurrection en vers anglo-normands que j’ai publié (Paris, Techener, 1834) ; mais ceux-ci du moins sont suffisants pour prouver que l’origine de notre théâtre remonte plus haut qu’on ne l’a cru jusqu’ici, et qu’au 13e siècle nous avions déjà des drames, et même des drames de plus d’un genre, etc. »
Cette assertion hardie a effrayé quelques-uns de nos érudits, qui n’ont voulu voir dans le jeu de Robin et Marion, dans celui de Pierre de la Brosse, etc., que des dialogues sans prétention théâtrale. L’honorable M. Monmerqué, dans les réflexions qui précèdent l’édition d’un des jeux qu’il a donnés pour la Société des Bibliophiles, dit : « M. Roquefort fait remonter l’art dramatique parmi nous jusqu’au 12e siècle ; il considère le fabliau d’Aucassin et de Nicolette comme le premier essai de ce genre. Nous croyons cependant impossible de placer ce joli fabliau au nombre des pièces de théâtre. Il consiste dans une narration touchante faite par un ménestrel, qui la suspend par intervalles, tandis que son compagnon chante sur son luth des morceaux de poésie. Ou n’y trouve ni dialogue ni action mise en scène, rien de ce qui constitue l’ébauche la plus imparfaite d’une pièce dramatique. On peut en dire autant des Jeux partis, et par conséquent du fabliau des Deux Bordeors Ribauds, que M. Roquefort regarde comme une esquisse théâtrale. Ces pièces n’offrent point de dialogue ; ce sont deux discours et pour ainsi dire deux plaidoyers qui se succèdent l’un à l’autre, etc. » L’opinion de Legrand d’Aussy me paraît pourtant assez juste. En principe, tout ce qui n’est pas récit pur, tout ce qui s’agite entre plusieurs personnages sous la forme de dialogue et de causerie sort de la route narrative, et constitue le drame à l’état d’embryon ; mais, pour que cela soit chose théâtrale, il faut encore qu’il y ait action, que le jeu scénique se fasse jour. Or dans les pastorales d’Adam, dans le Miracle de Théophile, etc., on rencontre cette qualité essentielle. Les personnages en effet se meuvent, vont, viennent, agissent : il y a spectacle. Dans les disputoisons au contraire je ne vois rien de ceci : le même personnage peut fort bien remplir deux rôles, qui n’ont d’autre vie que la parole. Enfin c’est peut-être, c’est là même, je crois, le pérystile par lequel nos aïeux ont dû passer avant d’arriver au drame ; mais ce n’est aucunement le temple où siège la divinité. »
Selon moi, Legrand d’Aussy a eu tort de ranger les disputoisons sur la même ligne que les jeux, car ces deux choses sont distinctes. Dans les jeux il n’y a pas d’introduction, l’action se déroule et s’explique d’elle-même ainsi que dans le théâtre actuel. Dès le début des premières (tant il est vrai que ceci n’était point destiné à la représentation, mais uniquement tout au plus au récit ou à la lecture) l’auteur, au contraire, est obligé de placer un prologue où il entre lui-même en scène, afin de pouvoir amener le dialogue entre ses personnages.
Cela posé, je rétablirai ici, mais sans la résoudre, laissant ce point à débattre aux historiens spéciaux du théâtre, une question que j’ai déjà posée à propos du Jeu de Pierre de la Brosse (voyez la fin de la préface de cette publication). La voici :
Les Grecs et les Latins eurent, on le sait, outre leur théâtre public, un théâtre privé dont ils faisaient usage à la suite des festins et dans diverses solennités de famille. Ils possédaient également l’idylle et l’églogue, qui formaient les différentes compositions dialoguées de la narration ordinaire et du théâtre. Ne serait-il point possible que nos aïeux eussent possédé comme les anciens un théâtre de famille et de festins ? que la disputoison eût tenu chez eux la place de l’églogue et de l’idylle, et qu’elle eût été récitée dans certaines occasions ou lue par un ou plusieurs personnages ? Il me semble que cette opinion peut concilier bien des choses, et qu’elle ne force pas à admettre parmi les drames les disputoisons, qui, suivant nous, n’en sont pas, ou à rejeter de ce genre de compositions les jeux et les miracles, qui en forment chez nous la première base.
NOTE R.
(Voyez page 144, fin de la note de la page précédente.)
Tous les écrivains contemporains, Ramon de Muntaner, Barthélemi de Néocastro et Nic. Specialis (voyez pour le premier l’édition de M. Buchon, pour les deux autres Muratori) blâment la conduite impolitique de Charles d’Anjou ; mais nul ne me paraît, en peu de mots, avoir fait plus éloquemment ressortir les souffrances de la Sicile durant le règne de ce prince qu’un chaleureux écrivain moderne, M. Michelet, dans le tome III de son Hist. de France, page 13 à 15. Je ne puis résister au plaisir de citer ici ce fragment.
« La Sicile n’avait pas de pitié à attendre de Charles d’Anjou. Cette île, à moitié arabe, avait tenu opiniâtrément pour les amis des Arabes, pour Manfred et sa maison. Toute insulte que les vainqueurs pouvaient faire au peuple sicilien ne leur semblait que représailles. On connaît la pétulance des Provençaux, leur brutale jovialité. S’il n’y eût eu encore que l’antipathie nationale et l’insolence de la conquête, le mal eût pu diminuer ; mais ce qui menaçait d’augmenter, de peser chaque jour davantage, c’était un premier, un habile essai d’administration, l’invasion de la fiscalité, l’apparition de la finance dans le monde de l’Odyssée et de l’Énéide. Ce peuple de laboureurs et de pasteurs avait gardé sous toute domination quelque chose de l’indépendance antique. Il y avait eu jusque-là des solitudes dans la montagne, des libertés dans le désert ; mais voilà que le fisc explore toute l’île. Curieux voyageur, il mesure la vallée, escalade le roc, estime le pic inaccessible ; le percepteur dresse son bureau sous le châtaignier de la montagne ; on poursuit, on enregistre le chevrier errant aux corniches des rocs, entre les laves et les neiges.
« Tâchons de démêler la plainte de la Sicile à travers cette forêt de barbarismes et de solécismes par laquelle écume et se précipite la torrentueuse éloquence de Barthélemi de Néocastro : « Que dire de leurs inventions inouïes, de leurs décrets sur les forêts, de l’absurde interdiction du rivage, de l’exagération inconcevable du produit des troupeaux ? Lorsque tout périssait de la langueur sous les lourdes chaleurs de l’automne, n’importe, l’année était toujours bonne, la moisson abondante… il frappait tout à coup une monnaie d’argent pur, et pour un denier sicilien s’en faisait payer trente… Nous avions cru recevoir un roi du Père des pères, nous avions reçu l’Antechrist. »
« Il fallait, dit un autre, représenter chaque troupeau au bout de l’an, et en outre, plus de petits que le troupeau n’en pouvait produire. Les pauvres laboureurs pleuraient ; c’était une terreur universelle chez les bouviers, les chevriers, chez tous les pasteurs. On les rendait responsables de leurs abeilles, même de l’essaim que le vent emporte ; on leur défendait la chasse, et puis on allait en cachette porter dans leurs huttes des peaux de cerfs ou de daims pour avoir droit de confisquer. Toutes les fois qu’il plaisait au roi de frapper monnaie neuve, on sonnait de la trompe dans toutes les rues, et de porte en porte il fallait livrer l’argent… »
« Voilà le sort de la Sicile depuis tant de siècles. C’est toujours la vache nourrice, épuisée de lait et de sang par un maître étranger. Elle n’a eu d’indépendance, de vie forte que sous ses tyrans, les Denys, les Gélon ; eux seuls la rendirent formidable au dehors. Depuis, toujours esclave. C’est chez elle que se sont décidées toutes les grandes querelles du monde antique : Athènes et Syracuse, la Grèce et Carthage, Carthage et Rome ; enfin les guerres civiles. Toutes ces batailles solennelles du genre humain ont été combattues en vue de l’Etna, comme un jugement de Dieu par-devant l’autel. Puis viennent les barbares, Arabes, Normands, Allemands. Chaque fois la Sicile espère et désire, chaque fois elle souffre ; elle se tourne, se retourne, comme Encelade sous le volcan. Faiblesse, désharmonie incurable d’un peuple de vingt races, sur qui pèse si lourdement une double fatalité d’histoire et de climat ! »
Voici maintenant sur Charles d’Anjou et Mainfroi quelques détails qui se trouvent dans le Roman de la Rose. Jehan de Meung, citant les exemples célèbres, fait dire à la Raison (voyez page 118, tome II, édition de Méon) :
C’est de Mainfroi, roi de Sésile,
Qui par force tint et par guile
Lonc tens en pès toute sa terre,
Quant li bons karles li mut guerre,
Conte d’Anjou et de Provence,
Qui par devine porvéance
Est ores de Sésile rois,
Qu’ainsinc le volt Diex le verois,
Qui tous jors s’est tenus o li.
Cist bon rois Karles l’en toli
Non pas sans plus la seignorie,
Ains li toli du cors la vie.
Quant à l’espée qui bien taille,
En la primeraine bataille
L’assailli por li desconfire,
Eschec et mat li ala dire
Desus son destrier auferrant
Du trait d’un paonnet errant
Ou milieu de son échiquier.
De Corradin parler ne quier
Son neveu dont l’exemple est preste,
Dont li rois Karles prist la teste
Maugré les princes d’Alemaigne :
Henri, frère le roi d’Espaigne,
Plain d’orguel et de traïson