Œuvres (page 10)

Saint-Amant · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Œuvres de Saint-Amant · 29 pages

Quel execrable attentat !

Quel démon, quelle furie

Vous a mise en tel estat ?

Helas ! pourroit-on bien croire

Que celle de qui la gloire

Serait chérie aui enfers,

Et dont les beautez extresmes

Captiveraient les dieux mesmes,

Fust maintenant dans les fers ?

À cette juste semonce

Faite avec mille regrets,

Elle ne rend pour responce

Que gemissemens secrets ;

Mais son cœur en ce silence,

D’une douce violence

Faisant mouvoir son beau sein,

Semble, tant ce poinct le touche.

S’en fascher contre sa bouche,

Et s’enfler à ce dessein.

Il craint qu’il ne soit capable

De faire croire, en effet.

Qu’elle puisse estre coupable

De quelque horrible forfait ;

Et pour prévenir le blasme

Que peut engendrer en l’ame

Un si dangereux soupçon,

Après s’estre un peu forcée,

Elle addresse au beau Persée

Sa plainte en cette façon :

— Qui que vous soyez, dit-elle,

Que le sort guide en ces lieux,

Soit de la race mortelle,

Soit de la troupe des dieux ;

Je dy le sort, non l’envie

De venir sauver ma vie

Du péril où je la voy,

Car le Ciel m’est trop severe

Pour penser qu’en ma misère

On daigne avoir soin de moy.

Là, les sanglots et les larmes

Interrompent ce discours,

Et sa voix, pleine de charmes,

En reprend ainsi le cours :

Ne croyez pas que ces chaisnes

Me facent souffrir les gesnes

D’un supplice merité ;

L’innocence vous oblige,

En la peine qui m’afflige,

D’en ouyr la verité.

La reyne d’Étiopie,

Que ma mere, à mon malheur,

Je dois nommer, quoy qu’impie,

Est cause de ma douleur ;

Sa vanité fut bien telle

D’oser se dire plus belle

Que les Nymphes de la mer,

Qui, pour venger cet outrage,

Monstrent bien que leur courage.

Comme leurs flots, est amer.

Ces deïtez courroucées,

Portans le ressentiment

De leurs beautez offencées

Au delà du chastiment,

Ont voulu qu’un monstre enorme,

Un poisson d’horrible forme,

Vint affliger ce pays,

Et que mesme sur la terre

Sa cruauté fist la guerre

À nos peuples esbahis.

Pour empescher ses ravages,

Qui nous ont fait tant de mal,

Et délivrer nos rivages

D’un si funeste animal,

Soudain l’oracle on consulte,

On le prie en ce tumulte

De nous vouloir secourir ;

Mais sa fatale ordonnance

Trop dure à ma souvenance,

Ne parle que de mourir.

Il faut, dit-il, qu’on octroyé

Par un tribut annuel

Une noble fille en proya

À ce monstre si cruel.

Là ses mandements s’achèvent,

Là mille plaintes s’eslevent

Dont tout le temple fremit ;

L’idole sort de sa place,

D’effroy la lampe se glace,

Et l’autel mesme en gémit.

Enfin le sacré concierge

Commande qu’on jette au sort.

Pour connoistre quelle vierge

On doit livrer à la mort ;

Et moy, l’unique héritière

Presque de l’Afrique entière,

Ô lamentable destin !

Las ! je suis la malheureuse

Que cette loy rigoureuse

Prend pour son premier butin.

Comme sa bouche plaintive

Ce dernier mot prononçait,

On voit bien loin de la rive

Le monstre qui paroissoit.

La frayeur reprend son ame ;

Elle crie, elle se pasme

Dans les bras du desespoir,

Et le nocher de la Parque

Croit que bien tost dans sa barque

Son ombre se fera voir.

Le triste et désolé père,

Arrachant ses blancs cheveux,

Quoy que nulle ayde il n’espère,

Redouble à ce coup les vœux ;

Et la mère repentante,

D’une main fiere et tremblante

Voulant punir sa beauté,

De son sang signe en sa joue

Comme son cœur desadvoue

Ce qu’a dit sa vanité.

Est-ce là tout le remède,

Dit Persée, approchant d’eux,

Que l’innocente Andromede

Doit attendre de vous deux ?

N’avez-vous point d’autres armes

Que les complaintes, les larmes,

Les vœux et l’estonnement

Et verrez-vous sans obstacle,

D’un si périlleux spectacle

Le tragique evenement ?

Non, non, je suis trop sensible,

Et trop plein d’amour aussi :

À ma valeur invincible

Laissez-en tout le soucy ;

Seulement, en recompense

Des maux où, pour sa défense,

Je m’en vay me hazarder,

Vostre foy me soit donnée

Que sous un sainct hymenée

Je la pourray posseder.

Que si le temps qui nous presse

Et ma généreuse ardeur

Souffraient que de ma noblesse

Je vous disse la grandeur,

Vous sçauriez comme ce prince

Dont le ciel est la province

Et les dieux sont les subjets

Est mon pere veritable,

Qui m’a rendu redoutable

En tous mes fameux projets.

Vous sçauriez comme, pour guide

N’ayant que l’aveugle amour,

Ce monarque en or liquide

Se coula dans une tour ;

Que Danaé prisonniere

En ceste estrange maniere

Dans sa couche le receut ;

Et que, me faisant connestre,

Je puis seul me vanter d’estre

L’heureux fruict qu’elle conceut.

D’ailleurs, si de mes victoires

J’osois vous entretenir.

Vous en sçauriez des histoires

Dignes d’un long souvenir :

Là, je vous ferais entendre

Qu’en mon âge le plus tendre

J’ai poussé dans le cercueil,

Par les labeurs incroyables,

Ces Gorgonnes effroyables,

Qui s’entreprestoient un œil.

Bref, vous sçauriez que Méduse

Aux hideux crins de serpens,

Ma juste et mortelle ruse

À sentie à ses despens ;

Et s’il vous estait possible

De voir son visage horrible

Sans périr au mesme instant,

Ma main serait toute preste

De vous en monstrer la teste

Que je cache en la portant.

Il se teut là, pour entendre

Du triste roy, qui pleuroit,

Qu’il avoit droit de s’attendre

À plus qu’il ne requérait,

Car, outre sa chère fille,

Seul honneur de sa famille,

Que l’on luy vouloit oster,

Ses biens, sa personne mesme

Et son propre diadesme

Il le prioit d’accepter.

Muse, laisse là Persée

S’apprester à recevoir

Ce monstre qu’à ma pensée

Tes mystères ont fait voir,

Et, tournant icy ta veine,

Qui d’ardeur est toute pleine,

Vers ce prodige des flots,

Vueille si bien le dépeindre

Qu’il se fasse encore craindre

Aux plus hardis matelots.

Sa teste affreuse et superbe,

Aux marques qu’elle portait,

Du sang tombé sur de l’herbe

Vivement représentait ;

Ses prunelles embrasées

Ressembloient à ces fusées

Qui font leur effet dans l’eau,

Et jettoient tout droil en l’ame

À longues pointes de dame,

La froide horreur du tombeau.

Tout ainsi qu’une baleine,

Il avoit dessus les yeux

Deux tuyaux qui pour baleine

Soufflaient de l’eau jusqu’aux cieux

Sa gueulle de crocodile

Estoit un gouffre mobile ;

La mer s’abismoit dedans,

Et souvent sa langue noire

Se dardoit entre l’ivoire

Du triple rang de ses dents.

De mainte coquille dure

Qui sur le dos luy croissoit,

Comme d’une espaisse armure

Sa peau s’enorgueillissoit ;

Une espouventable queue

Moitié jaune et moitié bleue

Luy tournoyoit sur le corps,

Et par fois, en frappant l’onde,

Sembloit menacer le monde

De ses merveilleux efforts.

Ses pieds, qui du vieux Nerée

Sillonnoient les vastes champs,

Dans cette plaine azurée

Fichoient des ongles trenchants,

À le voir sur l’eau s’estendre,

Sa grandeur l’auroit fait prendre

Pour un vaisseau renversé,

Ou pour quelque isle flotante,

Ainsi que ta Grèce chante

Qu’elle en vit au temps passé.

Les vagues, d’horreur esmeues,

Autour de luy blanctaissoient ;

Les airs, se couvrans de nues,

Le jour en obscurcissoient ;

Le ciel en suoit de crainte

La terre en estait contrainte

D’esbranler ses fondemens ;

Bref, une fiere tempeste,

À l’aspect de cette beste,

Troubloit tous les elemens.

Comme aux lieux où Mars domine,

Pendant quelque horrible assaut,

Une foudroyante mine

Emporte quelqu’un en haut :

Tout de mesme en cet orage,

De l’ardeur de son courage

Persée estant emporté,

Haut sur le monstre s’eslance,

Aussi tost comme il s’avance

Vers le butin souhaitté.

Il fend l’air la main armée

D’un coutelas flamboyant ;

Sous luy, la beste animée,

S’enfle et gronde en le voyant.

Elle court, la gueule ouverte,

D’où sort une escume verte,

Après l’ombre du guerrier,

À qui, de cette entreprise,

La Gloire, en son ame esprise,

Offre desja le laurier.

Tel que descend le tonnerre

Sur quelque arbre audacieux,

Qui, de la part de la Terre,

Semble défier les Cieux ;

Tel, en fureur, il se jette,

Plus viste qu’une sagette,

Sur son ennemy cruel,

Et d’une profonde playe,

Courageusement essaye

À terminer ce duel.

Le monstre, tout en désordre

Du grand coup qu’il a receu,

Saute après luy pour le mordre,

Mais son espoir est deceu.

Alors la Nue, irritée

De se voir ainsi heurtée,

Se ramasse en tourbillons ;

Puis, soudain, quand il retombe,

La mer, qui sous luy succombe,

Pirouette à gros bouillons.

Tantost jusqu’au fond d’un gouffre

La rage le fait plonger,

Tantost les peines qu’il souffre

Hors de l’eau le font nager.

Il s’arreste, il se tourmente ;

La douleur qui s’en augmente

Luy fait pantheler le flanc,

Et par sa mortelle atteinte

L’onde d’alentour est teinte

De venin meslé de sang.

Toutes ces costes résonnent

De mugissements affreux,

Les Dieux marins s’en estonnent

Dans leurs antres les plus creux.

Ce bruit, venant en l’ouye

D’Andromede esvanouye

À soy la fait revenir ;

Ses fers à demy se laschent,

Et l’on diroit qu’ils se tachent

De la pouvoir retenir.

En la peur qui délibère

De la vaincre à cette fois,

Elle croit que de Cerbère

Ces longs cris sont les abois,

Alors, pensant estre morte,

Sa frayeur devient si forte

Qu’elle n’ose ouvrir les yeux,

Tant la chetive aprehende

De voir l’infernale bande

Remplir de spectres ces lieux.

Durant tout cela, Persée,

D’un effort impétueux,

Redonne à teste baissée

Sur le poisson monstrueux,

Et, luy perçant les entrailles,

Malgré ses dures escailles,

En ce martial esbat,

Son bras en deux coups achevé

Ce qui défaut à son glaive

Pour triompher du combat.

Mais afin que la mémoire

En dure éternellement,

Et qu’on chante sa victoire

Par tout solennellement,

Meu d’une louable envie,

Il veut, avant que de vie

Ce monstre soit despouillé,

En laisser des marques telles,

Que de les voir immortelles

Le Temps soit esmerveillé.

Lors, de la fatale teste

À cet effet il se sert,

Aux yeux mourants de la beste

L’opposant à descouvert.

Aussi tost en cette place

Un certain esprit de glace

Lui gaigne et fixe le corps,

Augmentant ainsi le nombre

Des rochers qui de leur ombre

Couvrent la mer en ces bords.

Toutefois de sa figure

Rien n’est métamorphosé ;

Elle en garde la structure,

Et l’on en est abusé :

Car d’abord le plus habile,

De ce qu’elle est immobile,

S’esbayt plus à la voir

Qu’il ne feroit en soy-mesme

Si, par un miracle extresme,

Il la voyoit se mouvoir.

Lors, comme sur un trophée,

Le vainqueur se met dessus ;

Les regards du bon Cephée

Soudain s’en sont appercus ;

Il en saute d’allegresse.

La reine, à ce signe, addresse

Sa course en haste à l’escueil.

Elle en asseure Andromede ;

Mais l’erreur qui la possède

Luy fait tousjours fermer l’œil.

Encore que de sa mere

Elle entende les accents,

Et que cette voix tempere

L’effroy qui trouble ses sens,

Elle pense estre trompée,

Ou que de Cassiopée

Le destin est racourcy :

Car, ayant commis le crime,

La raison veut qu’elle estime

Qu’elle en est punie aussi.

Est-ce vous donc, ô chère Ombre ?

Dit-elle en ouvrant les yeux.

Mais quoi ! dans l’Averne sombre

Voit-on la clarté des cieux ?

Je m’abuse, poursuit-elle.

Ô dieux ! sous vostre tutelle

Mes jours ont donc esté mis ?

Il est donc vray que la vie

Ne m’a point esté ravie,

Et que vous m’estes amis ?

Ouy, ma fille, il le faut croire,

Dit la mère en l’embrassant ;

Vous en devez rendre gloire

À leur secours tout puissant.

Un d’entre eux, en forme d’homme,

Que tout l’univers renomme,

À daigné vous assister :

C’est celuy qui sur la nue,

Par une route incognue,

Nous est venu visiter.

D’une valeur sans seconde

Le Monstre il a combattu ;

Ce cruel tyran de l’onde

À fleschi sous sa vertu,

Sous l’effort de son espée

Son audace est dissipée,

Rien ne l’en a garanty ;

Et mesme on croit que Neptune,

Touché de vostre infortune,

À sa mort a consenty.

Au reste, ô bonheur estrange !

Cet admirable vainqueur

Dessous vos beautez se range,

Et vous veut donner son cœur.

Amour, dont nul ne s’exente,

Tout ainsi qu’il le présente

Dit qu’il l’accepte pour vous.

Vostre bon pere l’approuve,

Et, quant à moy, je le trouve

Aussi juste qu’il est dous.

Ainsi cette belle reine

La princesse entretenoit,

Pour chasser du tout sa peine,

Tandis qu’on la deschainoit.

Ces mots lui flattent l’oreille,

Une douceur nompareille

L’engage à de nouveaux fers,

Et son ame enfin se noye

Dans une discrette joye

Des biens qui luy sont offerts.

Cependant qu’elle s’habille

D’un précieux vestement,

Qui semble, à l’or dont il brille,

Parler de contentement,

Le Roy, tout transporté d’aise,

D’autre part baise et rebaise

La main de son defenseur,

Et d’un cœur loyal ordonne

Que d’elle et de sa couronne

Il soit fait le possesseur.

De vouloir icy decrire

Les propos longs et charmans

Qu’a l’abord se purent dire

Ces beaux et parfaits amans,

C’est une chose où la Muse,

Se trouvant toute confuse,

N’a point d’assez hauts discours :

Il suffit qu’un hymenée,

Malgré le jaloux Phinée,

Recompensa leurs amours.

L’ARION. À Monseigneur le Duc de Montmorency.

Les sens pleins de merveille et remplis d’allégresse,

J’entrepren de chanter ce beau chantre de Grèce,

Qui, malgré la rigueur des farouches nochers,

Dont les cœurs en la mer sont autant de rochers,

Passa sur un daufin l’empire de Neptune,

Fit de son avanture estonner la Fortune,

Et revit ondoyer, par un decret fatal,

La fumée à flots noirs sur son vieux toit natal.

Grand duc, grand admiral, ornement de la France,

De qui les hauts exploits surpassent l’esperance

Qu’en les plus tendres ans tout le monde eut de toy.

Brave Montmorency, de grace, écoute-moy ;

Escoute ces accors qu’Arion te dedie ;

Contemple un peu son lut, gouste sa melodie,

Et, regissant l’estat de l’ocean gaulois

Sous le joug glorieux de nos augustes lois,

Empesche desormais qu’un dessein si barbare

Qu’est celuy que j’exprime en ce stile assez rare

Ne naisse dans l’esprit d’aucun des matelots

Que ta charge institue au commerce des flots.

Quand il se vit comblé de richesse et de gloire,

Ce fameux Arion, digne de ta memoire,

Qui par les tons mignars d’une amoureuse vois

Doucement alliez aux charmes de ses dois,

Ostoit l’ame aux humains pour la donner aux marbres,

Domtoit les animaux, faisoit marcher les arbres,

Arrestoit le soleil, precipitoit son cours,

Prolongeant, à son choix, ou les nuits ou les jours,

Réveilloit la clemence, endormoit le tonnerre,

Abaissoit la fierté du demon de la guerre,

Et banissoit des cœurs qui s’approchoient de luy,

Mesme au fort des tourmens, la douleur et l’ennuy ;

Un naturel desir de revoir sa patrie,

Où l’on le reveroit avec idolatrie,

Flattant ses sentimens en ce lointain sejour,

Le vint solliciter d’y l’aire son retour.

D’ailleurs, estant mandé du sage Periandre,

De qui le seul vouloir l’y faisoit condescendre,

Il s’appreste à partir du rivage latin,

Pour s’en aller en Grece achever son destin,

Use de diligence à chercher un navire

Qui tende à la contrée où son dessein aspire ;

En trouve un de Corinthe à cela preparé ;

Serre son lut d’yvoire en son estuy doré,

Prend congé, non sans pleurs, bien qu’entremeslez d’aise,

De ses plus chers amis, les embrasse, les baise,

S’embarque en leur presence, et, par un long adieu,

Temoigne du regret d’abandonner ce lieu.

On leve aussitost l’ancre, on laisse choir les voilles,

Un vent frais et bruyant donne à plein dans ces toilles ;

On invoque Thetis, Neptune et Palemon,

Les nochers font jouer les ressorts du timon,

La nef sillonne l’eau, qui, fuyant sa carriere,

Court devant et tournoye à gros bouillons derriere.

Le peuple de Tarente, epandu sur le port,

Souhaitte que le Ciel luy serve de support,

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