Œuvres (page 9)

Saint-Amant · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Œuvres de Saint-Amant · 29 pages

Trouble cette maudite ville ;

Que Phebus, qui fait tant le beau,

N’y porte jamais le flambeau ;

Qu’il y pleuve des halebardes,

Que tout ce que jadis nos bardes

Ont prophetisé de malheurs,

D’ennuis, d’outrages, de douleurs,

De poison, de meurtre, d’inceste,

De feu, de famine et de peste,

S’y puisse bien-tost accomplir,

Et tout son domaine en remplir.

Voilà ce qu’une ire equitable

Fit prononcer, estant à table,

De haine ardemment excité

Contre cette infame cité,

Au plus benin de tous les hommes

Qui boivent au temps où nous sommes.

Ô bon yvrongne ! ô cher Faret !

Qu’avec raison tu la mesprises !

On y voit plus de trente eglises,

Et pas un pauvre cabaret.

INCONSTANCE.

On devroit bien trouver estrange

Que ma muse n’ait mis au jour

Quelque œuvre digne de louange

Sur le sujet de mon amour :

Je m’en estonnerois moy-mesme ;

Mais, dans mon inconstance extresme,

Qui va comme un flus et reflus,

Je n’ay pas si-tost dit que j’ayme,

Que je sens que je n’ayme plus.

Il est vray que je sçay bien feindre,

Et qu’il n’est esprit si rusé,

Lors que ma bouche se veut plaindre,

Qui ne s’en trouvast abusé ;

Mon cœur plein d’infidelles charmes

N’espargne ni soûpirs ni larmes

Pour essayer d’y parvenir,

Et mes paroles sont des armes

Contre qui rien ne peut tenir.

CHANSON.

Ingrate et cruelle Silvie !

Je m’en vay contenter l’envie

Qui te porte à me voir perir.

C’en est fait, je n’ay plus de vie

Qu’autant qu’il en faut pour mourir.

Au tombeau le sort me convie :

La clarté m’est déjà ravie,

Et rien ne peut me secourir.

C’en est fait, je n’ai plus de vie

Qu’autant qu’il eu faut pour mourir.

Pour l’avoir si long-temps servie,

Voy ma fin, sois-en assouvie :

Ce seul bien j’ose requérir.

C’en est fait, je n’ay plus de vie

Qu’autant qu’il en faut pour mourir.

ÉPIGRAMME.

J’ay chanté sur la cornemuse

Maint dizain, voire maint onzain ;

Mais jamais l’effort de ma muse

Ne m’a pu produire un douzain.

SONNET.

Jamais rien n’approcha de mon heureux destin :

J’adore une beauté qui n’a point de pareille,

Soit pour enchanter l’œil, soit pour ravir l’oreille,

Ou pour faire d’un cœur un amoureux butin.

Son visage est plus frais qu’une rose au matin,

Quand au chant des oiseaux son odeur se réveille ;

Elle remplit mes sens de gloire et de merveille,

Et me fait mespriser la bergere Catin.

Accuse qui voudra mon humeur d’inconstance,

Je ne veux ni ne puis luy faire resistance,

Et croy ne point faillir changeant de bien en mieux.

Ô divine Amarante ! acceptez mon service,

Et daignez admirer comme, pour vos beaux yeux,

Je fais une vertu de ce qui fut un vice.

SONNET.

Je viens de recevoir une belle missive

De la nymphe qui prit mon ame au trebuchet,

Et qui, scellant mon cœur de son divin cachet,

Y voulut imprimer son image lascive.

Il me fasche desjà que cette heure n’arrive

Où je dois embrasser sa taille de brochet,

Et jamais verollé, tapy dessous l’archet,

En suant ne trouva l’orloge si tardive.

Phœbus, va-t-en souler tes paillards appetis

Dans les bras amoureux de la belle Thetis :

Elle se plaint qu’au ciel trop long-temps tu demeures.

Nuict, couvre l’univers de ton noir balandran,

Et, puis que j’ay le mot justement à six heures,

Amour, conduy l’aiguille au milieu du cadran.

puis que: puisque

JUNON À PARIS. Pour un ballet.

Équitable berger, gloire du sang de Troye,

Qu’un songe malheureux pensa donner en proye

Aux destins irritez ;

Si l’extrême grandeur dont l’eclat m’environne

Ne m’avoit obtenu la celeste couronne,

Je n’aspireroy point à celle des beautez.

Je preside aux tresors, je fay monter les hommes

Par des degrez d’honneur jusqu’au siege où nous sommes,

Avecques tous les dieux :

C’est de mon seul pouvoir que depend la fortune ;

À quiconque il me plaist sa grace est opportune

Et rend souventesfois la terre égale aux cieux.

Aussi le souverain que l’Olimpe revere

Adoucissant pour moi son visage severe,

Adore mon autel ;

Je suis l’unique objet des pensers de son ame,

Et croy que ma beauté, d’où procede sa flame,

L’eust fait mourir d’amour, s’il eust esté mortel.

LES OEUVRES

DU SIEUR DE

SAINT-AMANT

SECONDE PARTIE.

L’AMARANTE.

À quel poinct de folie et de témérité,

Contre mon vouloir propre, amour, m’as-tu porté !

Je m’estois résolu, malgré ta violence,

De retenir mes pleurs, d’observer le silence,

De déguiser si bien mes maux et mes plaisirs,

Qu’à peine mes pensers auraient sceu mes désirs ;

Que, de peur d’éventer mes ardeurs nompareilles,

Ma voix serait en garde avecque mes oreilles ;

Que mon esprit jaloux, s’immolant au respect,

Se trouverait luy-mesme à luy-mesme suspect ;

Qu’à ma fin douloureuse un jour ma seule cendre

Pourrait de mon brazier quelques indices rendre,

Et qu’au dernier soupir ma chaste passion

Enterroit ce feu sous la discretion ;

Et cependant ma bouche, infidelle à mon ame,

Oubliant tout devoir, vient d’en trahir la flame.

Je l’ay fait eclater, j’ay parlé, j’ay gemy

Devant ce beau soleil, mon aimable ennemy,

Et j’ay bien eu l’audace, apres un si grand crime,

De supplier ses yeux d’avouer pour victime

Agreable à son cœur le mien, que ses appas

Menent comme en triomphe au chemin du trespas.

Ô langue trop hardie ! ô licence effrenée !

Ô faute sans exemple ! ô ciel ! ô destinée

Qui gouvernes mes jours, et n’as deu qu’à regret

Consentir au dessein de rompre mon secret !

Que je me sens coupable, et combien j’ay d’envie

D’expier par ma mort les erreurs de ma vie !

Depuis sept mois entiers, nombre misterieux,

Que j’adore captif cet objet glorieux,

Ce miracle d’honneur, de vertus et de charmes,

Cette illustre beauté, doux sujet de mes larmes,

Depuis l’heureux moment qu’en si claire prison

Ma liberté se mit avecque ma raison,

Et que navré d’amour, mon jugement essaye

Non pas de me guerir, mais de cacher ma playe,

Un sort delicieux m’a souvent fait jouir.

Du plaisir de la voir, du bonheur de l’ouir,

D’admirer de sa main l’agile et mol albastre,

Quand avec des accens que l’oreille idolastre,

Sur les nerfs d’un bois creux qui chante et qui se plaint,

Qui m’esveille et, m’endort, me flatte et me contraint,

Ses doigts harmonieux font aux miens telle honte

Que de leur melodie on ne fait plus de conte.

J’ay veu ses beaux cheveux, blonds charmes des regars,

Sous l’yvoire ; d’un peigne à l’entourt d’elle espars,

Representer au vray le Pactole en sa source,

Qui, d’un bout marbre blanc faisant naistre sa course.

Tombe à gros bouillons d’or, et loin de soy s’enfuit,

Excepté qu’en leur cheute ils ne font point de bruit.

C’est ainsi qu’au matin l’aurore eschevelée

Vient annoncer le jour sur la voûte estoilée ;

C’est ainsi que Diane autrefois apparut

Aux yeux de l’indiscret qui son ire encourut,

Quand, surprise dans l’eau, sa main, aussi tost preste

De cacher son beau corps avec sa propre teste,

Luy construisit en haste un voile flamboyant

Des vifs et longs rayons de son poil ondoyant,

Et voulut que son soing obtint le privilège

De pouvoir par du feu conserver de la nege.

Je l’ay veue en maint lieu par le bal ordonné

De cristaux suspendus richement couronné,

Ou plutost de glaçons d’où s’exhaloient des flames,

Gagner d’un seul regard les plus superbes ames.

Ternir les diamans que le luxe y portoit,

Esblouir les flambeaux dont la salle esclatoit,

Et former de ses pieds de si nombreux misteres,

De si beaux entrelas, de si doux caractères.

Tracés avec tant d’art pour enchanter les dieux

Et pour tirer à soi tes esprits par les yeux,

Que les chiffres sacrez de l’obscure magie

Pour forcer les démons ont bien moins d’énergie.

J’ay veu les beaux trésors de ses deux monts de lait

S’enfler aimablement sous un jaloux collet,

Qui, fasché que leur teint rende sa blancheur noire,

Tasche au moins d’en couvrir la moitié de la gloire.

Mais pour estre trop fin il n’en sçait rien cacher :

Il trahit ce qu’il baise, et ne peut empescher

Qu’au travers des devans dont l’œil perce l’obstacle

L’on ne jouysse à plein d’un si rare spectacle

J’ay gousté seul à seul l’adorable entretien

Que forme son esprit, sa voix et son maintien,

Qui tous trois sans pareils en graces amoureuses,

Rendant comme les yeux les oreilles heureuses,

Donnent aux moindres mots des charmes si puissans

Par les gestes diserts et les tons ravissans,

Que l’Éloquence mesme à sa bouche attachée,

D’oser luy repartir seroit bien empeschée.

Ô bouche ! ô belle bouche ! ô quand on vous entend,

Quand on vous oit chanter, dieux ! que l’on est content !

Un doux air qui murmure et passe entre des roses

Ne nous fait point sentir de si divines choses.

Hé ! chantez donc toujours ; vos rubis animez

Ne devroient, ce me semble, estre jamais fermez.

Toutesfois je me trompe : amour veut qu’ils se taisent,

Afin qu’en se pressant eux-mesmes ils se baisent.

Nul n’en est digne qu’eux ; je n’en suis point jalous.

Levres, baisez-vous donc, sans cesse baisez-vous,

Mais non pas sans parler ; le silence est un crime

À quiconque en beaux traits si noblement s’exprime ;

Faites et l’un et l’autre en discourant d’aymer,

Prononcez-en le mot, ou daignez me nommer,

Et j’auray cette gloire, en l’ardeur qui m’emporte,

D’estre dans vos baisers admis en quelque sorte.

Ha ! je me laisse aller à trop d’ambition ;

C’est changer le respect en indiscretion.

Dites-moy que je meure, et (joyeux de vous plaire)

On me verra soudain obeir et le faire.

Ouy, je mourray joyeux si vous me l’ordonnez :

Aussi bien les ennuis qui me sont destinez

Estans trop violens pour estre perdurables,

Mettront bien-tost un terme à mes jours miserables.

Enfin, pour revenir à mon triste sujet,

J’ay d’un accès facile approché cet objet ;

J’ay de cette beauté de tant d’attraits pourveue,

Satisfait à plaisir mon ouye et ma veue ;

J’ay, si je l’ose dire, ô supreme bon heur !

J’ay dans la bien-seance eu maintefois l’honneur,

Sous les loix du salut qui le toucher avoue,

De succer librement les roses de sa joue,

Et par mon imprudence à descouvrir mon feu,

Par mon audace extresme à declarer le vœu.

Que sur l’autel d’Amour j’ay fait sans artifice

D’offrir à ses appas mon cœur en sacrifice,

Je me verray privé, peut-estre pour jamais,

Devoir ces beaux soleils à qui je me soubmets,

Et de qui me seroit l’absence plus cruelle

Que l’horreur d’une mort dure et perpetuelle.

Vrayment, c’est bien à moy de m’en piquer aussi !

Elle qui des dieux seuls doit estre le soucy,

Elle dont tout Paris admire les merveilles,

Elle à qui nous devons tous les fruits de nos veilles,

Elle que cent galands de suite accompagnez,

Cent amoureux discrets, jeunes et bien peignez,

Trouvent sourde à leurs vœux, oserois-je pretendre

Qu’en mon poil desjà gris elle voulût m’entendre ?

Mais c’est mal raisonner pour un amant expert :

De propos en propos mon jugement se pert.

On diroit à m’ouir qu’il depend de mon ame

De s’embrazer ou non d’une si belle flame,

Comme si de tout temps le destin souverain,

Par un arrest fatal gravé dans de l’airain,

N’avoit point resolu sur la voûte esclairante

Qu’on me verroit un jour brusler pour Amarante,

Et comme si, dans l’heur de languir en ses fers,

Où je trouve à la fois mes yeux et mes enfers,

La volonté du sort, quoy qu’enfin il m’advienne,

Ne devoit pas regler et conduire la mienne !

L’ANDROMEDE. À Monseigneur, frère unique du Roy.

Epris d’une ardeur nouvelle

De monter jusqu’au sommet

Où la Muse qui m’appelle

La guirlande me promet,

Il me plaist que mon genie,

Dans cette douce manie,

Chante aujourd’hui pour les dieux

La fable presque estouffée

De la fille de Cephée,

Qui luit maintenant aux cieux.

Digne frère d’un monarque

Dont les armes et les lois

Sauvent des mains de la Parque

L’honneur du sceptre gaulois ;

Noble sujet de l’histoire,

Grand heros, de qui la gloire

N’entrera point au cercueil,

Et par qui dans cet empire

La vertu seule respire

L’air d’un gracieux accueil ;

Prince, à qui les destinées

Ont tissu de filets d’or

Les plus illustres années

Dont le temps face thresor,

En attendant que ma plume

Dans un précieux volume

Vous monstre à tout l’univers,

D’une faveur nompareille,

Grand Gaston, prestez l’oreille

Aux doux accens de ces vers.

Le jeune et vaillant Persée,

Aussi viste qu’un esclair,

D’une aile au vent balancée

Fendoit le vague de l’air,

Lorsque la triste Andromède,

Sans espoir d’aucun remède

À la mort qu’elle attendoit,

Se descouvrit à sa veue

D’autant de beautez pourveue

Que sa mère en prétendoit.

Là, pour expier le crime

Qu’un autre avoit perpétré,

Et que jamais on n’exprime

Qu’on n’en ait le cœur outré,

Cette vierge infortunée,

Au pied d’un roc enchaisnée,

Offrait son corps à Thetis,

Et devoit, sans cet Alcide,

Saouler d’un monstre homicide

Les furieux appetis.

Ses parens, un peu loing d’elle,

De longs cria perçans les cieux,

D’une passion fidelle

Demandoient secours aux dieux ;

Et voyans, à leur priere,

Par cette vaste carriere

Ce hardy prince voler,

Croyoient que ce fust Mercure

Qui fendist la nue obscure

Pour les venir consoler.

Aux charmes de ce visage,

Où deux astres esclattoient,

Il pensa perdre l’usage

Des plumes qui le portaient ;

Et peu s’en fallut que l’onde,

D’une œillade vagabonde

Contemplant cet amoureux,

Ne luy vist, comme un Icare,

Noyer en son sein barbare

Ses désirs trop genereux.

Enfin, r’appellant son ame

De ce long ravissement,

Devers l’objet qui l’enflâme

Il s’abbaisse doucement ;

Puis, imprimant sur l’areine

D’une allure autre qu’humaine

La distance de ses pas,

Plein de respect il s’approche

De l’impitoyable roche

Où l’on voyoit tant d’appas.

Ce chef-d’œuvre de nature,

Ce miroir de chasteté,

Qui mesme en cette posture

Observoit l’honnesteté ;

Cette innocente victime,

Qu’un oracle illégitime

Vouoit à ce triste sort,

Eut soudain, à sa venue,

Plus de honte d’estre nue

Que de crainte de la mort.

Aussi la pudeur atteste

Que, sans ses fers inhumains,

Sur son visage modeste

Elle auroit porté les mains,

Et qu’à l’heure on vit les roses

En ce beau visage escloses

Prendre la place des lis,

Qui, sous cette aymable honte.

Dont l’honneur tait tant de conte,

Furent presque ensevelis.

Cette pudeur virginale,

Luy rendant le teint pareil

À la clarté matinale

Qui devance le soleil,

Jointe aux pitoyables charmes

De son poil baigné des larmes

Qu’on lui voyoit espancher,

Garda qu’elle ne fut prise

Par ce beau neveu d’Acrise,

En tel lieu, pour un rocher.

Il est bien vray que sans peine

Il auroit pu desjà mieux

Sortir d’une erreur si vaine

Par les rayons de ses yeux ;

Mais, quoy qu’ils fissent paroistre.

Ne pouvoit-ce pas bien estre

Quelques diamants aussi,

Qui sur la roche natale

Où Nature les estale

Reluisoient à l’heure ainsi ?

D’ailleurs estoit-il croyable,

Et pouvait-on concevoir,

Qu’en un climat effroyable

Rien de si doux se peust voir ?

Ny qu’au milieu de l’Afrique

À qui le chant qui la pique

Noircit mesme jusqu’au sang,

Parmy des visages sombres

Où les corps passent pour ombres,

Il s’en trouvast un si blanc ?

Pendant qu’il la considere,

Bien que la discretion

En tous ses regards modere

La trop libre intention,

Elle pleure, elle souspire,

Tournant en bas, sans rien dire,

Ses yeux de honte animez ;

Et pense, au dueil qui l’emporte,

Se cacher en quelque sorte

Quand elle les a fermez.

Quelle influence perverse,

Luy dit-il, plein de pitié,

Dessus vostre teste verse

Sa cruelle inimitié ?

Dites-moy quelle fortune

Ose vous estre importune,

Beauté dont je suis espris,

Et me declarez encore

Sous quel nom on vous adore,

Si vous n’estes point Cypris.

Ô cieux ! quelle barbarie !

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