Œuvres (page 11)

Saint-Amant · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Œuvres de Saint-Amant · 29 pages

En fait cent mille vœux, et, la perdant de veue,

La contenance morne et l’ame toute emeue,

S’en retourne au logis, comblé d’un deuil amer,

Tournant à chaque pas la teste vers la mer.

Avec quelles couleurs, quels traits et quels ombrages

Representant au vif les plus mortels outrages,

Muse, depeindras-tu l’enorme trahison

De ces maudits nochers, infectez du poison

D’une aspre convoitise en leur sein allumée,

Qui, poussant dans leur ame une epaisse fumée,

La pût rendre si noire, et leur fit machiner

Ce qu’on ne peut sans crime encore imaginer !

Bons dieux ! de quel courroux fut la mienne saisie,

Quand on me recita l’horrible frenesie

Qui porta ces voleurs contre ce chantre saint,

Et de quelle pitié me vy-je à l’heure attaint !

Jamais Polymestor, ce lasche roy de Thrace,

Qui de la triste Hecube accomplit la disgrace,

Ne sembla si coupable aux Troyens mal heureux,

Lors qu’un injuste sort, trop acharné sur eux,

Ô spectacle cruel ! leur livra Polidore,

Couché mort sur la rive, et tout sanglant encore

Des coups que ce bourreau, pour avoir ses tresors

En meurtrissant sa foy, luy donna dans le corps.

Desjà le prompt effort d’un gracieux zephire

Avoit bien loin de terre emporté le navire,

Et desjà pour objet qui s’offrist à ses yeux,

Arion n’avoit plus que la mer et les cieux,

Quand ces fiers matelots, ces perfides courages,

Qu’un vil espoir de gain abandonne aux orages,

Qui sont le plus souvent bien moins qu’eux inhumains,

Au dessein de sa mort appresterent leurs mains.

Mais luy, qui s’apperceut de leur brutale envie,

Desirant celebrer le terme de sa vie

Comme le cygne fait, lorsque d’un cœur constant

Les bornes de la sienne il predit, en chantant,

Prend ses plus beaux habits, ses temples environne

D’un laurier immortel en guise de couronne ;

Et, se voyant coupé tout chemin de salut,

Pour la derniere fois, recourant à son lut,

Leur dit d’une parole assez haut prononcée

Que certains mouvemens induisoient sa pensée

À prier Apollon qu’il les vint proteger,

Preservant par son soin leur vaisseau de danger ;

Que, pour un tel sujet, il sçavoit un cantique

Qu’il avoit fait luy-mesme en fureur poëtique ;

Et que, si de l’entendre ils prenoient le loisir,

Ils en recevraient tous et profit et plaisir.

Ces traîtres, à ces mots, reprimans l’insolence

Qui pousse leurs esprits à tant de violence,

Remettant à la nuict l’heure de son trespas,

Pour jouir de ce bien, qu’ils ne meritent pas,

Cachent d’un faux semblant un effroyable crime,

Approuvent son dessein, le disent legitime,

Par de grossiers discours l’invitent à chanter,

Et s’imposent silence afin de l’écouter.

Alors, jettant les yeux sur la face de l’onde,

Où l’on voyoit glisser leur maison vagabonde,

Il reclame en son cœur toutes les deïtez

Dont ces gouffres marins sont par tout habitez,

Accorde bien son lut, en ajuste les touches,

L’essaye avec sa voix, dont il émeut les souches,

Puis, montant sur la poupe en superbe appareil,

Donne air à ces propos, tourné vers le soleil.

Ô ! le plus beau des dieux, et le plus adorable,

Toy qui, par ta valeur, aux mortels favorable,

Fis que l’affreux serpent expira sous tes coups,

Hélas ! pren soin de nous.

Phebus, que les neuf Sœurs reconnoissent pour maistre,

Prince de la lumiere, à qui tout doit son estre,

Grand et nompareil astre aux flamboyans cheveux,

Sois propice à nos vœux.

Supreme deïté dont les sacrez oracles

Dans le temple de Delphe annoncent des miracles,

Seul arbitre du temps, qui sans toy ne peut rien,

Travaille à nostre bien.

Dissippe la fureur de ces noires tempestes,

Que le malheur prepare à foudroyer nos testes ;

Et, pour nous retirer de la nuict du tombeau,

Preste-nous ton flambeau.

Nous sommes bien certains qu’Eole te revers ;

Si ta faveur l’ordonne, au lieu d’estre severe,

ll montrera pour nous autant d’affections

Que pour ses Alcions.

ll calmera les flots que son sceptre gouverne,

Enchaisnera Borée au fond de sa caverne,

Et laissera courir Zephire seulement

Sur ce vaste element.

Il n’avoit pas encore achevé son cantique

Que le soleil se plonge en la mer Atlantique,

Que le Peloponese apparoît à leurs yeux,

Et que l’obscurité leur derobe les cieux.

Soudain que ces accors sur les eaux s’estendirent,

Mille et mille poissons en foule se rendirent

Autour de ce vaisseau, mais sans bruit toutesfois,

Pour gouster de plus prez une si belle vois.

Là, pour l’entendre mieux, l’effroyable baleine,

Aussi bien que les vents retenoit son haleine :

Là, ceux que la nature a fait naistre ennemis,

Et dont les sentimens furent lors endormis,

Sans qu’aucune dispute y semast des alarmes,

Se laissoient pesle-mesle attirer à ces charmes ;

Là, les eaux et les airs demeuroient en repos,

De crainte d’interrompre un si divin propos :

Là, le ciel, attentif à ces douces merveilles,

Eust bien voulu changer tous ses yeux en oreilles ;

En fin l’on y voyoit, d’un et d’autre costé,

Reservé les humains, tout plein d’humanité :

Car ces ames de bronze, ô chose bien estrange

Ces corsaires cruels, que nul objet ne change,

Aucun trait de douceur ne pouvans concevoir,

Ny pour tous ces beaux chants tant soit peu s’émouvoir,

Les glaives nuds au poing, inspirez des furies

Qui portent les humeurs dedans les barbaries,

Courent vers Arion d’un violent effort

Pour luy ravir ses biens et luy donner la mort.

Le bon pilote, emeu du mal qu’il en presage,

Ainsi que fit le ciel, se cacha le visage,

Et detourna la teste afin de ne voir pas

De ses yeux innocens ce criminel trepas.

Comme on voit des roseaux la souple obeyssance

Fleschir facilement sous la fiere puissance

Des aquilons emeus, soufflans de toutes pars,

Qui pourraient ebranler les plus fermes rampars,

Tout de mesme on voyoit Arion sur la pouppe,

Ceder à la fureur de cette avare trouppe,

Et par des actions pleines d’humilité,

Essayer d’attendrir leur dure cruauté.

Mais, voyant à la fin qu’il n’estoit pas possible

De toucher, quoy qu’il fist, leur courage inflexible,

Et, ne sçachant non plus en quel lieu se cacher,

Pour éviter la mort, il s’en va la chercher,

Troublé de desespoir, se precipite en l’onde,

Où la bonté du Ciel, bien plus qu’elle profonde.

Permet qu’un grand daufin le reçoive à l’instant,

Et que droit vers la terre il tire en le portant.

Quand je me represente une telle avanture,

Quoy que de tous costez il vist sa sepulture,

Je pense qu’il n’eut pas tant de peur de mourir,

Qu’il eut d’etonnement de se voir secourir.

Les dieux qui font dans l’eau leur mobile demeure,

L’y regardans tomber et considerans l’heure,

Creurent tous, ebahis par un commun abus,

Que Thetis recevoit en son lict deux Phebus.

Tel que marche en triomphe, apres mainte conqueste,

Quelque grand capitaine, un laurier sur la teste.

Monté haut sur son char, les trompettes devant,

Accompagné de peuple à longs cris le suivant ;

De toutes qualitez, de tout sexe et tout âge,

Qui, devanceant ses pas pour le voir davantage.

Saute à l’entour de luy d’aise tout transporté,

Admirant sa façon pleine de majesté,

Tel estoit Arion sur sa vivante barque,

Son luth entre ses bras, triomphant de la Parque,

Laissant derriere soy les vents les plus legers,

Et bravant la fortune au milieu des dangers.

Les Tritons, à l’envy, faisant bruire leurs trompes,

Comme devant Neptune en ses divines pompes,

D’un rang bien ordonné devant luy cheminoient.

Et de leurs tons aigus tous les cieux etonnoient

La deesse aux trois noms, l’inconstante Planette.

Sous un voile d’argent se montrant claire et nette,

Pour le favoriser fit de la nuit le jour,

Luy decouvrant à plein les terres d’alentour.

Tous les autres flambeaux de la voûte celeste

Laissant toute influence importune et funeste,

Plus brillans que jamais, sembloient rire à ses yeux,

Et dire qu’il estoit en la grace des dieux.

Mais entre tous on tient que la lyre d’Orfée,

De l’amour de son lut vivement échauffée,

Ayant de ses rayons tout nuage écarté,

Le rejouit beaucoup avecques sa clarté.

En un tel accident, qui n’eut jamais d’exemple,

Ravy de son bon-heur, en doute il se contemple,

Croit n’estre pas soy-mesme, et qu’il est trop abjet

Pour de tant de faveurs estre le digne objet.

Tantost il se figure estre en l’erreur d’un songe.

Où son esprit trompé fantasquement se plonge ;

Tantost il prend cela pour quelque enchantement,

Et n’en a pas pourtant moins de contentement ;

Toutesfois, à la fin, il le croit veritable,

Jugeant avec raison que le Ciel équitable,

Qui de nostre innocence est le plus seur appuy,

Montre les doux effets de sa justice en luy.

Lors, pour n’estre accusé d’extrême ingratitude,

Vice qui dans son cœur n’eut jamais d’habitude,

Mille remercimens il en fait au destin,

Luy consacrant sa voix son lut et son butin

Pour en faire construire un autel à sa gloire,

Où l’on verroit au long depeinte son histoire ;

Et pour le confirmer et de l’ame et du corps,

Sa main, au lieu de signe, en passe mille accors.

Ses doigts de plume et d’encre en ce sujet luy servent,

Les airs comme tesmoins la promesse en conservent,

Le temps les enregistre, et dit qu’à l’advenir

ll le conseillera de s’en ressouvenir.

Aux tremblemens subtils de sa main delicate,

Sous qui la chanterelle en mille tons s’eclate,

Le daufin, qui sous luy couloit si promptement,

Pour l’ouyr plus long-temps vogant plus lentement,

Nage moins dans la mer qu’il ne fait dans la joye,

Et, decouvrant la rive où le Destin l’envoya,

Hesite à l’aborder, tant il sent de douceur

D’estre d’un tel plaisir encore possesseur.

Mais, preferant enfin, sans plus le faire attendre,

Le bien de le sauver à celui de l’entendre.

ll tire droit au port avec legereté,

Et, mettant en effet toute dexterité,

Évite sagement les funestes approches

Des bancs et des écueils, des gouffres et des roches,

Où l’effroy, le peril, le naufrage et la mort

Brassent à mainte nef un deplorable sort.

Arion, tout ravy de gaigner le rivage,

Vouant aux immortels un fidelle servage,

Regarde autour de luy fourmiller les poissons,

Qui, suivant jusqu’au bord ses divines chansons,

S’elancent haut en l’air d’allegresse infinie,

Et, pour prendre congé de sa douce harmonie,

Au plus profond de l’eau tout à coup se noyans,

Agitent sa surface en cercles ondoyans,

Qui petit à petit de ses yeux disparoissent,

Se perdans l’un dans l’autre à mesure qu’ils croissent.

Celuy qui sur son dos l’a sauvé de danger.

D’un faix si glorieux se voulant decharger,

Quoy que par ce moyen de bonheur il se prive,

Plein d’aise et de regret s’approche de la rive,

Le pose doucement au plus commode lieu,

Et, faisant un grand saut, luy semble dire adieu.

Ainsi, par un secours si puissant et si rare,

Se voyant mettre à terre au pied du mont Tenare,

Après tant de hazards et de malheurs souffers,

Il trouva son salut aux portes des enfers.

Invincible heros, dont la valeur m’etonne,

Reçoy ces nouveaux fruits que ma muse te donne ;

Estime-les un peu, prens-y quelque plaisir :

C’est le plus beau loyer où butte mon desir ;

Et cependant la Gloire, ordonnant à ma plume

De peindre tes vertus en un parfait volume,

Portera ton renom, celebré dans mes vers,

Plus haut que le flambeau qui dore l’univers.

Enfin toute la France, à ton bras obligée,

Au sortir des travaux qui l’ont tant affligée,

Fera mille souhaits pour ta posterité,

Et, desirant bien moins que tu n’as merité,

Chose qu’on voit desjà par une prescience,

Attendra comme moy, non sans impatience,

Que tu sois quelque jour, par la faveur des cieux,

Ce que furent jadis tes illustres ayeux.

L’AUTONNE DES CANARIES. SONNET.

Voycy les seuls côtaux, voycy les seuls valons

Où Bacchus et Pomone ont estably leur gloire ;

Jamais le riche honneur de ce beau territoire

Ne ressentit l’effort des rudes aquilons.

Les figues, les muscas, les pesches, les melons

Y couronnent ce dieu qui se delecte à boire ;

Et les nobles palmiers, sacrez à la victoire,

S’y courbent sous des fruits qu’au miel nous esgalons.

Les cannes au doux suc, non dans les marescages,

Mais sur des flancs de roche, y forment des boccages

Dont l’or plein d’ambroisie eclatte et monte aux cieux.

L’orange en mesme jour y meurit et boutonne,

Et durant tous les mois on peut voir en ces lieux

Le printemps et l’esté confondus en l’autonne.

oycy : oici

L’AVANT-SATIRE. caprice.

Apollon, qu’est-ce cy ? qu’a-t’on fait à Pegaze ?

Au diantre l’animal ! Luy qui, plus doux qu’un aze,

Se laissait autrefois librement approcher,

Qui d’aise hennissoit me sentant approcher,

Comme un de ses parens alors qu’il sent l’avoine,

Ou comme auprez d’Alis hennit un maistre Antoine,

Ronfle, bat le pavé, ne me peut plus souffrir,

Et si tost qu’à l’estrier mon pied je veux offrir,

Il tremousse, il regimbe, il se cabre, il tempeste,

Il me tourne la crouppe, il fait enfin la beste,

Et je voy, non sans peur, de mes yeux estonnez,

Que de mainte ruade il me frize le nez.

Il faut bien, ô Phebus ! que durant mon absence,

Depuis cinq ou six mois, d’une injuste licence,

Quelque rimeur de bale, impertinent et vain,

Quelque enigmatiseur, quelque sot escrivain,

Ait osé le monter, ou qu’en le menant boire

Dans le sacré ruisseau des Filles de memoire,

Quelque anagramatiste, en guise de valet,

L’ait rendu par ses mains plus quinteux qu’un mulet !

Si tu l’avois permis, beau sire, je te jure

Qu’aux coursiers de ton char je ferois quelqu’injure,

Et qu’en les descrivant je les despeindrois tels,

Qu’au lieu d’avoir le nom de chevaux immortels

Qui sur un champ d’azur, faisant leur course ronde,

Promenent l’or qui brille aux yeux de tout le monde,

ll n’est point de mazette entre Paris et Can,

De pietre haridelle, opprobre d’un encan,

De traisneur de fumier, de fange et de gadoue,

Qui ne les incagast, qui ne leur fist la moue,

Et ne crust icy-bas leur pouvoir disputer

La gloire que là-haut ils veulent emporter.

Mais je me plains à tort, mon soupçon est un crime :

Tu ne l’as point souffert, grand autheur de la rime !

Ces petits messieurs-là ne grimpent point icy.

Ils ne sont point piquez d’un si noble soucy.

Et quand ils le voudroient, en leur folie extresme,

Plustost ce double mont, s’arrachant de soy-mesme,

Trebucheroit sur eux, et, tombé plat et net,

Feroit à leur caboche un horrible bonnet.

D’où luy peut donc venir cet estrange caprice ?

Ha ! je le reconnoy, c’est manque d’exercice :

Il ne fend plus de l’air le vague précieux,

Et le trop de sejour l’a rendu vicieux ;

Ou bien, fasché de voir que ma verve sacrée

Ne se sert plus de luy quand elle se recrée,

Que je quitte Helicon pour Horeb et Sina,

Où la loy formidable aux Hebreux se donna ;

Que pour la vérité je laisse le mensonge,

Il me veut tesmoigner le despit qui le ronge,

Et me faire connestre en son frémissement

Les bizarres transports d’un vif ressentiment.

Tout beau, Genet, tout beau, r’enguaine ta furie ;

Si je t’ay négligé, si de la raillerie

J’ay depuis quelque temps mis en oubly les jeux,

Pour me sentir le chef pesant, froid et neigeux.

Je t’en requiers pardon, et la marote en teste

Je veux, comme l’on dit, remonter sur ma beste,

Dulotizer en diable, et d’un ton libre et gay,

Tout cygne que je suis, faire le papegay.

Or sus donc, à cheval ! j’entens le bruit d’un verre

Qui, heurtant contre un pot, me r’anime à la guerre,

Non de la martiale, où le sang est versé,

Où pour l’amour d’autruy, de mille coups percé,

Le malheureux soudart mesure et mord la poudre :

Je luy baise les mains, je n’en veux plus descoudre ;

Mais de la satirique, où l’on mord plaisamment,

Où l’on verse à flots noirs de l’encre seulement,

Où la plume est l’espée avec quoy l’on s’escrime,

Où de joyeux brocards la sottise on reprime,

Bref, où ceux que l’on blesse, au lieu de s’en fascher,

Sont pour leur propre honneur contraints d’en riocher.

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