Œuvres (page 12)
L’ENAMOURÉ.
Pardieu ! j’en tiens, c’est tout de bon,
Ma libre humeur en a dans l’aile,
Puis que je prefere au jambon
Le visage d’une donzelle.
Je suis pris dans le doux lien
De l’archerot idalien.
Ce dieutelet, fils de Cyprine,
Avecques son arc my-courbé,
A feru ma rude poitrine
Et m’a fait venir à jubé.
Mon esprit a changé d’habit :
Il n’est plus vestu de revesche ;
Il se r’affine et se fourbit
Aux yeux de ma belle cheyesche.
Plus aigu, plus clair et plus net
Qu’une dague de cabinet,
Il estocade la tristesse,
Et, la chassant d’autour de soy,
Se vante que la politesse
Ne marche plus qu’avecques moy.
Je me fay friser tous les jours,
On me releve la moustache ;
Je n’entrecoupe mes discours
Que de rots d’ambre et de pistache ;
J’ay fait banqueroute au petun ;
L’excès du vin m’est importun :
Dix pintes par jour me suffisent ;
Encore, ô falotte beauté
Dont les regards me deconfisent,
Est-ce pour boire à ta santé !
L’ESTÉ DE ROME. SONNET.
Quelle estrange chaleur nous vient icy brusler ?
Sommes-nous transportez sous la zone torride,
Ou quelque autre imprudent a-t’il lasché la bride
Aux lumineux chevaux qu’on voit estinceler ?
La terre, en ce climat, contrainte à pantheler,
Sous l’ardeur des rayons s’entre-fend et se ride ;
Et tout le champ romain n’est plus qu’un sable aride
D’où nulle fresche humeur ne se peut exhaler.
Les furieux regards de l’aspre canicule
Forcent mesme le Tybre à perir comme Hercule,
Dessous l’ombrage sec des joncs et des roseaux.
Sa qualité de dieu ne l’en sçauroit deffendre,
Et le vase natal d’où s’écoulent ses eaux,
Sera l’urne funeste où l’on mettra sa cendre.
transportez:transportés
L’HYVER DES ALPES. SONNET.
Ces atomes de feu qui sur la neige brillent,
Ces estincelles d’or, d’azur et de cristal
Dont l’hyver, au soleil, d’un lustre oriental
Pare ses cheveux blancs que les vents esparpillent ;
Ce beau cotton du ciel de quoy les monts s’habillent,
Ce pavé transparant fait du second metal,
Et cet air net et sain, propre à l’esprit vital,
Sont si doux à mes yeux que d’aise ils en petillent.
Cette saison me plaist, j’en ayme la froideur ;
Sa robbe d’innocence et de pure candeur
Couvre en quelque façon les crimes de la terre.
Aussi l’Olympien la void d’un front humain ;
Sa collere l’espargne, et jamais le tonnerre
Pour desoler ses jours ne partit de sa main.
LA BERNE.
Excroqueuse de gringuenaude,
Avec ton nez à chiquenaude,
Où pend pour enseigne un morveau,
Que ton gros cocu, Jean le Veau,
Avalle en guise d’huistre verte.
Alors qu’il lèche à gueule ouverte
Ton chien de groin, qui sent plus fort
Que les ϰοῡιλλες d’un asne mort,
Il faut enfin que je te tire
Les poignants traits d’une satyre
Dont le stile goinfre et mocqueur
T’aille percer jusques au cœur.
Tu devrois bien chérir ma muse,
Fuis qu’à ce coup elle s’amuse,
Ô vieille Amelite aux grands jeux !
À te porter dedans les deux,
Mais j’entens avec une berce :
C’est ainsi qu’elle s’y gouverne,
Et je t’en dy la vérité
Pour rabattre ta vanité.
Chers enfans de la medisance.
Qui jadis par toute la France
Fistes valoir mille escus-cars
Le moindre de tous vos brocars ;
Tous, que Mome en riant advoue
Et dont les escrits font la moue
À quiconque seroit si sot
Que d’en oser reprendre un mot ;
Régnier, Berthelot et Sygongne,
Empoignez cette castelongne ;
Tenez bien, raidissez les coings.
Y estes-vous ? serrez les poings,
Et faisons sauter jusqu’aux nues,
Par des secousses continues,
Sens crier jamais c’est assez,
Ny que nos bras en soient lassez,
Ceste sorcière à triple estage,
Qui n’est bonne, pour tout potage.
Qu’à faire en l’air des entrechats
Comme l’on en voit faire aux chats.
Voilà qui va le mieux du monde ;
Bons dieux ! oyez comme elle gronde !
Quelle grimace ! quel portrait !
Un constipé sur un retrait.
Un vieux charlatan qui boufonne,
Un mulet rongneux qu’on bouchonne.
Un singe qui croque des pous,
Un mastin assailly des loups,
Dom-Quichote dans les escornes,
L’Erty quand on luy fait les cornes,
Et Porrette en maschant des nois,
Font moins de mine trente fois.
Voyez, voyez comme elle escume !
Voyez comme sa teste fume !
Je croy qu’elle a le diable au corps :
Que jamais n’en soit-il dehors !
Messer Sathan, je vous encharge.
Et bien au long et bien au large,
Qu’elle en puisse crever d’ahan,
Et vomir l’ame avec le bran.
Ha ! la voylà bien attiffée !
Nous allons voir un beau trofée
Fait d’une coëffe de satin,
D’une perruque, d’un patin,
D’un buse, d’un collet, d’une houpe,
D’un manchon tout gasté de soupe,
D’un masque et d’un salle mouchoir
Qu’en sautant elle a laissé choir.
Ô la plaisante mélodie
Dont mon oreille est étourdie !
Chaisne, estuy, clef et peloton
Carillonnans à divers ton,
Et se meslans à la rencontre
Avec bourse, couteaux et montre,
Et mille autres jolivetez,
Luy brimballent aux deux costez.
Mais qu’est-ce cy, mes camarades ?
Voicy d’éstranges algarades !
On nous en baille, on nous en vent :
Nous ne bernons plus que du vent,
Et le démon qui la possède,
Mieux qu’il ne fit jamais Salcede,
La rendant ainsi que vous trois
De l’ordre de la Rose-crois,
Droit aux enfers l’a transportée,
Pour estre si bien tourmentée,
Qu’au prix d’elle les Gaufridis
Penseront estre en paradis.
De grâce, officieux fantômes,
Si dans l’empire des atomes,
Où la mort veut que vous viviez,
Par hazard vous la retrouviez,
Prenez, au lieu de couverture,
Quelque vieux drap de sépulture,
Et me la bernez en amy,
C’est à-dire en diable et demy.
Mais d’autant qu’il faut estre quatre,
Quand vous voudrez vous en esbattre,
Je brusle d’un si grand désir
D’avoir encore un tel plaisir,
Que pour estre de la partie
Sans dire, dure départie !
Mon esprit, beaucoup plus dispos
Qu’un grimaut lors qu’il a campos,
Quittera sa robe chamelle,
Et d’une allégresse éternelle,
Que rien ne pourra retarder,
S’en ira là-bas vous aider.
Grand-Champ, docteur en bernerie,
Approuve cette raillerie,
Mets-y Nous soussignez au bas,
Et tout le monde en fera cas.
LA CHAMBRE DU DÉBAUCHÉ. À Monsieur de Marigny-Mallinoë.
Plus enfumé qu’un vieux jambon,
N’y que le bœuf salé de Pitre,
Je trace avec un charbon
Ceste ode habillée en epitre.
Marigny, mon parfait amy,
Que mon œil ne voit qu’à demy,
Non plus que ce qu’il veut descrire,
Parbieu ! tu dois bien admirer,
Que je tasche à te faire rire
Quand je ne fay rien que pleurer !
Gouspin, après t’avoir quitté,
M’a traisné dans sa belle chambre,
Où mesme au plus fort de l’esté
On treuve le mois de decembre.
Pour moy, je ne puis concevoir
Par quel moyen, ny quel pouvoir,
Mon corps a passé par la porte,
Car je te le jure entre nous
Qu’un rat, ou le diable m’emporte,
N’y sçauroit entrer qu’à genous.
Son petit ladre de valet,
Reste de la guerre civile,
Revient chargé comme un mulet
De cotrets qu’il escroque en ville.
Mais à grand peine ce magot
A-t-il allumé le fagot
Que nous estranglons de fumée ;
Nous toussons d’un bruit importun,
Ainsi qu’une chatte enrhumée,
Et nos yeux prennent du petun.
Encore, ô mon cœur ! mon roignon !
Faut-il, comme un sçavant notaire,
Des beaux meubles du compagnon
Te faire voir quelque inventaire.
Premierement, un vieux panier,
Tiré des fatras d’un grenier.
Est son tabouret et sa chaise ;
Que si, soulageant l’escarpin,
L’un y préside en sire Blaise,
L’autre est tout droit comme un sapin.
Un estuy de luth tout cassé,
Qui traisnoit au coin d’une salle,
Pour tout loyer du temps passé
Luy sert de chevet et de malle ;
Les flegmes jaunes et sechez
Qu’en sa verole il a craschez
Luy servent de tapisserie,
Et semble que les limaçons
Y rehaussent en broderie
Des portraits de toutes façons.
Comme on voit au soir les enfans
Se figurer dedans les nues
Hommes, chasteaux, bois, elefans,
Ainsi nos yeux, dans ces crachats,
Se forgeant à leurs entrechats,
Cent mille sortes de postures,
Pensant voir comme la parroy
Les plus grotesques aventures
De Dom-Quichote en bel arroy.
Là l’on voit en des lieux fumans
Curé, barbier, niepce et nourrice,
Éxecuter sur les romans
Les sentences de leur caprice.
Certes, si l’on traittoit ainsi
Les sots livres qu’on fait icy,
Dont à son dam la France abonde,
Je croy qu’en cet embrasement
On verroit sans la fin du monde
Un petit jour du jugement.
Là, ce guidon de carnaval
Choque un moine à bride abattue,
Mais, n’en desplaise à son cheval.
C’est-à-dire en pas de tortue ;
Icy, tranchant du Fierabras,
Certain moulin avec ses bras
Luy fait faire en l’air une roue.
Et le laisse en fort piteux train
Dans un grand fossé plein de boue
Aussi moulu comme le grain.
Là, les innocentes brebis,
Qu’il prend pour gensdarmes superbes,
Font de leur sang voir des rubis
Sur les esmeraudes des herbes ;
Là, les bergers au mesme lieu
Sondent à beaux cailloux de Dieu
Ses costes presque descharnées,
Luy raflant en ces accidents
Ce qu’un catherre et les années
Souffroient qu’il luy restât de dents.
Le bon Sanche y semble accourir
Aux doleances de son maistre,
Et, comme s’il alloit mourir,
Luy faire un office de prestre.
Là-dessus, panché sur le groin
De ce beau chevalier de foin,
Il luy visite la maschoire,
Quand l’antre luy renarde aux yeux
Le baume qu’ils venoient de boire
Pour se le rendre à qui mieux mieux.
Un peu plus loing on l’apperçoit
Sur son rossignol d’Arcadie,
Dont à la mine qui deçoit
On pense ouyr la melodie.
Proche de là, le pauvre sot
Est contraint de payer l’escot
En especes de capriolles,
Allant conter au firmament
Qu’on peut bien dancer sans violles
Quand la berne sert d’instrument.
Là, blond et beau comme un Medor,
Le plat à laver de sainct Cosme
Passe pour demy-casque d’or
Sur le chef de nostre fantasme ;
Là, l’escuyer tout transporté
Baigne ses yeux dans la clarté
De cent ducats qu’il accumule,
Et, riant comme un farfadet,
Se console auprès d’une mule
De la perte de son baudet.
Là se fait voir, quenouille en main,
Comme une Parque de village,
Dulcinée, au cœur trop humain
Pour refuser un pucelage ;
Icy mouvant le ϰροῦπιον
Repaire de maint μόρπιον
Ses bras font un mestier pénible.
Où, par un juste contrepoids,
Elle s’exerce avec un crible
À passer le temps et des pois.
Là, Rocinante, tout gaillard,
S’emancipe à courre la bague,
Et, piqué d’un désir paillard,
Veut desrouiller sa vieille dague.
Quelqu’un parmy cette rumeur
L’accoste en fort mauvaise humeur,
Qui vous luy taille des croupières,
Et qui, pour en faire un jouet,
Croyant qu’il n’ait point d’estrivières,
Vous l’en fournit à coups de fouet.
Mais c’est assez Quichotisé,
Et si quelque bourru critique
Ne dit aussi-tost sottisé
Je n’entens rien à la pratique.
Cependant un tel repreneur
Dans la lice du point d’honneur
Pourroit bien gister sans litière,
Et sentir sur son hocqueton
Que je suis en cette matière
Très asseuré de mon baston.
Laissant donc peter le renard
Au nez de la hargneuse envie,
Fust-elle chez ce vieux penard
Qui blasme nostre douce vie.
Je veux, comme je l’ai pensé,
De l’inventaire commencé
T’envoyer la piece complette,
Et la jouant sur mon rebec,
N’y laisser rien digne d’emplette
Qui ne reçoive un coup de bec.
Nostre amy, propre en escholier,
Quoy qu’il n’entra jamais en classe,
Fait d’un flacon un chandelier,
Et d’un pot de chambre une tasse ;
Sa longue rapiere au vieux clou,
Terreur de maint et maint filou,
Luy sert le plus souvent de broche,
Et parfois dessus le treteau
Elle joue aussi sans reproche
Le personnage du couteau.
Sa cheminée a sur les bords
Quantité d’assez belles nippes
Qui feroient bien toutes en corps
Fagot de bouts de vieilles pippes ;
L’odeur du tabac allumé
Y passe en l’air tout enfumé
Pour cassolette et peur pastille,
Si bien que dans les salles troux
Des noirs cachots de la Bastille
Le nez ne sent rien de plus doux.
Quant à la vertu, trois beaux dez
Sont ses livres d’arithmetique,
Par lesquels maints points sont vuidez
Touchant le nombre d’or mystique.
Il est plein de devotion,
Dont la bonne application
Se fait voir en cette maniere :
C’est qu’il a dans son cabinet
Des heures de Robert Beiniere
À l’usage du lansquenet.
Quant à du linge, en cet endroit
La toille n’est point espargnée :
ll en a plus qu’il n’en voudroit,
Mais cela s’entend d’araignée.
Et quant à l’attirail de nuit,
Sa nonchalance le reduit
Au vray deshabiller d’un page,
Où le luxe, mis hors d’arçon,
Ne monstre pour tout esquipage
Qu’un peigne dedans un chausson.
Encore ce peigne est-il fait
D’un areste de solle fritte
Qu’il trouva dessous un buffet,
Monstrant les dents à la marmitte.
Cendre luy vaut poudre d’iris,
Dont, pour ragouster sa Cloris,
Le goinfre s’espice la hure ;
Sa Cloris, s’entend sa Margot,
Où, quand Priape l’en conjure,
Il s’en va dauber du gigot.
Il se sert aussi quelquefois
De decrotoire au lieu de brosse ;
Ses ongles, plus longs que ses doits,
Luy sont des curedents d’Escosse.
Pour chenet il n’a qu’un pavé,
D’une botte il fait un privé,
D’un boussin d’ail une pistache,
D’une seringue un pistolet,
D’un compas un fer à moustache,
Et d’une rotonde un collet.
Puis quand, pour prendre son repos,
Las, et non soul de la debauche,
Il donne le bon soir aux pots
En faisant demy-tour à gauche,
De sa nappe il fait son linceul,
Un aix qui se plaint d’estre seul
Luy fournit de couche et de table,
La muraille y sert de rideau,
Bref, cette chambre est une estable
Où la peste a tenu bordeau.
Toutesfois, nous ne laissons pas,
Trinquans et briffans comme drôles,
D’y faire un aussi bon repas
Qu’on puisse faire entre deux pôles ;
Nous y beuvons à ta santé
Du meilleur qu’ait jamais vanté
François Paumier, ce grand yvrongne,
Sans nul soucy de l’advenir,
Si ce n’est de revoir ta trongne
Et de vivre en ton souvenir.
LA CREVAILLE.
Qu’on m’apporte une bouteille
Qui d’une liqueur vermeille
Soit teinte jusqu’à l’orlet,
Afin que soubs cette treille
Ma soif la prenne au colet.
Il faut faire tabagye,
Et celebrer une orgye
À ce Bromien divin,
Luy presentant pour bougie
Un hanap enflé de vin.
Lacquay, fringue bien ce verre ;
Fay que l’esclair du tonnerre
Soit moins flamboyant que luy :
Ce sera le cimeterre
Dont j’esgorgeray l’ennuy.
Voyez le sang qui degoutte !
Il est, il est en deroute
Ce lâche et sobre demon,
Et je veux bien qu’on me berne,
S’il n’en a dans le poulmon.
Sus donc, qu’on chante victoire,
Et que ce grand mot d’à boire,
Mette tant de pots a sec,
Qu’une eternelle memoire
S’en puisse exercer le bec.
Hurlons comme les Menades
Ces airs qu’en leurs serenades
Les amoureux font ouyr,
Au milieu des carbonnades,
Ne sçauroient nous resjouyr.
Bacchus ayme le desordre,
Il se plaist à voir l’un mordre,
L’autre braire et grimasser,
Et l’autre en fureur se tordre,
Sous la rage de danser.
Il veut qu’icy de Panthée
La mort soit representée
À la gloire du bouchon,
Et qu’au lieu de cet athée,
On demembre ce cochon.
Que dis-je ! ô que j’ay la veue
De jugement despourveue !
Parbleu ! c’est un marcassin,
Dont la trongne resolue
Nous morgue dans ce bassin.
À voir sa gueule fumante,
Il m’est advis qu’il se vante,
En grondant mille desfis,
Que du sanglier d’Erymante,
Il descend de pere en fils.
Il pourroit venir du diable,
Avec sa mine effroyable ;
Si se vera-t-il choqué,
Et d’une ardeur incroyable
Par nous defait et mocqué.
Ainsi, pour comble de joye,
Du faux renard de Savoye
Puissions-nous venir à bout,
Et mieux qu’on ne fist à Troye
Dans Thurin saccager tout.
Ainsi puisse en Italie,
Avant qu’un avril r’allie
L’espine et le rossignol,