Œuvres (page 13)

Saint-Amant · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Œuvres de Saint-Amant · 29 pages

De tout point estre avilie

La fierté de l’Espagnol.

Ô que la desbauche est douce !

Il faut qu’en faisant carrousse

Ma fluste en sonne le pris ;

Et que sur Pegase en housse,

Je la monstre aux beaux esprits.

Celui quy forgea ces rimes

Dont Bacchus fait tous les crimes,

C’est le bon et digne Gros,

Qui voudroit que les abîmes

Se trouvassent dans les brocs.

RAILLERIE À PART. la débauche.

Nous perdons le temps à rimer,

Amis, il ne faut plus chommer ;

Voicy Bacchus qui nous convie

A mener bien une autre vie ;

Laissons là ce fat d’Apollon,

Chions dedans son violon ;

Nargue du Parnasse et des Muses,

Elles sont vieilles et camuses ;

Nargue de leur sacré ruisseau,

De leur archet, de leur pinceau,

Et de leur verve poetique,

Qui n’est qu’une ardeur frenetique ;

Pegase enfin n’est qu’un cheval,

Et pour moy je croy, cher Laval,

Que qui le suit et luy fait feste

Ne suit et n’est rien qu’une beste.

Morbieu ! comme il pleut là dehors !

Faisons pleuvoir dans nostre corps

Du vin, tu l’entens sans le dire,

Et c’est là le vray mot pour rire ;

Chantons, rions, menons du bruit,

Beuvons icy toute la nuit,

Tant que demain la belle Aurore

Nous trouve tous à table encore.

Loing de nous sommeil et repos ;

Boissat, lors que nos pauvres os

Seront enfermez dans la tombe

Par la mort, sous qui tout succombe,

Et qui nous poursuit au galop,

Las ! nous ne dormirons que trop.

Prenons de ce doux jus de vigne ;

Je voy Faret qui se rend digne

De porter ce dieu dans son sein,

Et j’approuve fort son dessein.

Bacchus ! qui vois nostre desbauche,

Par ton sainct portrait que j’esbauche

En m’enluminant le museau

De ce trait que je boy sans eau ;

Par ta couronne de lierre,

Par la splendeur de ce grand verre,

Par ton thirse tant redouté,

Par ton eternelle santé,

Par l’honneur de tes belles festes,

Par tes innombrables conquestes,

Par les coups non donnez, mais bus,

Par tes glorieux attribus,

Par les hurlemens des Menades,

Par le haut goust des carbonnades,

Par tes couleurs blanc et clairet,

Par le plus fameux cabaret,

Par le doux chant de tes orgyes,

Par l’esclat des trognes rougies,

Par table ouverte à tout venant,

Par le bon caresme prenant,

Par les fins mots de ta cabale,

Par le tambour et la cymbale,

Par tes cloches qui sont des pots,

Par tes soupirs qui sont des rots

Par tes hauts et sacrés mysteres,

Par tes furieuses pantheres,

Par ce lieu si frais et si doux.

Par ton boucq paillard comme nous

Par ta grosse garce Ariane,

Par le vieillard monté sur l’asne,

Par les Satyres tes cousins,

Par la fleur des plus beaux raisins,

Par ces bisques si renommées,

Par ces langues de bœuf fumées,

Par ce tabac, ton seul encens,

Par tous les plaisirs innocens,

Par ce jambon couvert d’espice,

Par ce long pendant de saucisse,

Par la majesté de ce broc,

Par masse, toppe, cric et croc,

Par cette olive que je mange,

Par ce gay passeport d’orange,

Par ce vieux fromage pourry,

Bref, par Gillot, ton favory,

Reçoy-nous dans l’heureuse trouppe,

Des francs chevaliers de la couppe,

Et, pour te montrer tout divin,

Ne la laisse jamais sans vin.

LA GAZETTE DU PONT-NEUF À Monsieur de Bois-Robert.

Mon cher Bois-Robert, que je prise

Plus que ma houppelande grise,

Quand l’hyver avec ses glaçons

Sans fievre donne des frissons,

Je viens d’arriver tout à l’heure

De la ville où Phillis demeure.

D’où j’apporte en mon souvenir

Bien dequoy nous entretenir.

La soutane d’un pauvre prestre,

Un barbet qui cherche son maistre,

Et cinquante courriers du roy,

Ne sont pas si crottez que moy.

J’ay veu nostre fou de poëte

Avec ses yeux de chouette.

Sa barbe en feuille d’artichaut,

Et son nez eu pied de réchaut ;

Il est d’une humeur plus fantasque

Que le son d’un tambour de basque.

Vous le voyez sur le Pont-Neuf,

Tout barbouillé d’un jaune d’œuf,

Depuis sept heures jusqu’à onze

Faire la cour au roy de bronze.

Tous ceux qui le rencontrent là

Demandent : Qu’est-ce que cela ?

Et s’arrestent à voir sa trongne

Comme à voir celle d’un yvrongne

Qui, plus rond que n’est un bacque,

À chaque pas darde un hocquet

Et semble vous faire la moue,

Traisnant son manteau dans la boue.

L’un croit que c’est un loup-garou,

L’autre un vieux singe du Pérou ;

Cestuy-là que c’est une austruche,

Cestuy-cy que c’est une cruche ;

Et, dans ces jugements divers,

L’un dit que monsieur de Nevers

A des chameaux en son bagage

De sa taille et de son langage.

Ses pauvres vers estropiez

Ont des ampoulles sous les piez

À force de courir les rues ;

Chez lui les Muses, toutes nues,

Se repaissant le plus souvent,

Comme il fait, d’espoir et de vent.

Il vous traisne une longue latte

Dedans un vieux fourreau de natte,

Pendue au bout d’un marroquin,

Qui vous sangle son casaquin ;

Tantost il vous porte une broche,

Qui fait garde devant sa poche,

De peur qu’en y jettant la main

On ne prist son quignon de pain.

À le voir eu cet équipage,

On diroit qu’il a du courage

Et qu’il est plus fier qu’un Hector ;

Tous ceux qui, domptans leur paresse

S’en vont de bonne heure à la messe,

Le rencontrans tous les matins

Sous le portail des Augustins,

Et voyans sur son estamine

Grouiller les monceaux de vermine

Luy jettent l’aumosne en passant,

Qu’il ramasse en les maudissant.

L’autre soir que, pour triste augure,

Il me présenta sa figure,

En la frayeur qui me surprit,

Je creu que c’estoit un esprit,

Fis deux ou trois pas en arrière,

Et me mis soudain en prière ;

Mais je connus, dès qu’il parla,

Qu’il n’estoit rien moins que cela.

Toutesfois, il le peut bien estre,

Et son estat fait bien parestre

Que mes sens d’horreur occupez

Ne s’estoient pas beaucoup trompez :

Car, puis que c’est un pauvre diable,

Devoit-il pas estre croyable

Que ce fust un esprit aussi ?

Quant à moy, je le juge ainsi.

Ses discours, pleins d’une élégance

Qui fait rage en l’extravagance

D’un galimathias de mots

Où Mercure en a dans le dos,

Nous preschent avec des miracles

Que ses vers sont autant d’oracles ;

Aussi le sont-ils en ce point :

C’est que l’on ne les entend point.

Mais c’est trop parler d’une chose,

J’ai trouvé Dieu-te-gard’ la-Rose

Chez la Picarde au bavolet,

Qui dançoit avec son valet,

Sur le chant de « Miséricorde,

L’on se pend bien souvent sans corde »,

Une sarabande qu’amour

A mise en crédit à la cour.

Ce grand benest, de haute game,

Fasché du mespris de la dame,

Et souspirant à l’environ

Comme un soufflet de forgeron.

S’est venu plaindre à mon oreille

Qu’on ne vit jamais sa pareille ;

Que la cervelle de Guerin,

Que le chapeau de Tabarin

Et la flame d’une chandelle,

Ont bien plus de constance qu’elle.

Bref, il m’en a tant discouru,

Que j’en ay l’esprit tout bourru.

Item, j’ay veu chez la contesse

La beauté qui me traisne en lesse,

Bien que ses appas fassent flus

Et qu’elle ait cinquante ans et plus.

Ouy-dà, je l’ay veue et baisée,

Cette vieille, cette rusée,

Qui semble encore, en se mourant,

Crier à ce beau demeurant.

Un chat enragé que l’on berne,

Un jeune valet de taverne,

Les dents d’un page en appetit,

Le jarret d’un gaigne-petit,

Marais dançant la bergamasque,

Le vray Harlequin sous le masque,

Des anguilles dans un panier,

Des chenilles sur un prunier,

N’entendent rien à la souplesse,

Au prix des ressorts de sa fesse,

Qui trouve en l’amoureux duel

Le mouvement perpetuel.

J’ay bien d’autres choses à dire

Qui nous fourniront dequoy rire

Pour plus de six mois et demy.

Quand j’auray l’honneur, cher amy,

De voir si tu bois point à gauche

Et si tu fais bien la debauche :

Car c’est l’unique passe-temps

Où tous mes desirs sont contens.

Cependant, ma plume énervée,

Pour mettre fin à sa corvée

Et n’ennuyer pas le lecteur,

Après avoir dit : Serviteur,

Te supplie en rodomontade

De prendre en gré cette boutade ;

Sinon, ton cu n’est pas trop loin :

Le papier vaut mieux que du foin.

LA JOUYSSANCE.

Loin de ce pompeux edifice

Où nos princes font leur sejour,

Et lassé de voir à la cour

Tant de contrainte et d’artifice,

J’estois libre dans ma maison,

Bien que mon cœur fust en prison

Dans les beaux yeux de ma Sylvie ;

Et, sans craindre en amour l’inconstance du sort,

Je menois la plus douce vie

Qu’on puisse voir passer par les mains de la Mort.

Mes sens en bonne intelligence

S’entendoient avec mes desirs,

Me recherchans mille plaisirs

D’une soigneuse diligence.

Chacun admiroit mon bonheur ;

Le Ciel, pour me combler d’honneur,

Ne juroit que par mon merite,

Et disoit au sujet de mes affections

Que ta terre estoit trop petite

Pour pouvoir contenir tant de perfections.

Mon bien estoit incomparable,

Ainsi que ma dame et ma foy.

Le plus content au prix de moy

Ne s’estimoit que miserable.

J’estois amant, j’estois aimé ;

La douceur qui m’avoit charmé

Ne me gardoit point d’amertume,

Car tant plus j’en goustois, m’y laissant emporter,

Et tant plus, contre ma coustume,

S’augmentoit en mon cœur le desir d’en gouster.

Sous un climat où la nature

Montre a nud toutes ses beautez

Et nourrit les yeux enchantez

Des plus doux traits de la peinture,

Nous voyons briller sur les fleurs

Plustost des perles que des pleurs

Qui tomboient des yeux de l’Aurore,

Dont celle à qui Zephire adresse tous ses vœux,

Et que le beau printemps adore,

Se paroit au matin la gorge et les cheveux.

Entre les Ris et les Caresses,

Les petits Amours eveillez

Dançoient par ces champs emaillez

Avec les Graces leurs maistresses ;

Et souvent, pour s’entre-baiser,

Ils se venoient tous reposer

Au milieu du sein de ma belle,

Faisans naistre aussi-tost mille divins appas,

De qui la puissance estoit telle,

Qu’ils donnoient tout d’un coup la vie et le trespas.

Tantost nous voyons un Satyre,

Assis à l’ombre d’un ormeau,

Faire plaindre son chalumeau

De son agreable martyre ;

Tantost, dans un bois écarté

Où n’entre qu’un peu de clarté,

Nous visitions la Solitude ;

Et, trouvans le Repos qui lui faisoit la cour,

Nous chassions toute inquietude,

De peur de les troubler en leur paisible amour.

Là, sous un mirthe que les fées

Respectent comme un arbre saint,

Où Venus elle-mesme a peint

Ses mysteres et ses trofées,

Nous faisions des vœux solemnels

Que nos feux seroient eternels,

Sans jamais amoindrir leur force ;

Puis, prestans le serment à Dieu nostre vainqueur,

Nous l’ecrivions sur son escorce ;

Mais il estoit gravé bien mieux dans nostre cœur.

Tantost, feignant un peu de crainte,

Je disois à cette beauté,

Pour sonder sa fidelité,

Que son humeur estoit contrainte ;

Tantost, d’un visage mourant,

Je lui tenois en souspirant

Ces propos de glace et de flame :

Oseroy-je esperer, ô miracle des cieux !

D’estre aussi bien dedans ton ame

Comme en te regardant je me voy dans tes yeux ?

Lors elle disoit toute emeue,

En m’accusant de peu de foy :

Lysis, ton image est en moy

Bien plus avant que dans la veue.

Je t’en prens toy-mesme à tesmoin,

Reconnoy qu’elle est bien plus loin,

Puis qu’elle y paroist si petite ;

Et croy que tu la vois, par un regard fatal,

Dans mon cœur, où l’amour habite,

Comme on voit un portrait au travers d’un cristal.

À ce discours l’ame ravie

De ne sçavoir que repartir,

Je la priois de consentir

Aux vœux de l’amoureuse envie ;

Et pour terminer tout debat,

Je l’invitois aux doux ébat

Où jamais femme ne se lasse,

L’estreignant, en l’ardeur qui m’avoit provocqué,

Mieux que le houbelon n’embrasse

L’aubespine qu’il aime, et dont il est picqué.

Là, sur sa bouche à demy close

Je beuvois, baisant nuict et jour,

À la santé de nostre amour,

Dedans une couppe de rose.

Ma bergere, en toute saison

Ardente à me faire raison,

S’enyvroit de la mesme sorte ;

Et dans ce doux excès nos sens quasi perclus,

Sous une contenance morte,

Confessoient par nos yeux que nous n’en pouvions plus.

Nos desirs, reprenant courage

Quand nos efforts s’allentissoient,

En toutes façons exerçoient

Les traits de l’amoureuse rage.

Cette bouillante passion

Portoit avec tant d’action

Tous nos mouvements à la guerre,

Qu’à nous voir en ce poinct dans les jeux de Cypris

On eust dit que toute la terre

Estoit d’un tel combat le sujet et le pris.

Cependant en cette querelle

Suffisoit à nous contenter

Le lien qu’elle daignoit prester

À nos corps estendus sur elle.

Nous l’estimions plus mille fois

Que tous les païs que nos rois

Ont eus sous leur obeissance,

Ni mesme que ces lieux pour qui ce grand demon

Qui detient l’or en sa puissance

Fit treuver aux nochers l’usage du timon.

Dieux ! quelle plume assez lascive,

Fust-ce de l’aile d’un moineau,

D’un combat si doux et si beau,

Decriroit l’ardeur excessive ?

Jamais, alors qu’à membres nus

Adonis embrassoit Venus,

Tant de bon tours ne s’inventerent,

Ni jamais l’Amour mesme et sa belle Psiché

Tant de delices ne gousterent,

Que nos sens en goustoient en ce plaisant peché.

La langue, estant de la partie,

Si-tost qu’un baiser l’assiegeoit,

Aux bords des levres se rengeoit,

Afin de faire une sortie ;

L’ennemy, recevant ses coups,

Souffroit un martyre si dous,

Qu’il en benissoit les atteintes ;

Et mille longs souspirs, servant en mesme temps

De chants de victoire et de plaintes,

Monstroient que les vaincus estoient les plus contens.

Un jour, pres d’une vive source

D’argent liquide et transparant,

Qui prend la fuitte en s’esgarant

Vers la mer où finit sa course,

Mon lut, parlant à basse vois,

S’entretenoit à avec mes dois

De mes secrettes fantaisies,

Et parfois s’esclattant en la vigueur des sons,

Les roches se sentaient saisies

Du mignard tremblement de mille doux frissons.

Les oyseaux, tirez par l’oreille,

Allongeant le col pour m’ouyr,

Se laissoient presque esvanouyr,

Tous comblez d’aise et de merveille.

Les animaux autour de nous

Nous contemploient à deux genous,

Plongez dans un profond silence,

Quand d’un vieux chesne, esmeu de ce contentement,

Avec un peu de violence

Sortirent ces propos assez distinctement :

Orphée, aux yeux de Radamante,

A donc ramené des enfers,

Malgré les flames et les fers,

Sa chere et gracieuse amante ?

Ce rare exemple d’amitié

Est donc rejoint à sa moitié

Par deux fois de luy separée ?

Et sa teste, où les dieux tant de dons ont enclos,

Ny sa lyre tant admirée,

Ne furent donc jamais à l’abandon des flots ?

LA MÉTAMORPHOSE de lyrian et de sylvie

À Me D. L. B.

Cruel et beau sujet de peines obstinées !

À quoy m’ont reservé les noires destinées,

Pour me faire souffrir en l’empire amoureux

Tout ce que les enfers ont de plus rigoureux ?

Puis que vous refusez à l’ennuy qui m’afflige

Le moindre allegement dont l’espoir nous oblige,

Puis que mesme les pleurs en secret epandus

Par vos severitez m’ont esté defendus,

Permettez qu’en ces vers, où je me veux depeindre

Sous un nom emprunté, mon cœur se puisse plaindre,

Et que mes passions vous content aujourd’huy

La grandeur de mon mal par la bouche d’autruy.

Je vous veux reciter la plus estrange histoire

Qui sur l’oubly mortel ait jamais eu victoire.

Facent les justes cieux qu’en fin, sans vous fascher,

Le merveilleux progrez vous en puisse toucher.

Sous le plaisant climat des Isles de Fortune,

Où tous les habitans font hommage à Neptune,

Un aymable berger demeuroit autrefois ;

Trop heureux si d’amour il n’eust suivy les lois.

Lyrian fut son nom, et celuy de la belle

Qu’à sa longue recherche il treuva si rebelle,

Sylvie, ainsi que vous, qui par la cruauté

Luy ressemblez aussi comme par la beauté.

On tient en ce pays, où vit sa renommée,

Qui jamais par les ans ne sera consommée,

Qu’au doux art qu’Apollon enseigne aux bons esprits,

Sur tous les plus diserts il emportoit le prix.

Tous les livres