Œuvres (page 14)

Saint-Amant · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Œuvres de Saint-Amant · 29 pages

Mais ny tous ses discours ny son merite extresme,

Que l’envie etonnée admiroit elle-mesme,

Ne peurent disposer l’objet de ses desirs

À changer ses ennuis en autant de plaisirs.

Les prez delicieux et les bois solitaires,

Qui luy servoient alors de loyaux secretaires,

Sont encore tesmoins, et le seront tousjours,

De la fidelité de ses chastes amours.

C’estoient eux seulement qui connoissoient sa flame,

C’estoient eux seulement qui soulageoient son ame,

Quand, au fort des douleurs qui le persecutoient,

Avec quelque pitié sa plainte ils escoutoient.

Ô Dieux ! combien de temps fut-il à se resoudre,

Bien qu’il vit que son cœur s’alloit reduire en poudre,

À descouvrir sa peine aux yeux qu’il adoroit,

Tant la discretion en ses mœurs operoit !

Et, quoy qu’il peust souffrir, je croy que le silence

Auroit de son ardeur eteint la violence

Par le coup desiré d’une subite mort,

Avant qu’à son respect il eut fait tel effort.

Aussi nul n’en sceut rien jusqu’à ce que les arbres

Et les endroits unis des plus solides marbres

L’offrirent à la veue, escrite de sa main,

À cette belle Nymphe au courage inhumain.

Elle s’en offença. Dieux ! est-il bien croyable

Qu’une telle amitié luy fut desagreable ;

Qu’un orgueilleux dedain, comme absolu vainqueur,

Luy fit naistre aussi-tost la haine dans le cœur ;

Que ces chiffres d’amour si remplis de mysteres

Ne furent à ses yeux que de vains caracteres,

Et qu’elle les pût lire avecques ce penser

De ne les plus revoir que pour les effacer !

Las ! il n’est que trop vray, mais cette ame farouche

Ne s’en contenta pas : il fallut que sa bouche,

S’accordant à son cœur, plus dur qu’un diamant,

En prononçât l’arrest à ce fidelle amant.

Que ne luy dit-il point pour luy servir d’excuse !

Quelles vives couleurs n’employa point sa muse

À luy representer que cette affection,

S’autorisant en luy par la perfection

Des rares qualitez qui reluisent en elle,

Ne se pouvoit qu’à tort appeler criminelle,

Si la justice mesme et la raison aussi,

Qui font aimer les dieux, ne s’appeloient ainsi ;

Que l’astre souverain, dont la haute puissance

Regissoit les mortels au poinct de sa naissance,

Par un decret fatal ordonné dans les cieux,

Le voulut destiner à servir ses beaux yeux ;

Et que, quand son vouloir s’y fust rendu contraire,

Ses sentimens forcez n’eussent pu s’en distraire ;

De sorte que son ame, en sa captivité,

Ne faisoit qu’obeir à la necessité !

Ce n’est pas, disoit-il, qu’au milieu de ses chaisnes

D’un esprit tout content il n’en benist les gesnes ;

Qu’il n’estimast ce joug si doux et si plaisant,

Que la plus libre humeur l’eust treuvé peu pesant,

Et que, malgré le sort, de qui la violence

S’opposoit à son bien avec tant d’insolence,

Ce ne fut son desir d’aimer jusqu’au cercueil

L’objet qui luy faisoit un si mauvais accueil.

Mais ses intentions, si justement conceues,

Quoy qu’il peust alleguer, ne furent point receues.

Au contraire, on eust dit, à voir son fier maintien,

Qu’elle se deplaisoit en ce doux entretien,

Ce qu’elle confirma par une promte fuite,

De peur, comme je croy, qu’elle n’en fust seduite,

Tant il avoit de grace et d’eloquens appas,

À prouver qu’en l’aymant il ne l’offençoit pas.

ll essaya depuis, par mille bons offices,

N’espargnant aux destins ny vœux ny sacrifices,

À fleschir son humeur et luy faire sentir

Le profond mouvement de quelque repentir.

Ses douleurs, ses regrets, ses soupirs et ses larmes

Monstrans à tous propos leurs pitoyables charmes,

Y firent leur devoir et n’oublierent rien

Qui luy peust à la fin causer un si grand bien.

Cependant son amour trouva tout inutile,

Et mesme jusqu’aux vers dont l’admirable stile

Luy fit avoir le bruit d’immortel escrivain

Devant cette beauté se montrerent en vain.

Six ans estoient passez sans aucune esperance

De la pouvoir gaigner par la perseverance,

Quand il la rencontra comme elle alloit chasser

Un chevreuil que ses chiens venoient de relancer.

Quiconque a veu l’honneur des nymphes bocageres

Au milieu des genests, des houlx et des fougeres,

En queste d’un sanglier qu’avec ardeur et soing

Elle appelle au combat, l’arc et la flesche au poing,

Se peut imaginer l’aspect grave et celeste,

L’équipage, l’habit, la stature et le geste

De la belle Sylvie entrant dedans le bois

Pour atteindre la proye et la mettre aux abois.

Soudain que Lyrian, comblé d’inquietude,

Eust ainsi decouvert en cette solitude

Celle à qui ses douleurs demandaient du secours,

En courant apres elle il lui tint ce discours :

As-tu donc resolu, Sylvie,

De fermer l’oreille à mes cris

Et les yeux à mes doux escrits,

Qui parlent si bien de ta vie ?

As-tu fait avecques mon sort

Que mon avanture soit telle,

Pour t’avoir rendue immortelle,

Qu’il faille me donner la mort ?

Mon triste cœur, qui se lamente,

Conte que le monde et le temps

Sont presque envieillis de sept ans

Depuis que l’amour me tourmente.

Crois-tu que ce peu de vigueur

Qui paroit en ma resistance

Me puisse fournir de constance

Contre une eternelle rigueur ?

Te verray-je tousjours farouche

Errer dans ce bois ecarte,

Que ton insensibilité

Pourroit accroistre d’une souche ?

Helas ! je ne puis plus courir,

Tant la douleur me rend debile ;

Insensible, sois immobile

Seulement pour me voir mourir.

Au moins declare-moy, de grace,

Qui te meine en ces sombres lieux,

Où le ciel avec tous ses yeux

Ne sçauroit voir ce qui s’y passe.

Est-ce pour cacher la splendeur

Des astres de ton beau visage,

Ou ne cherches-tu de l’ombrage

Que pour conserver ta froideur ?

En vain ta rigueur inflexible

Te porte à ce mauvais dessein,

Que tout esprit qui sera sain

N’estimera jamais possible ;

Si ce n’est que la verité

Nous fasse voir par quelque preuve

Que devant le soleil on treuve

La fraischeur et l’obscurité.

Hé ! ne crains-tu point la furie

De ces animaux enragez,

Qui tant de fois ce sont chargez

De l’honneur de ma bergerie ?

Non, tu les verrois sans effroy,

Et leur irois faire la guerre,

Sçachant bien qu’en toute la terre

Rien n’est cruel au prix de toy.

Fiere Nymphe, qui fais trofée

D’un naturel sans amitié,

Et triomphes de la pitié

Dessous ton orgueil estouffée,

Quoy ! tu ne veux pas revenir !

Et les ronces, en m’ayant plaindre,

Afin que je te pusse atteindre

Ont taché de te retenir !

Dieux ! qui vit jamais telle chose !

On peut bien dire maintenant

Que l’espine en te retenant

À plus de douceur que la rose.

Je te compare à cette fleur

Par ta beauté qui lui ressemble,

Bien qu’elles different d’ensemble

En la cause de la couleur.

Car cette agreable merveille

Que Flore met à si haut pris

De la piqueure de Cypris

Est devenue ainsi vermeille ;

Mais la rougeur de ton beau teint,

Où j’ay lu mon triste salere,

Ne provient que de la colere

Dont au vif ton cœur est atteint.

Sylvie, en quoy t’ay-je offencée

Pour t’irriter comme tu faits ?

Le souvenir d’aucuns forfaits

Ne revient point dans ma pensée.

Si ton jugement animé

Contre ma flamme legitime

Tien que tout excez est un crime,

J’ay failly, car j’ay trop aimé.

Mais mon humeur est incapable

De reprouver cette action,

Et par l’extrême affection

Je fay gloire d’estre coulpable ;

Mesme je tiendray pour constant,

Quoy qu’à l’encontre on me rapporte,

Que tout peché de cette sorte

Ne s’amende qu’en s’augmentant.

Miserable ! où vont ces paroles !

Helas ! à quoy t’amuses-tu !

Tes raisons n’ont point de vertu,

Et tes complaintes sont frivoles.

Dieux ! après tant de maux souffers

Dont mon cœur peut montrer les marques,

Viendra-t’il point une des Parques

M’ouvrir la porte des enfers !

Ha ! je sens faillir mon courage,

Mes esprits se vont consommer ;

Je ne sçay plus que reclamer

Au fort d’un si cruel orage.

Profondes horreurs du trespas,

Gouffres beants, noirs precipices,

Si vous voulez m’estre propices,

Presentez-vous devant ses pas.

Quand j’aurois l’une de ces pommes

Dont Hippomene se servit,

Et par qui cet amant se vit

Le plus heureux de tous les hommes,

Celle à qui j’ay veu rejetter

L’empire entier de tout le monde

À sa simple figure ronde

Ne se voudroit pas arrester.

Elle est une roche en sa haine,

Et moy, qui suis un feu d’amour,

Je la suivray donc nuit et jour,

Et ma poursuite sera vaine !

Ô nature ! écoutez un peu

Ce qu’à bon droict je vous reproche !

Comment ! vous souffrez qu’une roche

Soit plus legere que du feu !

Vous endurez, à vostre honte,

Que l’on viole ainsi vos loix !

Cette roche entendra ma voix,

Et n’en fera donc point de conte !

Que mon jugement se confont !

S’il estoit vray qu’elle fust telle,

Pourquoy ne me repondroit-elle,

Comme toutes ces autres font ?

Ainsi, las de courir et vaincu de tristesse,

De voir que par sa dame il l’estoit en vistesse,

Le pauvre Lyrian s’abandonne aux regrets,

Lasche de sa vigueur les mouvemens secrets,

Renonce à la constance, et, dans son ame outrée

Le sanglant desespoir ayant fait son entrée,

Comme fait un tyran dans quelque lieu forcé

Où la confusion a tout bouleversé,

Invoque les demons, profere maint blaspheme,

Conservant toutesfois en cette rage extreme

Le respect de Sylvie, et faisant son effort

À faire vivre Amour au milieu de la mort.

Celuy qui pour Dafné se vit en mesme peine,

Et ce dieu des bergers qui jadis, hors d’haleine,

Pensant prendre Syringue au bord des claires eaux,

N’embrassa pour un corps que de fresles roseaux,

Eurent tant de pitié de ce qu’en son martire

Un juste sentiment alors luy faisoit dire,

Qu’eveillans leur colere à ce tragique objet,

Ils jurerent soudain d’en punir le sujet.

L’effet suit la menace : on la voit transformée,

Cette ingrate beauté, si vainement aimée ;

Chacun de ses cheveux se herisse en rameau,

Et de superbe nymphe elle devient ormeau.

Durant qu’en cet estat ses pieds prennent racine,

Lyrian, assisté d’une faveur divine,

À le temps de l’atteindre et le bien de la voir,

Premier qu’il expirast, reduite en son pouvoir.

Dieux ! ce dit-il alors, qui par cette avanture

Enseignez à mes yeux ce que peut la nature,

Faites qu’à ce beau tronc si dur à la pitié

Mon cœur puisse à jamais montrer son amitié !

Il finit par ce mot pour en estre l’exemple,

Et son corps s’attachant à l’arbre qu’il contemple

Se change en mille bras tournoyans à l’entour,

Dont il acquit le nom de symbole d’amour ;

Bref, ce fidelle amant n’est plus qu’un beau lierre,

Qui, sur la tige aimée, en s’elevant de terre,

Cherche en sa passion, qu’il tasche d’appaiser,

La place où fut la bouche, afin de la baiser.

Chaque feuille est un cœur qui montre en sa verdure

Comme il l’avoit requis, que son amitié dure ;

La preuve s’en confirme en ses embrassemens,

Et tout se perd en luy, hormis les sentimens ;

Car on diroit, à voir ses branches enlacées,

Que, se ressouvenant de ses peines passées,

Et voulant conserver son bien present aussi,

De peur qu’il ne s’echappe, il l’environne ainsi.

Orgueilleuse Sylvie, à qui ces vers s’adressent

Que je serois heureux, dans les maux qui m’oppressent,

Si j’osois esperer qu’au moins après la mort

J’obtinsse quelque jour un pareil reconfort !

Mais, au contraire, helas ! vos rigueurs sont si grandes,

Que j’ay beau les flater des plus dignes offrandes ;

Je croy qu’elles voudroient que je fusse immortel,

Afin tant seulement que mon ennuy fust tel.

LA NAISSANCE DE PANTAGRUEL. Pour une mascarade.

Le jour que je nasquis on vit pleuvoir du sel :

Le soleil, en faisant son tour universel,

De là soif qu’il souffrit beut quasi toute l’onde,

Et pensa d’un seul trait avaller tout le monde.

De là sont provenus tant d’abismes sans eaux,

De là sont derivez tant de rouges museaux,

Qui d’un gosier ardent, que rien ne desaltere,

S’occupent sans relasche au bacchique mystere ;

L’air, beaucoup plus en feu qu’au temps de Phaëton,

En cracha sur sa barbe aussi blanc que cotton,

Et la nuict de devant on vit avec merveille

Briller une comette en forme de bouteille,

Pour presage certain, non de mortalité,

Comme les autres sont, mais de pleine santé :

J’entens de ces santez que l’on fait à la table,

Et par qui l’homme est dit animal raisonnable.

Ce beau mignon Troyen, ce sommelier des dieux,

Avec la jeune Hebé, versant à qui mieux mieux,

Se lasserent les bras à leur remplir la coupe,

Et Jupiter en fut yvre comme une soupe.

Le grand mastin celeste en devint enragé,

Le sucre de Madere en poivre fut changé,

Les gigots de mouton en jambons de Mayence ;

La terre eut le hocquet : elle en cria vengence,

Et la nature mesme, en ardeur s’exaltant,

Se vit preste à mourir de la mort de Rolant ;

Si bien qu’à mon exemple, ainsi que dit Histoire,

Par tout à gueule ouverte on demandoit à boire.

À boire ! à boire !

LA NUICT.

Paisible et solitaire nuit,

Sans lune et sans estoilles,

Renferme le jour qui me nuit

Dans tes plus sombres voilles ;

Haste tes pas, deesse, exauce-moy :

J’ayme une brune comme toy.

J’ayme une brune dont les yeux

Font dire à tout le monde

Que, quand Phebus quitte les cieux

Pour se cacher sous l’onde,

C’est de regret de se voir surmonté

Du vif éclat de leur beauté.

Mon lut, mon humeur et mes vers

Ont enchanté son ame ;

Tous ses sentimens sont ouvers

À l’amoureuse flame ;

Elle m’adore, et dit que ses desirs

Ne vivent que pour mes plaisirs.

Quel jugement y doy-je assoir ?

Veut-elle me complaire ?

Mon cœur s’en promet à ce soir

Une preuve plus claire.

Vien donc, ô nuit ! que ton obscurité

M’en decouvre la verité.

Sommeil, respans a pleines mains

Tes pavots sur la terre ;

Assoupy les yeux des humains

D’un gracieux caterre,

Laissant veiller en tout cet element

Ma maistresse et moy seulement.

Ainsi, jamais de ta grandeur

Rien n’abaisse la gloire ;

Ainsi jamais bruit ny splendeur

N’entre en ta grotte noire,

Comme autrefois, quand à chaque propos,

Iris troubloit ton doux repos.

Ha ! voilà le jour achevé,

Il faut que je m’appreste ;

L’astre de Venus est levé,

Propice à ma requeste ;

Si bien qu’il semble en se monstrant si beau,

Me vouloir servir de flambeau.

L’artisan, las de travailler,

Delaisse son ouvrage ;

Sa femme, qui le voit bâiller,

En rit en son courage,

Et, l’œilladant, s’appreste à recevoir

Les fruits du nuptial devoir.

Les chats, presque enragez d’amour,

Grondent dans les goutières ;

Les lou-garous, fuyans le jour,

Hurlent aux cimetières ;

Et les enfans, transis d’estre tous seul,

Couvrent leurs testes de linceuls.

Le clochetteur des trespassez,

Sonnant de rue en rue,

De frayeur rend leurs cœurs glacez,

Bien que leur corps en sue ;

Et mille chiens, oyans sa triste vois,

Luy repondent à longs abois.

Ces tons, ensemble confondus,

Font des accords funebres,

Dont les accens sont epandus

En l’horreur des tenebres,

Que le silence abandonne à ce bruit

Qui l’epouvante et le destruit.

Lugubre courier du Destin,

Effroy des ames lasches,

Qui si souvent, soir et matin,

M’esveilles et me fasches,

Va faire ailleurs, engeance de demon,

Ton vain et tragique sermon.

Tu ne me sçaurois empescher

D’aller voir ma Sylvie,

Deussay-je, pour un bien si cher,

Perdre aujourd’huy la vie.

L’heure me presse, il est temps de partir.

Et rien ne m’en peut divertir.

enragez : enragés

glacez : glacés

trespassez: trépassés

triste vois : triste voix

venus : vénus

LA PETARRADE AUX RONDEAUX. caprice.

Double homonime, et vous, fine equivoque,

À jointes mains ma Clion vous invoque

Pour fagotter quelque gentil rondeau

Qui desarçonne et Victor et Brodeau.

Auprès de vous les plus hautes pensées

Sont aujourd’huy dans l’estime abbaissées ;

Les plus beaux sens, les termes les plus forts,

Tous eshanchez, rampant à demy morts,

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