Œuvres (page 15)
Et le caprice avecques sa peinture,
Qui fait bouquer et l’Art et la Nature,
Ce fou divin, riche en inventions,
Bizarre en mots, vif des descriptions,
Ce rare autheur des nobles balivernes,
Quoy qu’inspiré du demon des tavernes,
N’ose parestre et n’a plus de credit
Depuis qu’en cour vostre honneur reverdit.
Voyez un peu comme icy tout se change !
Comme du blasme on passe à la louange !
Je vous croyois infames autrefois,
Et maintenant je vous donne ma vois ;
J’eusse juré qu’au front des seuls theatres
Les francs badauts, des farces idolastres,
Les sots laquais et les vils crocheteurs,
Se montreroient vos seuls admirateurs ;
Et cependant, forcé de m’en desdire,
Tout le premier j’en estouffe de rire ;
Je vous cheris, je vous approuve en vers,
Et hors d’Envers j’en veux faire à l’envers.
Hymnes sacrez, piteuses elegies.
Stances d’amour, joviales orgies,
Odes sans pair, doux et graves sonnets,
Vous n’estes plus que chants à sansonnets :
Un seul rondeau vaut un poëme epique ;
Un seul rondeau vous fait à tous la nique,
Et l’epigrame, à sa comparaison,
N’est qu’un labeur sans rime et sans raison.
Ha ! je voy bien qu’en ce siecle malade
Pour plaire au goust il faut que la balade,
Le chant royal et le gay triolet,
R’entrent en vogue et prosnent leur rolet.
Je connois bien qu’il faut que l’anagrame,
Et l’acrostiche, et l’echo qu’on reclame,
Et qui respond si bien au bout du vers,
Soient ramenez aux yeux de l’univers ;
Qu’en suitte d’eux il convient que l’epistre,
Le lay pleurard, le virelay belistre,
L’enigme goffe et l’embleme pedant,
Sur nostre esprit reprennent ascendant ;
Qu’il faut enfin que le diantre on revoye,
Que le rebus ses deux LL desploye,
Et qu’à son flanc le cocq-à-l’asne aussi
Ergottant tout vole et rechante icy.
Çà, faisons mieux, barbotons les paroles
Que la magie enseigne en ses escoles ;
Traçons un cerne et prononçons tout bas :
Morric, morruc, tarrabin, tarrabas ;
Qu’à ces grands mots, horreur des cimetieres,
Sortent en chats grondans par les goutieres
Sous la faveur du bon maistre Astarot,
Chartier, Cretin, Saint-Gelais et Marot ;
Que Des-Accords, en de mesmes fourrures,
Rapporte au jour ses plattes Bigarrures,
Avec Fauchet, en vain laborieux,
Et l’advocat sottement curieux :
Mille secrets nous en pourrons apprendre ;
Ils nous diront comment il s’y faut prendre
Pour fagotter quelque gentil rondeau,
Qui desarçonne et Victor et Brodeau.
Mais sans besoin ce charme je propose,
Puisque, la grace à la metempsicose,
On les voit tous ayant la plume en main :
Gilles, Le Blanc, Du-Lot et Vieux-Germain.
LA PLAINTE DE TIRSIS.
Dans l’horreur d’un bois solitaire,
Où malgré l’œil du jour règne en tout temps la nuit
Tirsis, loing du monde qu’il fuit,
Ne pouvant plus se taire,
Chantoit en pleurs le doux et triste sort
Qui le livre à la mort.
C’est donc une chose arrestée,
Disoit ce pauvre amant plein d’ardeur et de foy,
Que je souffre à jamais pour toy,
Cruelle Pasithée !
Et que ton cœur, au lieu d’en soupirer,
Feigne de l’ignorer !
Tes beaux yeux, les rois de mon ame.
Après m’avoir soumis à leur divin pouvoir,
Feront semblant de ne point voir
Ma vive et pure flame,
Et ton oreille entendra sans pitié
Gemir mon amitié.
Ha ! rigueur trop longue et trop dure !
C’en est fait, je me rends à ta fiere mercy.
En vain ces houlx flattent icy
Mes maux de leur verdure,
Il faut perir : Amour ne m’offre en eux
Qu’un espoir espineux.
Comme il achevoit cette plainte,
Un long cry de hybou, douloureux et tremblant,
D’un mortel effroy l’accablant,
Le fit paslir de crainte ;
Et maint aspic, siflant autour de luy.
Redoubla son ennuy.
Un ruisseau plein d’inquietude,
Murmurant sur le dos d’un aspre et vieux rocher
Du mal qu’il avoit à marcher
En un chemin si rude,
Representoit le lamentable cours
De ses penibles jours.
Le tronc noir et sec d’un erable,
Par le courroux du ciel foudroyé depuis peu
Ne luy presageoit en son feu
Qu’une fin miserable ;
Tous les objets y sembloient conspirer,
Et luy la desirer.
LA PLUYE. À Monsieur Deslandes-Payen, conseiller en la cour de Parlement de Paris.
Enfin, la haute Providence
Qui gouverne à son gré le temps,
Travaillant à nostre abondance,
Rendra les laboureurs contens.
Sus, que tout le monde s’enfuye !
Je voy de loing venir la pluye,
Le ciel est noir de bout en bout,
Et ses influences benignes
Vont tant verser d’eau sur les vignes,
Que nous n’en boirons point du tout.
L’ardeur grilloit toutes les herbes,
Et tel les voyoit consumer
Qui n’eust pas creu tirer des gerbes
Assez de grain pour en semer ;
Bref, la terre en cette contrée,
D’une beante soif outrée,
N’avoit souffert rien de pareil
Depuis qu’une audace trop vaine
Porta le beau fils de Climene
Sur le brillant char du Soleil.
Mais les dieux, mettant bas les armes
Que leur font prendre nos pechez,
Veulent temoigner par des larmes
Que les nostres les ont touchez.
Déjà l’humide Iris estale
Son beau demy-cercle d’opale
Dedans le vague champ de l’air,
Et, pressant mainte epaisse nue,
Fait obscurcir à sa venue
Le temps qui se monstroit si clair.
Ces pauvres sources epuisées
Qui ne couloient plus qu’en langueur,
En tressaillent comme fusées
D’une incomparable vigueur ;
Je pense, à les voir si hautaines,
Que les eaux de mille fontaines
Ont ramassé dedans ces lieux
Ce qui leur restoit de puissance,
Pour aller, par reconnoissance,
Au devant de celles des cieux.
Payen, sauvons-nous dans ta sale,
Voilà le nuage crevé.
Ô comme à grands flots il devale !
Déjà tout en est abbreuvé.
Mon Dieu ! quel plaisir incroyable !
Que l’eau fait un bruit agreable,
Tombant sur ces fueillages verds !
Et que je charmerois l’oreille,
Si cette douceur nompareille
Se pouvoit trouver en mes vers !
Çà ! que l’on m’apporte une coupe,
Du vin frais : il en est saison.
Puis que Cerès boit à la troupe,
Il faut bien luy faire raison ;
Mais non pas avec ce breuvage
De qui le goust fade et sauvage
Ne sçauroit plaire qu’aux sablons
Ou qu’à quelque jeune pucelle
Qui ne bust que de l’eau comme elle,
Afin d’avoir les cheveux blons.
Regarde à l’abry de ces saules
Un pelerin qui se tapit :
Le degoust perce ses espaules,
Mais il n’en a point de dépit.
Contemple un peu dans cette allée
Thibaut, à la mine haslée,
Marcher froidement par compas :
Le bonhomme sent telle joye,
Qu’encore que cette eau le noye,
Si ne s’en ostera-t-il pas.
Voy de là dans cette campagne
Ces vignerons, tous transportez,
Sauter comme genets d’Espagne,
Se demenans de tous costez ;
Entens d’icy tes domestiques
Entrecouper leurs chants rustiques
D’un frequent battement de mains ;
Tous les cœurs s’en espanouissent,
Et les bestes s’en resjouyssent
Aussi bien comme les humains.
payen:payen
pechez:péchés
puis que:puisque
sale:salle
touchez:touchés
transportez:transportés
LA REMONSTRANCE INUTILE.
Vivante image de la mort,
Perrette à la mine de plastre,
De qui la gueule sent plus fort
Que ne fait quelque vieille emplastre,
Vous qui n’osez marcher de jour,
Osez-vous bien parler d’amour !
Et quoy ! vous n’avez plus de dents
Que pour manger de la moustarde,
De nez que pour les accidents
D’un pet ou bien d’une nazarde,
De voix que pour faire du bruit,
Ny plus d’yeux que pour voir la nuict.
Songez à partir de ce lieu :
Vostre temps a plié bagage ;
Assurez-vous qu’il est un Dieu,
Puisque je vous tiens ce langage,
Et que mon cœur peut consentir
De vous voir dans le repentir.
Enfermez-vous dans un couvent ;
Laissez vos desirs à la porte ;
Veillez et priez si souvent
D’une oraison qui vous transporte,
Qu’ainsi vous puissiez voir sans yeux
Qu’en la terre on peut estre aux cieux.
Faites vostre lit d’un rocher,
Prenez la haire et le cilice,
Gourmandez si bien vostre chair,
Que vous fassiez mourir le vice ;
Bref, que pour gaigner paradis,
Tous vos jours soient des vendredis.
Mais quoy ! vous ne m’escoutez pas,
Vous riez en hochant la teste !
Je voy bien que je pers mes pas.
Par la morgoy ! je suis bien beste !
Rien ne sert de vous exhorter :
Le diable vous puisse emporter !
LA SOLITUDE. À Alcidon.
Ô que j’ayme la solitude !
Que ces lieux sacrez à la nuit,
Esloignez du monde et du bruit,
Plaisent à mon inquietude !
Mon Dieu ! que mes yeux sont contens
De voir ces bois, qui se trouverent
À la nativité du temps,
Et que tous les siecles reverent,
Estre encore aussi beaux et vers,
Qu’aux premiers jours de l’univers !
Un gay zephire les caresse
D’un mouvement doux et flatteur.
Rien que leur extresme hauteur
Ne fait remarquer leur vieillesse.
Jadis Pan et ses demy-dieux
Y vindrent chercher du refuge,
Quand Jupiter ouvrit les cieux
Pour nous envoyer le deluge,
Et, se sauvans sur leurs rameaux,
À peine virent-ils les eaux.
Que sur cette espine fleurie
Dont le printemps est amoureux,
Philomele, au chant langoureux,
Entretient bien ma resverie !
Que je prens de plaisir à voir
Ces monts pendans en precipices,
Qui, pour les coups du desespoir,
Sont aux malheureux si propices,
Quand la cruauté de leur sort,
Les force a rechercher la mort !
Que je trouve doux le ravage
De ces fiers torrens vagabonds,
Qui se precipitent par bonds
Dans ce vallon vert et sauvage !
Puis, glissant sous les arbrisseaux,
Ainsi que des serpens sur l’herbe,
Se changent en plaisans ruisseaux,
Où quelque Naïade superbe
Regne comme en son lict natal,
Dessus un throsne de christal !
Que j’aime ce marets paisible !
Il est tout bordé d’aliziers,
D’aulnes, de saules et d’oziers,
À qui le fer n’est point nuisible.
Les nymphes, y cherchans le frais,
S’y viennent fournir de quenouilles,
De pipeaux, de joncs et de glais ;
Où l’on voit sauter les grenouilles,
Qui de frayeur s’y vont cacher
Si tost qu’on veut s’en approcher.
Là, cent mille oyseaux aquatiques
Vivent, sans craindre, en leur repos,
Le giboyeur fin et dispos,
Avec ses mortelles pratiques.
L’un tout joyeux d’un si beau jour,
S’amuse à becqueter sa plume ;
L’autre allentit le feu d’amour
Qui dans l’eau mesme se consume,
Et prennent tous innocemment
Leur plaisir en cet element.
Jamais l’esté ny la froidure
N’ont veu passer dessus cette eau
Nulle charrette ny batteau,
Depuis que l’un et l’autre dure ;
Jamais voyageur alteré
N’y fit servir sa main de tasse ;
Jamais chevreuil desesperé
N’y finit sa vie à la chasse ;
Et jamais le traistre hameçon
N’en fit sortir aucun poisson.
Que j’ayme à voir la décadence
De ces vieux chasteaux ruinez,
Contre qui les ans mutinez
Ont deployé leur insolence !
Les sorciers y font leur sabat ;
Les demons follets y retirent,
Qui d’un malicieux ébat
Trompent nos sens et nous martirent ;
Là se nichent en mille troux
Les couleuvres et les hyboux.
L’orfraye, avec ses cris funebres,
Mortels augures des destins,
Fait rire et dancer les lutins
Dans ces lieux remplis de tenebres.
Sous un chevron de bois maudit
Y branle le squelette horrible
D’un pauvre amant qui se pendit
Pour une bergère insensible,
Qui d’un seul regard de pitié
Ne daigna voir son amitié.
Aussi le Ciel, juge équitable,
Qui maintient les loix en vigueur,
Prononça contre sa rigueur
Une sentence epouvantable :
Autour de ces vieux ossemens
Son ombre, aux peines condamnée,
Lamente en longs gemissemens
Sa malheureuse destinée,
Ayant, pour croistre son effroy,
Tousjours son crime devant soy.
Là se trouvent sur quelques marbres
Des devises du temps passé ;
Icy l’âge a presque effacé
Des chiffres taillez sur les arbres ;
Le plancher du lieu le plus haut
Est tombé jusques dans la cave,
Que la limace et le crapaut
Souillent de venin et de bave ;
Le lierre y croist au foyer,
À l’ombrage d’un grand noyer.
Là dessous s’estend une voûte
Si sombre en un certain endroit,
Que, quand Phebus y descendroit,
Je pense qu’il n’y verroit goutte ;
Le Sommeil aux pesans sourcis,
Enchanté d’un morne silence,
Y dort, bien loing de tous soucis,
Dans les bras de la Nonchalence,
Laschement couché sur le dos
Dessus des gerbes de pavos.
Au creux de cette grotte fresche,
Où l’Amour se pourroit geler,
Echo ne cesse de brusler
Pour son amant froid et revesche,
Je m’y coule sans faire bruit,
Et par la celeste harmonie
D’un doux lut, aux charmes instruit,
Je flatte sa triste manie
Faisant repeter mes accords
À la voix qui luy sert de corps.
Tantost, sortant de ces ruines,
Je monte au haut de ce rocher,
Dont le sommet semble chercher
En quel lieu se font les bruïnes ;
Puis je descends tout à loisir,
Sous une falaise escarpée,
D’où je regarde avec plaisir
L’onde qui l’a presque sappée
Jusqu’au siege de Palemon,
Fait d’esponges et de limon.
Que c’est une chose agreable
D’estre sur le bord de la mer,
Quand elle vient à se calmer
Après quelque orage effroyable !
Et que les chevelus Tritons,
Hauts, sur les vagues secouées,
Frapent les airs d’estranges tons
Avec leurs trompes enrouées,
Dont l’eclat rend respectueux
Les vents les plus impetueux.
Tantost l’onde broüillant l’arène,
Murmure et fremit de courroux
Se roullant dessus les cailloux
Qu’elle apporte et qu’elle r’entraine.
Tantost, elle estale en ses bords,
Que l’ire de Neptune outrage,
Des gens noyez, des monstres morts,
Des vaisseaux brisez du naufrage,
Des diamans, de l’ambre gris,
Et mille autres choses de pris.
Tantost, la plus claire du monde,
Elle semble un miroir flottant,
Et nous represente à l’instant
Encore d’autres cieux sous l’onde.
Le soleil s’y fait si bien voir,
Y contemplant son beau visage,
Qu’on est quelque temps à sçavoir
Si c’est luy-mesme, ou son image,
Et d’abord il semble à nos yeux
Qu’il s’est laissé tomber des cieux.
Bernières, pour qui je me vante
De ne rien faire que de beau,
Reçoy ce fantasque tableau
Fait d’une peinture vivante.
Je ne cherche que les deserts,
Où, resvant tout seul, je m’amuse
À des discours assez diserts
De mon genie avec la muse ;
Mais mon plus aymable entretien
C’est le ressouvenir du tien.
Tu vois dans cette poësie
Pleine de licence et d’ardeur
Les beaux rayons de la splendeur
Qui m’esclaire la fantaisie :
Tantost chagrin, tantost joyeux
Selon que la fureur m’enflame,
Et que l’objet s’offre à mes yeux,
Les propos me naissent en l’ame,
Sans contraindre la liberté
Du demon qui m’a transporté.
Ô que j’ayme la solitude !
C’est l’element des bons esprits,
C’est par elle que j’ay compris
L’art d’Apollon sans nulle estude.
Je l’ayme pour l’amour de toy,
Connaissant que ton humeur l’ayme ;
Mais quand je pense bien à moy,
Je la hay pour la raison mesme :
Car elle pourroit me ravir
L’heur de te voir et te servir.
brisez : brisés
esloignez : éloignés
jusques : jusque
mutinez : mutinés
noyez : noyés
ruinez : ruinés
taillez : taillés
vers: verts
vindrent: vinrent
gay: gai
LA VIGNE. À Monsieur de Pontmenard.
Pontmenard, que mon ame estime
D’une passion legitime,
Et qui merite d’estre mis
Au rang des plus parfaits amis,
Depuis le jour qu’en la Bretagne,
J’erre de vallon en montagne,
Je n’ai rien trouvé de si beau
Comme ta maison de Coybeau.
Non pas pour cette belle veue
Dont le ciel l’a si bien pourveue,
Qu’on diroit qu’il a fait ces lieux
Pour le souverain bien des yeux ;
Non pas pour la frescheur de l’ombre
De ce bois venerable et sombre
Où les bergers les plus discrets
Chantent leurs amoureux secrets ;
Non pas pour ces larges campagnes
Où Cerès, avec ses compagnes,
Seme et recueille tant de blez,
Que tes greniers en sont comblez ;
Non pas pour ces grandes prairies
Que la saison qu’aux Canaries