Œuvres (page 16)
Mes yeux ont veu regner jadis
Comme en un second paradis
En janvier mesme rend si vertes
Et de tant de troupeaux couvertes,
Qu’on n’y sçauroit lequel choisir,
Ou du profit, ou du plaisir ;
Non pas pour ces claires fontaines,
Qui, par des routes incertaines,
Se fuyant et se poursuivant
Sous l’ombrage frais et mouvant
De mille arbres qu’elles font croistre,
Et qu’en elles on voit paroistre,
Accordent au chant des oyseaux
Le doux murmure de leurs eaux ;
Non pas pour ces longues allées
Où de branches entremeslées
De lauriers, de charmes, de buis,
De cyprès, de fleurs et de fruits,
Se forment des murailles vives,
Qui, par leurs distances captives,
Font des chemins plus gracieux
Que n’est celuy qu’on voit aux cieux ;
Non pas pour ce divin parterre
Où le soing de nature enserre
Cent mille fleurs, qu’à voir briller
Quand elle veut s’en habiller
On prendroit pour des pierreries,
Qui des drogues les plus cheries,
Dont l’odorat est amateur,
Auroient l’agreable senteur ;
Mais bien pour ce costeau de vigne
Qui seul est de ma muse digne,
Et que je veux si bien louer,
Que Bacchus le puisse advouer.
Ha ! brave baron de Sainct-Brice,
Pour honorer un tel caprice
Qui m’esveille la verve ainsi,
Que n’es-tu maintenant icy !
Nous boirions dedans ta calotte,
Et par quelque chanson falotte
Nous celebrerions la vertu
Qu’on tire de ce bois tortu.
Vray Gilot, roy de la debauche,
Mon cher amy, mon ϰουιλλον gauche,
Si tu te trouvois en ce lieu,
Ô ! comme, à l’honneur de ce dieu
Que l’on vit naistre d’une cuisse,
Tu chanterois en ton de Suisse,
Faisant d’une nape un turban,
Ton melodieux Pireban !
Toy de qui le nom effroyable
Feroit chier de peur le diable,
Grand et hardy Chassaingrimont,
Dont le seul regard nous semont
À l’agreable excès de boire ;
Toy qui, non sans cause, fais gloire,
Et crois en payer ton escot,
D’estre de la maison de Pot,
Belot, puissant demon de joye,
Qui par une secrette voye
Nous inspires la volupté
De la bacchique liberté,
Lors qu’autour d’une table ronde,
Faisant raison à tout le monde,
La tienne abandonne tes sens
À mille plaisirs innocens ;
Marigny, rond en toutes sortes,
Qui parmy les brocs te transportes,
Et dont l’humeur que je cheris
M’a pu faire quitter Paris ;
Franc Picard à la rouge trongne,
Brave Maricourt, noble yvrongne,
Qui crois estre sur ton fumier
Quand tu presides chez Cormier ;
Jeune portrait du vieux Silene,
Grand beuveur à perte d’halene,
Chère rime de cabaret,
Mon cœur, mon aymable Faret ;
Brun, qui dans la cité de Dole,
Chez toy de raisons tiens escole
Pour les plus sçavans, quand tu bois
De ton exquis vin blanc d’Arbois ;
Bardin, dont la saine doctrine,
Incaguant Aristote et Pline,
Prouve que le vin seulement
Merite le nom d’element ;
Grand-Champ, qui vuides mieux les verres
Que dans les chiquaneuses guerres,
Avec les plus heureux succès,
Tu ne vuiderois les procès ;
Butte, qui d’un cœur de Pompée,
Ne fait pas mieux à coups d’espée
Que dedans maint repas divin
Je t’ai veu faire à coups de vin ;
La Motte, qui parmi les tasses
As mille fois plus fait de masses
Que ton père, en son plus grand feu,
N’en a jamais fait dans le jeu ;
Chasteaupers, gardien des treilles,
Au nez à crocheter bouteilles,
De qui l’aspect est aussi bon
Pour faire chifler qu’un jambon ;
Cher compatriote de Lâtre,
Humeur que mon ame idolâtre,
Homme à tout faire, esprit charmant,
Pour qui j’avoue estre Normant ;
Theophile, Bilot, Moliere,
Qui dedans une triste biere
Faites encore vos efforts
De trinquer avecques les morts ;
Fameux beuveurs, troupe fidelle,
Tous ensemble je vous appelle
Dans ces lieux de pampre couvers,
Pour m’aider à chanter ces vers :
Que sous les climats froidureux
Les peuples sont bien malheureux
De n’avoir aucun sep de vigne !
Tout plaisir leur est interdit ;
Le ciel en tout temps leur rechigne,
Et la nature les maudit.
Ils profanent le cabaret ;
De l’eau bouillie au vin clairet
Le fade goust on y prefere ;
Quand on y boit on est transy,
Et l’on n’y sçauroit jamais faire
Rubis sur l’ongle, comme icy.
Alexandre, le grand beuveur,
Bacchus, eust-il sans ta faveur
Peu meriter quelque louange,
Et l’eust-on jamais veu regner
Sur tant de terres que le Gange
Prend tant de plaisir à baigner ?
Jamais habillemens de Mars,
Glaives, boucliers, lances ny dars,
N’esclatterent dans son armée,
Et jamais mousquets ny canons,
Vomissans fer, flamme et fumée,
N’y firent abhorrer leurs noms.
L’esclat des verres seulement,
Plus brillans que le firmament,
Y rendoit la veue esblouye ;
On n’y vomissoit que du vin,
Et rien n’y possedoit l’ouye
Qu’un chant bacchique et tout divin.
Quand ces pyrates impudents,
Bacchus, te monstrerent les dents,
N’est-il pas vray que ta vengeance
Ordonna, pour son plus grand fleau,
Que cette miserable engeance
Ne boiroit jamais que de l’eau ?
Ô quel severe chastiment !
Boire de l’eau, Dieu, quel tourment !
Quelle ire n’en seroit foulée !
C’est bien pour en desesperer !
Mais encore de l’eau salée,
Qui ne sert qu’à les alterer !
Ces maraus furent bien surpris
En leur audacieux mespris !
Ils y perdirent leur escrime,
Et dedans ces flots tous esmus
De l’enormité de leur crime
Ils demeurerent bien camus !
Père, aussi tant que je vivray,
De tout mon cœur je te suivray,
Je t’en fais icy la promesse,
Et jure par ces cervelas
Que, pour mon baston de vieillesse,
Je ne veux rien qu’un eschalas.
LE BARBEROT caprice
J’ay mis aujourd’hui ma vie
Entre les mains d’un Anglois,
Et j’ai cru plus de cent fois
Qu’elle alloit m’estre ravie.
Un barberot maladroit,
Me charcutant par l’endroit
Où s’entonne le breuvage,
Vers l’onde au morne rivage
M’a presque envoyé tout droit.
Jamais horrible fantosme
Ne me donna tant d’effroy ;
Jamais aucun tant que moy
Ne s’en dut plaindre à saint Cosme.
Ce tiercelet d’assassin,
Propre comme un marcassin
Qui parmy l’ordure grongne,
A fait, pour laver ma trongne,
D’un pot de chambre un bassin
Sans estaler en bel ordre
Bons peignes, ni bons ciseaux,
Mon roy des vilains museaux
À l’ouvrage a voulu mordre.
Un vieux haillon de mouchoir,
Fidèle amy du tranchoir,
Et tout tacheté de sausses,
Dans la fente de mes chausses
La lessive a laissé choir.
La puante savonnette
Dont le ladre m’a servy
Me honnissoit à l’envy
De l’eau qui n’estait point nette.
Ses doigts, qui m’ont fagotté,
Surpassoyent en aspreté
Ceux d’un meneur de charrue,
Et mainte noire verrue
En relevoit la beauté.
Quiconque a veu la peinture
D’un singe qui raze un chat
Peut avecques du crachat
Nous peindre en cette posture.
Mes petits yeux, estonnez.
Par des regars contournez
Lorgnoyent mon tondeur de laine,
Et le musc de son haleine
Me faisoit tordre le nez.
D’une jambette esbrechée,
Comme d’un vil Jean-Flactin,
Ce faux et sale mastin
M’a la gorge de-hachée.
En ce moment, j’avois beau
Jurer sur un escabeau
Dont l’assiette estait desjointe,
Il poussoit tousjours sa pointe,
Et rioit de mon tout beau.
Mais s’a bien esté le pire
Quand ce Précontat d’enfer
A fait approcher le fer
Des trous par où je respire :
Mes moustaches au poil vieux
Le disent à tous les feux
D’une façon misérable,
Et leur orgueil vénérable
Ne menace plus les cieux.
Las ! elles s’en vont en poudre
Dès que j’y porte les doigts.
Et sentent comme autrefois
Phlegre sentit sous la foudre ;
Les bigottes des mutins.
Aux fiers membres gigantins,
Qui grillerent dessus l’herbe,
En leur dessein trop superbe
Eurent les mesmes destins.
Quand je voy mon pauvre garbe
Si matement accoustré,
Je voudrois estre chastré,
Et donne au diantre la barbe ;
Je dis que nature a tort
Se m’avoir chargé si fort
De cette bourre inutile,
Et clabaude en pietre stile
Des humains et de leur sort.
Courage ! il faut que j’imite
Neuf-Germain par le menton,
Laissant croistre ce coton
Comme feroit un hermite ;
Il faut que doresnavant
Il m’ombrage le devant
Et me vienne jusqu’aux cuisses,
Afin que parmy les Suisses
On me revere en beuvant.
Ha ! qu’il vaudrait bien mieux estre
Avec eux le verre au poin
Que de prendre ycy le soin
Et du ministre et du prestre !
Qu’il vaudroit bien mieux, sans dez,
Crier masse en possedez,
Au moins avecques des hommes,
Que d’estre comme nous sommes
Parmy des oysons bridez !
Je pers tout en Angleterre,
Poil, nippes et liberté ;
J’y pers et temps et santé,
Qui vaut tout l’or de la terre ;
J’y perdy mon cœur, que prit
Un bel œil dont il s’eprit,
Sans espoir d’aucun remede ;
Et je croy, si Dieu ne m’ayde,
Qu’enfin j’y perdray l’esprit.
Brave prince dont la gloire
Vole par tout l’univers,
Voy de mes malheurs divers
L’estrange et falote histoire :
Je n’ay pas un quart d’escu,
La tristesse m’a vaincu,
Je ne fay plus rien que geindre,
Et, pour m’achever de peindre,
Un froncle me vient au cu.
LE BEL ŒIL MALADE.
Quand je voy ce bel œil tout en feu comme il est,
Où parmy les douleurs le roy des cœurs se plaist
De faire sa demeure,
Je croy que l’univers est à son dernier jour,
Que le ciel se consume, et qu’il faut que je meure,
Puis que je voy perir l’objet de mon amour.
En un tel accident je ne m’estonne pas
De voir dans ce bel œil ce demon plein d’appas :
Rire encore en mon ame :
Car, considerant bien sa nature et son jeu,
Ce n’est pas un prodige en luy, qui n’est que flame,
Qu’il puisse ainsi durer au milieu de ce feu.
J’auroy peur toutesfois qu’en ce sujet de dueil,
Mon portrait en petit tiré dans ce bel œil
Ne fust reduit en cendre ;
Mais sa vertu secrette enseigne à mon penser
Qu’estant un diamant, tout esprit doit apprendre
Que jamais aucun feu ne le peut offenser.
Si, par une merveille aimable en ce malheur,
Ce bel œil retenoit cette ardente couleur
Pour me servir de phare,
Il passeroit aux yeux des plus sages amans
Pour un de ces rubis dont l’eclat est si rare,
Qu’il en est plus prisé que tous les diamans.
Son cher frere, affligé de ce que son pareil
Luy va donner moyen d’estre appellé Soleil
En le laissant unique,
Bien plus de passion dedans luy nous fait voir
À fuyr cet honneur, qu’il juge tyrannique,
Que jadis Phaëton n’en monstra pour l’avoir.
Il pleure, et nul objet ne l’en peut divertir,
Comme si par ses eaux il pensoit amortir
Les flames trop voisines :
On diroit, à le voir respandre ainsi des pleurs,
D’un vaze de christal tout plein de perles fines
Que l’on renverseroit sur quelque champ de fleurs.
LE CANTAL. À Monsieur le M. D. M.
caprice.
Gousset, ecafignon, faguenas, cambouis.
Qui formez ce présent que mes yeux resjouis,
Sous l’adveu de mon nez, lorgnent comme un fromage
À qui la puanteur doit mesme rendre hommage,
Que vous avez d’appas ! que vostre odeur me plaist !
Et que de vostre goust, tout horrible qu’il est,
Je fay bien plus d’estat que d’une confiture
Où le fruit déguisé brave la pourriture !
Par luy la vert ginguet fait la figue au muscat ;
Par luy le plus gros vin semble si délicat,
Que le piot du ciel, dont on fait tant de conte,
S’il estoit blanc, auprès en rougiroit de honte.
Je laisse donc à dire, et chacun peut penser
De combien du meilleur le pris il doit hausser,
Quand on luy donne entrée au milieu d’une bouche
Qui sous un tel morceau retourne à l’escarmouche,
J’entens au doux conflit qu’à l’honneur de Bacchus
Les fameux biberons, à tauper invaincus,
Font le verre à la main, sans projet d’autre gloire
Que de celle qu’on gaigne à force de bien boire.
Franc et noble Marquis, illustre desbauché,
Qui t’es dans la grandeur à toy-mesme arraché
Pour te livrer sans faste aux plaisirs de la vie.
Où parmy les vertus la table nous convie ;
Toy, dont la voix unique en traits mélodieux
Rend du chantre emplumé le siflet odieux,
Sur tout quand ton gozier, humecté de la coupe,
Après mille bons mots que maint rot entre-coupe,
Se met à celebrer la divine liqueur
Qui, passant par chez luy pour visiter le cœur.
Le chatouille et l’invite à se montrer seul digne
De louer comme il faut ce pur sang de la vigne.
M… sans pareil, homme aux nigaux fatal,
Où diantre as-tu pesché ce bouquin de Cantal,
Cet ambre d’Acheron, ce diapalma briffable,
Ce poison qu’en bonté l’on peut dire ineffable,
Ce repaire moisi de mittes et de vers,
Où dans cent trous gluans, bleus, rougeastres et vers
La pointe du couteau mille veines evente
Qu’au poids de celles d’or on devroit mettre en vente !
Ha ! qu’il me fait bon voir lors qu’en le furetant
J’en decouvre quelqu’une et le crie à l’instant !
Quelle faveur me cuit quand ma langue appastée
En enduit mon palais et s’en trouve infectée !
Non, jamais Mascarin, ce seringueur mortel,
De son deshabiller ne tira rien de tel,
Exhibast-il au jour, comme il me fit nagueres,
Entre cent mille outils inconnus et vulgueres,
Et parmy cent fatras de haillons, de filets,
De pippes à petun, de fusts de pistolets,
De savattes, d’appeaux, de tasses, de mitaines,
D’onguents à guerir tout jusqu’aux fievres quartaines,
D’outres au cuir velu, de peignes ebrechez,
De linge foupy, sale, et d’habits ecorchez ;
Du vieil oint de blaireau pour faire de la soupe,
L’oreille d’un sanglier qu’à coups de hache on coupe,
Un lopin de renard, un pasté de guenon,
Un cervelas de chien, le rable d’un asnon,
Et mille autres fins mets que je ne puis decrire,
Sans froncer les nazeaux et m’egueuler de rire.
Ô Brie ! ô pauvre Brie ! Ô chetif angelot
Qu’autrefois j’exaltay pour l’amour de Bilot,
Tu peux bien aujourd’huy filer devant ce diable :
Ton beau teint est vaincu par son teint effroyable ;
Tu m’es plus insipide auprès de son haut goust
Que l’eau ne le seroit auprès du friand moust,
Et ta platte vigueur, sous la sienne estouffée,
Est de ma fantaisie entierement biffée.
Au secours, sommelier, j’ay la luette en feu,
Je brusle dans le corps ! Parbieu ! ce n’est pas jeu :
Des brocs, des seaux de vin pour tacher de l’esteindre,
Verse eternellement, il ne faut point se feindre.
Escoute, cher marquis, escoute ton bedon :
Je croy que l’animal d’où provient ce beau don,
Au lieu du manger frais qui dans les prez se cueille,
Ne se nourrit que d’ail, que de tabac en fueille,
Que de rhue acre au goust, d’aluyne au suc amer,
Qu’il n’estanche sa soif qu’aux plages de la mer,
Et qu’au lieu de gruger de la vesce ou de l’orge,
De poivre seulement en l’estable il se gorge.
LE CIDRE. À Monsieur le comte de Brionne.
caprice.
Comte, puis qu’en la Normandie
Pomone fait honte à Bacchus,
Et qu’en cette glace arondie
Brille une lumière esbaudie
De la couleur de nos escus :
Chantons, à la table où nous sommes,
À la table où le roy des hommes
Nous traitte en chers et francs voisins,
Que le jus delicat des pommes
Surpasse le jus des raisins.
Je le confesse, qu’on le croye,
Saint-Amant le dit, c’est assez :
Mon cœur, mon poulmon et mon foye,
À son esclat sautent de joye,
Et tous les soins en sont chassez :
C’est le doux honneur de septembre ;
Il m’attire dans cette chambre
Par une secrette vertu,
Et mon corps auprès de cet ambre
S’esmeut et passe pour festu.
Je ne me puis lasser d’en boire ;
Ma soif renaist en s’y noyant ;
Du muscat je pers la memoire,
Et mon œil est comblé de gloire
De le voir ainsi flamboyant.
Qu’il est frais ! qu’il est delectable !
De moy, je tiens pour veritable,
Lors que j’en trinque une santé,
Que le seul cidre est l’or potable
Que l’alchymie a tant vanté.
Page, remply-moy ce grand verre,
Fourby de feuilles de figuier,
Afin que d’un son de tonnerre
Je m’escrie à toute la terre :
Masse à l’honneur du grand Seguier !