Œuvres (page 17)

Saint-Amant · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Œuvres de Saint-Amant · 29 pages

Je le revere, je l’admire ;

ll m’a fait avec de la cire

Une fortune de cristal,

Que je feray briller et lire

Sur le marbre et sur le metal.

C’est par luy que dans ma province

On voit refleurir depuis peu

Cet illustre et bel art de prince

Dont la matiere fresle et mince

Est le plus noble effort du feu ;

C’est par luy que de sable et d’herbe,

Dessus les champs bruslée en gerbe,

Des miracles se font chez moy,

Et que maint ouvrage superbe

Y pretend aux levres d’un roy.

Que d’industrie et de vitesse,

Quand, animé d’un souffle humain,

Un prodige en delicatesse

S’enfle et se forme avec justesse

Sous l’excellence d’une main !

Que de plaisir quand on le roue,

Quand un bras desnoué s’en joue,

Soit dans Venize ou dans l’Altar !

Et que d’ardeur mon ame advoue

Pour ce vase où rit ce nectar !

Mais cependant que je m’amuse

À caqueter de la façon,

Je ne voy pas que je m’abuse,

Que mon goust de longueur m’accuse,

Et que je fasche l’eschanson.

Baille-moy, baille-moy la couppe ;

Or, sus donc, vertueuse trouppe !

Que d’un toppe gay, pront et clair,

On fende, on perce, on entre-couppe

Toutes les regions de l’air !

Ha ! que ce bruit m’est agreable !

Voilà respondu comme il faut ;

J’en esprouve une aise incroyable,

Et nostre desbauche est louable

D’esclater pour un nom si haut.

Aux graces qu’on desire en elle,

La retenue est criminelle ;

La froideur offence Themis.

Bref, pour la rendre solennelle,

L’excez mesme nous est permis.

Ô mon cher ! ô mon rare Conte

Dont les vertus charment nos cœurs,

Que dois-je dire, au bout du conte ?

On ne peut faire assez de conte

De cette reine des liqueurs.

Elle est aux muses consacrée,

Elle est douce, elle me recrée

Mieux que la figue ou l’abricot,

Et la Nimphe la plus sucrée

Pourroit estre de nostre escot.

LE CONTEMPLATEUR. À Messire Philippes Cospean, evesque de Nantes.

Vous par qui j’espere estre exemt

De choir en l’eternelle flâme,

Apostre du siecle present,

Cause du salut de mon ame,

Divin prelat, sainct orateur,

Juste et souverain destructeur

Des infernales heresies ;

Grand esprit, de qui tout prend loy,

Et dont les paroles choisies

Sont autant d’articles de foy ;

Vous qui gardez d’un soin si dous

Le cher troupeau de vostre maistre,

Luy donnant, en despit des lous,

Le sacré pain de grace à paistre ;

Vray ministre d’estat du Ciel,

Cœur debonnaire, homme sans fiel,

Qui vivez comme font les anges,

Et meritez qu’en chaque lieu

On vous fasse part aux louanges

Que vous-mesme rendez à Dieu ;

Vous, dis-je, qui, daignant cherir

Les nobles travaux de la muse,

Avez voulu vous enquerir

À quoy maintenant je m’amuse ;

Je vous le veux dire en ces vers,

Où d’un art pompeux et divers

Je feray briller mes pensées ;

Et croy que les plus grands censeurs

Les verront si bien agencées,

Qu’ils en gousteront les douceurs.

Loin, dans une isle qu’à bon droit

On honora du nom de Belle,

Où s’eslève un fort qui tiendroit

Contre l’Anglois et le rebelle,

Je contente à plein mon desir

De voir mon Duc à mon plaisir,

Sans nul object qui m’importune,

Et tasche à le garder d’ennuy,

Sans songer à d’autre fortune

Qu’à l’honneur d’estre auprès de luy.

Là, par fois consultant les eaux

Du sommet d’une roche nue,

Où pour voir voler les oyseaux

Il faut que je baisse la veue,

Je m’entretiens avec Thetis

Des poissons et grands et petis

Que de ses vagues elle enserre,

Et ne puis assez admirer,

Voyant les bornes de la terre,

Comme elle les peut endurer.

Mais elle m’en dit la raison :

C’est que le respect qu’elle porte

À Dieu, qui l’a mise en prison,

Ne luy permet pas qu’elle en sorte.

Il suffit qu’elle ait autrefois

Logé ses monstres dans les bois

Pour aider à punir nos crimes,

Et qu’elle ait surpassé les monts,

Pour nous plonger dans les abismes

Où trebucherent les demons.

Là dessus, me representant

Les tristes effets du deluge,

Quand au premier logis flotant

Le genre humain eust son refuge,

Je feins un pourtrait à mes yeux

Du bon Noé chery des cieux,

Pleurant pour les pechez du monde,

Et m’estonne, à voir tout perir,

Qu’enfin, au lieu d’accroistre l’onde,

Des larmes la firent tarir.

Puis, voyant passer devant moy

Une colombe à tire-d’aile,

Aussi tost je me ramentoy

L’autre qui luy fut si fidele ;

J’estime que le sainct Esprit

Dèslors cette figure prit

Pour r’asseurer sa foy craintive,

Et qu’entre cent arbres espais

Il choisit le rameau d’olive,

Pour luy-mesme annoncer la paix.

Tantost, faisant agir mes sens

Sur des sujets de moindre estofe,

De marche en autre je descens

Dans les termes du philosophe ;

Nature n’a point de secret

Que d’un soin libre, mais discret,

Ma curiosité ne sonde ;

Ses cabinets me sont ouvers,

Et, dans ma recherche profonde,

Je loge en moy tout l’univers.

Là, songeant au flus et reflus,

Je m’abisme dans cette idée ;

Son mouvement me rend perclus,

Et mon ame en est obsedée.

Celuy que l’Euripe engloutit

Jamais en son cœur ne sentit

Un plus ardent desir d’apprendre ;

Mais quand je veux bien l’esplucher,

J’entens qu’on n’y peut rien entendre,

Et qu’on se pert à le chercher.

Là, mainte nef au gré du vent

Sillonnant la plaine liquide

Me fait repenser bien souvent

À la boussole qui la guide ;

La miraculeuse vertu

Dont ce cadran est revestu

Foule ma raison subvertie,

Et mes esprits, en ce discort,

S’embrouillent dans la sympatie

Du fer, de l’aymant et du nort.

Là, considerant à loisir

Les amis du temps où nous sommes,

Une fureur me vient saisir

Qui s’irrite contre les hommes.

Ô mœurs ! dis-je, ô monde brutal !

Faut-il que le plus fier metal

Plus que toy se montre sensible !

Faut-il que, sans te reformer,

Une pierre dure au possible

Te fasse honte en l’art d’aymer !

Mais ô pourquoy me plains-je ainsi

Du peu d’amitié qui se trouve,

Si ce grand Duc qui règne icy

Pour moi tout le contraire prouve !

Ne reçoy-je pas tous les jours

Autant en effets qu’en discours

Des marques de sa bien-vueillance,

Et n’aquerrois-je pas le nom

Du cœur le plus ingrat de France

Si ma bouche disoit que non ?

Voylà comme en me reprenant

Avec ces dernieres parolles

Sur mon bon-heur m’entretenant,

Je rends les premieres frivolles ;

Voylà comme, selon l’objet,

Mon esprit changeant de projet,

Saute de pensée en pensée.

La diversité plaist aux yeux,

Et la veue en fin est lassée

De ne regarder que les cieux.

Tantost comme un petit batteau

Dans la bonace non suspecte,

J’apperçoy voguer sur cette eau

Le nid que l’orage respecte :

Pour luy le flot amer est doux,

Aquilon retient son couroux,

Saturne a l’influence heureuse,

Et Phebus, plein de passion,

Aide, en sa chaleur vigoureuse,

À faire éclorre l’alcyon.

Tout ce qu’autrefois j’ay chanté

De la mer, en ma Solitude,

En ce lieu m’est représenté,

Où souvent je fay mon estude.

J’y voy ce grand homme marin

Qui d’un veritable burin

Vivoit icy dans la memoire.

Mon cœur en est tout interdit,

Et je me sens forcé d’en croire

Bien plus qu’on ne m’en avoit dit.

Il a le corps fait comme nous,

Sa teste à la nostre est pareille,

Je l’ay veu jusques aux genous,

Sa voix a frappé mon oreille,

Son bras d’escailles est couvert,

Son teint est blanc, son œil est vert,

Sa chevelure est azurée.

Il m’a regardé fixement,

Et sa contenance assurée

M’a donné de l’estonnement.

Un portrait qui n’est qu’ebauché

Represente bien son visage ;

Sous du poil son sein est caché.

Il a des mains le libre usage ;

De la droitte il empoigne un cor

Fait de nacre aussi rare qu’or,

Dont les chiens de mer il assemble.

Je puis croire un Glauque aujourd’huy ;

Bref, à nous si fort il ressemble,

Que j’ay pensé parler à luy.

De mainte branche de coral,

Qui croist sous l’eau comme de l’herbe,

Et dont Neptune est liberal,

Il porte un pennache superbe ;

Vingt tours de perles d’Oriant,

Riches d’un lustre variant,

En guise d’echarpe le ceignent ;

D’ambre son chef est parfumé,

Et, quoy que les ondes le craignent,

Il en est pourtant bien-aymé.

Tantost, lassé d’estre en repos

Sur un si haut et si dur siege,

Cherchant un lieu plus à propos,

Je tens aux lapins quelque piege ;

Tantost je tire aux cormorans,

Qui bas dans les flots murmurans

Tombent percez du plomb qui tue ;

Et se debattent sur ce bort,

Et leur vie en vain s’esvertue

D’eschaper des mains de la Mort.

Tantost, nous allant promener

Dans quelque chaloupe à la rade,

Nous laissons après nous traisner

Quelque ligne pour la dorade.

Ce beau poisson, qui l’apperçoit,

Pipé de l’espoir qu’il conçoit,

Aussi tost nous suit à la trace.

Son cours est leger et bruyant,

Et la chose mesme qu’il chasse

En fin l’attrape en le fuyant.

Quelquefois, bien loing ecarté,

Je puise, pour apprendre à vivre,

L’histoire ou la moralité

Dans quelque venerable livre ;

Quelquefois, surpris de la nuit

En une plage où pour tout fruit

J’ay ramassé mainte coquille,

Je reviens au chasteau, resvant,

Sous la faveur d’un ver qui brille

Ou plustost d’un astre vivant.

Ô bon Dieu ! m’escriay-je alors,

Que ta puissance est nompareille

D’avoir en un si petit corps

Fait une si grande merveille !

Ô feu qui, tousjours allumé,

Brusles sans estre consumé !

Belle escarboucle qui chemines.

Ton éclat me plaist beaucoup mieux

Que celuy qu’on tire des mines,

Afin d’ensorceler nos yeux !

Tantost, saisi de quelque horreur

D’estre seul parmy les tenebres,

Abusé d’une vaine erreur,

Je me feins mille objets funèbres ;

lion esprit en est suspendu,

Mon cœur en demeure esperdu,

Le sein me bat, le poil me dresse,

Mon corps est privé de soustien,

Et, dans la frayeur qui m’oppresse,

Je croy voir tout, pour ne voir rien.

Tantost, delivré du tourment

De ces illusions nocturnes,

Je considère au firmament

L’aspect des flambeaux taciturnes ;

Et, voyant qu’en ces dous desers

Les orgueilleux tyrans des airs

Ont appaisé leur insolence,

J’escoute, à demy transporté,

Le bruit des ailes du Silence,

Qui vole dans l’obscurité.

Treuvay-je au retour couvert mis,

J’entretiens mon duc à la table,

En tant comme il me l’est permis,

De quoique propos detectable ;

Je le fay rire de ma peur,

Je luy dy quel spectre trompeur

J’ay creu s’estre offert à ma veue,

Et, pour noyer tout mon soucy,

Sur un grand verra je me rue,

Où le vin semble en rire aussi.

Là, suivant les sujets du temps,

Tantost nous parlons de la digue

Où, vray prophète, je m’attens

De voir crever la jeune Ligue ;

Tantost, les cœurs tous rejouis,

Nous celebrons du Grand louys

L’heur, la prudence et le courage,

Et disons que le Cardinal

Est à la France dans l’orage

Ce qu’au navire est le fenal.

Tantost, sur le bruit que l’Anglois

Une visite nous prépare,

Nous projettons tous les explois

De quoy la Victoire se pare.

Tenez-vous donc pour assuré

Que cet ennemy conjuré

Qui tant de faux desseins embrassa

En ce lieu propre à l’en punir

Sera receu de bonne grâce,

S’il nous oblige d’y venir.

Tantost, après minuict sonné,

Avant chez moy fait la retraitte,

D’un soing aux muses adonné,

J’escry comment Amour me traitte.

Tantost mesprisant son pouvoir,

Quoy que sans yeux, je luy fay voir

Par quel moyen on le surmonte,

Je me guery des maux souffers,

Et d’une genereuse honte

Ma raison brise tous ses fers.

Tantost, d’un son qui me ravit

Et qui chasse toute manie,

La saincte harpe de David

Preste à mon lut son harmonie.

Puis, jusqu’à tant que le sommeil,

Avec un plaisir sans pareil,

Me vienne siller la prunelle,

Je ly ces sacrez Testamens

Où Dieu, d’une encre solemnelle,

Fait luire ses hauts mandemens.

Tantost, levé devant le jour,

Contre ma coustume ordinaire,

Pour voir recommencer le tour

Au celeste et grand luminaire,

Je l’observe au sortir des flos,

Sous qui la nuit, estant enclos,

Il sembloit estre en sépulture ;

Et, voyant son premier rayon,

Beny l’autheur de la nature,

Dont il est comme le crayon.

Ainsi, dis-je en le regardant,

Verra-t-on, quoy que l’oubly face,

Au point du dernier jour ardant

Ressusciter l’humaine race ;

Ainsi, mais plus clair et plus beau,

Verra-t-on, comme ce flambeau,

Monter au ciel le corps du juste,

Après qu’avecques majesté,

Dieu, seant en son trosne auguste,

L’aura par sa bouche arresté.

Lors, d’un soucy grave et profont

Me ramassant tout en moy-mesme,

Comme on tient que nos esprits font

Pour faire quelque effort extresme,

L’immortelle et sçavante main

De ce fameux peintre romain

N’a rien tracé d’émerveillable

Que ce penser de l’advenir,

Plein d’une terreur agreable,

Ne ramene en mon souvenir.

Là, resvant à ce jour precis

En qui toute ame saine espère ;

Jour grand, où l’on verra le fils

Naistre aussi tost comme le père.

Je m’imagine au mesme instant

Entendre le son eclattant

De la trompette serafique,

Et pense voir en appareil

Espouvantable et magnifique

jésus au milieu du soleil :

À ce bruit, que je doy nommer

La voix de la seconde vie,

Qui semble desjà ranimer

Celle que la Parque a ravie ;

À ce ton qui de bout en bout

Icy bas resveillera tout,

Et pour le deuil, et pour la joye,

Il n’est posture, quant au corps,

En quoy mon œil esmeu ne croye

Voir sortir du tombeau les morts.

L’un m’apparoist un bras devant ;

L’antre ne montre que la teste,

Et, n’estant qu’à moitié vivant,

Force l’obstacle qui l’arreste.

Cestuy-cy s’esveille en sursaut ;

Cestuy-là joint les mains en haut,

Implorant la faveur divine ;

Et l’autre est à peine levé

Que d’un cœur dévot il s Incline

Devers l’agneau qui l’a sauvé.

Près de là, le frère et la sœur,

Touchez de ce bruit dont tout tremble,

D’estre accusez d’inceste ont peur,

Pour se trouver couchez ensemble.

Icy, la femme et le mary,

Objet l’un de l’autre chery,

Voyans la clarté souhaittée,

Semblent s’estonner et gemir

D’avoir passé cette nuictée

Sans avoir rien fait que dormir.

Tel, qui n’eust sceu quasi marcher

Autrefois, travaillé des goutes,

Court maintenant et va chercher

Du ciel les glorieuses routes.

Tel, de qui le seul ornement

Fut d’estre vestu richement

Et d’avoir des valets sans nombre,

Esbahy de sa nudité,

N’est plus suivy que de son ombre,

Encore va-t-elle à costé.

L’un de parler est tout ravy,

Veu qu’il manquoit jadis de langue,

Et fait à Dieu, qu’il a servy,

Son humble et premiere harangue ;

L’autre, qui jamais du soleil

N’avoit veu l’éclat nompareil,

Pour estre aveugle de naissance,

Admire à présent sa couleur,

Dont il ignoroit la puissance,

Bien qu’il en connust la chaleur.

Bref, en cette apparition,

Ceux qui bien-heureux doivent estre

Sans aucune imperfection

Je me figure voir renestre.

Mais les meschans desesperez,

Pour qui desjà sont preparez

De l’enfer les tourmens enormes,

Ne se representent à moy

Que si hideux et si difformes

Que mon ame en transit d’effroy.

Il m’est advis qu’en mesme endroit

Je voy la divine balence

Peser et le tort et le droit

Sans faveur et sans violence.

Après ce jugement final

Donné sur le sainct tribunal

Devant qui Dieu veut qu’on responde,

Je croy que le haut element

Ne fait desjà de tout le monde

Qu’un globe de feu seulement.

Les estoiles tombent des cieux,

Les flâmes devorent la terre,

Le mont Gibel est en tous lieux,

Et par tout gronde le tonnerre.

La salamandre est sans vertu,

L’asbeste passe pour festu,

La mer brusle comme eau-de-vie,

L’air n’est plus que soufre allumé,

Et l’astre dont l’aube est suivie

Est par soy-mesme consumé.

Les metaux, ensemble fondus,

Font des rivieres precieuses ;

Leurs flots bouillants sont espandus

Par les campagnes spacieuses.

Dans ce feu, le dernier des maux,

Tous les terrestres animaux

Tous les livres