Œuvres (page 18)
Se consolent en quelque sorte,
Du déluge à demy vengez,
En voyant ceux que l’onde porte
Aussi bien comme eux affligez.
L’unique oyseau meurt pour tousjours,
La nature est exterminée,
Et le Temps, achevant son cours,
Met fin à toute destinée.
Ce vieillard ne peut plus voler ;
Il se sent les ailes brusler
Avec une rigueur extresme ;
Rien ne le sçauroit secourir ;
Tout est destruit, et la Mort mesme
Se voit contrainte de mourir.
Ô Dieu ! qui me fais concevoir
Toutes ces futures merveilles,
Toy seul à qui, pour mon devoir,
J’offriray les fruits de mes veilles,
Accorde-moy par la bonté
La gloire de l’eternité,
Afin d’en couronner mon ame ;
Et fay qu’en ce terrible jour
Je ne brusle point d’autre flame
Que de celle de ton amour.
Et vous, dont les discours sont tels,
Accompagnez des bons exemples,
Que par leur fruit les vrais autels
Triomphent de tous les faux temples ;
Vous, dis-je, à qui j’escry ces vers,
Où dans la mort de l’univers
Un haut renom s’immortalise,
Vueillez estre leur protecteur,
Et permettez-moy qu’on y lise
Que je suis vostre adorateur.
LE FROMAGE.
Assis sur le bord d’un chantier
Avec des gens de mon mestier,
C’est-à-dire avec une trouppe
Qui ne jure que par la couppe,
Je m’escrie, en laschant un rot :
Beny soit l’excellent Bilot !
Il nous a donné d’un fromage
À qui l’on doit bien rendre hommage.
Ô Dieu ! quel manger precieux !
Quel goust rare et delicieux !
Qu’au prix de luy ma fantaisie
Incague la saincte ambroisie !
Ô doux cottignac de Baccus !
Fromage, que tu vaux d’escus !
Je veux que ta seule memoire
Me provoque à jamais à boire.
À genoux, enfans debauchez,
Chers confidents de mes pechez,
Sus ! qu’à plein gosier on s’escrie :
Beny soit le terroir de Brie !
Beny soit son plaisant aspect !
Qu’on n’en parle qu’avec respect !
Que ses fertiles pasturages
Soient à jamais exempts d’orages !
Que Flore, avec ses beaux atours,
Exerçant mille amoureux tours
Sur une immortelle verdure,
Malgré la barbare froidure
Au visage morne et glacé,
Y tienne à jamais enlacé
Entre ses bras plus blancs qu’albastre
Le gay Printemps, qui l’idolastre !
Que, comme autrefois, Apollon
Delaisse torche et violon,
Et s’en vienne dans ces prairies,
Dans ces grandes plaines fleuries,
Garder, en guise de vacher,
Un troupeau qui nous est si cher,
Et dont la mamelle feconde
Fournit de laict à tout le monde.
Mais je veux l’encharger aussi
Qu’il en prenne plus de soucy,
S’il faut qu’un jour il s’y remette,
Qu’il ne fit de celuy d’Admette,
Lors que le patron des mattois,
Portant cinq crocs au lieu de doits
Qui faisoient le saut de la carpe,
Joua sur ses bœufs de la harpe,
Et le laissa sous un ormeau
Fluster son soul d’un chalumeau,
Que jadis l’amoureux martyre
Fit entonner au grand satyre.
On dit que, quand il fut duppé
Il estait si fort occuppé
Dans une douce reverie,
Qu’il n’en vit point la tromperie
Chose estrange ! à mon jugement,
De convaincre d’aveuglement
Celuy dont la vertu premiere
Ne consiste qu’en la lumiere !
Tout beau, Muse, tu vas trop haut,
Ce n’est pas là ce qu’il nous faut :
Je veux que ton stile se change
Pour achever cette louange.
Encore un coup donc, compagnons,
Du beau Denys les vrais mignons,
Sus ! qu’à plein gosier on s’escrie :
Beny soit le terroir de Brie !
Pont-l’Evesque, arriere de nous !
Auvergne et Milan, cachez-vous !
C’est luy seulement qui merite
Qu’en or sa gloire soit escrite ;
Je dis en or avec raison,
Puis qu’il feroit comparaison
De ce fromage que j’honore
À ce metal que l’homme adore :
Il est aussi jaune que luy ;
Toutefois, ce n’est pas d’ennuy,
Car, si tost que le doigt le presse,
Il rit et se creve de gresse.
Ô ! combien sa proprieté
Est necessaire à la santé !
Et qu’il a de vertus puissantes
Pour les personnes languissantes !
Rien n’est de si confortatif ;
C’est le meilleur preservatif
Qu’en ce temps malade et funeste
On puisse avoir contre la peste.
Mais cependant que je discours,
Ces goinfres-ci briffent tousjours,
Et voudroient qu’il me prist envie
De babiller toute ma vie.
Holà ! gourmands, attendez-moy !
Pensez-vous qu’un manger de roy
Se doive traitter de la sorte ?
Que vostre appetit vous emporte !
Chaque morceau vaut un ducat,
Voire six verre de muscat,
Et vos dents n’auront point de honte
D’en avoir fait si peu de conte.
Bilot, qui m’en avois muny,
Hé ! pourquoy n’est-il infiny
Tout aussi bien en sa matiere
Qu’il l’estoit en sa forme entiere ?
Pourquoy, tousjours s’apetissant,
De lune devient-il croissant ?
Et pourquoy, si bas sous la nue,
S’eclipse-t-il à nostre veue ?
Respons, toy qui fais le devin,
Crois-tu qu’un manger si divin,
Vienne d’une vache ordinaire ?
Non, non, c’est chose imaginaire.
Quant à moy, je croy qu’il soit fait
De la quintessence du lait
Qu’on tira d’Yo transformée,
Qui fut d’un dieu la bien-aymée.
Garçons, pour vous en assurer,
Je ne craindray pas d’en jurer,
Puis que sans contredit je trouve
Que sa vieillesse me le prouve.
Ô doux cotignac de Baccus !
Fromage, que tu vaux d’escus !
Je veux que ta seule memoire
Me provoque à jamais à boire.
Verse, laquais.
LE MAUVAIS LOGEMENT. caprice
Gisté dans un chien de grabat,
Sur un infâme lict de plume,
Entre deux draps teints d’apostume,
Où la vermine me combat,
Je passe les plus tristes heures
Qui, dans les mortelles demeures,
Puissent affliger les esprits ;
Et la nuit si longue m’y semble,
Que je croy qu’elle ait entrepris
D’enjoindre une douzaine ensemble.
Parmy tant d’incommoditez,
Je conte tous les coups de cloche.
Et, comme un oyson à la broche,
Je me tourne de tous costez.
Une vilaine couverture,
Relique de la pourriture,
Malgré moy s’offre à me baiser
Mais, si je luy deffens ma bouche,
Je ne sçaurois luy refuser
Qu’à mes jambes elle ne touche.
Elle supplante les linceuls,
Qui se sauvent dans la ruelle ;
Mais, pour fuir cette cruelle,
Les pauvrets n’y vont pas tous seuls :
Un manteau de laine d’Espagne
En ce chemin les accompagne ;
Du travail à demy suant,
Et sans pretendre à la victoire,
Dans un pot de chambre puant
ll glisse, et va chercher à boire.
Au clair de la lune, qui luit
D’une lueur morne et blafarde,
Mon œil tout effrayé regarde
Voltiger mille oyseaux de nuit :
Les chauvesouris, les fresayes,
Dont les cris sont autant de playes
À l’oreille qui les entend,
Decoupans l’air humide et sombre,
Percent jusqu’où mon corps s’estend,
Et le muguettent comme une ombre.
Un essain de maudits cousins,
Bruyant d’une fureur extresme,
Me fait renasquer en moy-mesme
Contre la saison des raisins.
L’un sur ma main donne en sang-sue ;
L’autre sur ma trogne se rue,
Me rendant presque tout meseau
Je les poursuy, je les attrape,
Et sans m’epargner le museau
Pour les y tuer je me frape.
Cent rats, d’insolence animez,
Se querellent sous une table
Où jamais repas delectable
N’apparut aux yeux affamez.
Là tantost aux barres ils jouent ;
Là tantost ils s’entre-secouent.
Pipans d’un ton aigre et mutin,
Et tantost cette fauce race
S’en vient ronger, pour tout festin,
Les entrailles de ma paillace.
Une troupe de farfadets
Differens de taille et de forme,
L’un ridicule, l’autre enorme,
S’y demene en diables-cadets ;
Ma viziere en est fascinée,
Mon ouye en est subornée,
Ma cervelle en est hors de soy ;
Bref, ces fabriqueurs d’impostures
Estalent tout autour de moy
Leurs grimaces et leurs postures.
Les rideaux ne m’empeschent point
De voir toutes leurs singeries ;
Ces infernales nigeries
Me font fremir sous l’embonpoint.
J’ay beau, pour en perdre l’image,
Qui me baille un teint de fromage,
M’efforcer à cligner les yeux :
L’effroy, me taillant des croupieres,
Par un effet malicieux,
Change en bezicles mes paupieres.
Maints faux rayons eparpillez
En fanfreluches lumineuses,
Offrent cent chimeres hideuses
À mes regards en vain sillez.
Ma trop credule fantaisie
En est si vivement saisie
Qu’elle-mesme se fait horreur ;
Et sentant comme elle se pame,
Je me figure en cette erreur
Qu’on donne le moine à mon ame.
Que, si je pense m’endormir
Dans les momens de quelque treve,
Un incube aussi-tost me creve,
Et revaut je m’entr’oy gemir ;
Enfin mes propres cris m’eveillent.
Enfin ces demons s’emerveillent
D’estre quasi surpris du jour :
Ils font gille à son arrivée,
Et la diane du tambour
M’avertit que l’aube est levée.
LE MELON.
Quelle odeur sens-je en cette chambre ?
Quel doux parfum de musc et d’ambre
Me vient le cerveau resjouir
Et tout le cœur espanouir ?
Ha ! bon Dieu ! j’en tombe en extase :
Ces belles fleurs qui dans ce vase
Parent le haut de ce buffet
Feroient-elle bien cet effet ?
A-t-on bruslé de la pastille ?
N’est-ce point ce vin qui petille
Dans le cristal, que l’art humain
A fait pour couronner la main,
Et d’où sort, quand on en veut boire,
Un air de framboise à la gloire
Du bon terroir qui l’a porté
Pour nostre eternelle santé ?
Non, ce n’est rien d’entre ces choses,
Mon penser, que tu me proposes.
Qu’est-ce donc ! Je l’ay descouvert
Dans ce panier rempli de vert :
C’est un melon, où la nature,
Par une admirable structure,
A voulu graver à l’entour
Mille plaisans chiffres d’amour,
Pour claire marque à tout le monde
Que d’une amitié sans seconde
Elle cherit ce doux manger,
Et que, d’un soucy mesnager,
Travaillant aux biens de la terre,
Dans ce beau fruit seul elle enserre
Toutes les aymables vertus
Dont les autres sont revestus.
Baillez-le-moy, je vous en prie,
Que j’en commette idolatrie :
Ô ! quelle odeur ! qu’il est pesant !
Et qu’il me charme en le baisant !
Page, un cousteau, que je l’entame ;
Mais qu’auparavant on reclame,
Par des soins au devoir instruits,
Pomone, qui préside aux fruits,
Afin qu’au goust il se rencontre
Aussi bon qu’il a belle montre,
Et qu’on ne treuve point en luy ;
Le defaut des gens d’aujourd’huy.
Nostre prière est exaucée,
Elle a reconnu ma pensée :
C’en est fait, le voilà coupé,
Et mon espoir n’est point trompé.
Ô dieux ! que l’esclat qu’il me lance,
M’en confirme bien l’excellance !
Qui vit jamais un si beau teint !
D’un jaune sanguin il se peint ;
Il est massif jusques au centre,
Il a peu de grains dans le ventre,
Et ce peu-là, je pense encor
Que ce soient autant de grains d’or ;
Il est sec, son escorce est mince ;
Bref, c’est un vray manger de prince ;
Mais, bien que je ne le sois pas,
J’en feray pourtant un repas.
Ha ! soustenez-moy, je me pâme
Ce morceau me chatouille l’ame ;
Il rend une douce liqueur
Qui me va confire le cœur ;
Mon appetit se rassasie
De pure et nouvelle ambroisie,
Et mes sens, par le goust seduits,
Au nombre d’un sont tous reduits.
Non, le cocos, fruit delectable,
Qui luy tout seul fournit la table
De tous les mets que le desir
Puisse imaginer et choisir,
Ny les baisers d’une maistresse,
Quand elle-mesme nous caresse,
Ny ce qu’on tire des roseaux
Que Crète nourrit dans ses eaux,
Ny le cher abricot, que j’ayme,
Ny la fraise avecque la crème,
Ny la manne qui vient du ciel
Ny le pur aliment du miel,
Ny la poire de Tours sacrée,
Ny la verte figue sucrée,
Ny la prune au jus delicat,
Ny mesme le raisin muscat
(Parole pour moy bien estrange),
Ne sont qu’amertume et que fange
Au prix de ce melon divin,
Honneur du climat angevin.
Que dis-je, d’Anjou ? je m’abuse :
C’est un fruit du crû de ma muse,
Un fruit en Parnasse eslevé,
De l’eau d’Hyppocrene abreuvé,
Mont qui, pour les dieux seuls, rapporte
D’excellens fruits de cette sorte,
Pour estre proche du soleil,
D’où leur vient ce goust nompareil :
Car il ne seroit pas croyable
Qu’un lieu commun, quoy qu’agreable,
Eust pu produire ainsi pour nous
Rien de si bon ni de si dous.
Ô vive source de lumiere !
Toy dont la route coustumiere
Illumine tout l’univers ;
Phœbus, dieu des fruits et des vers,
Qui tout vois et qui tout embrasses,
Icy je te rends humbles grâces
D’un cœur d’ingratitude exent,
De nous avoir fait ce present ;
Et veux, pour quelque recompense,
Dire en ce lieu ce que je pense
Et de ce melon et de toy,
Suivant les signes que j’en voy.
Mais que tandis, ô chère troupe,
Chacun laisse en repos la coupe,
Car ce que je vous vay chanter
Vaut bien qu’on daigne l’escouter :
Après que Jupiter, avecque son tonnerre,
Eut fait la petarrade aux enfans de la terre,
Et que les dieux, lassez, revindrent du combat
Où Pan perdit ses gands, Apollon son rabat,
Mars l’un de ses souliers, Pallas une manchette,
Hercule, par un trou, l’argent de sa pochette,
Mercure une jartiere et Bacchus son cordon,
Pour s’estre, dans les coups, jettez à l’abandon ;
Après, dis-je, ce chocq, où l’asne de Silene,
Aux plus mauvais garçons fit enfin perdre haleine,
Par l’extrême frayeur que sa voix leur donna,
De quoy le ciel fremit et l’enfer bourdonna ;
On dit qu’il fut conclu qu’en signe de victoire
Tout le reste du jour se passeroit à boire,
Et que chacun d’entr’eux, fournissant au banquet,
Apporterait son mets troussé comme un pacquet.
Soudain, de tous costez sur l’Olympe se virent
Plats deçà, plats delà, que les Nymphes servirent,
Le bras nud jusqu’au coude et le sein descouvert,
Orné de quelque fleur avec un peu de vert.
Ce dieu qui des premiers autorisa l’inceste,
Devant qui les plus grands de la troupe celeste,
Plus petits que cirons, de peur de le fascher
N’oseroient seulement ny tousser ny cracher ;
L’audacieux Jupin, pour commencer la dance,
Et presenter à l’œil dequoy garnir la pance,
Fit apporter pour soy, dans un bassin de pris,
Quantité de gibbier que son aigle avoit pris.
La superbe Junon, qui dans une charrette
Que des pans font rouler, fait souvent sa retrette
En l’empire incertain des animaux volans,
Prit de la main d’Iris un bouquet d’ortolans
Qui fleurissoit de graisse, et convioit la bouche
À luy donner des dents une prompte escarmouche,
Durant qu’il estoit chaud, et qu’il s’en exhaloit
Un gracieux parfum que le nez avaloit.
Le compere Denis, à la trogne vermeille,
Qui veut tousjours chiffler, mesme quand il sommeille,
Rendant de son pouvoir Ganimede esbahy,
Voulut que le nectar fist place au vin d’Ay,
Dont il fit apporter par ses folles Menades,
Qui faisoient en hurlant mille pantalonnades,
Cinquante gros flaccons remplis jusques aux bords,
Pour le plaisir de l’ame, et pour le bien du corps.
La deesse des fours, des moulins et des plaines,
Où l’œil du bon Pitaut voit l’espoir de ses peines ;
Celle qui, s’esclairant de deux flambeaux de pin,
À force de trotter usa maint escarpin
En cherchant nuit et jour la domzelle ravie,
Cerés au crin doré, le soustien de la vie,
Munit les assistans, au lieu de pain-mollet.
De biscuits à l’eau-rose, et de gasteaux au laict.
Celuy qui sur la mer impetueuse et fiere,
En son humide main porte une fourche fiere,
Dont il rosse les flots quand ils font les mutains,
Excitez par les vents, qui sont leurs vrais lutins,
Fit servir devant luy, par la fille de chambre
De madame Thetis, un plat d’huistres à l’ambre,
Que l’un de ses Tritons, non pas sans en gouster,
Du fond de l’Ocean luy venoit d’apporter.
Celle qui sur un mont sa chasteté diffame,
La princesse des flots, qui comme sage-femme
Assiste à ce travail où l’on pisse des os,
Et dont elle delivre en disant certains mots ;
Diane, au front cornu, de qui l’humeur sauvage
Ne se plaist qu’aux forests à faire du ravage,
Fit mettre sur la table un fan de daim rosty,
Que d’une sauce à l’ail on avoit assorty.
Le forgeur écloppé qui fait son domicile
Parmy les pets-flambants que lasche la Sicile,
Ce beau fils qui se farde avecque du charbon,