Œuvres (page 19)

Saint-Amant · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Œuvres de Saint-Amant · 29 pages

Fit porter par Sterope un monstrueux jambon

Et six langues de bœuf qui, depuis mainte année

En grand pontificat ornoient sa cheminée,

Où tout expressément ce patron des cocus

Les avoit fait fumer pour donner à Baccus.

La garce qui nasquit de l’excrement de l’onde

Pour courir l’esguillette en tous les lieux du monde,

Venus, la bonne cagne aux paillards appetits,

Sçachant que ses pigeons avoient eu des petits,

En fit faire un pasté, que la grosse Eufrosine,

Qui se connoist des mieux à ruer en cuisine,

Elle-mesme apporta plein de culs d’artichaud,

Et de tout ce qui rend celuy de l’homme chaud.

Le boucq qui contraignit la nymphe des quenouilles

De se precipiter dans les bras des grenouilles

Pour sauver son honneur qu’il vouloit escroquer,

En l’ardeur dont Amour l’estoit venu picquer,

Pan, le roy des flusteurs, de qui dans l’Arcadie

Les troupeaux de brebis suivent la melodie,

Honora le festin d’un agneau bien lardé,

Que des pattes du loup son chien avoit gardé.

Et, bien que l’on eust creu qu’en cet acte rebelle,

La vieille au cul crotté, la terrestre Cybelle,

Des orgueilleux geans eust tenu le party,

Auquel en demeura pourtant le desmenty ;

Elle ne laissa pas, quittant Phlegre à main gauche,

Comme mere des dieux d’estre de la debauche,

Et de leur apporter, se traisnant au baston,

Des champignons nouveaux, cuits au jus de mouton.

Avecques de leurs sœurs, d’excellentes morilles,

Et des truffes encor, ses veritables filles,

Qu’un porc qu’on meine en lesse, eventant d’assez loin,

Fouille pour nostre bouche et renverse du groin,

Le seigneur des jardins, que les herbes reverent,

Et Vertumne et Pomone ensemble s’y trouverent,

D’asperges, de pois verds, de salades pourveus,

Et des plus rares fruicts que jamais on eust veus.

Bref, nul, en ce banquet, horsmis le vieux Saturne,

Qui, flatté d’un espoir sanglant et taciturne,

Du complot de Typhon avoit esté l’autheur ;

Nul, dis-je, horsmis Mars, le grand gladiateur ;

Nul, horsmis le Thebain qui charge son espaule

D’un arbre tout entier en guise d’une gaule ;

Nul, horsmis la pucelle aux doigts laborieux,

Qui de ceux d’Arachné furent victorieux ;

Et nul, horsmis Mercure, en cette illustre bande,

Ne vint sans apporter, par manière d’offrande,

De quoy faire ripaille, ainsi que l’avoit dit

Celuy qui sur l’Olympe a le plus de credit.

Encore, entre ceux-là, l’histoire represente

Que, si de rien fournir Minerve fut exente,

C’est pour l’amour du soin qu’elle voulut avoir

De mettre le couvert, où la belle fit voir

Mainte œuvre de sa main superbement tissue ;

Que quand au bon Hercule avecque sa massue,

C’est qu’il estait alors, pour garder ses amis,

En qualité de suisse à la porte commis ;

Que, quant au furibond, au traisneur de rapiere,

Au soudart thracien, qui d’une ame guerriere

Employe à s’habiller enclumes et marteaux,

C’est qu’il eut le soucy d’aiguiser les cousteaux ;

Et que, pour le causeur à la mine subtile,

De qui la vigilence aux festins est utile,

Et qui n’entreprend rien dont il ne vienne à bout,

C’est qu’il s’estoit chargé de donner ordre à tout.

Or, pour venir au poinct que je vous veux déduire,

Où je prie aux bons Dieux qu’ils me veuillent conduire,

Vous sçaurez, compagnons, que parmy tant de mets,

Qui furent les meilleurs qu’on mangera jamais,

Et parmy tant de fruicts, dont en cette assemblée,

Au grand plaisir des sens la table fut comblée,

Il ne se trouva rien à l’égal d’un melon

Que Thalie apporta pour son maistre Apollon.

Que ne fut-il point dit en celebrant sa gloire !

Et que ne diroit-on encore à sa mémoire ?

Le Temps, qui frippe tout, ce gourmand immortel,

Jure n’avoir rien veu ny rien mangé de tel !

Et ce grand repreneur, qui d’une aigre censure

Vouloit que par un trou l’on nous vist la fressure,

Mome le mesdisant, fut contraint d’avouer

Que sans nulle hyperbole on le pouvoit louer.

Dès qu’il fut sur la nape, un aigu cry de joye

Donna son corps de vent aux oreilles en proye ;

Le cœur en tressaillit, et les plus friands nez

D’une si douce odeur furent tous estonnez ;

Mais quand ce vint au goust, ce fut bien autre chose :

Aussi d’en discourir la muse mesme n’ose ;

Elle dit seulement qu’en ce divin banquet

Il fit cesser pour l’heure aux femmes le caquet.

Phœbus, qui le tenoit, sentant sa fantaisie

D’un desir curieux en cet instant saisie,

En coupe la moitié, la creuse proprement ;

Bref, pour finir le conte, en fait un instrument

Dont la forme destruit et renverse la fable

De ce qu’on a chanté, que jadis sur le sable

Mercure, trouvant mort un certain limaçon,

Qui vit par fois en beste et par fois en poisson,

Soudain en ramassa la cocque harmonieuse,

Avec quoy, d’une main aux arts ingenieuse

Aussi bien qu’aux larcins, tout à l’heure qu’il l’eut,

Au bord d’une riviere il fit le premier lut.

Ainsi, de cette escorce en beauté sans pareille

Fut fabriqué là-haut ce charmeur de l’oreille,

D’où sortit lors un son, par accens mesuré,

Plus doux que le manger qu’on en avoit tiré.

Là maintes cordes d’arc, en grosseur differantes,

Sous les doigts d’Apollon chanterent des courantes ;

Là mille traits hardis, entremelez d’esclats,

Firent caprioller les pintes et les plats ;

Le plus grave des Dieux en dansa de la teste,

Et le plus beau de tous, pour accomplir la feste,

Joignant à ses accords son admirable vois,

Desconfit les Titans une seconde fois.

Voilà, chers auditeurs, l’effet de ma promesse ;

Voilà ce qu’au jardin arrousé du Permesse,

Terpsicore au bon bec, pour qui j’ay de l’amour,

En voyant des melons me prosna l’autre jour.

J’ay treuvé qu’à propos je pouvois vous l’apprendre,

Pour descharger ma ratte et pour vous faire entendre

Que je croy que ce fruit, qui possede nos yeux,

Provient de celuy-là que brifferent les dieux :

Car le roy d’Helicon, le demon de ma veine,

Dans le coin d’un mouchoir en garda de la graine,

Afin que tous les ans il en pust replanter,

Et d’un soin libéral nous en faire gouster.

Ô manger précieux ! délices de la bouche !

Ô doux reptile herbu, rampant sur une couche !

Ô ! beaucoup mieux que l’or, chef-d’œuvre d’Apollon !

Ô fleur de tous les fruits ! Ô ravissant melon !

Les hommes de la cour seront gens de parolle,

Les bordels de Rouen seront francs de verolle.

Sans vermine et sans galle on verra les pedents,

Les preneurs de petun auront de belles dents,

Les femmes des badauts ne seront plus cocquettes,

Les corps pleins de santé se plairont aux clicquettes,

Les amoureux transis ne seront plus jalous,

Les paisibles bourgeois hanteront les filous,

Les meilleurs cabarets deviendront soliteres,

Les chantres du Pont-Neuf diront de hauts mysteres,

Les pauvres Quinze-Vingts vaudront trois cens argus,

Les esprits doux du temps paroistront fort aigus,

Maillet fera des vers aussi bien que Malherbe,

Je hayeray Faret, qui se rendra superbe,

Pour amasser des biens avare je seray,

Pour devenir plus grand mon cœur j’abesseray,

Bref, ô melon succrin, pour t’accabler de gloire,

Des faveurs de Margot je perdray la memoire

Avant que je t’oublie et que ton goust charmant

Soit biffé des cahiers du bon gros Saint-Amant.

admirable vois: admirable voix

d Ay: d’Ay

des pans font: des paons font

excitez: excités

fan: faon

fourche fiere: fourche-fière

frippe: fripe

gands: gants

jettez à: jetés à

nape: nappe

par fois en: parfois en

premier lut: premier luth

de pris: de prix

Sterope: Stérope

Thebain: Thébain

Venus: Vénus

LE PALAIS DE LA VOLUPTÉ Sur une maison de plaisance que Monseigneur le Duc de Rets a fait bastir dans la forest de Prinçay.

Icy la mesme symmettrie

A mis toute son industrie

Pour faire en ce bois escarté

Le palais de la Volupté.

Jamais le vague dieu de l’onde,

Ny celuy des clartez du monde,

N’entreprirent rien de plus beau,

Quand, sans trident et sans flambeau,

D’une volonté mutuelle,

Ils mirent en main la truelle,

Et sous des habits de maçons,

Employerent en cent façons

Tous les beaux traits que la nature

Admire dans l’architecture,

Pour loger ce prince troyen

Qui depuis les paya de rien.

Arriere ces masses énormes

Où s’entre confondent les formes,

Où l’ordre n’est point observé,

Où l’on ne roit rien d’achevé ;

Il n’en est point icy de mesme ;

Tout y suit la raison supresme,

Et le dessein en chasque part

S’y rapporte aux règles de l’art.

L’invention en est nouvelle.

Et ne vient que d’une cervelle

Qui fût tout avec tant de poids,

Et prend de tout si bien le chois

Qu’elle met en claire évidence,

Que sa grandeur et sa prudence

Sont aussi dignes, sans mentir,

De régner comme debastir.

Cet esprit que ma muse adore,

Qui de son amitié m’honore

Et que j’estime comme un Dieu,

A fait ce palais en ce lieu,

Où fréquente la solitude,

Tant pour la chasse et pour l’estude.

Que pour tous tes autres plaisirs

Qui s’accordent à ses désirs,

La salle grande et somptueuse

Autant qu’elle est majestueuse,

Se dedie au roy des forests.

Au bon Pan, qui dans un marests

Vit sa maistresse en vain aimée

En fresles roseaux transformée ;

De quoy pour chanter son tourment

Il fit à l’heure un instrument

Qui ne dit mot quand on le toucha

Si l’on ne le porte à la bouche,

Essayant ainsi d’appaiser

Son ardeur par quelque baiser.

Là dedans encore on revête,

Diane au front doux et sévère,

Non pas pour cette chasteté

Dont son humeur fait vanité,

Quoy qu’avec Hypolite on croye

Qu’elle s’en donnoit à cœur joje,

Mais parce qu’elle ayme d’amour

À chasser en ce beau séjour.

Ceux de qui lame et les oreilles

Trouvent des douceurs coni pareilles

Aux plaisans et confus accors

Que font ensemble et chiens et cors

Entremeslez de voix humaines,

Quand, par les bois ou par les plaines,

Ou par les monts ou par les vaux.

Et les hommes et les chevaux

Poursuivent cerf, chevreuil ou lièvre

À qui la peur donne la fièvre,

Ceux, dis-je, qui ne craignent point

Le plaisir à la peine joint,

Tel qu’il l’est en cet exercice

Qu’on nomme un aymable caprice,

Y sont bien venus en tout temps.

Et n’en partent point mal-contens.

Le demon des tours de finesse,

Qui dès sa plus simple jeunesse

Attrappa jadis tous les dieux,

Et sur la terre et dans les deux ;

L’inventeur du jeu de la chance,

Où les trois dez, menans la dance,

Taschent, au sortir d’un cornet,

À vous mettre une bource au net ;

Le patron des maquerellages,

Le suborneur des pucellages,

Le chef des illustres menteurs,

C’est à dire des orateurs,

Dont souvent la soûle éloquence

Rend les sujets de conséquence ;

Mercure, dis-je, aux doux propos,

Aux yeux perçans, au corps dispos,

Qui par une routte inconnue

Vole à son gré dessus la nue,

Ailé comme un esmerillon,

Préside au premier pavillon.

En cet endroit, sans tromperie,

Et sur tout sans criaillerie,

Peuvent s’esbattre nuict et jour,

Gagnans et perdans tour à tour

Sous le bon plaisir de fortune,

À l’un douce, à l’autre importune,

Ceux qui pensent que Paradis,

C’est ramener quinze sur dis.

Le second, c’est où l’on conserve

L’auguste portrait de Minerve,

De cette sage deïté,

Qui, gardant sa virginité,

Est cependant mère Féconde

De divers enfans mis au monde,

Les uns par les habilles mains

Des plus industrieux humains.

Les autres en la mesme guise

Que l’on chante qu’elle y fut mise,

Lorsque son père en accoucha

Par le cerveau, qu’on luy trencha ;

Ce sont les arts et les sciences,

Que, malgré nos impatiences,

Autrefois elle nous apprit,

Tant du corps comme de l’esprit.

Là ceux qui pensent ne point vivre

S’ils n’ont le nez dans quelque livre,

Messieurs les doctes seulement,

Se trouvent en leur élément.

Au troisiesme, on voit en sa gloire

Celuy qui se plaist tant à boire,

Ce dieu de pampre couronné

Qui s’enyvra dès qu’il fut né ;

Ce fameux prince des crevailles,

Ce guerrier de qui les batailles

Se donnent en plein cabaret

Sous un drappeau blanc et clairet,

Ce bon Denis, à qui ma muse

Aucun éloge ne refuse,

Ny jamais n’en refusera

Tant que sa verve durera.

Là, tous les honnestes yvrongnes,

Aux cœurs sans fard, aux nobles trongnes.

Tous les gosiers voluptueux,

Tous les desbauchez vertueux,

Qui parmy leurs propos de table

Joignent l’utile au délectable,

Sont receus et traitiez aussi

Comme des enfans sans soucy.

Et pour le dernier où se trouvent

Mille tableaux qui nous esmeuvent

À faire ce crime innocent

À quoy la nature consent,

C’est à la cause des pensées

D’où naissent toutes les ar***.

C’est à celle qui sur les flots,

Le divin germe estant esclos,

Vogua dans un berceau de nacre,

C’est à Venus qu’il se consacra,

À Venus, qui s’apprit deslors

Dans la mer au bransle du corps,

Qu’elle exerça depuis sur terre,

Menant une si rude guerre

Aux plus vigoureux bra***,

Que jusques à celuy de Mars,

Il luy falut rendre les armes,

Et recourir cent fois aux larmes

Pour quelque treve en obtenir,

Puis qu’il ne pouvoit la finir.

Là, ceux que Priape convie

Au plus cher plaisir de la vie,

Où l’on espreuve un doux trespas,

Encore qu’on ne meure pas,

Trouvent, sans prendre cette peine

Qui souvent en amour est vaine,

Dequoy saouler leurs appétits,

Autant les grands que les petits.

— Que ces empaleurs de Gomorre,

Ces bon*** que mon cœur abhorre.

Ces infâmes pescheurs d’est***.

Ces soldats lasches et poltrons,

Qui, denuez de toute audace,

N’osent assaillir qu’une place

Qui, sans tour et sans parapet,

Ne se deffend qu’à coups de pet ;

Que ces tentes extravagantes,

Ces fous aux humeurs arrogantes,

Qui sans révérence des Dieux

Se plaisent a morguer les doux,

Pestans avec mille blasphèmes

Contre tout, voire contr’eux mesmes

Seulement pour estre compris

Au nombre de nos forts esprits ;

Que ces misérables avares

À leur endroit mesme barbares,

Qui bien moins hommes qu’animaux

Se donnent tous les jours les maux

Que dans les biens dont ils se privent

Ils craignent qui ne leur arrivent,

Et se laissent mourir de faim

De peur de n’avoir plus de pain ;

Que ces mines de secrétaires,

Ces graves discoureurs d’affaires,

Qui, sans adveu du potentat,

Trenchent des ministres d’estat ;

Que ces vieilles rattes-pourries,

Ces âmes qui ne sont nourries

Que d’un chagrin contredisant

À tout ce qu’on fait de plaisant ;

Que les ennemis des sciences,

Que les perfides consciences,

Que les yvrongnes querelleux,

Ny les ignorans scrupuleux,

Ne viennent point, pour nos supplices

Troubler en ce lieu les délices

Que l’on y gouste tous les jours ;

Bref, pour accomplir ce discours,

Que le petit noble rustique

Avec son habit à l’antique,

Son corps mal fait, son sot maintien,

Et son ridicule entretien,

Ne se présente en nulle sorte

À cette vénérable porte,

Qu’il ferait sauter hors des gonds,

S’il ne veut que par mille bonds

On luy fasse dans une berne

Dancer la volte à la moderne,

Ou que, pour avoir trop vescu,

Cent coups d’espingle dans le cu

Luy soyent octroyez par des pages

Plus mes chants que des chats sauvages,

Ou qu’en fin les plus torts valets

Aillent luy donner le relais.

LE PARESSEUX. SONNET.

Accablé de paresse et de melancholie,

Je resve dans un lict où je suis fagoté,

Comme un lievre sans os qui dort dans un pasté,

Ou comme un Dom-Quichot en sa morne folie.

Là, sans me soucier des guerres d’Italie,

Du comte Palatin, ny de sa royauté,

Je consacre un bel hymne à cette oisiveté

Où mon ame en langueur est comme ensevelie.

Je trouve ce plaisir si doux et si charmant,

Que je crois que les biens me viendront en dormant,

Puisque je voy des-jà s’en enfler ma bedaine,

Et hay tant le travail, que, les yeux entr’ouvers,

Une main hors des draps, cher Baudoin, à peine

Ay-je pû me resoudre à t’escrire ces vers.

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