Œuvres (page 20)

Saint-Amant · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Œuvres de Saint-Amant · 29 pages

Dom Quichot: Don Quichotte

LE PASSAGE DE GIBRALTAR. caprice heroicomique.

Matelots, taillons de l’avent ;

Nostre navire est bon de voile ;

Çà du vin, pour boire à l’estoile

Qui nous va conduire au levant.

À toy, le belle et petite ourse !

À toy, lampe de nostre course

Quand le grand falot est gisté !

Il n’est poins d’humour si rebourse

Qui ne se creve à ta santé.

Mais, certes je suis bien oison,

Et je n’acquiers gueres de gloire

De deffier un astre à boire

Qui ne me peut faire raison ;

Son malheureux destin me touche.

Jamais le pauvret ne se couche

Pour aller trinquer chez Thetis,

Et ce n’est rien qu’un corps sans bouche,

Privé des nobles appetis.

À qui dois-je donc m’addresser ?

À Mars, dont la fiere planette

Brille d’une clarté plus nette

Qu’un verre qu’on vient de rincer.

Aussi bien est-il nostre guide ;

Aussi bien les piliers d’Alcide

Frissonnent de le voir pour nous,

Et devant ce brave homicide

Atlas se presente à genous.

Releve-toy, vieux crocheteur !

L’Olimpe pourroit choir en l’onde,

Et prendre comme un rat le monde

Sous son enorme pesanteur.

Ce n’est point toy que l’on menace :

Banny la crainte qui te glace,

Et pren garde à ce que tu fais,

Si tu ne veux perdre la place

De monarque des porte-fais.

Mais n’apperçoy-je pas aux cieux

Voguer le pin des Argonautes,

Qui me reproche mille fautes,

En se decouvrant à mes yeux ?

Ouy, c’est luy qu’en mer on adore ;

ll me dit (car il jaze encore

Comme il faisoit au temps passé)

Que je ne suis qu’une pecore

De boire et de l’avoir laissé.

Pardon, ô celeste vaisseau !

Avec soif je te le demande,

Et veux, pour t’en payer l’amende,

Que ma tasse devienne seau.

Tu nous dois estre favorable :

Un prince en valeur admirable

Represente toy ton Jason,

Et nostre projet honorable,

Comme toy, vise à la toison.

C’est au Castillan qu’on en veut :

Nous cherchons partout à le mordre ;

Mais le poltron y met bon ordre,

Il fuit nostre chocq tant qu’il peut ;

À Neptune il fait banqueroute,

Nul deffi naval il n’escoute,

La terreur l’eschoue en ses ports,

Et dans Madrid mesme il redoute

Le bruit mortel de nos saborts.

La nuit commence à desnicher ;

Enfans, voylà l’aube qui trotte,

Phebus la suit, et nostre flotte

Dans le destroit va s’emmancher.

Que la pompe en est fiere et belle !

Glauque n’en a point veu de telle

Depuis qu’une herbe qu’il mangea.

Rendant sa nature immortelle,

D’homme en dieu marin le changea.

Au gré de maint doux tourbillon

J’y voy cent flames secouées ;

Cent banderolles enjouées

Y font la court au pavillon ;

Icy, l’or brillant sur la soye

En une grande enseigne ondoye

Superbe de couleur et d’art,

Et là richement se désploye

Le grave et royal estendart.

Le portrait du fameux chapeau

Devant qui le turban supreme

Tremble, et n’est en sa peur extreme

Qu’un beguin cresté d’oripeau,

Ornant d’une auguste manière

Cette martiale banniere,

Nous arme mieux qu’un morion

Pour briser la teste derniere

Du rogue et nouveau Geriou.

Ce digne atout du plus grand chef

Qui du timon ait sceu l’usage

À l’adversaire ne presage

Qu’un dur et tragique mechef ;

Cette lumineuse figure

Est l’astre de mortelle augure

Dont la rougeur le fait palir,

Et que l’ombre la plus obscure

Pour luy ne peut ensevellr.

Mais au lieu qu’il s’esvanouit

Au feu de sa pourpre eclalante,

Mon œil, sur la face inconstante,

À son aspect se resjouit :

C’est la vive ardeur qui m’allume ;

C’est l’objet qui donne à ma plume

Un stile clair et triomfant,

Qui les autres stilles consume ;

Mais il m’altere en m’eschaufant.

Beuvons au genereux dessein

Qui dans ce passage l’ameine ;

D’une fureur autre qu’humaine

Je me sens agiter le sein.

Qu’à ce pot le tonneau succede ;

Un certain gay demon m’obsede

Qui n’a plaisir qu’à s’enyvrer,

Et de sa force, à qui tout cede,

Le vin seul me peut delivrer.

Sus, pour honorer ce canal

D’un brinde qui vive en l’histoire,

Que chacun se prepare à boire

La santé du grand cardinal !

Il tient l’empire de Neptune,

Il preside à nostre fortune

Sur l’un et sur l’autre element,

Et la destinée opportune

File pour luy journellement.

Si j’avois icy le loisir

De chanter ses exploits illustres,

Tous ces noms qui font tant les rustres

En creveroient de desplaisir ;

Je ravirois la terre et l’onde ;

La muse altiere en sa faconde

Se pendroit (soit dit inter nos),

Et je ferois en l’autre monde

Enrager l’ombre d’Albornos.

Ce vain Guzman, ce comte-duc,

Qui perd contre luy son escrime,

Gemiroit aux coups de ma rime

Comme l’animal de saint Luc,

Et sil venoit un jour à lire

Ce que ma verve en pourroit dire

À ses mornes yeux estonnez,

Ses bezicles qui m’ont fait rire

D’effroy lui tomberoient du nez.

Mais nous ne sommes pas en lieu

Propre à debiter ces merveilles :

Je les reserve aux nobles veilles

Que je voue à ce demy-dieu ;

Là, descoiffant mon escritoire,

À mon papier je feray boire,

Par un excès rare et divin,

Plus de flacons d’encre à sa gloire

Que je n’ay bû de brocs de vin.

Ha ! je voy ce cœur sans pareil,

Ce vaillant Harcourt, qui s’appreste

À faire un nouveau jour de feste,

Peint de sang et de jus vermeil ;

Desjà sur le haut de la pouppe,

Pour me pleger il prend sa couppe

Où petille et rit le nectar,

Et, s’escriant masse à la trouppe,

Sa voix estonne Gibraltar.

Icy le chasteau de Tanger

Et là le fort du Mont-aux-Singes

Voudroyent pouvoir plier leurs linges

En la frayeur de ce danger ;

La Tour et l’isle de Tariffe,

Que l’Ocean ronge et desbiffe,

Se souhaittent au fonds des eaux,

Et rien n’ose attendre la griffe

Du moins hardy de nos oyseaux.

Un Cocq suivant le Saint Louys,

Que l’Ange du sceptre accompagne,

Fait fremir le Lyon d’Espagne

Avecque des tons inouys.

Ce roy de la bande emplumée

À la gloire de cette armée

Montre des ergots furieux,

Et nostre seule Renommée

Nous peut rendre victorieux.

Un Cygne entre nos combatans,

Quitte Meandre pour Neptune,

Et pour mieux suivre la Fortune

Nage et vole d’un mesme tans :

Et lors qu’une fatale envie

À chanter sur l’eau le convie,

C’est avec un terrible effort,

Pour oster aux autres la vie,

Et non pour annoncer sa mort.

Jupiter, peut-estre enflamé

De la reine des Nereides,

Sur ces vastes plaines liquides

S’est encore ainsi transformé ;

Mais puis qu’il n’a pu se resoudre

À se desarmer de sa foudre,

Comme pour Lede il fit un jour

J’estime qu’il en veut descoudre

Plutost en guerre qu’en amour.

Un jeune Aigle qui depuis peu

Hors de l’aire a fait sa sortie,

Après luy porte une partie

De ces horribles traits de feu ;

Rien que carnage il ne respire,

Qui le choque a tousjours du pire ;

Et, sifflant d’un courroux amer,

ll vaincroit l’aigle de l’empire

S’il se hazardoit sur la mer.

Un Griffon moins amy de l’or

Que de l’honneur qui nous anime

Contre l’Espagnol s’envenime

Et sur luy veut prendre l’essor ;

De ses ailes il fend les nues,

Et couppant les vagues chenues,

Bien garny d’ongles et de bec,

Par des bravades continues

Il tient tout le monde en eschec.

Outre ces illustres voleurs,

De nobles animaux de terre,

Sillonnans l’onde en cette guerre

Morguent avec nous les malheurs.

Au premier rang, une Licorne,

Dont la valeur n’a point de borne,

Va d’un air belliqueux et pront,

Et rend le dieu du Tage morne

De la peur qu’il a de son front.

Un vieux Lion, la secondant

Avec un lier excès de joye,

Devers la vagabonde proye

Se tourne et s’eslance en grondant ;

Tous les monstres que la mer porte

L’entendans rugir de la sorte

Ne sçavent où tirer pays ;

La terre en est à demy morte,

Et les cieux en sont esbays.

Un symbole de pureté

Qui se trousse de peur des crottes,

Et par qui mesme aux caillebottes

Le lustre neigeux est osté ;

Une gentille et franche Hermine,

Qu’une juste fureur domine,

Y fourre son cazaquin blanc,

Et si le poil s’en contamine

Ce ne sera qu’avec du sang.

Une Levrette en qui sont joins

Le cœur, la vistesse et la force,

Soit faisant pouge ou faisant orse,

À l’imiter met tous ses soins ;

Nul fuyard d’elle ne s’eschappe.

Elle se herisse, elle jappe,

Elle roulle des yeux ardents,

Et montre à tout ce qu’elle attrappe

Combien vaut l’aulne de ses dents.

La Nimphe, aprise à naviguer

Depuis le jour qu’elle eut pour barque

Le dos feint du lascif monarque

Qu’Amour fit mugir et voguer,

Mettant le courage en besongne,

S’esmeut, s’aigrit et se renfrongne

Comme au choc fait l’horrible seur,

Et pour nous hardiment empoigne

Les armes de son ravisseur.

Celle qui dispose à son gré

De toutes les grandeurs mondaines,

Et dont les actions soudaines

Confondent merite et degré,

L’aveugle qui sur une roue

Du destin des mortels se joue

Ainsi que le vent du festu,

Nous suit, et fait que l’on advoue

Qu’elle ayme aujourd’huy la vertu.

Le doux reconfort des espris

En quelque ennuy qui les oppresse,

L’Esperance, avec allegresse

Flatte nos travaux entrepris ;

Elle ne chante que victoire,

Et d’un ton cher à la memoire

Promet que nos hunes seront

Autant de couronnes de gloire

Dont nos navires s’orneront.

Mais ô quel esclat radieux

Me fait bressiller les paupieres !

Ycy quatre saintes rapieres

Trouvent leurs fourreaux odieux,

Des mains d’amazones celestes

Pour leurs noms animant leurs gestes,

S’en arment en faveur des lis,

Et les veulent rendre funestes

À la puissance de Calis.

L’auguste roy qui triomfa

De Damiette et de soy-mesme,

Et que d’un brillant diadesme

Là-haut sa piété coiffa ;

Le bon fils de la reyne Blanche,

Ayant pour nous à chaque hanche

Un divin champion ailé,

Brandit un long fresne en revanche

Du bois d’Honorat desolé.

Le grand patron des moines preux

De qui l’ordre fleurit sur l’onde

Nous escorte en ce bout du monde

Avec des plus braves d’entr’eux.

Ces redoutez galands d’auberge

Font d’un esquif une ramherge,

Pour deffendre et pour assaillir ;

Tout leur fait joug, et leur flamberge

Ne sçait que c’est que de faillir.

Ce Marrane au teint de pruneau,

Ce fanfaron de Ferrandine,

Qui pare son affreuse mine

D’un grand et vilain chinfreneau,

Aura beau tordre ses bigottes,

Beau renasquer à hautes nottes

Et faire le diable insensé,

Je veux bien y laisser les hottes

Si le hidalgue n’est rossé.

Qu’il y vienne un peu, le mauvais,

Avec ses cinquante galeres !

Nous en craignons moins les coleres

Que d’un ventre soul de navets.

En cet endroit ma fantaisie,

D’une brusque verve saisie,

Ne sçauroit plus se retenir,

Et comme un bon gros Tiresie

Je vay donner dans l’advenir.

Mais d’où diantre peut desriver

Cette humeur chaude et profetique

Qui dans mon timbre lunatique

Vient tout à coup de s’eslever ?

Je n’ay point de laurier en gueule :

Ma dent, en guise d’une meule,

Icy n’en a point ecaché.

Ha ! c’est donc de la vertu seule

Du fin tabac que j’ay masché.

Il me semble que j’entrevoy,

Dans la nuit des choses futures,

Un fou tenter des avantures

À se faire mocquer de soy.

L’Espagnol sur mainte rambade

Nous voudra donner une aubade

À la barbe du beau Menton ;

Mais luy-mesme y fera gambade,

Rudement payé ton pour ton.

À peine, ô honte ! aura-t’il veu

Le fer bruyant en forme ronde

Faire des ricochets sur l’onde,

Qu’il sera de cœur despourveu :

Au premier rot d’artillerie,

Le chaud desir de brouillerie

Dans la crainte il r’engaisnera,

Et d’une lasche raillerie

Le derriere il nous tournera.

Le Gennois et le Florentin,

Amis de ceux qui le presentent,

Et qui par ce moyen s’exemtent

Des horions d’un bras mutin,

Faisans passe-vogue à ses ailes

Fuiront comme des tourterelles

Devant des milans affamez,

Et renonceront aux querelles

Qui pour luy les auront armez.

Les dieux du liquide element,

Conviez chez un de leur trouppe,

Sur le point de fripper la souppe,

Seront saisis d’estonnement :

Un boulet de nostre tonnerre,

Tombant sur leur table de verre

Avec un fracas nompareil,

Fera soudain voler à terre

Tout leur magnifique appareil.

Là maint friand manger dressé

Dans mainte ecaille de tortue,

Suivant la saliere abbatue,

Sera plaisamment renversé ;

Là (si mes vitres ne sont fausses)

Ce coup heurtant parmy les sausses

Une baleine au court-bouillon,

Neptune en aura sur les chausses

Et Thetis sur le cotillon.

Plantons-les là pour reverdir,

Et que ma Clion ne desdaigne

De parler un peu de Sardaigne,

Où nos gens yront s’esbaudir.

Des-jà je la voy ravagée ;

Jà des-jà, la trongne changée

Pour le dur sac de l’Orifran,

Elle beugle en vache enragée

Qui mouche et fremit sous un tan.

Ses blez, ses vins et ses troupeaux

Nous passeront entre les lippes ;

On raflera toutes ses nippes,

Ses bombardes et ses drapeaux ;

Et, sans une horreur pestilente

Qui de cette place opulente

Nous deffendra le long sejour,

Jamais la Castille insolente

Ny feroit battre le tambour.

Mais elle le fait battre encor

Au nez de Cannes, qui rechigne,

Et le Renom, d’un air indigne,

Par tout le prosne avec son cor ;

Sainte-Marguerite envahie,

Sous cette nation haïe

Jette maint cry sourt et dolent,

Et la pauvrette est esbaïe

De voir nostre secours si lent.

Son cher amy Saint Honorat,

Triste et confus en fait de mesme,

Et sa joue en ce dueil extresme

Change en pâleur son nacarat ;

Il souspire, il pleure la perte

De sa haute couronne verte

Que le noir autan reveroit,

Et que l’œil du bleu Melicerte

Depuis cent lustres admiroit.

Ô saint honneur des flots marins !

Ô belles isles soliteres,

Où vescut sous des loix austeres

L’Anachorete de Lerins !

Encore un peu de patience ;

Certes, nous faisons conscience

De vous laisser patir ainsi,

Et des-jà par la prescience

Je vous voy franches de soucy.

Je voy desjà dessus vos bords,

Trempez de vagues espandues,

Des meschans qui vous ont tondues

Nostre foudre razer les forts ;

Et bien qu’une horrible tempeste,

S’eslevant icy dans ma teste,

Rompe nostre premier assaut,

Au second chocq où l’on s’appreste

Les Veillacques feront le saut.

En cet orage furieux,

ll semble desjà que Neptune

Tasche d’exciter la fortune

Contre un dessein si glorieux ;

Ou que, pour faire au ciel la guerre,

Les Tritons, faschez du tonnerre,

Entassans monts sur monts flotans,

Vueillent qu’aussi bien que la terre

La mer fasse voir des Titans.

Ha ! le coup de vent est passé ;

Je voy desjà les ondes calmes,

Et nous allons cueillir les palmes

Du hardy projet commencé :

Desjà Henry, ce brave prince,

Contre Miguel, qui les dents grince,

Fait voguer la mort et l’effroy ;

Et jamais la sainte province

Ne vit mieux faire à Godefroy.

Il vaincroit un autre Ilion :

C’est un Roland, c’est un Hercule ;

L’Espagnol devant luy recule

Comme un chien devant un lion.

Au seul aspect de sa chalouppe

Qui le sel liquide entre-couppe,

Je voy trébucher le Fortin,

Et sur une petite crouppe

Transit Monterey le mutin.

Ô ! comme en ce chocq perilleux

On fera peter le salpestre !

Qu’en l’Orque on envoyra bien pestre

Ces matamores orgueilleux,

En l’espouventable descente

Qui nous trace au ciel une sente !

Ils auront beau se rebiffer,

Il faudra que leur œil consente

À voir nostre bras triomfer.

Là, le rebec je quitteray

Pour mettre la main à la serpe ;

Là, laissant pour Bellonne Euterpe,

Les plus mauvais je frotteray ;

Puis aprez, comme un sire Orfée,

Ayant la cervelle eschauffée

Du fumet si doux à Bacchus,

Je celebreray le trofée

Basty des armes des vaincus.

Mais c’est assez pronostiqué,

L’advenir à moy se referme ;

Le dieu me quitte et pose un terme

Au discours sous luy fabriqué.

Revenons à nostre passage,

Et qu’on m’estime ou fol ou sage,

Timpanisons-le d’un mesme air,

Suivant Doris au gent corsage,

Tous les livres