Œuvres (page 21)

Saint-Amant · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Œuvres de Saint-Amant · 29 pages

De l’une jusqu’en l’autre mer.

Son bras, d’un mouvement adroit,

Fend devant nous l’onde azurine :

C’est la Calioppe marine

Que j’ay choisie en cet endroit.

Ses sœurs, ces aymables pucelles,

Sortant de l’eau jusqu’aux aisselles,

Chantent nostre futur bonheur,

Et font à nos moindres nacelles

Quelque caresse ou quelque honneur.

L’une, avecques ses beaux yeux vers,

Sousrit, se hausse et me regarde ;

L’autre, ensemble douce et hagarde,

Plonge ses tresors descouvers ;

L’autre, d’une brillante gloire,

Fait flotter sur le mol yvoire

L’or de son poil delicieux :

Et l’autre, de sa tresse noire,

Couronne son chef gracieux.

Les Tritons, aussi mal taillez,

Qu’elles sont cointes et jolies,

De mille agreables folies

Chatouillent mes sens esveillez ;

Là, l’un, qui de souffler se tue,

Embauche une conque tortue

Au lieu d’un cornet à bouquin,

Tandis que l’autre s’esvertue

À faire icy le Harlequin.

Ils nagent, ils dancent autour

Des belles filles de Nerée ;

À voir leur façon alterée,

Je pense qu’ils bruslent d’amour ;

Le demon de la convoitise

Au fond de leur poitrine attise

Un feu qui vit mesme dans l’eau ;

Mais, de peur de quelque sottise,

Disons icy : Muse, tout beau !

Ô quel vain orgueil nous voyons !

Ces deux caps qui les cieux esborgnent

Sans se remuer s’entre-lorgnent

Ainsi que deux beliers coyons.

Vrayment, leur lascheté me pique ;

Europe, va choquer l’Afrique,

Ou tire tes guestres plus loing :

C’est trop s’entre-faire la nique

Sans en venir aux coups de poing.

Mais que nous voicy bien deceus !

Les vaisseaux de ces bords paisibles,

Se sont de peur faits invisibles

Si tost qu’ils nous ont apperceus :

L’espoir de cassades nous paye ;

Une vive et flottante haye

Nous devoit deffendre le pas,

Et cependant en cette baye

L’ennemy ne se montre pas.

Je croy qu’aujourd’huy sur les eaux

Les nefs de Castille, alarmées,

Par grace ont esté transformées

En autant de vistes oyseaux ;

Je croy qu’en leur forest natale,

Craignans leur ruine totale,

Elles se sont allé cacher,

Et que nostre valeur fatale

Les y fera long-temps jucher.

Ainsi, mais d’un autre moyen,

La bonne femme Berecinte,

Par une favorable quinte,

Sauva les barques du Troyen.

Il les vit proche des arenes

S’esbatre en forme de Sirenes

Et sur le flanc, et sur le dos,

Où, peu devant, de leurs carenes,

Elles avoient trenché les flos.

Nous voicy tantost arrivez

Vis-à-vis de Calpe et d’Abile,

Dont la bouche en contes habile

Vente les faistes eslevez.

Voilà l’une et l’autre colonne ;

Icy regne une gent felonne

D’Alarbes traistres et brigans,

Et la vit celle que Bellonne

Enfle de complote arrogans.

Il faut, il faut les mettre à sac

Ces deux bicoques adversaires ;

Allons, en diables de corsaires,

Reduire leur faste au bissac ;

Donnons dessus leur fripperie

D’une tonnante batterie,

Ô braves et hardis nochers !

Et faisons voir avec furie

Des vaisseaux douter des rochers.

Non, gardons pour un digne effort

Nostre ardeur vaillante et fidelle :

Le jeu ne vaut pas la chandelle,

Et rien ne paroist sur le port ;

Ce trou, ce poulier maritime

Est une trop basse victime

Pour la mousche qui nous espoint,

Et puis je ne fay nulle estime

Des villes qui ne fument point.

Qu’y ferions-nous, mon cher Faret ?

Nous n’y trouverions rien à frire ;

Et c’est bien là qu’on pourrait dire :

Et pas un pauvre cabaret

Jamais broche n’y connut atre :

Le monstre etique au front de platre

En exclut tous les banqueteurs ;

Bref, ce lieu n’est pas un theatre

Convenable à nos fiers acteurs.

Icy ma verve cessera :

Fendons la Mediterranée ;

Je voy bien que cette journée

En desbauche se passera.

Nous n’y combatrons que du verre

Ô l’agreable et douce guerre !

Qu’elle rend les cœurs esjouys !

Adieu le fort, adieu la terre,

Et vive le grand roy Louys !

LE POËTE CROTTÉ À Monseigneur le Duc de Rets.

Dans cette satyre joyeuse,

Plusieurs se sentiront pincer

D’une façon ingenieuse,

Qui ne pourront s’en offencer.

Clyon, ma petite camuse,

De grace, enfle ta cornemuse,

Pour entonner d’un chant falot,

Non les debauches de Bilot,

Qui, prest de descendre en l’Averne,

Estendu contre une taverne

Dont il adoroit le loquet,

En jettant le dernier hocquet,

Commeil entendit crier : Masse !

Soudain d’une voix graisle et basse

Respondit : Toppe ! et puis mourut

D’une broche qui le ferut ;

Non, dis-je, pour prosner sa gloire

À vaincre Bacchus mesme à boire,

Mais pour chanter et mettre au jour

L’adieu du poète à la cour.

Mon duc, de qui, sans flatterie,

Picque d’une noble furie,

J’esleverois le nom aux cieux,

À la honte de tous les dieux,

Si les regles de la satyre

Aucun bien pouvaient laisser dire,

Dans vostre mal vueillez ouyr

Ces vers faits pour vous resjouyr.

Peut-estre que vos medecines,

Vos bains, vos huylles, vos racines

N’apporteront pas tant du leur

À soulager vostre douleur,

Puis qu’on tient pour chose certaine

Que, pour appaiser toute peine,

Le plaisir est un appareil

Qui n’a nul remede pareil.

Quant est de moy, malgré ma jambe

Où le feu Sainct-Antoine flambe,

Malgré mon pauvre bras demis,

Au grand regret de mes amis,

En maint endroit leur rime platte

Me fait espanouyr la ratte.

Mais il est temps de commencer :

Debout, Margot, il faut dancer.

Lors que ce chardon de Parnasse

Ce vain espouvantail de classe,

Ce pot-pourry d’estranges mœurs,

Ce moine bourru des rimeurs,

Ce chaland de vieille tripiere,

Cc taquin orné de rapiere.

Cet esprit chaussé de travers,

Ce petit fagotteur de vers,

Vid sa pauvre muse chifflée

Et son esperance befflée,

Après avoir esté vingt ans

Un des plus parfaits sots du temps,

Et s’estre veu, par son merite,

Fol de la reyne Maguerite,

Qui l’estimoit, Dieu sçait combien !

C’est-à-dire autant comme rien.

À la fin, saoul de chiquenaudes,

De taloches, de gringuenaudes,

D’ardantes mousches sur l’orteil,

De camouflets dans le sommeil,

De pets en coque à la moustache,

De papiers qu’au dos on attache ;

D’enfler mesme pour les lacquais,

De bernemens, de sobriquets,

De coups d’espingle dans les fesses,

Et de plusieurs autres caresses

Que dans le Louvre on luy faisoit

Quand son diable l’y conduisait,

ll luy prit, quoy que tard, envie

D’aller ailleurs passer sa vie,

Et, laissant Paris en ce lieu,

Luy dire pour jamais adieu.

Mais, avant qu’il ouvre la bouche,

Je veux luy donner une touche

De mon pinceau pour l’habiller,

Tant qu’on s’en puisse esmerveiller.

Un feustre noir, blanc de vieillesse,

Garny d’un beau cordon de gresse,

Qu’il ne sçauroit avoir perdu,

Non plus qu’engagé ny vendu

Sans se voir aussi-tost nu-teste,

Couvroit la hure de la beste,

Troussé par devant en sainct Roc,

Avec une plume de coc.

Son pourpoint, sous qui maint pou gronde,

Montroit les dents à tout le monde,

Non de fierté, mais de douleur

De perdre et matiere et couleur.

Il fut jadis d’un drap minime ;

Mais qu’est-ce que le temps ne lime ?

Le pauvre diable a fait son cours :

Autant puissent durer mes jours.

La moitié d’une peccadille,

Sur qui sa criniere pandille,

Alfreuse et sentant le sabat,

Luy servait au lieu de rabat.

Des gregues d’un faux satin jaune,

D’un costé trop longues d’une aulne,

Et de l’autre à bouillon troussé,

Reliques d’un ballet dansé,

Qu’un galand coiffé d’une dame

Luy donna pour son anagrame

Avec un demy-quart d’escu,

Enharnachoient son chien de cu.

Un rocquet de bourraccan rouge,

Qui jamais de son dos ne bouge,

L’affubloit, quoy qu’il fust hyver,

Et qu’il fust rongé de maint ver.

Une estroitte jartiere grise,

Faite d’un vieux lambeau de frise,

En zodiaquant le gipon,

Servoit d’escharpe à mon fripon,

Et trainoit, comme à la charrue,

Pour soc un fleuret par la rue,

Dont il labouroit le pavé,

Lequel en estoit tout cavé.

Ses jambes, pour paistrir les crottes,

S’armoient à cru de vieilles bottes,

L’une en pescheur, d’un gros cuir noir,

La plus grande qui se pust voir,

L’autre d’un cuir blanc de Russie,

À genouilliere racourcie ;

L’une à pié-plat, à bout pointu,

Et l’autre à pont-levis tortu.

Un petit esperon d’Engliche,

À la garniture assez chiche,

Ergottoit son gauche talon ;

Quant au droit, le bon violon

N’y portoit rien qu’une ficelle

Pour en soustenir la semelle,

Qui, comme un fruict meur ou pourry,

Laissant l’arbre qui l’a nourry,

Par quelque soudaine tempeste,

À tous coups estoit toute preste

De quitter, en se remuant,

La plante de son pied puant.

En ce ridicule equipage,

Chargé de son petit bagage,

Tirant pays seul et dispos,

Il debagoula ces propos :

Ville où j’ay tant traisné mes guestres,

Que j’en dois mieux sçavoir les astres

Qu’un rat ne fait de son grenier,

Je le chante l’adieu dernier.

Adieu doncques, Paris sur Seine,

Seine, riviere humide et pleine,

À Sanitas nommée ainsi,

Comme dit quelque autheur chansi.

Adieu Paris, cité superbe,

Paris sans pair, rare proverbe !

Qui montre, en cachant mille appas,

Que Vaugirard ne te vaut pas.

Adieu Pont-Neuf, sous qui l’eau passe,

Si ce n’est quand hyver la glace :

Car, adonc ne bougeant d’un point,

Elle est ferme, et ne passe point.

Adieu, roy de bronze ou de cuivre,

Qu’à pié l’on peut aisement suivre,

Quoy que vous soyez à cheval,

Sans aller par mont ny par val ;

Adieu, belle place Dauphine,

Où l’eloquence se r’affine

Par ces basteleurs, ces marmots,

De qui j’ay pris tant de beaux mots

Pour fabriquer mes epigrammes,

Bon mots qui, plus pointus que lames,

Font qu’on ne peut, sans se picquer,

En torche-culs les appliquer.

Adieu ! vous que tout au contraire

J’ay souvent fournis de quoy braire :

Chantres, l’honneur des carrefours

Et des ponts, où d’une voix d’ours

Et d’une bouffonne grimace

Vous charmez le sot populace,

Tandis qu’un matois, non en vain,

Essaye à faire un coup de main.

Adieu, blonde Samaritaine,

Que, sans peur des tireurs de laine,

Pour n’avoir n’argent ny manteau,

En venant du royal chasteau

J’ay veu cent fois aux heures sombres,

Lors que l’opacité des ombres

Absconce tout ce qui reluit

Dessous la cappe de la nuit.

Adieu, belles rostisseries,

De moy si vainement cheries,

Où j’ay veu fumer d’aloyaux,

Qui plus valoient que les joyaux

Qui decoroient le pont au Change

Devant ce traistre esclandre estrange,

Qui, plus promptement qu’un esclair,

Luy fit faire le saut en l’air.

Adieu le roy des testes-folles,

Grand Erty, qui, dans les escolles

Qu’on tient aux Petites-Maisons,

Fais rire jusques aux tisons.

Las ! de quelle perseverance

Paty ay-je, sous esperance

D’obtenir quelque jour du sort

Ta noble place en cas de mort,

Place que j’eusse demandée,

Et qu’on m’eust sans faute accordée,

Nul n’en pouvant, comme je croy,

La charge mieux faire que moy.

Adieu, palais où la justice

Ne mange que du pain d’espice,

Et ne fait boire à ses regents,

Que la sueur des sottes gents,

Qui pour un zest, pour une paille,

Bouttant jusqu’à l’ultime maille,

Apprennent à leurs hoirs enfin

Que cil qui plaide est moult peu fin.

Quant à toy, gros Louvre effroyable,

Pour adieu je te donne au diable,

Le roy dehors, cela s’entant,

Et les reynes, qui valent tant.

Ouy, de bien bon cœur je t’y donne,

Je te dis moy-mesme en personne,

Pour les niches, pour les tourmens

Que dans tous tes departemens

On m’a faits depuis tant d’années,

Tourmens que les ames damnées

Trouveroient pires aux enfers,

Ny que leurs feux, ny que leurs fers.

Voyez un peu que c’est du monde,

Et combien est fat qui s’y fonde !

Je me souviens qu’au temps passé

Des plus grands j’estois caressé ;

Ils me tenoient pour habile homme.

Peu s’en faut que je ne les nomme,

Pour montrer qu’ils ne sçavent rien ;

Mais nul ne m’orroit, aussi bien.

S’il se faisoit galanterie,

Course, carrouzel, mommerie,

Combat de barriere, ballet ;

S’il falloit chanson ou poulet,

J’estois leur mon-cœur, leur mon-maistre ;

Leur ame m’ouvroit la fenestre

Pour m’exhiber tous ses secrets,

Tous ses plaisirs, tous ses regrets,

C’est-à-dire mille sottises.

Je leur fournissois de devises,

De beaux couplets, de hauts discours ;

Enfin j’estois tout leur recours.

Ô faux galands ! ô hapelourdes !

Que vous avez les testes lourdes,

Quoy qu’elles soient creuses pourtant,

Et que l’air soit moins inconstant !

Quand on vous montre ou vers ou prose,

Feignans d’y sçavoir quelque chose,

Vous sousriez et faites : hon,

Mais à contre-temps, c’est le bon.

Si l’amour à soy vous attire,

Vous demandez une satyre

À la louange des beaux yeux,

Qui sont vos soleils et vos dieux.

Ou vous priez que l’on vous fasse

Sur tous les attraits d’une face,

Autant de long que de travers,

Quelque beau quatrain de six vers.

Si dessus un nom d’importance,

On vous dit quelque sotte stance,

Vous l’exaltez par des transports,

En grimassant d’ame et de corps ;

Et si d’un nom qu’on chiffle au Louvre,

Quelque ouvrage excellent on couvre

En le prononçant vilement,

Vous ne l’estimez nullement.

Si vous oyez un equivoque,

Vous jettez d’aise vostre toque

Et prenez son sens malautru

Pour un des beaux mots de Bautru,

J’ay veu qu’un sonnet accrostiche

Anagrammé par l’emistiche,

Aussi bien que par les deux bouts,

Passoit pour miracle chez vous.

J’ay veu que vous preniez des noises

Pour les Marguerites françoises,

Et qu’eussiez joué des cousteaux

Pour Nerveze et pour Escuteaux ;

Et depuis peu mesme la Serre,

Qui livres sur livres desserre,

Duppoit encore vos esprits

De ses impertinente escrits.

Non, non, je ne suis pas si beste,

Quelque longue que soit ma teste,

Que je ne reconnaisse bien

Que vous l’estes ou n’estes rien.

Adieu, dames et damoiselles,

Autant les laides que les belles,

Si par fard on peut meriter

Ce nom de belle, et le porter.

Allez au Cours, aux Tuilleries,

Faites-y force drolleries,

Mais il n’en est pas la saison.

Ne bougez donc de la maison,

J’entends ne bougez de la ville,

Et là, d’une humeur bien civile

Entre-visitez-vous souvent ;

Puis, feignant d’aller au convent,

Glissez-vous en robbe discrette

Chez la confidente secrette,

Où vous attend le financier

Avec boutique de mercier

Et collation preparée

Pour passer toute la soirée,

Pendant que l’amoureux de cour

Souspire en vain pour vostre amour.

Encore un coup, ô belle bande !

Pour adieu je vous recommande,

Si vous n’avez pire destin

Aux successeurs de Roquentin.

Adieu vous qui me faites rire,

Vous gladiateurs du bien-dire,

Qui sur un pré de papier blanc,

Versans de l’encre au lieu de sang,

Quand la guerre entre-vous s’allume,

Vous entre-bourrez d’une plume,

D’un cœur doctement martial,

Pour le sceptre eloquential.

À propos, messieurs, quand j’y songe,

Que je voy quel soucy vous ronge,

Et le dessein que vous avez,

Parbieu ! cela n’est pas mauvais,

Ou soit en vers, ou soit en prose,

Que vous disputiez d’une chose

Qui sans doutance m’appartient,

À ce que l’Olivete tient.

J’en eusse dit ma ratelée,

En me fourrant dans la meslée ;

Mais je ne suis pas si badin :

L’advanture du paladin

Me fait tressaillir de l’espaule ;

Je redoute en diable la gaule,

Et m’est advis que sur mon dos

Je ne sens desjà que fagots.

Adieu vrais theatres comiques,

Belles maisons academiques,

Les ordinaires rendez-vous

Des esprits forts, des esprits dous,

Des eloquens, des gens d’intrigue,

Des cœurs de l’amoureuse brigue,

Des complaisans applaudisseurs

Et des raffinez polisseurs.

Quel plaisir d’estre en une chaise

Chez vous bien assis à son aise,

Dans une ruelle de lit

Où Madame s’ensevelit

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