Œuvres (page 22)
Loin du jour, de peur qu’on ne voye
Que son muffle est une monnoye
Qui n’est plus de mise en ce temps,
Et qu’elle a bien neuf fois sept ans !
Là l’un lit, là l’autre censure,
Donnant à tout double tonsure ;
L’un se refrogne et ne dit mot ;
L’autre nigaude et fait le sot ;
L’un raconte quelque nouvelle
Qui met tout le monde en cervelle ;
L’autre pette en esternuant,
Et l’autre vesse en bouc puant.
Adieu, mon hoste, mon compere,
Où je m’en suis fait en grand’chere
Pour un franc, six liards et demy
En deux quarts d’an. Si, mon amy,
Si je vous dois quelque chosette,
Quelque chose, dis-je, de reste,
Un bout de peigne t’ay laissé
Qui t’en rendra recompensé.
Adieu, bel hostel de Bourgongne,
Où d’une joviale trongne
Gaultier, Guillaume et Turlupin
Font la figue au plaisant Scapin,
Où, dis-je, mes petits confreres
Estalent leurs bourrus mysteres ;
Où maint garnement de filou,
Quoué d’un estoc au vieux lou,
Pour n’aller jamais à la guerre.
Se pennade dans un parterre
Dont les horions sont les fleurs,
Les divers habits les couleurs,
Les fueilles les badauts qui tremblent,
Et où tous ses supposts s’assemblent,
Yvres de biere et de petun,
Pour faire un sabat importun.
Adieu, maquerelles et garces ;
Je vous prevoy bien d’autres farces
(Poetes sont vaticinateurs)
Dans peu vous et vos protecteurs
Serez hors de France bannies
Pour aller planter colonies
En quelque Canada loingtain.
Le temps est près, et tout certain :
Ce n’est point un conte pour rire.
Vous aurez beau crier et dire :
J’appartiens à Monsieur un tel ;
Quand vous embrasseriez l’autel,
Quand pour vous en penser distraire
Vous vous soumettriez à la haire,
Si faudra-t-il marcher pourtant.
Ô ! si l’on en faisoit autant
À toutes celles dont la vie
Dessus vostre mestier renvie,
Que Paris se depeupleroit !
Presque sans femmes il seroit.
Adieu, grande et fameuse Greve,
Helas ! de te quitter je creve ;
J’esperois qu’un jour à venir,
Puis qu’aussi bien tout doit finir,
Apres avoir fait à l’extresme
Un tour de pays de moy-mesme,
J’aurais l’honneur, sur vostre bort,
De voir force gens à ma mort ;
Au lieu qu’au sentier que j’empoigne
Devant que de r’estre en Gascongne,
Je cours l’hazard d’au coing d’un bois
Jetter seul des ultim’ abbois,
Accravanté de lassitude,
De trop jeusner, de marritude,
Et qui plus est, loing des beaux yeux
Où logent mon pis et mon mieux.
Ha ! beaux yeux ! ha ! docte maistresse !
Pour qui mon pie marche en detresse,
Gente Perrette, mon soucy,
À qui, jeunet, d’amour transy,
J’abnndonnois moy-mesme en proye
Mon cœur, mon poulmon et mon foye,
Mon corps de l’un à l’autre bout,
Trippes, boudins, et merde et tout :
Helas ! faut-il que je te quitte !
Ouy, l’ordonnance en est prescrite.
Je voudrois bien que non, mais quoy !
Necessité n’a point de loy.
L’horrible misere, laquelle
Oncques ne va sans sa sequelle,
Dueil, dam, dol, peur, mort, froid, soif, faim,
Honte, chagrin, rancœur, mes-haing,
Paresse, desespoir, envie,
Et de tous les maux de la vie,
Malgré moy me contraignent à
Laisser ton œil, qui m’empesta.
Au moins, ô ma chere Sybile !
N’aye la memoire labile :
Remembre-toy de ton costé
De ton pauvre rimeur crotté,
Et du mien j’auray pour hostesse
Dans le chief ma haute poetesse,
Dont les escrits, comme mes vers,
Sont les torches de l’univers ;
Remembre-toy des serenades
Qu’en mes nocturnes promenades,
Accompagné d’un bielleur
Aveugle, afin que deceleur
De nos amours il ne pust estre,
Discretion (qui reconnestre
Se doibt bien) je t’ay si souvent
Donnée à la pluye et au vent ;
Rememore-toy davantage,
Que quoy qu’en un douziesme estage
Tu te gistes proche du ciel,
Et c’est pourquoy, mon tout, mon miel.
Cy-devant haute t’ay nommée,
Toutesfois, d’une ame charmée
N’ay pas laissé, grimpant en ours,
De te visiter tous les jours.
Item, recorde-toy qu’en somme,
Malgré ce que ce diable d’homme,
Cette bedaine d’Allemand,
Ce fin railleur, ce faux Normand,
Ce vray demon de la satyre,
Né pour nostre commun martyre,
A dit de bouche ou par escrit
De ton corps et de ton esprit,
Tantost accomparant ta mine
À quelque vache qui rumine,
Tantost chantant qu’un siecle entier
À greslé dessus ton quartier ;
Tantost, t’appelant vieille chatte,
Poil de gorret, caboche platte,
Nez roupieux, œil esraillé,
Bec de pivert, teint escaillé,
Menton velu, cou de bellette,
Sein de drappeau, corps de squelette,
Bras d’ozier sec, main de guenon,
Jambe de grue et pié d’asnon ;
Tantost, disant que de Virgile
Tu honnis l’adorable stile,
Que son beau sens perverty as
Avec ton galimathias ;
Que tu apte n’es ny idoine
Qu’à servir de folle à la roine,
Et qu’en un estat bien reglé
Ton cher ponant seroit sanglé.
Recorde-toy, dis-je, ô ma rose !
Que, quoy qu’en creusse quelque chose,
Je t’ey obstant moult bien servy,
Et serviray, si plus je vy.
Je te le jure par ta garbe,
Parton bon demy-pié de barbe,
Par le grand diable de Vauvert,
Par ta teste à chapperon vert,
Par la mienne à porter marotte,
Par les guenilles de ta cotte,
Par ton mary, qui fut pendu,
Par ta sœur au groin morfondu,
Par le gousset de ton haleine,
Par le nabotin qui te meine,
Par ta guenuche qui le suit,
Par ton bel attiffet de nuit,
Par le grenier où tu demeures,
Par tes dents de couleur de meures,
Par ton vieux chiffon de collet,
Par ta coiffe d’un bioulet,
Par tes souliers d’une coudée,
Par tes grimaces d’obsedée,
Par tes gands fourrez de blaireau,
Par ta simarre de bureau,
Par les vitres de tes lunettes,
Par le tintin de mes sonnettes,
Par ton masque de camelot,
Par ma taille de Sibilot,
Par ta chaise à jambe demise,
Par la foire de ta chemise,
Et par tout ce qu’avons nous deux
De ridicule et de hideux.
Bref, souviens-toy qu’à ton exemple,
Monté sur l’eschelle du temple,
J’ay publiquement defendu
Ains pieça, los, jaçoit, ardu,
Soulas, opter, blandice, encombre ;
Et, m’escrimant, ainsi qu’une ombre,
Dans mes discours superlatifs,
Pour les mignards diminutifs,
Ay prouvé par raisons notoires
À tous les porteurs d’escritoires,
Que, comme de mil vient millet,
Ainsi de mail vient ton Maillet,
Nom dont, par une prevoyance
De nos amours, c’est ma croyance,
Le fatum exprès m’a pourveu,
Pour que de toy mieux fusse veu.
Ha ! ma vieillottine Perrette !
Que ne te tiens-je ores seulette
Près de quelque flot argentin,
Or’ que l’archerot enfantin,
De ses vo-volantes flammeches.
R’innove en mon sang mille breches,
Et qu’en despit du froid, du temps,
En songeant à toy je m’estends !
Je sçaurois si hermaphrodite
Avec verité tu es ditte,
Obtenant de ta grace ainsy
Ce don d’amoureuse mercy,
Guerdon bien deu aux maux prolixes,
Que tes yeux, mes planettes fixes,
Depuis vingt ans fait souffrir m’ont,
Assez pour escacher un mont.
Helas ! il me souvient encore,
Ô douce lampe que j’adore !
D’une chanson dont vis à-vis
De ton guichet, à mon advis,
Je te gringotay mon martyre ;
La voicy, je la veux redire,
Tant afin de ne l’oublier
Que pour aux champs la publier :
Belle, qui dans un grabat
Sans rabat,
Toute seule et toute nue,
Estens à present ton corps,
Si ne dors,
Las ! oy ma desconvenue.
Oy le triste ver-coquin
D’un mesquin
Sur qui Cupido s’acharne,
Et pour obliger son feu
Tant soit peu,
Mets le chief à la lanterne.
C’est un pauvre adolescent
Innocent,
Feru droit à la poictrine,
Lequel, sous ton bon plaisir,
N’a desir
Que d’embrasser ta doctrine.
Les garrots de tes regards,
Doux-hagars,
Dans son cœur leurs pointes fichent
Plus avant, las ! que dans ton
Pelotton
Tes espingles ne se nichent.
Les cottrets qu’à la Sainct-Jean,
D’an en an,
Dedans la Greve on allume,
Ne bruslent pas mieux que luy,
Qu’aujourd’huy
Ton œil ard, grille et consume.
Et combien qu’il pleuve à flots
Sur son dos,
Qui n’en est pas beaucoup aise,
Cet orage degoutant,
Nonobstant,
Ne peut esteindre sa braise.
Combien, dis-je, que la nuit,
Sans nul bruit,
De noires ombres le cerne,
Ce feu fait que pour ses pas,
Il n’a pas
Ores besoin de lanterne.
Il est pourtant si secret,
Si discret,
Que la clarté l’importune,
Craignant d’estre reconnu
Et tenu
Pour homme à bonne fortune.
Si dessus le lac amer
De la mer
Il estoit dans un navire ;
Les rots qu’il lache pour toy,
Que je croy,
Luy serviroient de zephire.
Aussi les moulins à vent
Bien souvent
En ont mis le grain en poudre,
Et l’eau que pissent ses yeux
En maints lieux,
D’autres moulins a fait moudre.
Moins de poils a ton matou,
Qui dort où
Tu te reposes la teste,
Qu’il n’a d’ennuis au cerveau,
Le bon veau,
Tant ta beauté le tempeste.
Las ! helas ! ô dur esmoy !
C’est de moy,
C’est de moy de qui je parle ;
Si tu veux sçavoir mon nom ;
Ma guenon,
Je ne m’appelle point Charle.
Comme il alloit hurlant ces rimes,
Ces beaux adieux farcis de crimes
Contre la langue et le mestier,
Un puissant ribaud de chartier,
Qui retournait au Bourg-la-Reine
Charrette vuide et pance pleine,
Le rencontrant dans son chemin,
En bourdican de Saint-Fremin,
Termina ses sottes merveilles
D’un coup de fouet par les oreilles,
Et luy fist changer de discours
Pour crier : À l’ayde ! au secours !
Si quelqu’un icy veut entendre
Par quel moyen j’ay peu l’apprendre,
Puis que je ne m’y treuvay pas,
Je n’ay qu’à luy dire en ce cas,
Afin de l’oster de cervelle,
En chantant-la chanson nouvelle
Qui maintenant est en credit,
Mon petit doigt me l’a dit.
LE PRINTEMPS DES ENVIRONS DE PARIS SONNET.
Zephire a bien raison d’estre amoureux de Flore ;
C’est le plus bel objet dont il puisse jouyr ;
On voit à son eclat les soins s’esvanouyr,
Comme les libertez devant l’œil que j’adore.
Qui ne seroit ravy d’entendre sous l’aurore
Les miracles volans qu’au bois je viens d’ouyr !
J’en sens avec les fleurs mon cœur s’espanouyr,
Et mon luth negligé leur veut respondre encore.
L’herbe sousrit à l’air d’un air voluptueux ;
J’apperçoy de ce bord fertile et tortueux
Le doux feu du soleil flatter le sein de l’onde.
Le soir et le matin la Nuict baise le Jour ;
Tout ayme, tout s’embraze, et je croy que le monde
Ne renaist au printemps que pour mourir d’amour.
ephire : éphire
LE SOLEIL LEVANT.
Jeune deesse au teint vermeil,
Que l’Orient revere,
Aurore, fille du Soleil,
Qui nais devant ton pere,
Vien soudain me rendre le jour,
Pour voir l’objet de mon amour.
Certes, la nuict a trop duré ;
Desja les cocqs t’appellent :
Remonte sur ton char doré,
Que les Heures attellent,
Et viens montrer à tous les yeux
De quel esmail tu peins les cieux.
Laisse ronfler ton vieux mary
Dessus l’oisive plume,
Et pour plaire à ton favory
Tes plus beaux feux r’allume ;
ll t’en conjure à haute voix,
En menant son limier au bois.
Mouille promptement les guerets
D’une fraische rosée,
Afin que la soif de Cerès
En puisse estre appaisée,
Et fay qu’on voye en cent façons
Pendre tes perles aux buissons.
Ha ! je te voy, douce clarté,
Tu sois la bien venue :
Je te voy, celeste beauté,
Paroistre sur la nue,
Et ton estoile en arrivant
Blanchit les costaux du levant.
Le silence et le morne roy
Des visions funebres
Prennent la fuite devant toy
Avecque les tenebres,
Et les hyboux qu’on oyt gemir
S’en vont chercher place à dormir.
Mais, au contraire, les oyseaux
Qui charment les oreilles
Accordent au doux bruit des eaux
Leurs gorges nompareilles,
Celebrans les divins apas
Du grand astre qui suit tes pas.
La Lune, qui le voit venir,
En est toute confuse ;
Sa lueur, preste à se ternir,
À nos yeux se refuse,
Et son visage, à cet abord,
Sent comme une espece de mort.
Le voilà sur notre horison
En sa pointe première.
Ô que l’Ethiope a raison
D’adorer sa lumière !
Et qu’il doit priser la couleur
Qui luy vient de cette chaleur !
C’est le dieu sensible aux humains,
C’est l’œil de la nature ;
Sans luy les œuvres de ses mains
Naistroient à l’advanture,
Ou plustost on verroit périr
Tout ce qu’on voit croistre et fleurir.
Aussi pleine d’un sainct respect,
Quand le jour se rallume,
La Terre, à ce divin aspect,
N’est qu’un autel qui fume,
Et qui pousse en haut comme encens
Ses sacrifices innocens.
Au vif esclat de ses rayons,
Flattés d’un gay zephire,
Ces monts sur qui nous les voyons
Se changent en porphyre,
Et sa splendeur fait de tout l’air
Un long et gracieux esclair.
Bref, la nuict devant ses efforts,
En ombres séparée,
Se cache derrière les corps
De peur d’estre esclairé,
Et diminue ou va croissant,
Selon qu’il monte ou qu’il descent.
Le berger, l’ayant révéré
À sa façon champestre,
En un lieu frais et retiré
Ses brebis meine paistre ;
Et se plaist à voir ce flambeau
Si clair, si serain, et si beau.
L’aigle, dans une aire à l’escart,
Estendant son plumage,
L’observe d’un fixe regard,
Et luy rend humble hommage,
Comme au feu le plus animé
Dont son œil puisse estre charmé.
Le chevreuil solitaire et doux,
Voyant sa clarté pure
Briller sur les feuilles des houx
Et dorer leur verdure,
Sans nulle crainte de veneur,
Tasche à luy faire quelque honneur.
Le cygne, joyeux de revoir
Sa renaissante flame,
De qui tout semble recevoir
Chaque jour nouvelle ame,
Voudroit, pour chanter ce plaisir,
Que la Parque le vint saisir.
Le saulmon, dont au renouveau
Thetis est despourveue,
Nage doucement à fleur d’eau
Pour jouir de sa veue,
Et monstre au pescheur indigent
Ses riches escailles d’argent.
L’abeille, pour boire des pleurs,
Sort de sa ruche aymée,
Et va sucer l’ame des fleurs
Dont la plaine est semée ;
Puis de cet aliment du ciel
Elle fait la cire et le miel.
Le gentil papillon la suit
D’une aisle tremoussante,
Et, voyant le soleil qui luit,
Vole de plante en plante,
Pour les advertir que le jour
En ce climat est de retour.
Là, dans nos jardins embellis
De mainte rare chose,
Il porte de la part du lys
Un baiser à la rose,
Et semble, en messager discret,
Luy dire un amoureux secret.
Au mesme temps, il semble à voir
Qu’en esveillant ses charmes,
Ceste belle luy fait sçavoir,
Le teint baigné de larmes,
Quel ennuy la va consumant
D’estre si loing de son amant.
Et mesme elle luy parle ainsi
En son muet langage :
Helas ! je deviendray soucy
Au mal-heur qui m’outrage,
Si de ma fidelle amitié
Mon fier destin ne prend pitié.
Amour, sur moy comme vaincœur,
Exerce ses rapines,
Et moins en mes bras qu’en mon cœur
Je porte des espines ;
Mais je ne vivray pas longtemps :
C’est le seul bien où je m’attends.
Encore si, pour reconfort,
Quelques beaux doigts me cueillent
Avant que, par un triste sort,
Tous mes honneurs s’effeuillent,
Je n’auray rien à desirer,
Et finiray sans murmurer.
Reyne des fleurs, apaise-toi :
Voicy venir Sylvie,
Qui t’apporte en elle de quoy
Contenter cette envie,
Car sa main de lys a dessein
De te loger en son beau sein.
LE SORCIER AMOUREUX. Pour un ballet.
Plus sorcier que n’est ce bel œil
Qui pourroit tirer du cercueil
Ma vie aux flames destinée,
Dès que je voy finir le jour
En qualité de feu d’amour
Je m’en vay par la cheminée.
Le demon qui regne au sabbat,
Où mon cœur prend son seul ebat,
Est l’aimable enfant de Cythere ;
Et pour prouver ce que je dy
Ce n’est jamais qu’au vendredy
Que je me treuve à ce mystere.
Les amans y sont bien venus
À cause du nom de Venus
À qui ce jour-là se dedie ;
On y tient le bal comme icy.
Et parfois on y joue aussi
Quelque amoureuse comedie.
Là ce petit dieu fait des loix
Qui font trembler mesme les rois
Dans l’orgueil qui les environne ;
Et par un pouvoir indomté
Forcent jusqu’à ma liberté