Œuvres (page 25)

Saint-Amant · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Œuvres de Saint-Amant · 29 pages

La tourne moins de rien en pure frenesie.

Souvent tout en sueur je m’esveille en parlant,

Je saute hors du lit, l’estomach pentelant,

Vay prendre mon fuzil, et d’une main tremblante

Heurtant contre le fer la pierre estincelante,

Après m’estre donne maint coup dessus les dois,

Après qu’entre les dents j’ay juré mille fois,

Une pointe de feu tombe et court dans la meiche,

R’avivant aussi-tost cette matiere seiche,

J’y porte l’allumette, et n’osant respirer

De crainte de l’odeur qui m’en fait retirer,

Au travers de ce feu puant, bleuastre et sombre,

J’entrevoy cheminer la figure d’une ombre,

J’entens passer en l’air certains gemissemens,

J’avise en me tournant un spectre d’ossemens ;

Lors, jettent un grand cry qui jusqu’au ciel transperce,

Sans poux et sans couleur je tombe à la renverse.

Mon hoste et ses valets accourent à ce bruit,

Mais de tout leur travail ils tirent peu de fruit ;

Ils ont beau m’appeller, et d’un frequent usage

Me repandre à l’abord de l’eau sur le visage,

M’arracher les sourcils, me pincer par le nez,

Et s’affliger autant comme ils sont etonnez,

Je ne puis revenir non plus que si la Parque

M’avoit desja conduit dans la fatale barque.

Je suis tellement froid, que mon corps au toucher

Ne se discerne point d’avecques le plancher,

Où gisant de mon long, toute force abatue,

On diroit, à me voir, que je suis ma statue.

Il me souvient encore, et non pas sans terreur,

Bien que je sois certain que ce fut une erreur,

Que la premiere nuit qu’au plus fort des tenebres

S’apparurent à moy ces visions funebres,

M’estant esvanouy, comme je l’ay descrit,

De l’extreme frayeur qui troubla mon esprit,

Et ces gens essayans d’une inutile peine

À me restituer la chaleur et l’haleine,

Un d’entr’eux s’avisant de me donner du vin,

Bacchus, que j’ay tenu tousjours plus que divin,

Resveillant tout à coup ma vigueur coustumiere,

Fit resoudre mes yeux à revoir la lumiere.

Alors, comme en sursaut je me leve tout droit,

Representant au vif un mort qui reviendroit ;

Puis, regardant partout d’une veue egarée,

Je m’efforce à leur dire en voix mal assurée :

Fantosmes (car d’effroy je les prenois pour tels),

Quel plaisir avez-vous à troubler les mortels ?

Quel sujet vous ameine à ces heures nocturnes ?

Qui vous a fait quitter vos manoirs taciturnes ?

Mes badauts, esbahis d’entendre ce propos,

Haut allemant pour eux, jouans au plus dispos,

En chemise et nuds pieds, sans m’user de langage,

Vers le degré prochain troussent viste bagage,

Disent que je suis fou, qu’il y fait dangereux,

Emportent la chandelle et barrent l’huis sur eux,

Si qu’à peine mon œil les put bien reconnestre,

Que comme un tourbillon il les vit disparestre.

La lune, dont la face alors resplendissoit,

De ses rayons aigus une vitre perçoit,

Qui jettoit dans ma chambre, en l’epesseur de l’ombre,

L’éclat frais et serain d’une lumiere sombre,

Que je trouvois affreuse, et qui me faisait voir

Je ne sçay quels objets qui semblaient se mouvoir.

Cette nouvelle erreur, dedans ma teste emprainte,

Me rendant à la fin hardy par trop de crainte,

Je mets flamberge au vent, et, plus prompt qu’un esclair,

J’en fay le moulinet, j’en estocade l’air,

Imitant la valeur du brave dom Quichote,

Quand au fort du sommeil, coiffé de sa marote,

Pensant prendre au collet un horrible geant,

Et dans un tourne-main le reduire au neant,

Il exploita si bien, comme chante l’histoire,

Que sur les cuirs de vin son glaive eut la victoire.

Mais je m’engage trop dans ce plaisant discours,

Muse, je t’en conjure, arrestons-en le cours ;

Reprenons tristement nostre stile funeste,

Et, si cela se peut, disons ce qui nous reste.

Voilà donc, cher Damon, comme passe les nuis

Ton pauvre Clidamant, comblé de mille ennuis,

Et toutefois, helas ! ce ne seroit que roses

Si les jours ne m’offroient de plus horribles choses.

Cet astre qu’on reclame avec tant de desirs

Et de qui la venue annonce les plaisirs,

Ce grand flambeau du ciel, ne sort pas tant de l’onde

Pour redonner la grace et les couleurs au monde,

Avec ses rayons d’or si beaux et si luisans,

Que pour me faire voir des objets deplaisans.

Sa lumiere, inutile à mon ame affligée,

La laisse dans l’horreur où la nuit l’a plongée ;

La crainte, le soucy, la tristesse et la mort,

En quelque lieu que j’aille, accompagnent mon sort.

Ces grands jardins royaux, ces belles Tuilleries,

Au lieu de divertir mes sombres resveries,

Ne font que les accrestre et fournir d’aliment

À l’extreme fureur de mon cruel tourment.

Au plus beau de l’esté je n’y sens que froidure,

Je n’y voy que ciprès, encore sans verdure,

Qu’arbres infortunez tous degouttans de pleurs,

Que vieux houx tous flestris et qu’espines sans fleurs.

L’echo n’y repond plus qu’aux longs cris de l’orfraye,

Dont le mur qui gemit en soy-mesme s’effraye ;

Le lierre tortu qui le tient enlacé,

En fremissant d’horreur, en est tout herissé ;

Semblable en sa posture à ces enfans timides

Qui, le corps tout tremblant et les yeux tous humides,

Embrassent leur nourrice alors que quelque bruit

Les va dedans leur couche epouventer la nuit.

Si j’y rencontre un cerf, ma triste fantaisie

De la mort d’Actéon est tout soudain saisie ;

Les cygnes qu’on y void dans un paisible estang

Me semblent des corbeaux qui nagent dans du sang ;

Les plaisans promenoirs de ces longues allées,

Où tant d’afflictions ont esté consolées,

Sont autant de chemins à ma tristesse offers

Pour sortir de la vie et descendre aux enfers.

Le Louvre, dont l’éclat se fait si bien parestre,

N’est à mes yeux troublez qu’un chasteau de Bicestre ;

Le fleuve qui le borde est à moy l’Acheron,

J’y prend chaque batteau pour celuy de Caron,

Et, me croyant parfois n’estre plus rien qu’une ombre

Qui des esprits sans corps ait augmenté le nombre,

D’une voix langoureuse appellant ce nocher,

Je pense à tous moments qu’il me vienne chercher.

Si je prens quelque livre en mon inquietude,

Et tasche à dissiper cette morne habitude,

Marot, en ses rondeaux, epistres, virelais,

Le mocqueur Lucian et le fou Rabelais,

Se metamorphosans par certains tours magiques,

Ne sont remplis pour moy que d’histoires tragiques.

Ovide en l’Art d’aimer m’epouvante à l’abort ;

Amour, avec son dard, y passe pour la Mort ;

Avec son dos ailé, pour un oiseau funeste ;

Avec son mal fievreux, pour une horrible peste,

Et pour une furie avecques son flambeau,

Qui ne sert qu’à guider les hommes au tombeau.

Si, pour me retirer de ces creuses pensées,

Autour de mon cerveau pesamment amassées,

Je m’exerce parfois à trouver sur mon lut

Quelque chant qui m’apporte un espoir de salut,

Mes doigts, suivans l’humeur de mon triste genie,

Font languir les accens, et plaindre l’harmonie ;

Mille tous delicats, lamentables et clairs,

S’en vont à longs souspirs se perdre dans les airs,

Et, tremblans au sortir de la corde animée,

Qui s’est dessous ma main au dueil accoustumée,

Il semble qu’à leur mort, d’une voix de douleur,

Ils chantent en pleurant ma vie et mon malheur.

Si je vay par la ville, aux plus beaux jours de teste,

Le sort, dont la rigueur pend tousjours sur ma teste,

Donnant mesme aux plaisirs de noirs evenemens,

Ne me fait rencontrer partout qu’enterremens,

Que pasles criminels que l’on traisne au supplice ;

Et lors, m’imaginant quelque enorme injustice,

Je m’escrie à l’abord, les sens de peur transis :

Dieux ! seroit-ce point la mon pauvre amy Tirsis ?

Non, non, ce n’est pas luy, ma veue est insensée ;

Vostre gloire en sa mort seroit interessée,

Et l’equité celeste ayme trop l’innocent

Pour le payer si mal des peines qu’il ressent.

Puis, quand il me souvient de l’horrible aventure

Qui mit tout mon bon-heur dedans la sepulture,

En y mettant Lysis, et qu’il m’est defendu

De chercher seulement le bien que j’ay perdu.

Je m’abandonne aux pleurs, je trouble tout de plaintes,

Un mortel desespoir me donne mille attaintes,

Et, parmy les tourmens qui m’ostent le repos,

Songeant à ses escrits, je dis à tous propos :

Ô belle Polixene ! amante infortunée !

Tu dois bien regretter sa courte destinée,

Puis qu’une telle fin t’interdit d’esperer

Celle des longs travaux qui te font souspirer !

Ô precieux enfant d’une si rare plume !

Beau livre ! grand tresor, mais trop petit volume !

Ouvrage que la mort empescha de finir !

Je croy que t’ayant veu, tout bon sens doit tenir

Que la plus belle chose, en quoy que l’on souhaitte,

Se pourra desormais appeller imparfaite,

Si plustost on ne dit que, pour estre divin,

Ô livre nompareil ! tu n’as point eu de fin.

Et je n’en mettray point à l’ennuy qui me ronge,

Car, soit que ton autheur me vienne voir en songe,

Ou que je pense à luy comme je fais tousjours,

Mes larmes et mes cris auront un mesme cours ;

Ma pitié luy veut rendre à jamais cet hommage ;

En tous lieux où j’iray sa vaine et pasle image,

Visible à moy tout seul, et regretable à tous,

Me contera sa mort, me monstrera ses coups,

Et, m’inspirant au cœur ce que pour allégeance

Luy pourra suggérer une horrible vengeance

Contre cet assassin rempli de trahison

Qui termina ses jours en leur verte saison,

Me mettra dans les mains les plus pesantes chaisnes,

Les feux les plus ardens et les plus longues gesnes,

Pour en punir ce monstre, et faire un chastiment

Que l’on puisse esgaler à mon ressentiment.

SONNET. Sur le tombeau du Marquis de Gesvrestué d’un éclat de pierre de la mine devant Thionville

Lugubres monumens d’une éternelle gloire,

Marbres que l’art fait vivre à l’honneur de la mort,

Durs et tendres tesmoins d’un lamentable sort

Qui rend un beau succez funeste à la mémoire ;

Pierres de qui l’amas forme une pompe noire,

Où la pieté brille, où la vaillance dort ;

Grands trésors de sculpture, où, par un noble effort,

Le fer industrieux a r’animé l’histoire ;

Merveilles qu’on descouvre en ce riche cercueil,

Où l’albastre gémît, où le jaspe est en dueil,

Que vous reparez bien un insigne dommage !

Gesvres revoit le jour, à tort nous en doutons,

Et vous me semblez dire, en son auguste image :

Si nous l’avons tué, nous le ressuscitons.

MADRIGAL Imité en partie de l’italien du cavalier Marin.

Cette fiere beauté que mon ame idolastre

A les bras et les mains et la gorge d’albastre ;

D’un cinabre vivant son teint est embelly ;

Sa bouche est d’un corail, où des perles éclatent ;

Son visage et son corps, faits d’un marbre poly,

Le prix de la blancheur à la neige débattent ;

Et ses yeux si charmans,

Aussi bien que son cœur, sont de vrais diamans.

Doy-je donc m’estonner de la trouver si dure

Aux peines que j’endure,

Puis que, pour mon malheur, le ciel, qui la forma,

La fit toute de pierre, et Roche la nomma ?

ÉPIGRAMME.

Maistres des foux les plus insignes

Qu’on treuve aux Petites-Maisons,

Sols autheurs, qui parmy nos cygnes

N’estes pour tout que des oysons,

Que cette juste apologie

Vous fasse, par son energie,

Respecter Nicandre aujourd’hui ;

Bruslez vos infames volumes,

Et n’employez plus contre luy

La commodité de vos plumes ;

Ou bien, oysons, je vous promets

Qu’il faudra, de peur de son ire,

Que ce qui vous sert pour escrire

Vous serve à fuyr désormais.

SONNET.

Me voyant plus frisé qu’un gros comte allemant,

Le teint frais, les yeux doux, et la bouche vermeille,

Tu m’appelles ton cœur, ton ame, ta merveille,

Et me veux recevoir pour ton plus cher amant.

Tu trouves mon maintien si grave et si charmant,

Tu sens à mes discours un tel goust en l’oreille,

Que tu me veux aymer d’une ardeur nompareille,

Où desormais ta foy sera de diamant.

Pour me donner un nom qui me soit convenable,

Cloris, ton jugement est plus que raisonnable

Quand tu viens m’appeler un miroir à putains.

Je n’en refuse point le titre ny l’usage :

Il est vray, je le suis, tes propos sont certains,

Car tu t’es bien souvent mirée en mon visage.

ODE À Leurs Serenissimes Majestez de la Grand’Bretagne.

Dieux ! en quel aymable sejour,

En quel lieu de gloire et d’amour

M’ont conduit Zephire et Neptune !

Suis-je en ce doux climat des astres adoré,

Où, bien loin de toute infortune,

Les cieux font refleurir le beau siecle doré !

Ce plaisant fleuve, que je voy

Se couler si bien après soy,

Fend-il les champs de l’Angleterre ?

Pressay-je ce terroir aux herbages espais

Qui voit toute l’Europe en guerre

Cependant qu’il jouit d’une eternelle pais ?

Ouy, c’est ce païs bien-heureux

Qu’avec des regards amoureux

Le reste du monde contemple ;

C’est cette isle fameuse où tant d’avanturiers

Et tant de beautez sans exemple

Joignirent autresfois les myrthes aux lauriers.

Icy, predisaut maint destin

Un homme engendré d’un lutin

Sema de merveilleux oracles

Icy fut esprouvé l’arc des loyaux amans ;

Bref, c’est la source des miracles

Dont se sont enrichis les plus nobles romans.

Mais ny ce parfait Amadis,

Supreme honneur du temps jadis,

Ny cette admirable Oriane,

Ne pourroient aujourd’huy faire comparaison,

Sans une vanité profane,

Avec ce couple sainct qui regne en leur maison.

Le soleil n’a rien veu de tel ;

Il n’est point de sage mortel

Qui ne le revere en son ame,

Et qui n’avoue aussi que le vainqueur des dieux

N’embrasa jamais de sa flame

Deux plus dignes objets ni plus cheris des dieux.

Pour moy, faisant reflexion

Sur la fidelle passion

Où leur chaste cœur s’abandonne,

Et voyant tant de gloire en leurs feux esclater,

Je croy que leur triple couronne

Vaut moins que celle-la qu’Amour leur fait porter.

Ô roy qui marches sans esgal,

Ô reyne qu’un nœud conjugal

Sous un si beau sort apparie ;

Prodiges d’amitié, de vertus et d’appas !

Grand Charles, divine Marie.

Qu’on seroit criminel de ne vous louer pas !

Certes, tout le temoigne bien,

Puis qu’en la nature il n’est rien

Qui ne celebre vos merites,

Que le plus insensible en a du sentiment

Et que vos graces sont escrites

En vives lettres d’or au front du firmament.

Cet arbre qui par un bon-heur

À Hotland parfois à l’honneur

De vous fournir de siege et d’ombre,

Meu d’un certain esprit qui, le faisant branler,

Esgayoit son fueillage sombre,

Tout ravy, l’autre jour me sembloit en parler.

C’estoit sur le poinct que la nuit,

Poursuivant l’astre qu’elle fuit,

Recommence à tendre ses voiles,

Et que les vers luisans, vrais flambeaux des guerets,

Brillant à l’envy des estoiles,

Esclairent aux fourmis à derober Cerès.

J’estois sorty seul pour resver,

Taschant à part moy d’eslever

Quelque ouvrage à vostre louange,

Quand sous cet arbre heureux, où mes pas s’adressoient,

Touché d’une douceur estrange,

Je vy paroistre en rond des vierges qui dançoient.

À leur riche habit degoutant

Je les jugeay tout à l’instant

Pour les nymphes de la Tamise,

Qui, pour voir cette place où vous aviez esté,

Sous une licence permise,

Dans son lit de roseaux leur pere avoient quitté.

Saisy de crainte et de respect

À l’abord d’un si grave aspect,

Je devins comme une statue ;

Mais enfin mon desir, puissant et curieux,

Gagnant mon ame combatue,

Sur ma timidité resta victorieux.

Lors, m’aprochant de ces beautez,

Ou plustost de ces deitez,

Je fus tout yeux et tout oreilles ;

J’admiray leur maintien, leur taille et leur façon ;

Mais dessus toutes ces merveilles,

Je demeuray charmé d’entendre leur chançon.

Et combien que mon souvenir

En ait sceu fort peu retenir,

Tant s’en faut qu’il la sçache entiere,

Je sçay bien toutefois que vos sainctes amours

En estoient l’illustre matiere,

Et que vous seulement en formiez le discours.

Je sçay bien qu’on n’ouyt jamais

Sur la montagne à deux sommets

Des paroles mieux ordonnées,

Et que jamais son prince, en qui loge le soing

De vanter les grands hymenées,

Pour un plus doux concert ne mit l’archet au poing.

Tantost, publiant les vertus

Dont vos esprits sont revestus,

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