Œuvres (page 3)

Saint-Amant · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Œuvres de Saint-Amant · 29 pages

Voire mesme par fois de la saincte Évangile,

Chose qu’avec horreur en maint infâme lieu

J’ay veue, ô sacrilège ! au grand mespris de Dieu ;

Ce qu’on devroit punir comme le plus noir crime

Dont l’enfer par nos mains contre le ciel s’escrime.

DoEt toutesfois encore estimeroy-je autant,

Dans le soucy d’honneur qui me picque en chantant,

Voir mes vers au privé, que les voir en la bouche

D’un censeur ignorant, qui, pour pierre de touche,

N’aura rien que le goust de son cerveau mal-sain,

Ou de quelque envieux, qui, cherchant à dessein

Quelque chose à reprendre aux plus parfaits ouvrages,

Leur fera, quoy qu’à tort, de sensibles outrages ;

Car je cannois un peu nos petits rimailleurs :

Ils s’aheurtent toujours aux endroits les meilleurs ;

La raison n’est jamais de leur intelligence ;

La richesse d’autruy choque leur indigence ;

Leur lousche entendement est un traistre animal.

Pour avilir un vers, ils le prononcent mal ;

Ils ont l’oreille fausse à la juste harmonie ;

Leur esprit est crevé sous le faix du génie ;

L’excez de la splendeur leur offusque les sens,

Et, bien que criminels, ils sont fort innocens.

Aussi leur pardonnay-je en quoy qu’ils veuillent dire,

Faisant désormais vœu de n’en faire que rire,

Il est bien vray, mon duc, mon souverain appuy,

Que je ne pense pas qu’il se trouve aujourd’huy

Rien qui puisse ternir ma gloire legitime,

Puisque j’ay le bon-heur d’estre dans votre estime.

Conservez-y moy donc, soyez mon protecteur,

Et je vous feray voir que, sans estre flatteur,

Publiant vos vertus, je sçay rendre le change,

Avec double interest, d’une juste louange.

Peut-estre dira-t’on que je suis bien hardy

D’entreprendre le chant du haut nom de GONDY,

Veu qu’Appollon luy-mesme auroit assez à faire,

Dans les plus graves airs que sa lyre profère,

De parvenir au but d’un si divin projet,

Manque de suffisance, et par trop de sujet ;

Mais j’aime mieux qu’on voye aux fruits de mon estude

De la temerité, que de l’ingratitude.

ELEGIE À UNE DAME Pour Mr L. C. D. H.

Beauté dont les appas triomphent de ma vie,

Gloire de mon tourment, admirable Sylvie,

Que dans la servitude où l’amour m’a reduit,

Benissant mes liens, j’adore jour et nuit ;

Et de qui l’œil vainqueur, cher astre de mon ame,

Me brûle en m’éclairant d’une si douce flame,

Qu’il ne m’est pas permis, sans commettre un forfait,

De me plaindre jamais du mal qu’elle me fait ;

Puis que dans le plaisir de vous voir pitoyable

À l’ennuy que j’endure, et qui m’est agreable,

Vous m’avez menacé d’un cruel chastiment,

Si je n’estois secret en mon ressentiment,

Je veux d’oresnavant obeïr et me taire,

Je veux me retirer dans un lieu solitaire,

Où le silence au moins avec discretion

Sçache le bon succez de mon affection :

Car, quelques loix d’honneur que l’on nous fasse entendre,

N’en desplaise au respect, je ne sçaurois comprendre

Que l’on ne soit ingrat et digne du trespas,

De recevoir du bien, et ne le dire pas.

Mais que dis-je ? ô bons dieux ! quoi, je parle d’absence ?

Ma bouche, ozes-tu bien prendre cette licence,

Cependant que mon cœur que je sens murmurer.

Dit qu’il mourroit plûtost que de s’en separer ?

Te croirois-tu capable, après cette parole,

Que malgré tes projets je veux rendre frivole,

Et pour qui te sont deus des tourmens inhumains,

De baiser quelque jour l’yvoire de ses mains ?

Ô malheureux propos ! ô perfide pensée,

Qui ne sçauroit partir que d’une ame insensée !

Moy, que je vous quittasse, ô mon divin soleil !

Que jamais ma raison approuvast ce conseil !

Non, non ; plustost Neptune abandonnera l’onde,

Le Destin laissera la conduite du monde,

L’ombre fuira le corps, et l’amour le plaisir,

Avant que j’accomplisse un si lasche desir.

Et, combien que la gloire à toute heure m’appelle

Pour aller de mon bras effrayer la Rochelle,

Ou repousser l’effort des orgueilleux Anglois,

Que l’un de mes ayeux a vaincus autresfois,

Je fay la sourde oreille, et, renonçant aux armes,

Mes yeux treuvent en vous tant d’attraits et de charmes,

Que, quelque mauvais bruit que j’en puisse encourir,

Aupres de vos beautez je veux vivre et mourir.

ELEGIE POUR DAMON. À Philis.

Philis, dont les beaux yeux, avec des traits de flame,

Ont penetré les miens et passé dans mon ame,

Par quels tristes accens me doy-je lamenter

De voir sans reconfort mes ennuis s’augmenter ?

Depuis le jour fatal qu’en l’amoureuse chaisne

Le Ciel me fait souffrir une eternelle gesne

Depuis que vos beautez me donnerent la loy,

Treuvant tous les amans bien mieux traitez que moy,

Je leur dy librement qu’ils ont tort de se plaindre,

Pour grands que soient les maux qui les puissent atteindre,

Et, jusqu’au fond du cœur leur decouvrant mes coups,

Ils tiennent que leur sort est de beaucoup plus dous.

Mais y voyans au vif engravée une image

De qui le beau sujet me cause ce dommage,

Les mieux sensez d’entre eux se disent à l’instant

Plus mal-heureux que moy de ne l’estre pas tant.

Aussi, belle Philis, si mon ame soûpire,

Ce n’est pas de souffrir sous un si doux empire ;

Si mes cris redoublez éclattent jusqu’aux cieux,

Ce n’est pas de brûler au feu de vos beaux yeux ;

Au contraire, ô Philis ! la raison m’y convie,

Je m’en tiens trop heureux, et ne conte ma vie

Que depuis ce moment qu’un doux et long trepas

Me fut predestiné par vos divins appas.

La douleur qui me pousse à former cette plainte,

Qui, comme mon amour, est exemte de feinte,

Me vient d’avoir perdu le bon-heur de vous voir

Lors que mon bon destin m’en donnoit le pouvoir.

Ô cruelle avanture ! ô perte irreparable !

Ô regret eternel ! ô Damon miserable !

Falloit-il que le sort te vint offrir ce bien

Avec intention de ne t’en donner rien !

Ô rare et seul objet d’où ma peine procede,

Las ! regardez un peu comme tout me succede !

J’eusse esté rechercher cet honneur nompareil

Par un chemin plus long que celuy du soleil ;

J’eusse entrepris cent fois, d’un courage invincible,

De faire ce qu’un Dieu trouveroit impossible,

Pour vous voir à mon aise une fois seulement,

Et puis estre à jamais dedans l’aveuglement.

Et cependant mon heur et vostre destinée

Jusques dans ma maison vous avoient amenée ;

Mais le Ciel, envieux du bien que j’en eusse eu,

Voulut que le projet s’en fist à mon deceu.

Helas ! si vous sçaviez, ô l’astre des plus belles !

Avec quel sentiment j’entendis ces nouvelles,

Il ne me faudroit plus d’autre preuve d’amour

Pour vous rendre mes feux aussi clairs que le jour.

Je m’en courus soudain dans ces lieux solitaires

Baiser de vos beaux pas les sacrez caracteres,

Et murmurant dessus mille mots insensez,

De regret et de joye également poussez,

J’y fus un long espace attaché par la veue,

Le corps sans mouvement et l’ame toute emeue.

Tant qu’à la fin ma voix avec mille souspirs,

Donna ces vers en garde aux amoureux zephirs,

Ô terre ! à qui le ciel, plus qu’à moy favorable,

A permis de jouyr d’un bien si desirable

Que de toucher ma reine et la voir de si près,

Mesme jusques aux lieux tenus les plus secrets,

De peur qu’à l’advenir quelque pied sacrilege

Entrant dedans ce parc sans aucun privilege,

Ne te vienne fouler, je te feray couvrir,

Ou j’y seray tousjours quand il faudra l’ouvrir ;

Et quand l’esté bruslant alterera ta face,

Et quand l’hyver transi te chargera de glace,

Mes yeux avec des pleurs éteindront ton ardeur ;

Mes souspirs enflamez chasseront ta froideur ;

Mais je ne pense pas que rien te puisse nuire,

Après que mon soleil a sur toy daigné luire :

Soleil dont les rayons, te visitans encor,

Mieux que ceux de Phebus te changeroient en or.

Ô terre bien-heureuse ! encor que la nature

Jadis de l’univers ordonnant la structure,

Par un decret occulte aux humains jugemens,

T’ait mise le plus bas de tous les elemens,

Je veux, et je le puis, que ma plume hardie,

Quoy que la medisance ou la sottise en die,

Porte si haut ta gloire en presence de tous,

Que le trosne des dieux un jour soit au dessous.

La Renommée en fin, quand je t’auray depeinte,

Parlera plus de toy que de la Terre sainte ;

Cybele à ton sujet aura tous les autels

Que l’on a consacrez aux autres immortels ;

On passera les mers, sans craindre aucun obstacle,

Pour jouyr de ta veue ainsi que d’un miracle ;

Et quand au bout du temps ce monstre bruslera,

Si le Destin m’en croit, il te preservera,

Je te prie, ô beau lieu ! qu’aussi-tost que la Parque

Contraindra mon esprit d’entrer dedans sa barque,

Enregistrant mon nom dans le livre des morts,

Il te plaise fournir de sepulcre à ce corps.

À peine avois-je dit ce que ma main exprime,

Que sur ces pas cheris mes levres je r’imprime,

Et m’arrachant moy-mesme à regret de ce lieu,

Mes soûpirs seulement purent leur dire adieu.

Philis, voyez par là combien je vous honore,

Et pour en parler mieux, combien je vous adore,

Puisque ce que vos pieds n’ont touché qu’en passant

Tire de mon amour un effet si puissant.

Mais, ô rare beauté ! j’oubliois à vous dire

Que là tous les objets, pour croistre mon martyre,

De vostre bel aspect tous gais, tous embellis,

Sembloient dire à mes yeux : Nous avons veu Philis.

De grâce, octroyez-moy que ce bon-heur m’arrive,

Ou je verray bien-tost la sombre et pasle rive,

Car un demon me dit, me suivant pas à pas,

Que ce retardement hastera mon trespas.

advenir : avenir

consacrez : consacrés

en fin : enfin

enflamez : enflammés

poussez : poussés

redoublez : redoublés

traitez : traités

SONNET.

Entrer dans le βορδελ d’une démarche grave,

Comme un cocq qui s’apreste à jouer de l’ergot ;

Demander Janneton, faire chercher Margot

Ou la jeune bourgeoise, à cause qu’elle est brave ;

Fureter tous les troux, jusqu’au fond de la cave,

Y rencontrer Perrette, et, daubant du gigot,

Dancer le bransle double au son du larigot ;

Puis y faire festin d’une botte de rave ;

N’y voir pour tous tableaux que quelque vieux rebus,

Ou bien quelque almanach qui sema ses abus

L’an que Pantagruel desconfit les andouilles ;

Et, du haut jusqu’au bas, pour tous meubles de pris,

Qu’une vieille paillasse, un pot et des quenouilles :

Voilà le passe-temps du soudart de Cypris.

ÉPIGRAMME À PHILIS.

Si je fuy tes beaux yeux, c’est avecques raison ;

Mes jours entrent desjà dans l’infirme saison

Où l’homme pour l’amour n’a plus rien d’estimable

En vain donc, ô Philis ! tu me veux enflamer :

Car, comme il faut aymer tant que l’on est aymable,

Quand on n’est plus aymable il ne faut plus aymer.

ÉPIGRAMME ENDIABLÉE Sur Fairfax.

Je crois qu’il doit bien estre en peine,

L’execrable tyran qui preside aux enfers,

Quand, dans les feux et dans les fers,

ll songe au noir objet des foudres de ma haine.

Son vieux sceptre enfumé tremble en sa fiere main ;

Il redoute Fairfax, ce prodige inhumain ;

Il craint que ce monstre n’aspire

Au degré le plus haut de son horrible empire.

Le degré le plus haut est celuy le plus bas ;

C’est où ce prince des sabats,

Des endroits les plus clairs aux endroits les plus sombres,

Tombe pour rogner sur les ombres ;

C’est là, dis-je, qu’il craint que par quelque attentat,

Que par quelque moyen oblique,

Fairfax n’aille du moins renverser son estat

Pour en faire une republique.

Et voilà, les raisons qui l’ont fait hesiter

Jusqu’à cette heure à l’emporter.

ÉPIGRAMME Pour Maistre Adam

On peut dire en tout l’univers,

Voyant les beaux escrits que maistre Adam nous offre,

Qu’il s’entend à faire des vers

Comme il s’entend à faire un coffre.

ÉPIGRAMME Sur le cher Thirsis esborgné.

Thirsis, après sa perte amere,

Doit bien garder l’autre œil d’un autre coup felon

ll ne seroit plus qu’un Homere,

Au lieu qu’en le gardant il est un Apollon.

ÉPIGRAMME Sur un escrivain de Gascogne.

Ce petit fanfaron à l’œillade eschapée,

Qui fait le grand autheur et n’est qu’un animal,

Dit qu’il trenche sa plume avecques son espée :

Je ne m’estonne pas s’il en escrit si mal.

ÉPIGRAMME Sur une servante.

Pour me servir boire et manger,

Je n’ay qu’une souillon plus laide que le diable ;

J’ay tousjours à mes yeux cet objet effroyable,

Et, ce qui me fait enrager,

C’est qu’elle est bonne et serviable,

Et qu’elle pense m’obliger.

EPISTRE À L’HYVER Sur le voyage de Sa Serenissime Majesté en Pologne.

À toy, demon, qui fais que la nature,

Lasse d’agir, est comme en sepulture

Dans un lict froid, où sa fecondité

S’eschauffe et dort sous la sterilité

Qui l’enlaidit pour la rendre plus belle,

Qui sa vigueur irrite et renouvelle,

Et qui luy sert à reproduire au jour

Le gay printemps, les graces et l’amour ;

À toy, vieillard ; à toy, prudent genie

Sous qui l’année, utillement finie,

Reprend son cours et sur qui nos raisons

Fondent l’espoir des trois autres saisons,

Ma plume addrese une juste requeste,

Qu’avec ardeur un humble vent s’appreste

À te porter jusques sur ces climas

Où tu regis l’empire des frimas,

Où, haut monté sur un trosne de gloire

Fait de tes mains, au lieu d’or ou d’yvoire,

De pure neige et de riche cristal,

Tu ranges tout sous ton sceptre fatal.

Le but de grace où ma priere vise

Est qu’il te plaise, ô prince de la bise !

Suspendre un peu l’aspre et dure vertu

Dont aujourd’huy ton bras est revestu.

Cette faveur non sans cause j’implore :

Un rare objet, que le ciel mesme adore,

Une deesse, un miracle charmant,

Dont sur la terre est le seul digne amant

Le plus auguste et le plus grand monarque

Qui sous l’arctique ait fait luire la marque

Qu’au front des roys grave le roy des dieux,

En ton sejour va monstrer ses beaux yeux.

Mais, tu le sçais, des-jà la Renommée

En a partout la nouvelle semée ;

Des-jà le bruict de ton proche bon-heur,

Des-jà l’eclat d’un si sublime honneur,

A disposé, par sa fameuse course,

Le pole mesme à donner à son ourse

Une autre forme, un plus benin aspect,

Et la nature approuve son respect.

Donc, ô demon qui regnes sur la glace,

Puis qu’un devoir porte à changer de face

Les feux du ciel, dont tu reçois la loy,

On n’en peut pas attendre moins de toy.

Aussi des-jà, flatté de cet exemple,

Je me prepare à te bastir un temple

Si magnifique et si noble en autels,

Qu’il ravira tous les cœurs des mortels.

Là de cristal ton image formée

Rendra la veue esblouye et charmée ;

Là sur ton chef cent vigoureuses fleurs

Qui de l’esté dedaignent les chaleurs

Feront en rond voir leur lustre superbe,

Et sous tes pieds mainte feuille et mainte herbe

Que le froid garde afin de te parer ;

Diront aux yeux qu’on te doit reverer

Comme le seul qui couve et fortifie

Les biens qu’aux champs le laboureur confie,

Comme le seul qui donne ame à Cerès,

Qui rend l’air sain, qui purge les guerets,

Et qui fabrique en un moment sur l’onde

Des chemins secs, les plus riches du monde.

Du grand Ronsard l’hymne s’y chantera,

Et de mes vers peut-estre on y lira,

Vers qu’autrefois, en un passage estrange,

Ma chere muse a faits à ta louange ;

Vers qu’on estime, et qui, sans vanité,

Meritent bien que je sois escouté.

Escoute donc, escoute ma demande,

Rends-toy plus doux, fay qu’Éole commande

Aux vents mutins, durs fleaux de ta saison,

De vivre en paix dans sa noire prison ;

Que, si Borée en obtient la sortie,

Son front soit tel qu’il fut pour Orithie,

Lorsque l’amour vit cet audacieux,

Pour la gagner prendre un air gracieux

Banir de soy l’orage et la tempeste,

Ployer l’orgueil qui couronne sa teste,

Et d’un maintien et soumis et vainqueur

Forcer la nymphe à luy donner son cœur.

Or, noble Hyver, ne crois pas que Neptune

Doive pourtant, au gré de la fortune,

Porter ma reine où pour la recevoir

Tout le Nort brille et se range au devoir.

Ne pense pas que l’on vueille commettre

Ce beau tresor, cher suject de ma lettre,

À l’avanture, à la foy des dangers

Que sur les flots courent les pins legers.

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