Œuvres (page 4)

Saint-Amant · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Œuvres de Saint-Amant · 29 pages

Les grands perils de l’illustre ambassade,

Sauvée à peine au doux sein d’une rade,

Monstrent assez que l’infidelité

Est de la mer la belle qualité.

Et toutesfois, qu’aucun ne s’en estonne,

Ce fut sans doute un des traits de l’Autonne,

Qui, de despit de ce que tu detruits

Sa pompe verte, et son regne, et ses fruits,

Du fier Midy sollicitant la rage,

Tascha soudain, par quelque insigne outrage,

De se venger et du Nort et de toy

Sur les vaisseaux envoyez de ton roy.

Ouy, c’en fut un, ce fut sa violence,

Ce fut sa noire et jalouse insolence,

Qui, prevoyant qu’on t’alloit obtenir

Le plus grand bien qui te puisse avenir,

Fit ses efforts, arma le vent et l’onde

Contre la trouppe auguste et vagabonde,

Pour t’empescher d’estre un jour honoré

Du plus bel œil qu’Amour ait adoré.

Mais sa fureur fut impuissante et vaine :

L’affection triompha de la haine ;

Elle prit terre, et, preste à retourner,

Desjà Louise elle veut emmener.

Ha ! qu’en ce point la France est combatue !

Que ce depart qui nous plaist et nous tue,

Par des effets l’un à l’autre opposez,

Confond en nous de pensers divisez !

Nos cœurs, induits à se livrer en proye

Tantost au dueil et tantost à la joye,

Sont suspendus entre ces passions,

Et nostre chois retient ses fonctions :

Car d’un costé, quand sa gloire immortelle

Nous entretient du trosne qui l’appelle,

Quand nous songeons à sa propre grandeur,

À sa fortune, à sa haute splendeur,

Tous nos esprits penchent vers l’allegresse ;

Nostre raison blasme nostre tendresse,

L’aise l’emporte, et le moindre moment

Nous semble injuste en son retardement.

Mais d’autre part, lors que la Seine mesme

Nous represente, en son regret extresme,

Que sans malheur on ne peut esperer

De la revoir sa belle onde esclairer,

Que la pensée en est illegitime,

Que le desir n’en peut estre sans crime ;

Nous ne sçavons qu’eslire en ce milieu ;

Et cependant elle nous dit adieu.

Ce brave train dont la superbe entrée

Vole en discours de contrée en contrée ;

Ce somptueux, ce royal appareil

De qui l’esclat a vaincu le soleil,

De qui la pompe et la magnificence,

Ont fait du luxe admirer la licence,

Et dont l’orgueil pacifique et guerrier,

À sur tout autre emporté le laurier ;

La trouppe, dis-je, et triomphante et leste,

Conduit desjà cette reine celeste,

Cette merveille et d’honneur et d’appas,

Aux nobles lieux destinez à ses pas.

Toute la cour, où sa vie adorable

Laisse une odeur divine et perdurable,

L’a desjà mise au chemin desiré,

Et tout Paris en revient esploré.

Ses sentimens ne sont plus dans le doute,

Son interest nulle raison n’escoute ;

ll la regrette, il commence à sentir

D’un si grand don l’indigne repentir ;

Et la plaignant, mesme à peine sa veue

De son aspect se trouve despourveue,

Qu’il en gemit, comme si le tombeau

Avoit enclos tout ce qu’il eut de beau.

Il est bien vray que nos torrens de larmes

Procedent moins de perdre ainsi les charmes

D’un si doux astre au front si glorieux,

Que de penser, en ce temps furieux,

Aux longs travaux du penible voyage

Où, sous les loix de son saint mariage,

Amour l’oblige avec quelque rigueur,

Quand tu fais voir ta plus rude vigueur,

Quand les forests, sous tes froides bruines,

De leurs beautez deplorent les ruines ;

Quand tu transis l’onde, la terre et l’air ;

Quand le feu mesme, estincelant et clair

Fremit, petille et ne semble qu’à peine

Se garantir de ta cruelle haleine,

Et quand, enfin, tous tes bruyans suppos,

De l’univers bannissent le repos.

Apprens, au reste, et soit dit sans menace,

Que si bien tost on ne voit la bonace,

Si pour deux mois tu ne laisses en paix

L’air agité de tourbillons espais,

Ce beau soleil pour qui ton roi souspire

D’un seul rayon destruira ton empire ;

Te montrera combien tu luy desplus,

Et de l’hyver on ne parlera plus.

Sois donc plus doux ; montre, s’il t’est possible

Qu’aux justes vœux tu n’es point insensible ;

Suspens ta force, et pour ton propre bien,

En ce besoin ne me refuse rien.

Or en tout cas, si ta fureur ne cesse,

Contente toy de voir cette princesse

De quelque mont si loin au bout du Nort,

Que nul vivant n’en esprouve l’effort ;

Contente-toy de sçavoir par ma plume

Qu’elle a des yeux où la gloire s’allume,

Que ses attraits ravissent tous les sens,

Que ses vertus sont dignes de l’encens,

Que son esprit n’ignore rien d’illustre,

Que son renom verra le dernier lustre,

Que son merite esgale son bon-heur,

Et que son ame est l’ame de l’honneur.

Ne pense pas venir au devant d’elle

En vassal mesme et discret, et fidelle,

Mais fay luy voir avec tranquilité,

La courtoisie en l’incivilité.

LES OEUVRES

DU SIEUR DE

SAINT-AMANT

TROISIESME PARTIE.

EPISTRE À Monsieur le baron de Villarnoul.

Chère moitié (si le Gros qui t’adore

De ce doux nom t’ose appeller encore),

Grand Villarnoul, ouy grand, quoy que petit,

Est-il donc vray que lors que tout rostit,

Que quand l’air mesme estouffe et se consume,

Que quand ycy l’onde mesme s’allume,

Et que la terre expire sous l’ardeur,

Toy seul pour moy vives dans la froideur ?

Le dois-je croire ? ay-je commis un crime

Qui rende au jour ta glace legitime ?

Je n’en sçay rien : j’ay tout veu, tout cherché,

Brin après brin je me suis espluché ;

J’ay pris le seing, j’ay pris la patience

D’examiner ma propre conscience,

Et quelquesfois plus cruel et plus chaud

Qu’un lestrigon, qu’un tigre, qu’un brachaud,

J’ay fait souffrir torture sur torture

À l’innocente et pauvre creature,

Sans que jamais mon cœur ait pû sçavoir

Rien qui blessast ta gloire et mon devoir.

Dy-le-moy donc, au moins fay que je sache

Si par malheur j’ay honny d’une tache

Le beau minois du service eternel

À toy promis sous maint vœu solennel ;

Escry-le-moy, ne laisse plus en peine

Un franc esprit qui t’accuse de haine ;

Je dy de hayne, ayant quelque soupçon

Qu’il y va plus que d’un simple glaçon :

Car autrement, seroit-il bien possible

Que ta vertu, si prompte et si sensible

Aux saints respects qu’on doit à l’amitié,

Eust consenty, trahissent ta pitié,

À me priver de l’honneur de ta veue,

Sans qui la mienne est presque despourveue

De ce plaisir nompareil et divin

Qu’elle goustoit au pur esclat du vin ?

Fay-moy citer pour ouyr des reproches ;

Assembles-y tes parens les plus proches

Appelles-y, qui vaut bien des parens,

Nostre effectif, nostre cher Sainct-Laurens ;

Et si tu veux, pour augmenter ma honte,

Fay que ses sœurs, dont je fay tant de conte,

Avec leur niece au front si plein d’attraits,

Aux yeux si beaux, soient presentes aux traits,

Aux traits aigus, traits empennez de blame,

Qui de ta langue entreront dans mon ame,

À mesme temps que d’un charme vainqueur

Un doux traict d’œil entrera dans mon cœur ;

Un doux trait d’œil ! mais, pour me mettre en poudre,

Peut-estre, helas ! sera-ce un trait de foudre

Que le desdain et le ressentiment

Dessus mon chef lanceront justement.

Aussi bien suis-je un ingrat, je l’advoue,

Un paresseux, digne qu’on me rabroue ;

Qu’on me condamne, à peine du bouleau,

À ne trinquer de six mois que de l’eau,

D’avoir esté presque une année entiere

En mon logis comme en un cimetiere,

Sans avoir fait chez elles un seul jour

Pour leur chanter ou bonsoir ou bonjour.

Mais, quant à toy, je ne sçaurois comprendre

Qui t’a fasché, quel sujet t’a pu rendre

Si mol, si dur, lequel il te plaira,

Envers celuy qui t’ayme et t’aymera.

Tiendrois-tu point la raison offensée

De ce qu’un homme, aveugle en sa pensée,

N’a pu prevoir, comme auroit fait un dieu,

À point nommé ta venue en ce lieu ?

Si c’est cela, ma faute je confesse,

De deviner je n’eus jamais l’adresse ;

Je suis vaincu, j’ay tort d’estre un mortel ;

Mais quel remede ? un pere m’a fait tel.

Il est bien vray que, si quelque bon ange

M’eust adverty par un moyen estrange

Que tu devois arriver chés Monglas,

Chez ce cher hoste, aussi froid que verglas,

J’aurois esté des premiers à sa porte

Pour t’embrasser d’une estreinte si forte,

Qu’un mois après tes deux petits costez

En eussent dit : Of ! nous sommes gastez.

Et tant s’en faut que dans cette demeure

J’eusse manqué de te rendre à toute heure

Ce que l’amour exige d’un amy,

Qui comme moy n’ayme point à demy ;

Tant s’en faut, dis-je, ame par trop changée,

Que ta presence eust esté negligée.

L’aspre desir de sa possession

Faisoit alors ma seule passion

Je m’en allois jusqu’en cette province

Où plein d’honneur tu vis en petit prince,

Où ta fortune au gré de ta vertu,

Brille et te traitte à bouche que veux-tu.

J’allais te voir en ton noble mesnage,

Où l’on m’a dit qu’ardent au jardinage,

Tu ne fais plus que fouyr, que planter,

Qu’arbre sur arbre en la saison enter ;

Qu’en bonne terre espandre la semence ;

Qu’un travail fait, soudain l’autre commence,

Et qu’en cela prenant ton seul deduit,

Il t’en revient maint agreable fruit.

Je voulois voir en ton sejour champestre

Comme des soins une ame se depestre ;

Je voulois voir cet antique palais

Où bien-heureux, tu connois que tu l’es ;

Où ton repos se fonde et s’ediffie

Sur le rocher de la philosophie,

Où l’on t’adore, où tu manges ton bien,

Non comme un fat qui ne parle que chien,

Mais comme un homme à qui dans maint beau livre,

Maint sage mort aprend l’art de bien vivre ;

Où ta raison fait la nique à la cour,

Où la trompette et le bruit du tambour,

Qui t’ont jadis enchanté les oreilles,

Sont postposez aux douceurs nompareilles

Des rossignols, du murmure des eaux

Et des zephirs qui flattent les roseaux ;

Bref, où, content de ton bonheur extresme,

Tu fais ton sort, tu jouys de toy-mesme,

Et peux par là dire que tu jouys

D’un bien qui vaut cent caques de louys.

Ouy, tu les vaux, et c’est ce qui me greve,

C’est ce qui fait que de despit je creve,

De perdre un cœur des Graces advoué,

Et je ne l’ay ny trahy ny joué.

Plustost mourir, tous les dieux j’en atteste ;

Plustost me vienne et le cancre et la peste,

Que, d’un venin emprunte des serpens,

On vist ma langue agir à tes-despens ;

Car, ô Baron ! bienque je puisse dire

Qu’onc ce ne fut (encore faut-il rire)

Pour tes beaux yeux que ma raison t’aima,

Pour ton beau nez que mon cœur s’enflama,

Non plus que toy pour ma grosse bedaine,

Ou pour ma trongne ample, bachique et saine,

Si m’a-t’on veu te depeindre tousjours

Comme un objet digne de mes amours.

Je t’ay fait grand, j’ay relevé ta mine,

J’ay dit qu’en foy ton ame est une hermine,

J’ay celehré tes gentilles humeurs,

Ton bel esprit, ton courage, tes mœurs,

Et n’ay menty qu’en parlant de ta taille ;

Le reste est vray : je donneroy bataille

À coups de poing, voire à coups de canon,

Contre l’enfer, s’il me disoit que non.

Mais revenons à ta metamorphose.

Enfin mon œil en descouvre la cause ;

Je suis au but, j’ay la clef du secret,

Et vay l’ouvrir avec un tel regret

Qu’entre les dents j’en dy ma patenostre ;

Une Moitié t’a fait oublier l’autre :

J’ay tout compris : c’est, c’est ce bel hymen,

Pour qui ma bouche oncques n’a dit amen ;

C’est ce beau nœu, c’est ce bel androgine

Qui de mon mal est la seule origine.

L’amour du corps vainq l’amour de l’esprit,

Et l’on me rend ainsi que l’on me prit.

Non pas ainsi, non pas, de par le diable !

Dix ans de plus me font moins agreable ;

Mais scais-tu bien si je me reprendray,

Et si de moy moy-mesme je voudray ?

Crois-tu, cruel, que de nos deux genies,

Dont on voyoit les volontez unies,

Et dont chacun prisoit l’affection,

J’aille signer la separation ?

L’esperes-tu ? penses-tu que par force

Ma loyauté consente à ce divorce ?

Tu pers ton temps : non, je n’en feray rien,

Et malgré toy je seray tousjours tien.

Tu me diras que pour reluire au monde

Il te falloit une moitié feconde,

Qui t’enrichist d’enfans et doux et beaux

Plus que le ciel n’est riche de flambeaux.

Le vain pretexte ! ô qu’il est puerile !

Viens ça, perfide ! et moy, suis-je sterile ?

Et mon esprit ne t’en produit-il pas

Qui sont pourveus de graces et d’appas ?

Dès qu’ils sont nez, ils causent, ils se jouent ;

Ils vont tous seuls, ils censurent, ils louent,

Il ne leur faut nourrice ny valet,

Il ne leur faut ny fraize ny colet ;

Quoy que tous nuds, ils semblent estre braves ;

Leurs libres pieds haïssent les entraves ;

Du sot vulgaire ils detestent l’erreur ;

Ils ont sur tout la bassesse en horreur ;

Pour leur fortune aucun grand ils ne prient ;

Ils ne sont point de ces oiseaux qui crient :

Fay-moy du bien et j’en diray de toy ;

Tous gueux qu’ils sont, ils ont un cœur de roy :

Ils dancent droit, ils chantent sans se feindre ;

Le penser mesme ils se meslent de peindre ;

Ils font briller la rime et la raison ;

La flatterie est un lasche poison

Que leurs papiers ne souffrent ny ne baillent ;

Ils sont hardis, ils gourmandent, ils raillent,

Mais noblement et tousjours à propos,

Et quelquefois ils discourent des pots.

Tantost enflez des sciences infuses,

Ils vont si haut sur le Bayard des muses,

Que ce destrier, leur bon et cher amy,

Paroist sous eux moindre qu’une fourmy.

Tantost plus pronts que le vent sur la vague,

Aux yeux des sœurs courans sur luy la bague,

Ils font merveille, et par cent beaux dedans

Frustrent l’espoir aux autres pretendans :

Tantost en lice, et contre Apollon mesme,

Qui fait par fois, pour le prix du poëme,

Mettre la selle à quelqu’un des chevaux

Dont il se sert au char de ses travaux,

Ces paladins osent baisser sa lance,

Font chanceler sa roide corpulence ;

Et d’autres jours, à l’honneur du pasquin,

Deffiants Môme, ils rompent au facquin ;

Tantost leur bouche annonce des oracles,

Tantost leur voix tacite des miracles,

Et ces beaux fils, de gloire accompagnez,

Ne sortent point qu’ils ne soient bien peignez.

En fin de conte ils parlent de la guerre,

Du feu, de l’air, de l’onde et de la terre ;

Leur cœur ne craint ny le temps, ny le sort,

Et, qui plus est, ils incaguent la mort.

Regarde un peu si ta moitié nouvelle

Fait des enfans comme fait ma cervelle,

De beaux enfans qu’il ne faut point nourrir

Et dont le corps ne peut jamais pourrir.

Plust au bon Dieu, pour le bien de ta race,

Chere à mes soins, quelque tort qu’on me face,

Que ton amour, t’espargnant mille ennuis,

T’en fist de tels en ses secondes nuicts !

J’en benirois l’injurieuse flame,

Et l’on verroit et ta bourse et ton ame

Hors d’un soucy qui n’est pas tant leger ;

Mais ces fruicts-là sont d’un autre verger

Que de celuy que la nature humaine

Plante et cultive avec plaisir et peine.

La chair perit, et l’immortalité

À l’esprit seul donne sa qualité ;

Elle la donne à ses labours encore ;

Elle permet qu’au beau nom qu’il honore,

Comme sans fard Saint-Amand fait le tien,

Il communique un si celeste bien ;

Et si, Baron, mon espoir ne se trompe,

Quoy que le temps toute chose corrompe,

Mon Villarnoul en mes vers brillera

Tant que la terre ou le ciel tournera,

Ou que tous deux ils tourneront ensemble.

Lequel crois-tu ? dy-moy ce qu’il t’en semble,

Puis que la mont, d’un tragique laurier,

A couronné nostre cher Du Maurier,

Nous a ravy, dans un aspre meslée,

Ce grand second du fameux Galilée,

Qui seul pouvait nous regler là-dessus

Par ses discours si fortement conceus,

Que l’œil du jour et les autres planettes

Sembloient n’oser dementir ses lunettes,

Et qu’on eust dit, à ses vives raisons,

Qu’il eust desjà logé dans leurs maisons.

Or comme un pape il y loge à cette heure,

Il rit là-haut cependant qu’on le pleure ;

Il void sans yeux ce qu’il a debité,

Sçait si la lune est un orbe habité

De farfadets ou de cocquesigrues,

Connoist au vray si l’on nous prend pour grues

De nous chanter des taches au soleil ;

Sçait si ce globe, en vertu sans pareil,

Fixe et mobile est au centre du monde,

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