Œuvres (page 5)

Saint-Amant · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Œuvres de Saint-Amant · 29 pages

Où sur un point, faisant en soy la ronde,

L’on tient qu’il donne aux autres la splendeur,

Le mouvement, l’influence et l’ardeur ;

Cette belle ame enfin est esclaircie

De cent erreurs dont la nostre est farcie ;

Elle sçait tout, elle ne doute plus,

Et nos regrets sont vains et superflus.

Puissions-nous avec elle un jour boire

Du doux nectar que lui verse la gloire !

Et puisses-tu si bien te repentir

Qu’en mes soupçons tu me fasses mentir !

Ce rare amy, que d’encens je parfume,

S’est par hazard rencontré sous ma plume ;

J’en suis bien aise, et peut-estre qu’aux cieux,

Sa joye en forme un sousris gracieux.

Saches au reste, à l’honneur de mon stile,

Que ma vieillesse est encor si fertile,

Que tous ces vers, fabriquez brusquement,

Sont les efforts d’un seul accouchement.

C’est trop escrit, c’est trop, cher infidelle :

Il faut finir avecques la chandelle ;

J’ay fait binet pour me rendre en ce lieu

ll va s’esteindre, il tombe, il meurt. À Dieu.

EPISTRE À Monsieur le baron de Melay, gouverneur du Chasteau-Trompette, à Bordeaux.

Grand chastelain de qui la preud’homie

Excite au los ma haute chalemie,

Amy sans fard, cher et noble Melay,

Point je ne veux t’escrire un piteux lay,

Ny te dépeindre, avecque des fleurettes,

D’un vieux ribaut les tendres amourettes,

D’un jeune fou l’agreable langueur,

Ny d’un bel œil l’innocente rigueur.

Ma Melpomene, en verve sans pareille,

Ne veut non plus lanterner ton oreille

De graves traits, de sublimes discours,

De la morale utile à mon secours,

Des elemens, de leur paisible guerre,

Du bransle rond qu’avec nous fait la terre,

Du flux marin, des orbes empennez,

Des noirs porreaux qu’on leur voit sur le nez,

Si l’on en croit nos derniers telescopes,

De leurs aspects, de leurs tristes sincopes,

De leur pouvoir sur un moment natal,

Des biens certains, de l’arbitre fatal,

Des faux honneurs, du benest qui s’y fie,

Des loix, des arts, de la géografie,

Ny du mestier où les durs matelots

Par les Tritons sont bernez sur les flots,

Qui, leur servant de castelongne bleue

Pour s’en jouer à tremoussante queue,

Servent aussi, selon nos beaux abbus,

De courte-pointe au grand lit de Phebus.

Point je ne t’offre, en de funestes cannes

Rudes conflits, effroyables vacarmes,

Sieges, estours, meurtres, ny horions

Drû descochez sur tests à morions,

Quand de Henry l’intrépide alumelle

Brillant dans l’air en foudre qui grommelle

Rosse, chamaille, et pourfend jusqu’aux dents

Soudarts et chefs au choq les plus ardents :

Tesmoin les coups qu’en Sainte Marguerite

Ce branc d’acier, qui des vertus herite

De Durandal, et de Flamberge encor

Par des exploits digne de vivre en or,

Fit ressentir à la gent bazanée,

Du sort des lys ores si mal-menée,

Que son lion, perturbé du cerveau,

Changeant de notte, en mugit comme un veau :

Tesmoin de Quiers la fameuse retraite

Qu’avec du sang le Vieux nous a portraite

Le rare Vieux, nostre cher et feal.

Qui point n’en conte en hableur ideal,

Mais en vray sire, en homme qu’on peut croire,

Lorsque d’un cas il debite l’histoire,

Et qu’il fait voir que l’esprit de Faret

À d’autres soins que ceux du cabaret :

Tesmoin, enfin, tant de fieres merveilles.

Tant de sujets de nos illustres veilles,

Qu’ont admirez et Casal et Turin,

Et que l’effort du plus hardy burin

Entre les doigts de la plus noble Muse

Qui sur Parnasse aux eloges s’amuse,

Qui les cizelle et nous fait renommer,

Au gré de Mars ne sçauroit exprimer.

Je laisse à part, pour reprendre mon stile,

Tant d’autres faits de ce second Achile,

Dont les bons dieux, ô mon brave baron !

Pour nostre bien te firent le Chyron,

Comme, peut-estre, ils m’en feront l’Homère.,

Si la vertu, ma fidelle commere,

Ne me trahit, ou si dame Atropos

Ne rafle en bref ma vie entre les pots.

Retournant donc sur mes premieres erres,

Je te diray, sans plus parler de guerres,

Qu’en ce papier barbouillé plaisamment,

Pour t’ebaudir en ton esloignement,

Tes yeux vitrez n’apprendront point les choses

Qui font en cour tant de metamorphoses.

Et que ta voix, en voulant estre aussy,

D’un ton nazard ne lira point icy,

Sous la faveur de tes bezicles vertes,

Par quels moyens on les a decouvertes ;

Quel soin il faut à regir les estats,

À les sauver des lasches attantats,

Si de Themis la juste diligence

En un tel fait peut user d’indulgence,

Ou si la mort douce comme un chardon,

Doit bien-tost dire : lngrat, point de pardon.

Cela n’est point du gibier de ma rime :

Le blanc outil dont mon pouce s’escrime

N’ouvre le bec, n’en crache rien de noir,

Que pour t’offrir en ton vaste manoir,

En ton antique et fort Chasteau-Trompette,

Où pend au croc mainte vieille escopette,

Cent grand-mercis de la part de mon goust

Pour un present cher et de peu de coust,

Pour un morceau l’effroy des sinagogues,

Pour un jambon que d’une ame en ses gogues,

D’une main franche et d’un cœur deployé,

Jusqu’à Paris tu nous as envoyé.

Je dis nous as, car l’auguste princesse,

Que d’exalter tout le monde ne cesse,

Le doux soucy de nostre grand heros

Qui des neuf preux fait autant de zeros,

Le saint miroir des vertus et des graves,

L’objet qui rend mes hyperboles basses,

Le rare honneur du sexe feminin,

La gloire mesme, au front chaste et benin,

Ayant receu sous un daiz venerable,

Ce Basque lourd, chose assez admirable,

Daigna soudain par un Suisse leger.

D’un Normand rond la chambre en obliger.

De quels cadeaux te pourrois-je decrire

L’aise que j’eus, lorsqu’en me venant dire :

« Pon chour, Mansieur », ce franc Colintampon

Me dit encor : « Fous mon tame un champon

T’enfoye icy, dasticot pour ton foire ;

Ché suis grand chaut, paille à moy rien pour boire ? »

Le bon Hardot suoit dessous le faix,

Comme en jouant au trique-trac tu fais,

Quand contre moy quelque traistre de sesnes

D’un pesant coup te donne mille gesnes,

Te fait pester, brouille ton jugement,

Et sans mercy t’enfile nettement.

Si tost, enfin, que son eschine large

Eut jetté là sa monstrueuse charge,

Qui de son poids estonnant le plancher

Fit plus de bruit qu’un flot contre un rocher,

Ou qu’une horrible et foudroyante bombe

Quand sur un toit il avient qu’elle tombe ;

Si tost qu’il eut, s’essuyant d’une main,

Harpé de l’autre, avec un ris humain,

La piece blanche, en nouvelle monnoye,

Dont mon gousset voulut faire sa joye,

Je me levay, fis trembler tout le lieu,

Et m’habillant receus son bel : Atieu.

Or, cher Melay, voy comme la fortune,

Que de mes vœux gueres je n’importune,

Toute bizarre et farouche qu’elle est,

À m’obliger par fois songe et se plaist ;

Voy comme au monde où cette aveugle roule,

Par fois les biens nous arrivent en foule,

Et comme l’heur les voulant departir

Parfois encor tasche à les assortir :

Mon drosle à peine estoit hors de ma chambre,

À peine avois-je admiré ce grand membre,

Ce mont de chair, ce prodige de lard,

À qui la suye avoit servi de fard,

Qu’un crocheteur courbé sous vingt bouteilles,

Grosses du jus des plus exquises treilles

Dont la Cioutat porte sa gloire aux cieux,

Avec ahan vint s’offrir à mes yeux,

Et qu’un laquais, d’une belle entre-suite,

Chantant : Lampons, à gueule mal instruite,

Vint sur ses pas me presenter au nez

Un roquefort, mais des plus raffinez.

Si tu sçavois les carresses muettes

Que ces amours des friandes luettes

Se firent lors, ou qu’on eust dit au moins

Qu’ils se faisoient, ravissant les temoins ;

Si tu sçavois leurs agreables signes,

Leurs longs regars, les uns des autres dignes,

Ton cœur, emeu de leur pronte amitié,

Se trouverait plus gay de la moitié.

Il est bien vray que l’aspre jalousie

Sema soudain devant la malvoizie

Quelque grabuge entre les deux amans

Qui se montroient si doux et si charmans,

Et qu’à l’aspect de ces vingt belles fées

Beaucoup plus d’eux que d’estoupes coiffées,

Peu s’en falut qu’on ne vist ces rivaux

Prests à monter dessus leurs grands chevaux ;

Mais d’un glou-glou, l’une des mieux aprises,

Craignant enfin qu’ils n’en vinssent aux prises,

Semble crier : Tout beau, vieux Roquefort !

Contente-toy que l’on t’estime fort ;

Et toy, l’espoir d’une superbe table

Où se doit faire un banquet delectable,

Puissant ragoust, héroïque jambon,

Sois asseuré qu’on te tient bel et bon.

Refrenez donc vos injustes coleres,

Embrassez-vous, aimez-vous comme freres ;

Et vostre sel, tant chery de mes sœurs,

Sera conjoint à nos pures douceurs.

À ces beaux mots, qui d’un goulet sortirent,

Mes champions leur fureur amortirent ;

La paix fut faite, et moy, de tous accords,

Je resolus de m’en traiter le corps.

Sur ce dessein je commanday qu’en haste

On fist bastir un grand palais de paste,

Pour avec l’ail, l’anchoye au teint vermeil,

Le poivre blanc et le clou nompareil,

Loger en roy ce jambon que je prosne,

Ce digne mets qui des mets tient le trosne,

Et par qui seul, les juifs estant morguez,

Les bons chrestiens des Turcs sont distinguez :

Car, quand au jus que l’Alcoran prohibe,

Des moins nigaux la lippe s’en imbibe ;

Ils en sont fous, et n’observent ce poinct

Qu’en leur dormir ou lors qu’ils n’en ont point.

Dès que le four eut accompli l’ouvrage,

Dès que chés moy, tout chaud et sans naufrage,

Ce beau jambon, cet illustre pasté,

Couronne en chef, fut en pompe apporté,

J’en fus ravy, j’en admiray la gloire,

Et, retrouvant au sein de ma memoire

L’humide oracle issu du long gozier

De la Sibille à la robbe d’osier,

Je connu bien par la table predite

Que du joyau sur lequel je medite

Il convenoit enrichir les treteaux

Du magnifique et grand Des-Yveteaux,

De ce demon qui, dans la solitude,

Gouste en repos tous les fruits de l’estude,

Et dont le cœur abandonne les sens

Aux doux excez des plaisirs innocens.

Pour mettre fin, tu sçauras donc en somme

Qu’au beau sejour de ce rare et digne homme,

Je fis marcher en pas de pain benit

Ce don royal que de fleurs on garnit,

Faisant, de plus, cheminer à ses ailes

En bel arroy les mistes demoiselles,

Que le fromage accompagnoit de près

Comme feru de leurs liquides traits,

Et que si tost qu’on l’eut mis en posture

D’en faire aux yeux la celebre ouverture,

Ma grosse main si bien s’en acquitta,

Qu’un prompt essay ma bouche en merita.

J’entreprendrois de supputer le nombre

Des cloux de feu qui dorent la nuit sombre,

J’entreprendrois, en un temps chaud et clair

Les vains calculs des freluches de l’air,

Si maintenant je voulois faire dire

Aux nerfs fameux de ma grotesque lyre

Tous les transports, les cris admirateurs,

Les mots goulus et les gestes flateurs

Dont on forma les insignes louanges

De ce jambon, de ses charmes estranges,

De son beau teint, de son goust, de l’apprest

Et du parfum qui me tue et me plaist.

L’un proferoit d’une voix aiguisée :

Il est, parbleu ! tendre comme rosée ;

L’autre, coulant un long trait de muscat

Sur le morceau friand et delicat,

Faisoit ouïr : Ha ! qu’ils sont doux ensemble !

Que leur vertu s’accorde et se ressemble !

Et l’echo mesme, au grand mot de jambon,

De tous costez redisoit : Bon, bon, bon.

Là les couteaux, brusques à leur office,

S’entr’enviant l’honneur du sacrifice,

Sembloient debatre à qui le toucheroit,

Ou pour mieux dire, à qui le trencheroit ;

Et toutefois, à le voir sous les playes

Que luy faisaient nos mains libres et gayes,

On auroit creu qu’en ces doux accidens

Sa gentillesse eust dit entre les dents :

Chers ennemis, je benis mes blessures,

Je suis heureux d’eprouver vos morsures,

Puis que le sort m’ordonne noblement

De vous servir d’agreable aliment ;

Ma chair de beste en chair d’homme changée

Sera tantost à vos dents obligée.

Poursuivez donc et ne m’epargnez pas :

En vos fureurs je trouve des appas.

J’ose vous faire une seule demande :

C’est qu’un de vous, d’une plume gourmande,

Et d’une estime à qui l’on preste foy,

En quelque lieu daigne parler de moy,

Afin, au moins, que n’estant plus en estre,

Par son caquet on me puisse connestre,

Non point, Messieurs, non point comme un morceau

Qui soit venu d’un vulgaire pourceau,

Mais, pour certain, comme l’enorme fesse

D’un grand sanglier que Diane confesse

Avoir esté la terreur de ses bois,

Avoir reduit tous ses chiens aux abbois,

Nargué les traits des nimphes ses compagnes,

Couru les monts, arpenté les campagnes,

Et fait fuïr des sauvages destours

Les leopars, les tigres et les ours,

Bref, que le coup d’une balle ramée

Parmy le feu, le bruit et la fumée

Portant la mort, put seul en trahison

Après vingt ans ranger à la raison.

Ces vieux rochers, ces naturelles bornes

Qui jusqu’au ciel osant lever les cornes,

Serveut d’obstacle aux desseins trop hardis,

Me plegeront des choses que je dis.

Ouy ces hauts rocs, ces barres des offences,

L’ont veu cent fois esmoudre ses deffences

Contre leur flanc difficile à gruger,

Pour faire teste au lion estranger,

Et, d’une hure horrible et furieuse,

Faisant paslir sa trongne imperieuse,

Le mettre au poinct de crier, non debout :

Brave Gascon, je me rends, dague et tout.

Ainsi finit sa jactance gaillarde

Le bon muet à l’humeur babillarde ;

Ainsy, Melay, fus-je sans voix requis

De celebrer un morceau tant exquis ;

Mais, cher Baron, pour toute sa harangue

Qu’en un palais on ouyt de la langue

Et que le goust fit comme un president,

Nul n’en perdit le moindre coup de dent.

Ton grand cousin, le genereux Brionne,

Qui de vertu s’arme et se gabionne

Pour soustenir les frasques du malheur,

En cet assaut exhiba sa valeur.

Bien secondé du patron de la case,

Qu’avecque gloire on a veu sur Pegase,

Qui mesme encor monté sur ce destrier

Sans avantage et sans aide d’estrier,

Et dont le corps, en sa vieillesse auguste,

Tesmoigne avoir l’estomac si robuste,

Que, Dieu mercy, quoy que j’œuvre assez bien,

Son appetit a triomfé du mien.

La belle Iris, la reine de la harpe,

Jambette au poing franchit la contr’escarpe,

Força les murs, et des dents se fit voir

Une amazone habile à son devoir ;

Bref, nostre ardeur n’auroit fait nulle treve

Entre ce mets, la maschoire et le glaive ;

Nul lendemain n’en eust esté servy,

Si le fromage, honorent à l’envy

La riche nappe aussi blanche que neige,

N’eust dit aux yeux : Et moy, que deviendray-je ?

Mot qui nous plut et qui, bien addressé,

Fut par la trouppe aussi-tost exaucé.

Que veux-tu plus ? Maints confreres notables

Virent ce basque orner diverses tables,

Et c’estoit faire un splendide festin

Que d’en offrir une trenche au matin ;

Mais entre tous, ce franc cœur, ce bon Pitre

Qui de vray gros me ravira le titre,

Et l’effectif, l’aymable Saint-Laurens,

Pareils en mœurs, en taille differens,

Que je cheris, que j’estime, que j’ayme,

Et l’un et l’autre, à l’esgal de moy mesme,

Par friandise en lecherent leurs doigts,

Et ta santé s’y but plus d’une fois.

Sois donc soigneux de satisfaire aux masses

Que tes amis font à tes bonnes graces,

En attendant que j’aille quelque jour

Choquer le verre en ton noble sejour ;

Car je veux joindre, auprès de ta cuvette,

Le vin de Grave aux huistres de gravette ;

Je veux enfin voir ton quay spacieux,

Ton large fleuve aux bords delicieux,

Ton beau chasteau, ton grand port de la Lune

Qui pour couronne a mainte riche hune,

Ta belle ville où mon corps ne fut onc,

Tes capdebious qui dardent un : Et donc !

Roullent les yeux, s’embaument les moustaches

D’oignons et d’aux en guise de pistaches,

S’arment le flanc de quinze pieds de fer

À chaque pas font tressaillir l’enfer,

Morguent le ciel et, haussant les espaules,

Semblent tous seuls estre l’appuy des Gaules,

Et d’un regard, d’un penser seulement,

Devoir remplir la mort d’estonnement.

Mais sçais-tu bien, de ces beaux morte-payes

Ne pense pas m’aller faire deux hayes

Pour recevoir mon illustre embonpoint ;

Son gras honneur n’en veut ny peu ny point.

Armes à part, je crains la salve en diable ;

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