Œuvres (page 6)

Saint-Amant · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Œuvres de Saint-Amant · 29 pages

Quelque estourdy, cuidant m’estre agreable,

Pourroit d’un coup me noircir le museau,

Ou de ma vie achever le fuseau,

Et puis après croiroit en estre quitte

Pour s’escrier d’une voix interdite :

Perdon, quauqu’autre a cargat lou mousquet ;

Et cependant j’aurois eu mon paquet.

Fay mieux, Baron, fay que de ta cuisine

La batterie effrayant la lesine,

Sorte en parade au devant du bon Gros ;

Fay qu’un chacun se saisisse de bros,

De poislons clairs, de lechefrites noires,

De pots, de grils, de broches, de lardoires,

Et d’instrumens qui sur un air connu

Chantant tout doux : Tu sois le bien venu !

Ordonne encor, pour accomplir la feste,

Que ton Champagne un tel morceau m’apreste

Qu’estoit celui dont avecques splendeur,

Ma muse a peint et le goust et l’odeur,

Et sur lequel, sous le tan qui la pique,

Elle a pensé faire un poeme epique,

Car, en sa fougue, et qui la pousseroit,

Sur un ciron un livre elle feroit.

C’est trop ; adieu, je te baise les pattes

Dont, plein de soins, bien souvent tu te grattes,

Depuis le jour qu’embrené d’Espagnols,

Mis dans ta cage ainsi que rossignols,

Tu fais le guet et voy ta bource en peine

De leur fournir, non d’eau pure ou de greine,

Mais du meilleur que Bacchus et Cérès

Facent tirer des monts et des guerets,

Souffre qu’icy le cher et gris Poyane,

Qui point n’en dort du vespre à la diane,

Soit de ma part salué comme il faut ;

Et si ma plume ose voler plus haut,

Si le bon-heur quelque chemin t’en fraye,

Presente au duc, au noble sainct de Blaye,

Pour ton varlet, cent fois plus d’humbles vœux

Que sur ma teste ou ne voit de cheveux ;

Puis à la fin, m’applaudissant en prose,

Dy qu’il fait bon me donner quelque chose ;

Prens en gré l’œuvre, et j’espere qu’en vers

Ton nom, par moy, vivra jusqu’aux pois vers.

EPISTRE DIVERSIFIÉE À Monsieur Desnoyers, secretaire des commandemens de la Serenissime reine de Pologne.

De l’un des bouts où les hauts Pyrénées,

Portans au ciel leurs testes couronnées

De pins, de neige et de vieux chesnes vers,

Font un meslange et d’estez et d’hyvers,

Et dans leurs pieds, qui triomfent des ondes,

Offrent un sein aux planches vagabondes,

Un sacré port où Venus autrefois

Eut des autels et fit cherir ses lois,

Je te salue, et de moy je m’eslongne,

Par le souhait, pour te voir en Pologne,

Cher Des Noyers, aymable et franc amy,

Qui pour mon bien n’es jamais endormy,

Qui des faveurs de nostre auguste reine

Me fais sentir la vertu souveraine,

Qui de mes vers luy parles tous les jours,

Qui le premier entames le discours

De cet ouvrage où ma plume hardie

Le grand Moyse à sa gloire dedie,

Et qui sans fin excites ses bontez

À m’accabler de generositez.

Les traits charmans de tes nobles missives

M’en font bien voir les graces excessives !

Ils servent bien d’infaillibles tesmoins

Que mon nom regne en tes fideles soins,

Et que l’oubly, ce noir fils de l’absence,

N’a peu porter son ingrate licence

Jusques au point d’esteindre le flambeau

D’une amitié qui doit vivre au tombeau !

Tu m’en promis la douceur perdurable

Quand ce bel astre au monde incomparable,

Ce rare objet de gloire et de vertu,

Ce don du ciel de cent dons revestu,

Ce clair prodige où brillent les merveilles

Qui desormais exerceront mes veilles,

Ce cœur, cette ame, aux doux charmes vainqueurs,

Les seuls plaisirs des ames et des cœurs ;

Quand, dis-je enfin, ces beaux yeux nous quitterent.

Et de Paris Paris mesme emporterent,

Laissans la cour en un estat pareil

À l’hemisphere au depart du soleil.

Combien alors d’yeux changez en fontaines

Firent rouler de larmes incertaines !

Combien de cris, à double fin aigus,

Furent meslez de souspirs ambigus !

Il m’en souvient, nostre perte, et la gloire

De cet objet si cher à la memoire,

Rendent encor mes sentimens douteux,

Et ma raison vacille devant eux.

Mais ces propos hors de propos je trace :

C’est allier l’orage à la bonace ;

Nostre interest doit ceder tout au sien,

Et nostre mal s’esjouïr de son bien.

Elle est heureuse, et le saint hymenée

Fait resplendir sa belle destinée ;

Elle est contente, et ce grand roy du Nort

En ses liens n’a pas un moindre sort.

Les beaux lauriers qu’en tant d’actes illustres

Ce Mars cueillit dès ses plus jeunes lustres

Prennent plaisir à voir sous l’œil du jour

Briller entre eux les mirtes de l’amour ;

Ils leur font place en la verte couronne

Qui dignement ses temples environne,

Et leur esclat est si vif et si doux

Que sur son chef l’or mesme en est jaloux.

Ha ! cher amy, que je te porte envie,

Lorsque je songe au bon-heur de ma vie !

Que la fortune est affable pour toy,

Et que les dieux ont beny ton employ !

Tu vois brusler d’une ardeur conjugale

Ce noble couple, à qui rien ne s’esgale ;

Tu vois leur front, où luit la majesté,

Comme en un trosne à l’honneur affecté ;

Tu vois fleurir l’union de leurs ames ;

Tu vois l’accord de leurs pudiques flames ;

Tu vois leur foy, leurs respects mutuels,

Leurs saints desirs, leurs biens perpetuels,

Leurs doux transports, leurs loyales caresses,

Leur amitié, leur grace, leurs tendresses ;

Et moy, chetif, je ne voy rien icy

Qui de les voir m’allege le soucy.

Je ne voy rien en ces bords maritimes

Osté les cieux, les monts et les abîmes,

Que le theatre ondoyant, vaste et bleu,

Du fier Neptune, où maint terrible jeu

Se represente au dommage des voiles,

Qui des enfers sautent jusqu’aux estoiles,

Lors que les vents, ces rapides demons,

Pour l’agiter grossissent leurs poulmons,

Renversent tout, gagnent de pleine en pleine,

Et ne font pas, sous leur bruyante haleine,

Transir d’effroy seulement les nochers,

Mais les vaisseaux, les flots et les rochers ;

Si qu’on diroit, aux efforts de leur rage,

Qu’avec la nef près de faire naufrage,

Et qu’en vain l’art essaye à secourir,

Le propre escueil craint mesme de perir.

Là quelquesfois, quand le paisible calme

Sans les combattre a remporté la palme,

Et que la nuict n’estale aucun flambeau,

Je voy des feux se promener sur l’eau,

Des feux rusez, qui de mainte chaloupe

Font en des fers luire au dehors la poupe

Pour attirer les poissons au trespas,

Les aveuglent d’un lumineux appas.

À ce beau piege, à l’embusche brillante,

Des innocens la presse fourmillante

Donne soudain dans le filet tendu,

Et leur plaisir leur est bien cher vendu.

Ainsi voit-on, aux clairs et doubles charmes

De deux soleils où l’amour prend ses armes,

Les simples cœurs s’engager dans les rets,

Et de cent morts subir les durs arrests.

Tantost, des airs prevoyant la colere,

En ce rivage aborde une galere,

Ou pour mieux dire un enfer de vivants,

Une prison qui flotte aux gré des vents.

Qui marche et vole, et rampe, et nage, et glisse,

Qui sous maint bois, des bras l’aspre supplice,

De-hache, rompt, fend le dos de la mer,

La pousse au loin, blanchit l’azur amer,

Le fait fremir à l’entour de la proue ;

L’onde en murmure, et le timon qui joue

Voit cent bouillons tournoyer après soy,

Comme enragez qu’il donne aux flots la loy.

À l’arriver, les antennes ailées,

Par mille mains sont aussy-tost calées ;

L’encre s’abisme, et le salut naval

Tonne et s’enfuit au creux d’un sombre val.

D’un mesme ton nostre bronze le paye ;

L’echo repart, et mugit et s’effraye,

Et tous ces bruits ensemble confondus

Rendent bien loin les Tritons esperdus.

Au mesme instant cet illustre que j’ayme

Jusqu’au degré fraternel et supreme,

Ce cher Tilly, ce noble gouverneur,

Qui dans les coups s’est acquis tant d’honneur,

Et qui d’un fort tant soit peu raisonnable

Feroit tout seul une place imprenable,

Apprend qui c’est, et s’en va recevoir

Un bon amy qui s’en vient au devoir.

L’accueil se fait d’une ame ouverte et libre,

Et tost après, dans ce port de Colibre,

Nous allons tous, en un certain batteau,

Voir à loisir le mobile chasteau.

De tous costez les membres s’y remuent,

L’argent y siffle, et les forçats qui suent

Des durs travaux, et presens et souffers,

Font à ce bruit sonner leurs tristes fers.

Leur sourde voix, encore qu’effroyable,

Tasche à nous faire un bon-jour agreable,

Et selon l’ordre, en accent de hybou,

Frappe l’oreille avec un triple hou !

L’airain creusé de la claire trompette

En mesme temps un autre son repette ;

Le canon tire et des mousquets amis

Les feux sans plomb dans les airs sont vomis.

Tout aussi-tost un ouvrage superbe,

Un tissu blanc, qui jadis fut de l’herbe,

Orne en carre les ais où l’appetit

Dans les ragous s’enflame et s’amortit ;

De mets divers on l’honore, on le couvre ;

Chacun s’y range, et, cependant qu’on ouvre

La pronte bouche au manger froid ou chaut,

Près du pilote, assis en un lieu haut,

Mille yeux beants qui d’avidité luisent

Tous nos morceaux jusqu’à nos dents conduisent,

Voire plus outre, et d’un maigre plaisir

La maigre chourme irritte son desir.

Comme par fois, proche de quelque table,

Le morne dogue au front espouventable,

Après maint geste, après avoir en vain

Dans ses regards fait eclater sa faim,

Sans qu’un aboy l’ait pourtant ose dire,

Obtient enfin, sous la chaisne qu’il tire,

Soit de son maistre ou de quelque estranger,

Avec ardeur quelque chose à ronger ;

Ainsy quelqu’un d’entre l’esclave trouppe

Qui nous observe, et jeusne quand on souppe,

Reçoit quelque os par l’un de nous jetté,

Et le savoure en grande volupté.

Là pour nous plaire, un des braves de Malte,

Dont la franchise est digne qu’on l’exalte,

Et qu’en mes vers on voye un Chastelus,

Veut qu’un accord, non de voix, ni de luts,

Mais d’instruments turquesques et sauvages,

Face à l’entour retentir les rivages ;

Et cet estrange et barbare concert

Ne laisse pas d’esgayer le dessert.

Tandis, de l’œil remarquant tout le monde,

En ce beau gouffre où la misere abonde,

Où dans l’horreur d’un devoir inhumain

On voit agir et la corde et la main,

Où le plus foible abbat le plus robuste,

Où la justice enfin devient injuste,

Et par l’excès d’un severe tourment

Fait voir un crime au lieu d’un chastiment,

Je dis en moy, par maniere d’estude :

Ô merveilleuse ! ô puissante habitude,

De la nature ou la fille ou la sœur,

Qui convertis l’amertume en douceur,

Et dont la force acquert un tel empire

Sur les humeurs de tout ce qui respire,

Qu’elle regit les sens et la raison,

Et fait qu’un corps peut vivre de poison !

Que ton secours est grand, est admirable !

Que c’est une aide utile au miserable !

Et qu’à l’endroit mesme des animaux

Cette aide est propre à soulager les maux !

Par ce moyen, ô changement estrange !

L’anthipatie en amitié se change ;

Par ce moyen les cerfs et les lyons

Sans repugnance au joug nous allions ;

Par ce moyen nos bestes domestiques,

De l’aigre haine oubliant les pratiques.

Ne font qu’un plat, et repos sur repos

Dans le sommeil s’entreprestent le dos ;

Par ce moyen un homme sous les chaisnes

Semble en ce lieu triomfer de ses gesnes ;

Bref, par cet aide il souffre sans gemir,

Vit sans manger, travaille sans dormir,

Rit, chante, joue, et dans son banc endure

Le vent, le chaud, la pluye et la froidure,

Sans que la honte ou la rigueur du sort

Excite en luy le souhait de la mort.

Mais, ô l’honneur des graves secretaires,

Que de ces bords marins et solitaires

Ma main salue, et pour qui mon esprit

Passe en ma plume et forme cet escrit !

C’est trop parlé d’une matiere infame,

Et je craindrois de meriter la rame

Si plus long-temps j’entretenois tes yeux

Sur un sujet à moy-mesme ennuyeux.

Qu’y feroit-on ? le caprice m’emporte,

Et quelques-fois l’ardeur en est si forte,

Que tout ainsy qu’un coursier indonté,

De quelque coup brusquement irrité,

S’est veu souvent, malgré son propre maistre,

Aller hanir où tonne le salpestre,

Et l’engager aux perils evidents

Des belliqueux et nobles accidents,

D’où par bon-heur il revient plein de gloire,

Et fait après haut sonner sa victoire,

Quoy qu’en son ame il en donne au hazart

La plus illustre et la meilleure part :

Tel ce demon, ce superbe genie,

Picqué du tande la belle manie

Qui le saisit, le possede et l’esmeut,

Se precipite où l’aspre fougue veut,

Et m’engageent, contre mon dessein mesme,

En des desseins d’une hauteur extresme,

Où les dangers s’offrent de tous costez,

Où les honneurs aussy sont aprestez,

Me fait souvent, en despit que j’en aye,

Paroistre brave, essuyer mainte playe,

Et revenir le laurier sur le front

D’où je pouvois recevoir quelque affront.

Laissons-nous donc transporter à la verve,

Mais toutesfois d’un air qui se conserve

Dans l’agreable et le majestueux,

Et qui rapporte un plaisir fructueux.

Ne pense pas que, pour te faire rire,

En libres vers j’aille icy te descrire

Les Catalans, ces terribles poulets,

Leurs grands chapeaux, leurs estranges colets,

De leurs habits la matiere et la forme,

De leurs moitiez le guard’infant enorme,

Leurs actions, leurs coustumes, leurs mœurs,

Ny de leur foy les bizarres humeurs ;

Ne pense pas que je vueille depeindre

Leurs lits infects, au sommeil mesme à craindre.

Ny de leur table et de ses beaux ragousts

L’appareil chiche, ou soit aigre ou soit dous.

Quand j’ay tout veu, je trouve, à le bien prendre,

Que peu de chose au monde est à reprendre,

Et que l’usage en chaque nation

Porte avec soy son approbation.

Qu’il ne soit vray, je t’en donne un exemple

Assez plausible, assez fort, assez ample

Pour le prouver et faire consentir

Qui sur ce point m’oseroit desmentir.

:L’œil peut-il voir rien de plus ridicule

Qu’un de nos preux à la taille d’Hercule,

Avec sa teste, autresfois non à luy,

Teste qu’on oste et serre en un estuy,

Teste de poil qui, de poudre couverte,

Assez souvent couvre une teste verte,

Et couvre encore et laine, et soye, et lin,

De plus de fleur qu’il n’en sort d’un moulin,

Et que tant d’art, faut de soin accompagne,

Que si l’honneur d’estre fait grand d’Espagne

À l’ajusté se daignoit mesme offrir,

Je ne croy pas qu’il voulust le souffrir ?

Est-il enfin quelque objet plus estrange

Que de le voir mandier la louange

De la beauté, des graces, des appas ?

Que de le voir, mesme dans le repas,

Pour contempler et ses lys et ses roses,

Faire partout miroir de toutes choses,

Et, sans respect ny des roys ny des dieux,

Insolemment se poignet eu tous lieux ?

Que de le voir, dis-je, mettre en usage

La mousche feinte en son fade visage

Que de le voir traisner ses beaux canons,

Ses pointcouppez à cent sortes de noms,

Qui, sous l’amas de six rangs d’esguillettes

Dont les fers d’or brillent comme paillettes,

À cent replis bouffent en s’eslevant

Sur le beau cuir apporté du levant ;

Et pour marcher font qu’à jambe qui fauche

Il meut en cercle et la droite et la gauche,

Non sans hazard de maint casse-museau,

Peine bien deue au miste damoiseau !

Bref, qui voudroit esplucher bien nos modes,

Nos vestemens, nos gestes, nos methodes,

Qu’est-ce, ô l’amy ! que tous les estrangers

Ne diroient pas en nous disant legers ?

Et cependant, à nous autres qui sommes,

À nostre advis, les plus parfaits des hommes,

Nos manteaux courts, nos bottes aux pieds Ions,

Aux bouts lunez, aux grotesques talons ;

Nos fins castors qui du divers Prothée

Semblent avoir l’inconstance empruntée,

Tantost pointus, tantost hauts, tantost bas ;

Le simple tour de nos simples rabas,

Notre façon d’estaler sur les hanches

L’exquise toile, ainsi qu’au bout des manches ;

D’ouvrir en foux par devant, en hyver,

L’habit qui vient du mouton ou du ver,

Pour faire voir, ô mole bagatelle !

Le vain esclat d’une large dentelle

Riche à merveille et dressée à ravir,

Termes proprets dont il se faut servir ;

Nos sots pourpoints, nos brimbalantes chausses,

Nos beaux rubans que salissent nos sauces,

Et tout le reste, en ce genre compris,

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