Œuvres (page 7)

Saint-Amant · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Œuvres de Saint-Amant · 29 pages

Flattent nos yeux et duppent nos esprits.

Voilà pourquoy je renonce à la veine

Qui, moins d’aigreur que de caprices pleine,

M’a fait passer, sinon pour mesdisant,

Pour satirique agreable et cuisant ;

Non que je vueille abandonner la guerre

Que tout mortel, tant qu’il est sur la terre,

Doit faire au vice avecque fermeté

Sous l’estendard de la severité,

Mais pour drapper desormais les coustumes,

Pour en grossir desormais des volumes,

Belles ou non, je m’en garderay bien,

Et fay serment de n’y censurer rien.

Tout au contraire, il m’entre en la pensée,

Si vers le Nort ma fortune est poussée,

Si la Vistule à mes yeux se fait voir,

Comme le ciel m’en a donné l’espoir,

De me vestir, en noble et fier Sarmate,

D’un beau velours dont la couleur esclate,

Qui grave et long, sur un poil precieux,

Rende mon port superbe et gracieux ;

D’armer mon flanc d’un courbe et riche sabre,

De m’agrandir sur un turc qui se cabre,

De transformer mon feutre en un bonnet

Qui tienne chaud mon crane razé net,

De suivre en tout la polonoise mode,

Jusqu’à la botte au marcher incommode,

Jusqu’aux festins où tu dis qu’on boit tant,

Et dont l’excès m’estonne en me flatant ;

Bref, jusqu’aux mœurs, et mesme je m’engage

Jusqu’à ce point d’apprendre le langage,

De le polir, de m’y traduire en vers

D’un stile haut, magnifique et divers ;

Si que de tous, en la cour florissante

De nostre reine adorable et puissante,

Et pour qui seule au monde je nasquy,

Je sois nommé le gros Saint-Amantsky.

Quand tu m’auras, par quelque heureuse voye,

Fait accorder ce grand sujet de joye,

Et que sa bouche, où luisent tant d’atraits,

Où les rubis vivent en leurs portraits,

Aura formé le cher mot où j’aspire,

Cher mot à moy bien plus, cher qu’un empire,

Et dont l’attente et m’ennuye et me plaist,

Et par l’espoir m’affame et me repaist,

J’yray soudain, à ces douces nouvelles,

Plus promptement que si j’avois des ailes,

Revoir la Seine aux bords tous defleuris

De ne voir plus louise dans Paris ;

J’yray descendre en l’aymable demeure

Du rare abbé qui languit et qui pleure

Pour mesme cause, et de qui la vertu

Contre son dueil en vain a combatu.

Tu m’entens bien, c’est en peu de paroles,

Le grand, le bon, le genereux Maroles,

Qui par sa plume, et par ses hauts discours,

Ravit les cœurs, et s’acquert tous les jours

Tant de renom, tant d’estime et de gloire,

Que feu son pere, admirable en l’histoire,

N’en eut pas tant, lors qu’en ce grand duel,

Pour l’ennemy dur, tragique et cruel,

Sa main poussa l’horrible coup de lance

Qui, d’une roide et brusque violance,

Le fier armet perça de part en part,

Et du triomfe honora son rempart.

Ainsi, party d’un arc avec justesse,

L’ailé roseau, qui bruit en sa vitesse,

Va transpercer par un effort aise

Le fresle blanc en un but opposé :

Ainsy plustost un aigu trait de foudre

Perce une vitre et la reduit en poudre

Quand, dans l’humide et bruslante saison,

Par la fenestre il entre en la maison,

Y va percer quelque orgueilleuse teste

Qui despitoit l’orage et la tempeste,

Et de droit fil, avec sa pointe d’or,

Perce en sortant une autre vitre encor.

Mais je m’esgare en mes belles saillies :

C’est trop d’ardeur pour des muses vieillies ;

Retournons donc chez cet homme excellent

Qui pour louise a le cœur si dolent.

Après la vive, après la longue estreinte

D’une embrassade et joyeuse et sans feinte,

Après cent mots et francs et gays aussy,

J’yray de là voir la nimphe d’Issy,

L’aymable nimphe et si noble, et si rare,

Dont la sagesse est un celebre phare,

Qui, dans la nuit du temps deffectueux,

Fait un beau jour de rayons vertueux,

Et sert de guide au sexe qu’on adore

Pour en former d’autres phares encore,

Le retirant des flots des passions

Par la splendeur de ses perfections.

De ma venue elle sera bien aise ;

Et comme au monde il n’est rien qui luy plaise

Ny qui la touche à l’esgal des esprits

Qui de l’honneur sont ardemment epris,

Et qui sur tout l’entretiennent sans cesse

De nostre grande et divine princesse,

D’un doux accueil elle m’honorera,

Et de Pologne aussy-tost parlera,

M’en fera voir quelque royale lettre

Qu’en son beau sein l’estime luy fait mettre,

Ne voulant pas serrer en moindre lieu

Un bien divin qu’où regne encore un Dieu ;

Puis, m’invitant d’une affable maniere

À voir tracer une nouvelle orniere

De son beau char, tiré par six chevaux

Qui des chemins dontent tous les travaux,

M’enmenera, sur le sable et sur l’herbe ;

En son palais et rustique et superbe,

Où nous verrons un corps dont la vigueur

Presque d’un siecle a vaincu la longueur,

Où nous verrons la vieillesse honorable

Du bon Lisis, dont le front venerable

Cent et cent fois a sous le firmament

Veu changer tout, horsmis son jugement,

Et qui, fuyant l’indigne multitude,

Pourroit jouir en cette solitude

D’un heur parfait, si, sain et sans deffaut,

En luy le bas correspondoit au haut.

Nous yrons voir ces obscures allées

Qui, pour l’honneur d’avoir esté foulées

Des nobles pieds de ce celeste objet

Que nos discours auront pour seul sujet,

Nous raviront, nous plairont plus sans doute,

Que ne feroit l’estincelante route

Par où la Fable asseure que les dieux

Viennent en terre et remontent aux cieux.

Nous connoistrons ce bel air, cette grade

Qu’imprime et laisse en quelque endroit qu’il passe

Cet abregé des plus riches tresors

Qui facent luire et l’esprit et le corps.

Aussy ne veux-je autre guide, autre addresse,

Pour aller voir cette auguste maistresse,

En son haut trosne où sa fortune rit,

Que de me rendre au sentier qu’elle prit

Quand, dans la pompe et dans l’esclat de reine,

Elle quitta l’inconsolable Seine,

Qui s’arrachoit ses cheveux de roseaux,

Et de ses pleurs enfloit ses propres eaux ;

Sachant de plus, par le rapport fidelle

Des doux zephirs qui furent avec elle,

Et, dans l’hyver, firent en son chemin

Croistre l’œillet, la rose et le jasmin,

Qu’en tous les lieux qu’elle orna de sa veue,

De tant d’amours et de charmes pourveue

(Miracle estrange, et qui pourtant a moy

Est de facile et de plausible foy),

Il est resté je ne sçay quoy d’aymable,

De lumineux, de doux, d’inexprimable,

De vif, de pur, d’odorant et de beau,

Qui tireroit mon ame du tombeau,

Et me pourroit guider en Varsovie

Pour aller là, de ma seconde vie,

Remercier l’illustre deité

Dont les seuls pas m’auroient ressuscité.

Mais, mon très-cher, avant que je me rende

Au beau chemin que ma gloire demande,

Avant qu’au gré du voyage permis

Pour voir les dieux je quitte les amis,

J’yray revoir une belle voliere,

D’une façon rare et particuliere,

Où les oyseaux dans la captivité

Ont toutesfois une ample liberté,

Et, croyans estre en leurs propres boccages

Après l’horreur de leurs estroittes cages,

Poussant leurs airs sous l’air à descouvert,

De vol en vol sautent de vert en vert,

Se font l’amour, s’appellent, se respondent,

Sont dispersez, se joignent, se confondent,

Puis seuls à seuls, et faisans les cruels,

Charmant les yeux de leurs petits duels.

Tantost ensemble, et privés et farouches,

Ils viennent prendre ou des vers ou des mouches

Qu’à leur beau bec offre une chere main,

Et puis des doigts se desrobent soudain

Pour les porter à leur douce nichée

Dans les rameaux evidente et cachée,

Que ce regal esmeut et resjouit,

Et dont enfin sa tendre faim jouit ;

Tantost, pendus au fil qui les enserre

Et qui par haut regne sur le parterre

D’un beau jardin où tiennent lieu de fleurs

Des vifs tresors de leurs riches couleurs,

Mille plaisirs ilz donnent et reçoivent ;

Ils branlent l’aile, et, bien qu’ils s’apperçoivent

De leur prison par un fil mis sur eux,

De voir le ciel ils s’estiment heureux ;

Tantost dans l’onde, où brille leur image,

Noyans leur soif et baignans leur plumage,

Ils meurent d’aise, et pensent en ces eaux

Sein contre sein baiser d’autres oyseaux ;

Tantost surpris d’une approche indiscrets

Qui les effraye en leur loge secrette,

Ils gagnent l’air d’un vol pront et bruyant,

Et tout le gros alarment en fuyant ;

Tantost en file ils passent et repassent,

Tantost en globe à l’instant ils s’amassent,

Et font ainsi tout autour des buissons

Un tourbillon de plumes et de sons.

Bref, j’ay trouvé la voliere si belle,

Que sur le lieu j’en prendray le modelle,

Et suis certain qu’il ne desplaira pas

Au grand objet où viseront mes pas.

Pleust aux bons dieux qu’il fust aussi facile

De luy porter en son grand domicile

Des doux muscats, des figues, des melons,

Qui font ycy la gloire des valons !

Pleust au soleil, qui de ces fruits est l’ame,

Que je luy pusse envoyer de sa flame

Pour embellir de nobles orangers

Ses champs, ses bois, ses parcs et ses vergers !

Mais qu’ay-je dit ? D’erreur je suis coupable :

Son œil divin, son bel œil, est capable

D’en faire naistre avec le moindre effort,

Et de produire un midi sous le nort.

EPISTRE HEROI-COMIQUE À Monseigneur le Duc d’Orléans, lors que Son Altesse estoit au siege de Gravelines.

Tandis, Gaston, qu’un beau desir de gloire

Te porte aux coups, t’anime et te fait boire,

Chaud comme braize et parmi cent perils

D’un noir breuvage enclos dans des barils

Non de merrain, mais d’un metal qui tonne,

Qui fume, esclaire, siffle, crache et donne

Au plus hardy quelque atteinte d’effroy,

S’il n’a le cœur aussi ferme que toy ;

Tandis qu’armé tu fais reduire en cendres

Le dur pourpoint des bastions de Flandres,

Et que tu vois secouer le jarret

À maint soudart comme à quelque gorret,

Qui crie au meurtre et se demeine en diable,

Quand le tranchant d’un fer impitoyable

Le sacrifie à l’honneur d’un festin,

Et pour la gueule esgorge son destin ;

Bref, cependant que de ta large bource

Tu fais couler ainsi que d’une source

Un long ruisseau de qui les flots dorez

Charment la soif des drilles alterez,

Ton gros Virgile, ayant au poing le verre,

Fait mille vœux au demon de la guerre

Pour ton salut et ta prosperité,

Et jour et nuict s’empifre à ta santé.

Ha ! royal Duc, si sur tes riches armes

Quelqu’autre Alcine experte aux plus grand charmes,

Avoit redit des mots assez puissans

Pour te sauver des boulets mugissans ;

Si par sa main ton corps à toute espreuve

Avoit esté plongé dans quelque fleuve

Qui l’eust pu rendre invulnerable aux coups,

Que mon sommeil en seroit bien plus doux !

Mais la terreur de quelque aigre nouvelle

Tousjours m’agite et me tient en cervelle,

Et la Gazette, aux ailes de papier,

Jamais ne vole autour de mon clapier,

Qu’en la voyant je ne me la figure

Un triste oiseau de mal-heureuse augure,

Qu’un chant fatal je ne craigne d’ouir,

Et ne me trouble au lieu de m’esjouir.

Vrayement, Achille et toute la cohorte

Des vieux guerriers fabriquez de la sorte

Bien à leur aise entroient dans les estours,

Ou d’une place alloient morguer les tours ;

Vrayment Cesar, Alexandre et Pompée,

Qui se faisoient tout blanc de leur espée

Dans les assauts, pour un rempart esmus,

En ce temps-cy se verroient bien camus.

Je voudrois bien que devant Gravelines,

Avec leurs traits, leur dars, leurs javelines,

Ces beaux messieurs, en leur peau retournez,

Comme nos preux vinssent montrer le nez.

Que diroient-ils en oyant cette foudre,

De qui l’effort met les villes en poudre ?

Sauf ton respect, GASTON, je ne croy pas

Que leur valeur, branchant à chaque pas,

N’en fist glisser quelque secrete haleine

Qui d’un vil trou jaunist l’obscure laine,

Ou que du moins un pasle estonnement

Dessus leur front n’apparust laschement.

Quand je relis ce long et fameux siege

Où le faux Grec prit le Troyen au piege ;

Quand a mes yeux Tyr vient à repaser,

Où tant d’engins l’assaillant fit dresser ;

Quand Alexie on me rameine en livre,

Et tant d’exploits que la plume a fait vivre,

Il m’est advis qu’au prix de nos combats

Je ne voy rien que joustes et qu’esbats,

Que jeux d’enfans, chocqs de marionnettes

Qui chantent clair leurs petites somettes ;

Que l’on me berse, ou qu’après maint rebus

On m’estourdit d’un conte de bibus.

Tous ces beliers, ces bruyans catapultes,

Dont les creneaux redoutoient les insultes.

N’estoient que fleurs mis en comparaison

Des fruits mortels de cette aspre saison.

Les abricots, les grenades, les prunes,

Que maintenant autour des demy-lunes

On sert à Mars, sur sa table de fer,

En des bassins apportez de l’enfer,

Sont bien d’un goust plus friand à la Parque

Que les morceaux qu’un Vegece remarque

Dans les banquets dont on la regalloit

Lors que la fleche ou le caillou voloit.

En ce temps-là, ces braves que je choque

Estoient un siecle à prendre une bicoque :

Car, en effet, quoy qu’Homere en ait dit,

Ce mur sacré que Priam deffendit,

Cet Ilion, ce grand sujet d’histoire,

Qui par le feu vit esteindre sa gloire,

Onc ne fut digne en son haut appareil

De dechausser le chasteau de Corbeil.

En ce temps-là, dame Mathematique

N’avoit point mis dans le monde en pratique

Les derniers cours de sa dure leçon.

On se rossoit, mais sans trop de façon ;

L’art de tuer estoit bien plus commode :

Chaque mutin en usoit à sa mode,

Et la fureur, qui fait arme de tout,

Prenant tantost des pieux bruslez au bout,

Tantost des fleaux, des pierres ou des haches,

Tantost des plats en guise de rondaches,

Selon l’urgence ou le point debatu,

Mettoit au jour sa guerriere vertu.

Mais aujourd’hui la finesse homicide

Fait qu’un pagnotte ose attendre un Alcide,

Qu’il en triomphe, et, d’un rot de mousquet

Le terrassant, l’envoya au bourniquet.

Soit à jamais aux flames condamnée

L’inique main du second Salmonée,

Que l’Allemagne en nos siecles porta,

Et dont l’orgueil le tonnerre imita

Bien mieux que l’autre avec sa poix raisine,

Avec le bruit d’une horrible machine,

D’un char de bronze à deux fois deux chevaux,

Où, se flottant d’inutiles travaux,

Il pretendoit en sa folle arrogance,

En son impie et vaine extravagance,

Jetter ainsi de la poussiere aux yeux

À l’immortel qui tonne dans les cieux.

Ô ! que le monde est une estrange beste !

Que d’arts maudits il tire de sa teste,

Et qu’à son gré le sage en parle bien !

Pour faire l’homme on ne sçait qu’un moyen,

Et l’on en sçait mille pour le defaire,

Tant l’homme mesme est à l’homme contraire,

Tant il s’en veut, et tant l’homme, en un mot,

À son dam propre est un habile sot !

Faloit-il donc qu’un monstre en sa celulle

Nous preparast une telle pilulle !

Ô ciel ! ô dieux ! ne suffisait-il pas

Qu’on eust ouvert le chemin du trespas

Avec l’acier qu’en lames on alonge,

Qu’au sang humain la mort abbreuve et plonge !

Encore un coup, n’estoit-ce pas assez

Que la fureur des hommes insensez

S’armast d’un fer dont par un soin barbare

Nostre coste s’enrichit et se pare,

Sans qu’un demon nous vint à mettre en jeu

L’effet cruel de ces tuyaux à feu !

Par ces outils il n’est point de campagne

Qu’en estrillant ou l’Empire ou I’Espagne,

Quelque heros, quelque preux resolu

N’ait quelque tappe ou ne nous soit tollu.

Nous pourrions bien t’en nommer plus de quatre

Que le destin eut très-grand tort d’abatre,

Si dans ces vers il nous estoit permis

D’employer l’encre à pleurer nos amis.

Or, après tout, quelque danger extresme

Que je me forme en ta personne mesme,

Quelque hazard que tu puisses courir

Autour des murs que tu dois conquerir,

Prince, une gloire en beauté sans pareille,

Un vent d’honneur me sifflant à l’oreille,

Flatte ma crainte, et me dit toutesfois

Qu’un heritier du grand Gaston de Fois,

Qu’un digne fils du plus noble monarque

Qui de la France ait gouverné la barque,

Pour luire au monde et se rendre fameux,

Est obligé de chamailler comme eux.

Ensuy-les donc, frotte nos adversaires ;

Ruïne-moy ce grand nid de corsaires,

Ce vain Donquerque, et ne t’arreste pas

Aux simples mets de cet autre repas :

Car ayant pris Gravelines la belle,

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