Œuvres (page 8)

Saint-Amant · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Œuvres de Saint-Amant · 29 pages

Qu’on vante tant et qui fait la rebelle,

Il ne peut estre à ton auguste faim

Qu’un desjeuner de raves et de pain.

Desjà je voy cette ville rendue,

Desjà je tiens la Flandre pour perdue ;

Et les Melos, les Picolominis,

Disent desjà : Ha ! nous voilà honnis !

Tout l’univers ne parle d’autre chose

Que des exploits où ton bras se dispose.

Tes soins, ton cœur, ta generosité,

Ta table, où luit la somptuosité,

Table splendide à tout venant ouverte,

Ton ordre exact, ton œil tousjours alerte,

Ta diligence aux desseins courageux,

À se saisir d’un poste avantageux,

À prendre un fort, à construire une ligne,

À faire tant que pas un ne rechigne

Quand on dit marche, ou qu’il est question

De se loger au haut d’un bastion ;

Tes mœurs enfin, tes fatigues, tes veilles,

Ton doux accueil, et mille autres merveilles

Qu’on sçait de toy, font icy tant de bruit,

Que quand desjà, dans la plus calme nuit,

Tous les canons que l’arsenac t’appreste

Celebreroient ta divine conqueste,

Et de trois pas nous viendroient esblouir,

Au diable l’un qui les pourroit ouir !

Nostre Pont-Neuf, qui pourtant a de l’age,

Et sous qui gronde, au detriment du Tage,

La riche Seine, agreable en son cours,

De tes vertus s’entretient tous les jours ;

Là, son aveugle, à gueule ouverte et torse,

À voix hautaine et de toute sa force,

Se gorgiase à dire des chansons

Où ton bon-heur trotte en mille façons ;

Là, sa moitié, qui n’est pas mieux pourveue

D’habits, d’attraits, de grace ny de veue,

Le secondant, plantée auprès de luy,

Verse au badaut de la joie à plein muy ;

Bref, ce beau couple, en rimant saincte Barbe,

Dit que dans peu tu prendras à la barbe

De l’Espagnol et du brave Sienois

Ce qui t’oblige à porter le harnois.

Le grand portrait de ton auguste pere,

Sçachant par là comme tout te prospere,

Et que son fils est son imitateur,

N’est point lassé d’estre leur auditeur ;

Ains au contraire, à ce qu’on en raconte,

Souventesfois Sa Majesté de fonte

S’en emeut d’aise, en sousrit doucement,

Et semble dire en ce ravissement :

« Voylà, gaston, voylà, ma geniture,

Le noble estat, la superbe posture

Où de long-temps je desirois te voir.

Ce que tu fais s’accorde à ton devoir,

Et bien qu’un sort, bien qu’une noire envie

Ait presque esteint la splendeur de ta vie,

J’ay tousjours creu que tu luirois un jour

Comme un flambeau digne de mon amour.

Mon esperance enfin n’est point trompée ;

Aux hauts projets ton ame est occupée ;

Ton sang bouillonne et ton bras vigoureux

Va foudroyer l’ennemy malheureux.

C’est là, c’est là le degré legitime

Par où l’on monte au faiste de l’estime ;

C’est le chemin qu’autresfois j’ay tenu

Pour parvenir où je suis parvenu.

Les durs combats, d’eternelle memoire,

Qui dans ce lieu font revivre ma gloire ;

Les chefs doutez, l’orgueil que sans mercy

D’un pied vainqueur je foule encor icy,

Et tant d’exploits, tant d’illustres exemples,

Sont à tes yeux des preuves assez amples

De cette belle et claire verité

Que je consacre à ma posterité.

« Ha ! qu’à mon goust un prince de ta taille

À bonne grace au front d’une bataille !

Qu’un fer brillant luy sied bien à la main

Contre l’lbere ou contre le Germain !

Il m’est advis queje m’y trouve encore ;

ll m’est advis que le soleil redore

Mon noble glaive au milieu des dangers,

Et qu’à l’aspect d’un fier gros d’estrangers

Qui m’ose attendre, et qu’à la mort je voue,

Un gay zephire à mes plumes se joue ;

Que mon coursier aux trompettes respont,

Et que la charge on sonne sur ce pont.

« Sus donc avant ! pousse ton entreprise ;

Fay qu’en l’ardeur dont ton ame est esprise

Tout corresponde au rang d’un fils de roy.

Estre à cheval jour et nuit comme moy,

Coucher armé, tenir un si bel ordre

Que les jaloux n’y treuvent rien à mordre,

Gagner les cœurs, secourir les blessez,

Voir par ton soin les bons recompensez,

Prendre conseil, executer toy-mesme,

Avoir recours à l’arbitre supresme,

Et de l’honneur suivre le beau sentier,

En peu de mots, c’est faire son mestier.

« Quand au surplus, puisque le ciel ordonne

Que du beau chef qui porte ma couronne,

Et dont l’esclat est si tendre et si fort,

Ton cœur loyal soit le ferme support,

Sers-luy de pere, embrasse sa deffance,

Ayde si bien à son aymable enfance

Qu’il brille un jour sur les roys les meilleurs,

Comme ses lys font sur les autres fleurs.

Aide à sa mere, à cette auguste reine,

À soustenir la charge souveraine ;

Seconde-la dans ses nobles projets ;

Que ses vertus te soient autant d’objets

À t’enflamer au bien de cet empire ;

Jamais ton ame autre ardeur ne respire,

Jamais soucy, jamais autre dessein

N’entre en ta teste et ne vive en ton sein.

Tu sçais assez ce que peut la concorde,

Sans qu’en ce lieu je touche cette corde ;

Tu sçais assez qu’elle est dans les estats

Le seul bouclier contre les attentats :

Voilà pourquoy je te la recommande.

C’est un sujet digne de ma demande,

Et qui fera que, comblé de bonheur,

Du cher Louis tu maintiendras l’honneur.

Dieu ! qu’il me plaist ! que son front a de grace !

Jamais icy ce bel astre ne passe

Suivy d’un autre admirable en clarté,

Que de douceur je ne sois transporté.

Aux beaux rayons de ses yeux pleins de charmes

Souvent les miens d’aise jettent des larmes ;

Je m’en esbranle, et, tout tel que je suis,

Pour le flatter je fais ce que je puis. »

Ainsi par fois semble en sa grande image

Parler ce prince à qui tout fit hommage,

Et son Bayard, quand il vient à finir,

Semble se mettre en humeur de hanir.

En fin, Gaston, pour reprendre mon theme,

Je te diray que tout Paris, qui t’ayme

Plus qu’un friand un bon melon d’Anjou,

Ou qu’une belle un precieux bijou,

Ne songe plus qu’à trouver quelque voye

De tesmoigner son excessive joye,

Lors qu’un courrier crotté jusques au cu

Fera sçavoir que ton bras a vaincu,

Que tout est pris, que cette demoiselle

Qui maint brave homme a fait mourir pour elle

Est renversée, ouvre enfin les genous,

Bref chantera que la beste est à nous.

Dejà l’on tient l’affaire si certaine

Que l’on ne voit coureur de pretantaine

Piquer mazette, en tourmenter le flanc

D’un esperon yvre et rouge de sang,

Que le bourgeois tout aussi tost ne die,

Heures au poing : Viste, qu’on psalmodie !

Gaston, sans doute, est maistre du rempart,

Et ce nazin vient icy de sa part.

Je le croy mesme, et le terme s’approche,

De brimbaler la venerable cloche

De Nostre-Dame, appellent d’un haut ton

Toute la ville à l’honneur de Gaston.

En ce dessein elle promet merveille :

ll ne sera sourdaut qu’elle n’esveille

Ni pié tortu qui sous son grand batail

N’aille tout droit vers le sacré portail.

Le roy, la reyne et le senat auguste

Rendront pompeux un Te Deum si juste,

Et chaque temple, en son particulier,

Dira le sien d’un plaisir singulier.

Mais entre tous desjà je m’imagine

Ô noble Duc de celeste origine !

Que ton soucy, ta princesse, ton cœur,

Ravie en soy de ton destin vainqueur,

Ayant changé la priere en louange,

Benit le ciel avec une voix d’ange,

Et que desjà, consolant Luxambourg,

Fleur des palais et de nostre fauxbourg,

Elle fait voir dans ce bel edifice

Sa vraye amour par un feu d’artifice,

Qui, bien que rare et montant jusqu’aux cieux,

Ne luira point au prix de ses beaux yeux.

Ton autre bien, la royalle pucelle,

Ce cher tresor dont la moindre estincelle

Vaut plus que l’astre au beau front argentin

Qui fait l’honneur du soir et du matin ;

Ta fille, dis-je, en vertus sans seconde,

Comme en attraits incomparable au monde,

Fera briller, ainsi que ta moitié,

Nostre heur, ta gloire et sa vive amitié.

Qui depeindroit combien tes aventures

Leur font souffrir de cruelles tortures ?

Qui pourroit dire avec combien d’ennuits

En ton absence elles passent les nuits ?

Tout les émeut, et ton propre courage

De leurs pensers est le plus rude orage ;

Leur espoir craint et tremble à touts propos,

Et ton travail les prive de repos.

Mais la victoire, et riante et soudaine,

Graces au ciel, les va tirer de peine ;

Desja ta main de la palme jouit,

Et leur tristesse en l’air s’esvanouit.

J’entr’oy d’icy mille belles harangues

Qu’à ton retour les plus disertes langues

Te batiront par toutes les citez

Où pour nous voir tes pas seront portez.

La, d’une trongne honorable et civile,

Maint magistrat, enflé d’un corps de ville

Et revestu comme en un jour pascal,

Mettra ton los en son point vertical ;

L’un te plaira, l’autre te fera rire ;

L’autre, esgaré sur la mer du bien dire,

Et ne sçachant en quel havre surgir,

Te fera mesme et suer et rougir ;

Voire, en chemin tu ne verras hostesse

Se presenter à ta royale altesse,

Qui, bredouillant maint terme saugrenu,

Ne t’en fagotte un compliment cornu ;

Et je ne sache aucun curé champestre

Qui de caquet ne te vueille repaistre,

Ni gros consul, ni petit eschevin,

Qui pour le moins ne t’apporte du vin.

Hé donc ! bons dieux ! lie ! bons dieux ! que sera-ce

Lors que Paris (tousjours en mesme place)

Tu reverra de gloire environné,

Et de lauriers dignement couronné !

Que d’allegresse et de cris agreables !

Que de saints en respect incroyables !

Que de regars ! que d’applaudissemens !

Que de rumeurs et de tremoussemens !

Je ne croy pas que tout Paris ne sorte

Hors de Paris par une seule porte,

Dans le dessein de t’aller recevoir,

De t’honorer, te bénir et te voir.

Je laisse à part les honneurs militaires

Qu’on te rendra comme à toy tributaires ;

Je laisse à part ton triomphe attendu

Et la ferveur de l’accueil qui t’est du ;

Mais je diray qu’en contemplant ta pompe

Quelque ame sage, ou mon esprit se trompe,

Tiendra peut-estre (à ta gloire s’entend)

Ce beau discours que ma plume t’estend :

Si tous les grands, à la vertu dociles,

Sçavoient au vray combien leur sont faciles

Tous les moyens de se faire admirer,

Que d’avantage ils en pourroient tirer !

Il ne leur faut qu’un acte magnanime

Pour s’en promettre une histoire sublime ;

Un brave mot dit avecques chaleur,

Un air, un signe, une ombre de valeur

Jusques au ciel fait resplendir leurs gestes,

Destourne d’eux cent orages funestes,

Et d’un renom vert, florissant et beau,

Pousse leur vie au delà du tombeau ;

En taus endroits, pour peu d’effort qu’ils facent

Des autres feux les clartés ils effacent ;

Pour peu de soin qu’ils ayent de leur devoir,

Pour peu d’honneur qu’ils tesmoignent avoir,

Leur dignité, leur esclat, leur puissance,

Les nobles dons d’une haute naissance,

Leur font en terre aisement acquérir

Les rares biens que l’homme doit cherir.

Ouay ! qu’est-ce-cy ? la morale m’emporte :

De mon sujet il semble que je sorte,

Et mon caprice un peu trop glorieux

Trenche du docte et fait le serieux ?

Achevons donc cette epistre fantasque,

Il en est temps, puisque sans pot ni casque.

Mon œil te voit, au moins l’œil du penser,

Dans Luxembourg un chacun caresser.

Que de plaisirs le soir de ta venue !

Tout l’arsenac en pette et esternue,

Et le bourgeois, s’escrimant des ergots,

Enceint de chant les flames de fagots.

De tous costez les masses retentissant,

De tous costez les verres s’engloutissent ;

Gaston resonne, et ce nom entonné

Rend par son ton maint flacon estonné.

Laissons le vin ; dejà comme il me semble,

Au bord de l’eau tout le peuple s’assemble,

Pareil en nombre à ses grains areneux,

Pour voir monter cent dragons lumineux,

Qui, se crevans en paisibles estoiles,

De l’air serain dorent les sombres voiles,

Et test après tombent tranquillement

Sur le liquide ou le sec element,

Ou quelquefois fout leur chutte embrasée

Au beau milieu de la tourbe amusée,

Dont maint badin, qui craint pourtant sa peau,

Rit d’en voir une empaumer un chapeau.

Dans les transports de tant de testes yvres

Je feray tout, je brusleray mes livres,

Ou mes cottrets, pleins d’une gaye ardeur,

Feront en rue esclater ta grandeur !

Et les cayers de mon Moyse mesme,

Qui d’Apollon briguent le diadesme,

Courront fortune et se verront de loin

Si le denier me manque en ce besoin.

De peu de chose aussi bien ils me servent,

Et si mes soins en coffre les conservent

C’est seulement pour plaire à ton desir,

Quand de les voir tu prendras le loisir,

Les entendus n’en font pas peu de conte ;

Ils disent tous qu’enfin c’est une honte

Qu’un tel ouvrage, après un si grand bruit,

Au gros autheur ne rapporte aucun fruit,

Et dès qu’un autre un benefice attrappe,

Pour moy soudain leur despit gronde et jappe,

Leur front s’allume, et qui les en croiroit,

Bien-tost la crosse à mon poin s’offriroit.

Je ne dis pas que ma main le merite.

Quoy que par elle ait esté l’œuvre escritte,

Et qu’un vers saint semblerait inferer

Qu’au bien d’eglise on eust droict d’aspirer ;

Mais, ô bon Dieu ! combien en voit-on d’autres

Pourveus de mitre et d’amples patenostres,

Vivre entre nous avec auctorité

Qui l’ont peut-estre aussi peu merité !

À tout le moins chacun dit à ma mine

Qu’un long habit de serge ou d’estamine

Ne sierroit point tant mal dessus mon corps.

Soit faux, soit vray, je suis de tous accors.

Au reste, Prince à qui l’honneur commande,

Ce que j’en dy n’est pas que je caymande :

J’ay trop de cœur, je ne gueuzay jamais,

Et m’en rapporte au grand prelat de Mets.

D’un seul bien-fait ma Clion te supplie,

Et pour cas le genouil elle plie :

C’est que de grâce il te plaise ordonner

Aux plats limeurs qui t’iront lanterner,

À ton retour, de carmes ridicules,

Bernes, soufflets, taloches et bacules,

Ou pour le moins croquignoles sur front,

Pour réparer la vergongne et l’affront

Que ces faquins aux viles cornemuses

Font au noble art des neuf honnestes Muses,

Et j’en seray mille fois plus content

Que d’un brevet ou d’un acquit patent,

Ou de l’affaire au bon Goulas commise,

Lors qu’un matin en prenant ta chemise,

Tu luy crias : « Expédiez le Gros !

« Je l’ayme bien, car il ayme les bros. »

SONNET.

Fagotté plaisamment comme un vray Simonnet,

Pied chaussé, l’autre nud, main au nez, l’autre en poche,

J’arpente un vieux grenier, portant sur ma caboche

Un coffin de Hollande en guise de bonnet.

Là, faisant quelquefois le saut du sansonnet,

Et dandinant du cu comme un sonneur de cloche,

Je m’esgueule de rire, escrivant d’une broche

En mots de Pathelin ce grotesque sonnet.

Mes esprits, à cheval sur des cocquesigrues,

Ainsi que papillons s’envollent dans les nues,

Y cherchant quelque fin qu’on ne puisse trouver.

Nargue : c’est trop resver, c’est trop ronger ses ongles ;

Si quelqu’un sçait la ryme, il peut bien l’achever.

SONNET À la Santé, pour le second mariage de la Serenissime reine de Pologne.

Gracieuse Santé, déesse de la vie,

Qui tiens seule en ta main le sceptre des appas,

Avance vers le Nort tes secourables pas,

Avecques tous les biens dont ta gloire est suivie.

Un zele ardent et juste en larmes t’y convie,

Pour de l’honneur du trosne esloigner le trespas ;

Hymen y joint ses vœux : ne les refuse pas,

Ou l’on t’accuseroit et de haine et d’envie.

Ce dieu des saints liens n’attend plus qu’après toy

À renouer Louise, à faire sous sa Ioy

D’une royale sieur une royale espouse.

Consens au grand destin de cette autre Junon ;

Exauce un Jupiter ; vaincq la Parque jalouse,

Et sur l’azur du pôle en or luira ton nom.

IMPRECATION.

Si jamais j’entre dans Evreux,

Puissay-je devenir fievreux !

Puissay-je devenir grenouille !

Puissay-je devenir quenouille !

Que le vin me soit interdit,

Que nul ne me fasse credit,

Que la tigne avec la pelade

Se jette dessus ma salade,

Que je serre de Jacquemart,

Qu’on me coupe le βραχεμαρτ ;

Bref, que cent clous gros d’apostume,

Noirs et gluans comme bitume,

M’environnent le fondement,

Si j’y songe tant seulement.

Qu’à jamais la guerre civile

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