Au jardin de l’infante (page 4)

Albert Samain · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Au jardin de l’infante · 6 pages

Et des larmes montaient aux yeux des matelots.

Les Sirènes chantaient… Là-bas, vers les rochers,

Une haleine de fleurs alanguissait les voiles ;

Et le ciel reflété dans les flots pleins d’étoiles

Versait tout son azur en l’âme des nochers.

Les Sirènes chantaient… Plus tendres à présent,

Leurs voix d’amour pleuraient des larmes dans la brise,

Et c’était une extase où le cœur plein se brise,

Comme un fruit mûr qui s’ouvre au soir d’un jour pesant.

Vers les lointains, fleuris de jardins vaporeux,

Le vaisseau s’en allait, enveloppé de rêves ;

Et là-bas — visions — sur l’or pâle des grèves

Ondulaient vaguement des torses amoureux,

Diaphanes blancheurs dans la nuit émergeant,

Les Sirènes venaient, lentes, tordant leurs queues

Souples, et sous la lune, au long des vagues bleues,

Roulaient et déroulaient leurs volutes d’argent.

Les nacres de leurs chairs sous un liquide émail

Chatoyaient, ruisselant de perles cristallines,

Et leurs seins nus, cambrant leurs rondeurs opalines,

Tendaient lascivement des pointes de corail.

Leurs bras nus suppliants s’ouvraient, immaculés ;

Leurs cheveux blonds flottaient, emmêlés d’algues vertes,

Et, le col renversé, les narines ouvertes,

Elles offraient le ciel dans leurs yeux étoilés !…

Des lyres se mouraient dans l’air harmonieux ;

Suprême, une langueur s’exhalait des calices,

Et les marins pâmés sentaient, lentes délices,

Des velours de baisers se poser sur leurs yeux…

Jusqu’au bout, aux mortels condamnés par le sort,

Chœur fatal et divin, elles faisaient cortège ;

Et, doucement captif entre leurs bras de neige,

Le vaisseau descendait, radieux, dans la mort !

La nuit tiède embaumait… Là-bas, vers les îlots,

Une harpe d’amour soupirait, infinie ;

Et la mer, déroulant ses vagues d’harmonie,

Étendait son linceul bleu sur les matelots.

Les Sirènes chantaient… Mais le temps est passé

Des beaux trépas cueillis en les Syrtes sereines,

Où l’on pouvait mourir aux lèvres des Sirènes,

Et pour jamais dormir sur son rêve enlacé.

LUXURE

Luxure, fruit de mort à l’arbre de la vie,

Fruit défendu qui fait claquer les dents d’envie.

Chimère d’or assise au désert de l’Ennui.

Fille infâme du vieux Désir et de la Nuit.

Diamant du Péché scellé sous les sept voiles.

Feu du feu, Sang du sang et Moelle de nos moelles.

Sorcière de Bohême aux philtres souterrains.

Suceuse des cerveaux, et Dompteuse des reins.

Je te salue, ô très occulte, ô très profonde,

Luxure, Pavillon de ténèbres du monde.

★

Luxure, avènement des sens à la splendeur.

Diadème de stupre et manteau d’impudeur.

Nudité. Jardin rose et divin de la femme.

Paradis de la chair qui fait sangloter l’âme

Longs cheveux balayant l’air enivré des soirs.

Sombre incantation des odeurs. Parfums noirs.

Grandes ondes du sang qui chante. Pleurs d’ivresse,

Frissons, vagues toujours plus lentes des caresses.

Caresse au long des nerfs… Caresse infiniment !

Caresse au long des yeux… Évanouissement…

Musique dans les fleurs trop douces… Défaillance.

Languide archet d’extase aux cordes du Silence.

Lèvres ! lèvres ! Baiser qui meurt, baiser qui mord.

Lèvres, lit de l’amour profond comme la mort !

Je te salue, ô très occulte, ô très profonde,

Luxure, Étoile pourpre au ciel triste du monde.

★

Luxure, aspic subtil endormi dans les os.

Désirs aigus comme des pointes de ciseaux.

Tocsin ivre qui tinte aux minutes néfastes.

Succube, sœur nocturne et jalouse des Chastes.

Broussailles d’insomnie exaspérant l’éveil.

Sabbat-fresque grouillant au grand mur du Sommeil.

Gaze entr’ouverte au rythme irrité des Crotales.

Coupe vive qui fait grelotter les Tantales.

Glace qui fait brûler, Flamme qui fait transir.

Étable grasse où dort la bête du plaisir.

Je te salue, ô très occulte, ô très profonde,

Luxure, Œil dévorant qui regarde le monde !

★

Luxure, vision farouche des Tropiques.

Rois sauvages parmi les plumes et les piques.

Palais de jade au bord des Ganges inouïs,

Jardins géants, lacs de parfums, ors enfouis.

Germinal effrayant des Équateurs torrides.

Silences d’or cinglés de vols de cantharides.

Vertige des parfums acres et des toisons.

Lune de sang sur les marais verts de poisons.

Je te salue, ô très occulte, ô très profonde,

Luxure, Idole noire et terrible du monde.

★

Luxure, Tiare des Césars pâles et fous.

Collier des grandes hétaïres aux crins roux.

Reine des Mimes, et des Rythmes, et des Danses,

Et Porte d’or triomphale des Décadences.

Rêve effrayant des Empereurs voluptueux

Parmi les marbres et les tigres somptueux.

Fleurs humides de sang. Délices et supplices.

Mort respirée au plus suave des calices.

Flûtes et luths et cymbales dans les flambeaux !

Mort épousée aux lampes vertes des tombeaux.

Couchants d’empire oriental. Apothéoses.

Religion des éréthismes grandioses.

Derniers festins… Derniers soupirs… Râle subtil

Aux feux de l’art phosphorescent et volatil.

Je te salue, ô très occulte, ô très profonde,

Luxure, Lèpre d’or rayonnante du Monde.

★

Luxure, haleine ardente au long des cœurs charnels,

Passion, mer de pourpre aux frissons solennels.

Vigne de volupté, grappe lourde, ambroisie.

Vin du sexe qui met le sexe en frénésie.

Baume du mal amour. Cordial de rancœur.

Auberge de la route aux pèlerins du cœur.

Frissons d’éternité vibrés par l’éphémère.

Fontaine vive où boit en courant la Chimère.

Giron des Esseulés, Vaillance des Peureux.

Opium de l’esclave, et Chienne du lépreux.

Urne jamais tarie où s’acharne la lèvre,

Faiblesse du puissant, et puissance du mièvre.

Male herbe de minuit tueuse de remords.

Gourde qui fait encor ouvrir la bouche aux morts.

Vaisseau splendide et nef des grandes nostalgies,

Cinglant, haute la proue, au large des orgies.

Jument du cavalier qui va, naseau béant,

Les poils dressés, au grand galop, vers le néant.

Lacs de soufre où l’on voit — au fond — brûler encore

Les jardins de Sodome et les tours de Gomorrhe.

Ciel d’angoisse aux confins du sentir éperdu.

Martyre ! Pleurs d’extase au long du cœur tordu !

Tour noire où l’Enchanteur, dans son cercle de flammes,

Adjure l’infini par les rites infâmes.

Appétit du péché mortel, et soif et faim.

Gouffre, soleil sans ombre et spirale sans fin.

★

Luxure, nerf des nerfs, acide de l’acide,

Luxure, ultime amour damné qui se suicide.

Spasme vers l’unité. Noces dans l’absolu.

Luxure, fin du monde et cycle révolu.

Vierge d’or et de sang, vierge consolatrice,

Vierge vierge à jamais, vierge dévoratrice.

Cité de feu — Philtre d’oubli — Vrille de fer.

Vierge damnée, et Notre-Dame de l’Enfer.

Je te salue, ô très occulte, ô très profonde,

Luxure, Impératrice Immortelle du monde.

Août 1889.

MIDI

Au zénith aveuglant brûle un globe de flamme,

Le ciel entier frémit criblé de flèches d’or.

Immobile et ridée à peine la mer dort,

La mer dort au soleil comme une belle femme.

Çà et là, dans le creux des rochers, une lame

Blanchit, et par degrés d’un insensible effort

Les vagues, expirant sur le sable du bord,

Allongent leur ourlet tiède jusqu’à mon âme.

Mon âme a fui !… Mon âme est dans la mer sacrée !

Mon âme est l’eau qui brille et la clarté dorée,

Et l’écume et la nacre, et la brise et le sel !

Et mon essence unie à l’essence du monde

Court, miroite, étincelle, et se perd, vagabonde,

Ainsi qu’un grain d’encens consumé sur l’autel,

Dans la splendeur sans bords de l’être universel.

Mon Âme est une infante en robe de parade,

Dont l’exil se reflète, éternel et royal,

Aux grands miroirs déserts d’un vieil Escurial,

Ainsi qu’une galère oubliée en la rade.

Aux pieds de son fauteuil, allongés noblement,

Deux lévriers d’Écosse aux yeux mélancoliques

Chassent, quand il lui plaît, les bêtes symboliques

Dans la forêt du Rêve et de l’Enchantement.

Son page favori, qui s’appelle Naguère,

Lui lit d’ensorcelants poèmes à mi-voix,

Cependant qu’immobile, une tulipe aux doigts,

Elle écoute mourir en elle leur mystère…

Le parc alentour d’elle étend ses frondaisons,

Ses marbres, ses bassins, ses rampes à balustres ;

Et, grave, elle s’enivre à ces songes illustres

Que recèlent pour nous les nobles horizons.

Elle est là résignée, et douce, et sans surprise,

Sachant trop pour lutter comme tout est fatal,

Et se sentant, malgré quelque dédain natal,

Sensible à la pitié comme l’onde à la brise.

Elle est là résignée, et douce en ses sanglots,

Plus sombre seulement quand elle évoque en songe

Quelque Armada sombrée à l’éternel mensonge,

Et tant de beaux espoirs endormis sous les flots.

Des soirs trop lourds de pourpre où sa fierté soupire,

Les portraits de Van Dyck aux beaux doigts longs et purs,

Pâles en velours noir sur l’or vieilli des murs,

En leurs grands airs défunts la font rêver d’empire.

Les vieux mirages d’or ont dissipé son deuil,

Et, dans les visions où son ennui s’échappe,

Soudain — gloire ou soleil — un rayon qui la frappe

Allume en elle tous les rubis de l’orgueil.

Mais d’un sourire triste elle apaise ces fièvres ;

Et, redoutant la foule aux tumultes de fer,

Elle écoute la vie — au loin — comme la mer…

Et le secret se fait plus profond sur ses lèvres.

Rien n’émeut d’un frisson l’eau pâle de ses yeux,

Où s’est assis l’Esprit voilé des Villes mortes ;

Et par les salles, où sans bruit tournent les portes,

Elle va, s’enchantant de mots mystérieux.

L’eau vaine des jets d’eau là-bas tombe en cascade,

Et, pâle à la croisée, une tulipe aux doigts,

Elle est là, reflétée aux miroirs d’autrefois,

Ainsi qu’une galère oubliée en la rade.

Mon Âme est une infante en robe de parade.

MUSIQUE

Puisqu’il n’est point de mots qui puissent contenir,

Ce soir, mon âme triste en vouloir de se taire,

Qu’un archet pur s’élève et chante, solitaire,

Pour mon rêve jaloux de ne se définir.

Ô coupe de cristal pleine de souvenir ;

Musique, c’est ton eau seule qui désaltère ;

Et l’âme va d’instinct se fondre en ton mystère,

Comme la lèvre vient à la lèvre s’unir.

Sanglot d’or !… Oh ! voici le divin sortilège !

Un vent d’aile a couru sur la chair qui s’allège ;

Des mains d’anges sur nous promènent leur douceur.

Harmonie, et c’est toi, la Vierge secourable,

Qui, comme un pauvre enfant, berces contre ton cœur

Notre cœur infini, notre cœur misérable.

MUSIQUE CONFIDENTIELLE

Au cartel d’or,

Qui s’endort,

La lyre du pendule à peine se balance.

Sans avirons,

Nous errons,

Au vague, sur le lac enchanté du Silence.

L’accord dernier

Du clavier

Au long des fils vibrants se prolonge et se pâme,

Et d’un remous

Lent et doux

En ondes de langueur s’élargit dans notre âme.

Sur les tapis

Assoupis

Une rose blessée et penchante agonise ;

Et le désir

De mourir

Comme une extase en nous monte et se divinise.

D’ombre noyé,

Déployé,

Comme un dais triomphal, pour des pompes célèbres,

Le lit massif,

Dieu pensif,

Médite obscurément nos baisers des ténèbres.

L’air amolli

S’est empli

De ton parfum subtil, obsesseur et complexe,

Philtre ambigu,

Suraigu,

Fleur tiède épanouie au soleil de ton sexe.

Tes yeux mourants,

Transparents,

M’ouvrent les profondeurs des verts mélancoliques,

Et les charbons

Moribonds

Font trembler tout au fond des flammes symboliques.

Je t’aime ainsi,

Sans souci

De l’heure disparue, et du mal et des peines,

Que par nos doigts

Plus étroits

Notre amour se pénètre au plus fin de nos veines.

Restons perdus,

Suspendus

Au-dessus de la terre ironique et brutale,

Sans rien savoir,

Sans rien voir,

Révélés à la Vie Unique et Musicale…

Ne parle pas,

Ou si bas

Que ce soit un secret vaporeux qu’on devine,

Et qui se meurt

Dans le cœur

Comme une haleine d’ange en un duvet d’hermine.

MUSIQUE SUR L’EAU

Oh ! Écoute la symphonie ;

Rien n’est doux comme une agonie

Dans la musique indéfinie

Qu’exhale un lointain vaporeux ;

D’une langueur la nuit s’enivre,

Et notre cœur qu’elle délivre

Du monotone effort de vivre

Se meurt d’un trépas langoureux.

Glissons entre le ciel et l’onde,

Glissons sous la lune profonde ;

Toute mon âme, loin du monde,

S’est réfugiée en tes yeux,

Et je regarde tes prunelles

Se pâmer sous les chanterelles,

Comme deux fleurs surnaturelles

Sous un rayon mélodieux.

Oh ! écoute la symphonie ;

Rien n’est doux comme l’agonie

De la lèvre à la lèvre unie

Dans la musique indéfinie…

NOCTURNE

Nuit d’été. — Sous le ciel de lapis-lazuli,

Le parc enchanté baigne en des ténèbres molles.

Les fleurs rêvent, l’amour se parfume aux corolles.

Tiède, la lune monte au firmament pâli.

Ce soir, fête à Bergame au palais Lanzoli !

Les couples enlacés descendent des gondoles.

Le bal s’ouvre, étoilé de roses girandoles.

Flûte et cordes, l’orchestre est conduit par Lulli.

Les madrigaux parmi les robes essaimées

Offrent, la lèvre en cœur, leurs fadeurs sublimées ;

Et, sur le glacis d’or des parquets transparents,

Les caillettes Régence, exquisement vieillottes,

Détaillent la langueur savante des gavottes

Au rythme parfumé des éventails mourants.

NUIT BLANCHE

Cette nuit, tu prendras soin que dans chaque vase

Frissonne, humide encore, une gerbe de fleurs.

Nul flambeau dans la chambre — où tes chères pâleurs

Se noieront comme un rêve en des vapeurs de gaze.

Pour respirer tous nos bonheurs avec emphase,

Sur le piano triste, où trembleront des pleurs,

Tes mains feront chanter d’angéliques douleurs

Et je t’écouterai, silencieux d’extase.

Tels nous nous aimerons, sévères et muets.

Seul, un baiser parfois sur tes ongles fluets

Sera la goutte d’eau qui déborde des urnes,

Ô Sœur ! et dans le ciel de notre pureté

Le virginal Désir des amours taciturnes

Montera lentement comme un astre argenté.

Octobre est doux. — L’hiver pèlerin s’achemine

Au ciel où la dernière hirondelle s’étonne.

Rêvons… le feu s’allume et la bise chantonne.

Rêvons… le feu s’endort sous sa cendre d’hermine.

L’abat-jour transparent de rose s’illumine.

La vitre est noire sous l’averse monotone.

Oh ! le doux « remember » en la chambre d’automne,

Où des trumeaux défunts l’âme se dissémine.

La ville est loin. Plus rien qu’un bruit sourd de voitures

Qui meurt, mélancolique, aux plis lourds des tentures…

Formons des rêves fins sur des miniatures.

Vers de mauves lointains d’une douceur fanée

Mon âme s’est perdue ; et l’Heure enrubannée

Sonne cent ans à la pendule surannée…

ORGUEIL

J’ai secoué du rêve avec ma chevelure.

Aux foules où j’allais, un long frisson vivant

Me suivait, comme un bruit de feuilles dans le vent ;

Et ma beauté jetait des feux comme une armure.

Au large devant moi les cœurs fumaient d’amour ;

Froide, je traversais les désirs et les fièvres ;

Tout, drame ou comédie, avait lieu sur mes lèvres ;

Mon orgueil éternel demeurait sur la tour.

Du remords imbécile et lâche je n’ai cure,

Et n’ai cure non plus des fadasses pitiés.

Les larmes et le sang, je m’y lave les pieds !

Et je passe, fatale ainsi que la nature.

Je suis sans défaillance, et n’ai point d’abandons.

Ma chair n’est point esclave au vieux marché des villes.

Et l’homme, qui fait peur aux amantes serviles,

Sent que son maître est là quand nous nous regardons.

J’ai des jardins profonds dans mes yeux d’émeraude,

Des labyrinthes fous, d’où l’on ne revient point.

De qui me croit tout près je suis toujours si loin,

Et qui m’a possédée a possédé la Fraude.

Mes sens, ce sont des chiens qu’au doigt je fais coucher,

Je les dresse à forcer la proie en ses asiles ;

Puis, l’ayant étranglée, ils attendent, dociles,

Que mes yeux souverains leur disent d’y toucher.

Je voudrais tous les cœurs avec toutes les âmes !

Je voudrais, chasseresse aux féroces ardeurs,

Entasser à mes pieds des cœurs, encor des cœurs…

Et je distribuerais mon butin rouge aux femmes !

Je traîne, magnifique, un lourd manteau d’ennui,

Où s’étouffe le bruit des sanglots et des râles.

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