Summa Theologiae (page 123)

Thomas d'Aquin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr (Somme + Supplément qq. 1-102, trad. Drioux) · 131 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Réponse à l’objection N°5 : Pour le fait de Trajan (Sur cette histoire de Trajan on peut consulter Bellarmin (De purgat., liv. 2, chap. 8), baronius (Annal. ad an. Christi 604). Nous ferons seulement observer que S. Thomas rapporte ce récit apocryphe d’après l’opinion de ces contemporains, mais qu’il doute de sa véracité. Car il dit (in Sent. 1, dist. 44, quest. 2, art. 2 ad 5) : Idem est de Trajano qui fortè post trecentos annos suscitatus est.) on peut ainsi penser avec probabilité qu’il a été rappelé à la vie par les prières de saint Grégoire, et qu’ainsi il a obtenu la grâce par laquelle ses péchés lui ont été remis et que par suite il a été exempt de sa peine ; comme on le voit aussi dans tous ceux qui ont été miraculeusement ressuscités, parmi lesquels il y en a plusieurs qui étaient idolâtres et qui avaient été damnés. Car il faut penser de même de tous ceux qui n’étaient pas finalement destinés à l’enfer, mais selon la justice présente de leurs propres mérites, et dont il devait être autrement disposé d’après les causes supérieures selon lesquelles il était prévu qu’ils reviendraient à la vie. — Ou bien il faut dire d’après quelques-uns que l’âme de Trajan ne fut pas absolument délivrée de la pine éternelle, mais que sa peine fut suspendue pour un temps, par exemple jusqu’au jour du jugement. Toutefois il n’est pas nécessaire que le même effet soit communément produit par les suffrages, parce que les choses qui arrivent d’après la loi commune sont autres que celles qui sont accordées en particulier à quelques individus d’après un privilège ; comme les limites des choses humaines sont autres que les prodiges des vertus divines, suivant l’expression de saint Augustin (Liv. De cura pro mortuis agenda, chap. 16 à princ.).

Mais c’est le contraire. Saint Denis dit (De eccles. hier., chap. 7) : Le prêtre souverain ne prie pas pour ceux qui sont impurs, parce qu’il s’éloignerait en cela de l’ordre divin ; et il ajoute conséquemment qu’il ne demande pas pour les pécheurs leur pardon, parce qu’il ne serait pas exaucé. Les suffrages ne servent donc pas à ceux qui sont dans l’enfer.

Saint Grégoire dit (Mor., liv. 34, chap. 15 vers fin.) : La cause pour laquelle on ne prie pas alors, c’est-à-dire après le jour du jugement, pour ceux qui ont été condamnés au feu éternel, c’est la même que celle qui fait qu’on ne prie pas pour le diable ou pour les anges qui sont destinés au supplice éternel ; c’est la même qui fait que les saints ne prient pas pour les infidèles et les impies qui sont morts ; parce qu’à l’égard de ceux qu’ils savent certainement condamnés au supplice éternel ils ne veulent pas rendre nul le mérite de leur prière en présence du juste juge. Les suffrages ne servent donc pas à ceux qui sont dans l’enfer.

Le Maître des sentences dit (Sent. 4, dist. 45) d’après saint Augustin (serm. 32, De verb. apost. à med.) que pour ceux qui meurent sans la foi qui opère par l’amour et sans les sacrements, c’est en vain que leurs parents remplissent à leur égard ces devoirs. Or, tous les damnés sont dans ce cas. Donc les suffrages ne leur servent pas.

Conclusion Puisque les damnés sont parvenus au dernier terme de leur vie après avoir reçu ce qu’ils ont mérité, et puisqu’ils n’ont pas la charité d’après laquelle les œuvres des vivants s’étendent jusqu’aux morts, il est évident que ces suffrages ne leur sont point du tout utiles.

Il faut répondre qu’à l’égard des damnés il y a eu trois opinions différentes. Car il y en a qui ont dit que l’on devrait faire à ce sujet une double distinction. L’une se rapporte au temps, prétendant qu’après le jour du jugement aucun de ceux qui seront en enfer ne pourra être aidé par un suffrage quelconque, mais qu’avant cette époque il y a des damnés qui sont aidés par les suffrages de l’Eglise. L’autre distinction porte sur les individus qui sont en enfer, parmi lesquels ils disaient qu’il y en avait de très méchants, comme par exemple ceux qui meurent sans la foi et les sacrements. Pour ceux-là les suffrages de l’Eglise ne peuvent leur être utiles, parce qu’ils n’ont été de l’Eglise ni quant au mérite, ni quant au nombre. Mais il y en a d’autres qui ne sont pas très méchants, ce sont ceux qui ont été de l’Eglise numériquement, qui avaient la foi, qui ont reçu les sacrements et qui ont fait certaines bonnes œuvres dans leur genre. Les suffrages de l’Eglise doivent profiter à ces derniers. — Mais il se présentait aux partisans de cette opinion un doute qui les troublait, parce qu’il paraissait résulter de là, comme la peine de l’enfer est finie en intensité quoiqu’elle soit infinie en durée, qu’en multipliant les suffrages cette peine serait totalement détruite, ce qui est l’erreur d’Origène (liv. 1 Periarch., chap.

6, circa med.). C’est pourquoi ils ont voulu échapper à cet inconvénient de plusieurs manières. En effet, Prépositivus a dit que les suffrages pour les damnés peuvent être tellement multipliés qu’ils se trouvent délivrés de leur peine entière, non absolument, comme l’a prétendu Origène, mais pendant un temps, par exemple jusqu’au jour du jugement. Car alors les âmes unies aux corps de nouveau seront plongés dans les peines de l’enfer sans espoir de pardon. Mais cette opinion paraît répugner à la providence divine qui ne laisse rien dans la nature qui ne soit à sa place. Comme la faute ne peut être mise à sa place que par la peine, il s’ensuit qu’il ne peut se faire que la peine soit enlevée si la faute n’est expiée auparavant. C’est pourquoi la faut subsistant continuellement dans les damnés, leur peine n’est interrompue d’aucune manière. — C’est pour ce motif que les disciples de Gilbert de la Porrée imaginèrent un autre mode en disant que par les suffrages on agit pour la diminution des peines comme on procède dans la division des lignes, qui, quoiqu’elles soient finies, peuvent cependant se diviser à l’infini sans que jamais on les épuise, quand on en retranche non pas toujours la même quantité, mais une quantité proportionnelle ; comme par exemple si on enlève d’abord le quart et qu’on prenne ensuite le quart de ce premier quart et ensuite le quart de ce dernier et ainsi de suite indéfiniment. Et ils disent que de même par un premier suffrage on diminue une partie quelconque de la peine, et que par un second on diminue une partie de ce qui reste selon la même proportion. Mais ce mode est défectueux sous une foule de points de vue. 1° Parce que la division à l’infini qui convient à la quantité continue ne paraît pas pouvoir être ainsi appliquée à la quantité spirituelle. 2° Parce qu’il n’y a pas de raison pour que le second suffrage retranche moins de la peine que le premier, s’il est d’égale valeur. 3° Parce que la peine ne peut être diminuée qu’autant que la faute l’est aussi, comme elle ne peut cesser qu’autant que la faute est effacée. 4° Parce que dans la division de la ligne on parvient enfin à quelque chose qui n’est plus sensible. Car le corps sensible n’est pas divisible à l’infini ; et par conséquent il s’ensuivrait qu’après beaucoup de suffrages la peine qui resterait serait tellement faible qu’on ne la sentirait plus, et par conséquent ce ne serait plus une peine. — C’est pourquoi d’autres ont inventé un autre mode. Guillaume d’Auxerre (Sen.t, liv. 4, tract. 4, quest. 1) a dit que les suffrages servent aux damnés non parce qu’ils diminuent ou interrompent la peine, mais parce qu’ils fortifient celui qui souffre ; comme si un homme portait un lourd fardeau et que l’on versât de l’eau sur son visage. Car on lui donnerait des forces pour le mieux porter, quoiqu’on ne rendit nullement son fardeau plus léger. Mais cela ne peut pas être non plus. Car on est plus ou moins en proie au feu éternel, comme le dit saint Grégoire (Mor., liv. 9, chap. 39, à princ.), selon le mérite de sa faute. D’où il arrive que le même feu tourmente plus les uns et moins les autres. Ainsi puisque la faute d’un damné reste la même, il ne peut pas se faire qu’il souffre une peine plus légère. De plus cette opinion est présomptueuse, comme étant contraire à ce que disent les Pères, elle est vaine n’étant appuyée d’aucune autorité et elle est déraisonnable ; soit parce que les damnés en enfer sont en dehors du lien de la charité qui fait que les œuvres des vivants s’étendent aux morts ; soit parce qu’ils sont parvenus totalement au terme de la vie, et qu’ils ont reçu ce qui leur revient définitivement selon leurs mérites, comme les saints qui sont dans le ciel. Car ce qui reste encore de la peine ou de la gloire du corps ne leur donne pas la condition de voyageur ; puisque la gloire consiste essentiellement et radicalement dans l’âme et qu’il en est de même de la misère des damnés. C’est pour ce motif que leur peine ne peut pas être diminuée, comme la gloire des saints ne peut pas être augmentée quant à la récompense essentielle. — Cependant on pourrait soutenir d’une certaine manière le mode que quelques-uns établissent pour expliquer comment les suffrages servent aux damnés. Ainsi ils disent qu’ils ne leur servent ni par rapport à la diminution ou à l’interruption de la peine, ni quant à l’affaiblissement de la sensation qu’on éprouve ; mais parce que ces suffrages leur enlèvent une cause de douleur qui pourrait exister pour eux, s’ils se croyaient tellement méprisés qu’on ne s’inquiète d’eux aucunement. Cette cause de douleur leur est enlevée, quand on fait pour eux des prières. Mais cela ne peut pas être non plus d’après la loi commune ; parce que, comme le dit saint Augustin (liv. De cura pro mortuis agenda, chap. 13), ce qui est principalement vrai des damnés, les esprits des morts sont dans un lieu où ils ne voient pas tout ce qui se fait ou tout ce qui arrive en cette vie aux hommes. Par conséquent ils ne savent pas quand on fait pour eux des suffrages ; à moins qu’au-dessus de la loi commune ce soulagement soit accordé par Dieu à quelques-uns des damnés ; ce qui est absolument incertain. — Il est donc plus sûr de dire simplement que les suffrages ne servent pas aux damnés, et que l’Eglise n’a pas l’intention de prier pour eux, comme on le voit d’après les passages cités.

Article 6 : Les suffrages servent-ils à ceux qui sont dans le purgatoire ?

Objection N°1. Il semble que les suffrages ne servent pas non plus à ceux qui sont dans le purgatoire. Car le purgatoire est une partie de l’enfer. Or, il n’y a pas de rédemption dans l’enfer, et il est dit (Ps. 6, 6) : Qui vous louera dans l’enfer ? Les suffrages ne servent donc pas à ceux qui sont dans le purgatoire.

Réponse à l’objection N°1 : Ce passage s’entend de l’enfer des damnés, dans lequel il n’y a aucune rédemption, par rapport à ceux qui sont finalement condamnés à cette peine. — Ou bien il faut dire d’après saint Jean Damascène (in serm. De dormient, inter princ. et med.), que ces passages doivent s’entendre des causes inférieures, c’est-à-dire, selon l’exigence des mérites de ceux qui sont destinés aux peines ; mais selon la miséricorde divine, qui l’emporte sur les mérites des hommes, quelquefois d’après les prières des justes il en est autrement que la sentence exprimée dans ce passage ne le comporte. Dieu change sa sentence, mais non ses desseins, comme le dit saint Grégoire (Mor., liv. 12, chap. 23, in med.). C’est pourquoi saint Jean Damascène cite à ce sujet (loc. cit.) les exemples des Ninivites, d’Achab, d’Ezéchias, dans lesquels on voit que la sentence portée contre eux fut ensuite changée par la miséricorde divine.

Objection N°2. La peine du purgatoire est une peine limitée. Si donc par les suffrages on obtient une remise de la peine, on pourra multiplier les suffrages au point que la peine soit totalement enlevée, et alors le péché restera totalement impuni ; ce qui paraît répugner à la justice divine.

Réponse à l’objection N°2 : Il ne répugne pas qu’en multipliant les suffrages, on éteigne la peine de ceux qui sont dans le purgatoire. Cependant il ne s’ensuit pas que les péchés restent impunis, parce que la peine de l’un est comptée pour l’autre en faveur duquel elle est reçue.

Objection N°3. Les âmes sont dans le purgatoire pour qu’après s’y être purifiées elles parviennent pures au royaume céleste. Or, une chose ne peut être purifiée si l’on ne fait quelque chose à son égard. Les suffrages faits par les vivants ne diminuent donc pas la peine du purgatoire.

Réponse à l’objection N°3 : La purification de l’âme par les peines du purgatoire n’est pas autre chose que l’expiation de la dette qui empêche de jouir de la gloire. Et comme par la peine que l’un supporte pour un autre, la dette de ce dernier peut être expiée, ainsi que nous l’avons dit (quest. 13, art. 2), il n’y a pas d’inconvénient que l’un soit purifié par la satisfaction de l’autre.

Objection N°4. Si les suffrages étaient utiles à ceux qui sont dans le purgatoire, les choses qui sont faites d’après leur ordre devraient principalement leur être profitables. Or, ces choses ne leur sont pas toujours utiles : comme dans le cas où un mort aurait déterminé qu’on ferait pour lui tant de suffrages que s’ils étaient faits ils suffiraient pour effacer toute sa peine. Si l’on suppose qu’on diffère ces suffrages jusqu’à ce qu’il ait accompli sa peine, ces suffrages ne lui serviront de rien. Car on ne peut pas dire qu’ils servent avant d’être faits, et après qu’ils sont faits le mort n’en a plus besoin puisqu’il a subi sa peine. Les suffrages ne sont donc pas utiles à ceux qui sont dans le purgatoire.

Réponse à l’objection N°4 : Les suffrages sont utiles de deux manières, ex opere operante, et ex opere operato. J’appelle opus operatum, non seulement un sacrement de l’Eglise, mais l’effet qui résulte d’une œuvre. C’est ainsi que du don des aumônes il en résulte le soulagement du pauvre, et la prière qu’ils font à Dieu pour le mort. De même l’opus operans peut se prendre de la part de l’agent principal, ou de la part de celui qui l’exécute. Je dis donc, qu’aussitôt que le mort a déterminé qu’on lui fît des suffrages, il jouit pleinement de la récompense de ces suffrages, même avant qu’ils soient faits, pour ce qui est de l’efficacité qu’ils devaient avoir ex opere operante, de la part de l’agent principal. Mais quand à l’efficacité qui vient ex opere operato ou ex opere operante de la part de celui qui l’exécute, il n’en retire pas de fruit avant qu’ils ne soient faits (Ce qui prouve que l’on doit exécuter les volontés des morts le plus tôt possible.). S’il arrive qu’il soit auparavant quitte de sa peine, il sera privé sous ce rapport du fruit des suffrages, ce qui retombera sur ceux qui l’en auront privé par leur faute. Car il ne répugne pas que des choses temporelles on soit frustré par la faute d’un autre, et la peine du purgatoire est temporelle, quoiqu’on ne puisse être frustré à l’égard de la récompense éternelle que par sa propre faute.

Mais c’est le contraire. Il est dit (Sent., liv. 4, dist. 45) d’après saint Augustin (in Ench., chap. 110, à princ.) : Les suffrages sont utiles à ceux qui sont médiocrement bons ou mauvais. Or, tels sont ceux qui sont dans le purgatoire.

Saint Denis dit (De eccles. hier., chap. 7) que le divin prêtre qui prie pour les morts, prie pour ceux qui ont vécu saintement et qui ont néanmoins contracté quelques taches par suite de la faiblesse humaine. Or, ceux-là sont dans le purgatoire. Donc, etc.

Conclusion Les suffrages des vivants sont utiles à ceux qui sont dans le purgatoire, puisque les œuvres de l’un peuvent servir à un autre pour la satisfaction.

Il faut répondre que la peine du purgatoire sert à suppléer à la satisfaction qui n’avait pas été pleinement consommée ici-bas. C’est pourquoi, comme on le voit d’après ce que nous avons dit (art. 1 et 2 et quest. 13, art. 2), les œuvres de l’un pouvant servir à un autre pour la satisfaction, qu’il soit vivant ou mort, il n’est pas douteux que les suffrages faits par les vivants ne soient utiles à ceux qui sont dans le purgatoire.

Article 7 : Les suffrages servent-ils aux enfants qui sont dans les limbes ?

Objection N°1. Il semble que les suffrages servent aux enfants qui sont dans les limbes. Car ils ne sont retenus là que pour le péché d’un autre. Il est donc très convenable qu’ils soient aidés par les suffrages des autres.

Réponse à l’objection N°1 : Quoique le péché originel soit de telle nature, qu’on puisse être aidé par un autre pour en obtenir la rémission, cependant les âmes des enfants qui sont dans les limbes, sont dans un état tel, qu’on ne peut les aider ; parce qu’après cette vie ce n’est plus le temps d’acquérir la grâce.

Objection N°2. Le Maître des sentences dit (Sent. 4, dist. 45), d’après saint Augustin (in Ench., chap. 110 ad fin.), que les suffrages de l’Eglise sont propices à ceux qui ne sont pas très méchants. Or, on ne compte pas les enfants parmi ceux qui sont très méchants, puisque leur peine est la plus douce. Donc les suffrages de l’Eglise les aident.

Réponse à l’objection N°2 : Saint Augustin parle de ceux qui ne sont pas absolument méchants et qui ont été baptisés : ce qui est évident d’après ce qu’il dit auparavant : Puisque l’on offre pour tous ceux qui sont baptisés le sacrifice de l’autel ou des aumônes, etc.

Mais c’est le contraire. Le Maître des sentences dit (loc. cit.), d’après saint Augustin (serm. 32, De verb Apost., à med.) que les suffrages ne servent de rien à ceux qui sont sortis de ce monde sans la foi qui opère par la charité. Or, les enfants en sont ainsi sortis. Les suffrages ne leur sont donc pas utiles.

Conclusion Puisque l’état des morts ne peut être changé par les suffrages des vivants, ils ne sont pas utiles aux enfants qui sont dans le limbe, dont il faudrait que l’état fût changé relativement au mérite de la récompense essentielle.

Il faut répondre que les enfants qui n’ont pas été baptisés ne sont retenus dans le limbe que parce qu’ils ne sont pas dans l’état de grâce. Par conséquent puisque l’état des morts ne peut être changé par les œuvres des vivants, surtout relativement au mérite de la récompense ou de la peine essentielle, les suffrages des vivants ne peuvent pas servir aux enfants qui sont dans les limbes.

Article 8 : Les suffrages servent-ils aux saints qui sont dans le ciel ?

Objection N°1. Ils semblent qu’ils servent d’une certaine manière aux sains qui sont dans le ciel, d’après ces paroles qui se trouvent dans une collecte de la messe : Comme ces sacrements servent à vos saints pour leur gloire, que de même ils nous soient profitables pour notre guérison. Or, entre tous les suffrages le sacrement de l’autel est le principal. Les suffrages servent donc aux saints qui sont dans le ciel.

Réponse à l’objection N°1 : Ces paroles ne doivent pas s’entendre comme si les saints tiraient eux-mêmes profit pour leur gloire de leurs fêtes que nous célébrons, mais elles signifient qu’il nous est profitable de célébrer leur gloire avec plus de solennité ; comme de ce que nous connaissons ou louons Dieu, on dit que sa gloire croît en nous d’une certaine manière (Il s’agit dans ce cas de sa gloire extrinsèque et non de sa gloire intrinsèque.), ce qui ne signifie pas qu’elle croît pour Dieu, mais pour nous.

Objection N°2. Les sacrements produisent ce qu’ils figurent. Or, la troisième partie de l’hostie, c’est-à-dire celle que l’on met dans le calice, signifie ceux qui mènent la vie bienheureuse dans le ciel. Les suffrages de l’Eglise sont donc utiles aux saints qui sont au ciel.

Réponse à l’objection N°2 : Quoique les sacrements produisent ce qu’ils figurent, ils ne produisent cependant pas cet effet maintenant à l’égard de tout ce qu’ils figurent ; autrement puisqu’ils figurent le Christ, ils produiraient quelque chose dans le Christ lui-même (ce qui est absurde), mais ils ont de l’efficacité à l’égard de celui qui reçoit le sacrement d’après la vertu de ce que le sacrement signifie. Ainsi il ne s’ensuit pas que les sacrifices offerts pour les fidèles défunts servent aux saints ; mais que d’après les mérites des saints qui sont rappelés ou signifiés dans le sacrement, ils servent aux autres pour lesquels ils sont offerts.

Objection N°3. Les saints dans le ciel ne se réjouissent pas seulement de leurs biens propres, mais encore des biens des autres. D’où il est dit (Luc, 15, 10) : Il y a une grande joie parmi les anges de Dieu quand un seul pécheur fait pénitence. Donc la joie des saints augmente en raison des bonnes œuvres que font les vivants, et par conséquent nos suffrages leur sont utiles.

Réponse à l’objection N°3 : Quoique les saints qui sont dans le ciel se réjouissent de tous nos biens, il ne s’ensuit cependant que la multiplication de nos joies augmente la leur formellement, mais elle est augmentée matériellement selon la raison de son objet. Or, dans les saints, de quelque chose qu’ils se réjouissent, la raison qu’ils ont de s’en réjouir c’est Dieu lui-même dont ils ne peuvent pas se réjouir plus ou moins ; parce que dans ce cas il y aurait une variation dans leur récompense essentielle qui consiste en ce qu’ils jouissent de Dieu. Par conséquent si on multiplie les biens dont Dieu est pour eux la raison de se réjouir, il ne s’ensuit pas qu’ils réjouissent plus vivement, mais qu’ils se réjouissent d’un plus grand nombre de choses. C’est pourquoi il n’en résulte pas qu’ils soient aidés par nos œuvres.

Objection N°4. Saint Jean Damascène dit (in serm. De dorm., à princ.) en rapportant les paroles de saint Chrysostome : Si les Gentils brûlent avec ceux qui sont morts ce qui leur appartenait, combien n’est-il pas plus convenable que vous fidèle vous envoyiez avec le fidèle ce qui lui a appartenu, non pour en faire des cendres à la façon des Gentils, mais pour que vous en retiriez une plus grande gloire, et pour effacer ses péchés, si celui qui est mort était un pécheur, ou pour ajouter à sa récompense et à ses mérites, s’il était juste. Donc, etc.

Réponse à l’objection N°4 : On ne doit pas attendre que les suffrages faits par quelqu’un ajoutent à la récompense de celui qui est dans la béatitude, mais ils servent à celui qui les fait. — Ou bien on doit dire que les suffrages peuvent ajouter à la récompense d’un mort qui est bienheureux, en raison de ce qu’il a déterminé pendant qu’il était encore vivant au sujet des suffrages que l’on devait faire pour lui ; ce qui a été une chose méritoire pour lui.

Mais c’est le contraire. Le Maître des sentences dit (Sent. 4, dist. 45) d’après les paroles de saint Augustin (serm. 17, De verb. Apost., chap. 1 à med.) : C’est une injure de prier dans l’église pour un martyr aux prières duquel nous devons nous recommander.

On aide celui qui est dans le besoin. Or, les saints dans le ciel sont absolument sans aucun besoin. Donc ils ne sont pas aidés par les suffrages de l’Eglise.

Conclusion Puisque les saints n’ont besoin de rien dans le royaume céleste et qu’ils sont enivrés de la gloire divine, ils ne sont pas aidés par nos suffrages.

Il faut répondre que le suffrage implique par sa nature un secours (Ainsi toute prière n’est pas suffrage ; on ne donne le nom de suffrage qu’à la prière qu’on fait pour obtenir en faveur de quelqu’un une chose dont il a besoin.) qui ne convient qu’à celui qui manque de quelque chose. Car on ne peut aider quelqu’un qu’autant qu’il en a besoin. Par conséquent puisque les saints qui sont dans le ciel sont exempts de toute espèce de besoin et qu’ils sont enivrés de l’abondance de la maison de Dieu, d’après le psalmiste (Ps. 35), il ne leur convient pas d’être aidés par les suffrages.

Article 9 : Les prières de l’Eglise, le sacrifice de l’autel et les aumônes servent-ils aux défunts ?

Objection N°1. Il semble que les âmes des morts ne soient pas seulement secourues par les prières de l’Eglise, le sacrifice de l’autel et les aumônes ou qu’elles ne soient pas principalement aidées par ces moyens. Car la peine doit être compensée par la peine. Or, le jeûne est plus pénal que l’aumône ou la prière. Donc le jeûne sert plus dans les suffrages que l’une de ces œuvres.

Réponse à l’objection N°1 : Dans celui qui satisfait pour un autre, on doit plutôt considérer, pour que l’effet de la satisfaction parvienne à l’autre, le moyen par lequel la satisfaction de l’un passe à l’autre que la peine de la satisfaction ; quoique la peine expie mieux la dette de celui qui satisfait, selon qu’elle est médicinale. C’est pourquoi ces trois sortes d’œuvres servent plus aux défunts qu’au jeûne.

Objection N°2. Saint Grégoire ajoute le jeûne ces trois choses, comme on le voit (Decr. 13, quest. 2, chap. 22). Les âmes de morts sont, dit-il, délivrées de quatre manières, ou par les oblations des prêtres, ou par les aumônes de leurs amis, ou par les prières des saints, ou par le jeûne de leurs proches. L’énumération précédente faite par saint Augustin (liv. De cura pro mort. agenda, chap. 18) est donc insuffisante.

Réponse à l’objection N°2 : Le jeûne peut aussi servir aux défunts en raison de la charité et de l’intention dirigée vers eux ; mais cependant le jeûne dans sa nature ne contient pas quelque chose qui appartienne à la charité ou à la direction de l’intention ; ces conditions lui sont, pour ainsi dire, extrinsèques. C’est pourquoi saint Augustin n’a pas mis le jeûne parmi les suffrages des morts, mais saint Grégoire l’a fait.

Objection N°3. Le baptême est le premier des sacrements, surtout quant à son effet. On devrait donc administrer le baptême ou les autres sacrements pour les défunts de la même manière ou plutôt que le sacrement de l’autel.

Réponse à l’objection N°3 : Le baptême est une régénération spirituelle. Par conséquent comme par la génération l’être n’est acquis que par celui qui est engendré ; de même le baptême n’a d’efficacité que dans celui qui est baptisé, pour ce qui est de l’œuvre opérée ; quoique d’après l’œuvre opérante de celui qui baptise ou qui est baptisé il puisse servir aux autres, comme toutes les autres œuvres méritoires. Mais l’eucharistie est le signe de l’union de l’Eglise, et c’est pour cela que d’après l’œuvre opéré elle-même son efficacité peut passer à un autre ; ce qui n’a pas lieu au sujet des autres sacrements.

Objection N°4. C’est ce qui paraît résulter de ces paroles (1 Cor., 15, 29) : S’il est vrai que les morts ne ressuscitent pas, pourquoi sont-ils baptisés en cet état ? Donc le baptême sert aussi pour les suffrages des défunts.

Réponse à l’objection N°4 : La glose (ord.) explique de deux manières ce passage. D’abord elle l’explique ainsi : Si les morts ressuscitent pas et si le Christ n’est pas ressuscité, pourquoi baptise-t-on pour eux ? C’est-à-dire pour les péchés, puisqu’ils ne sont pas pardonnés, si le Christ n’est pas ressuscité ; parce que dans le baptême non seulement la passion du Christ, mais encore sa résurrection opère et c’est elle qui est en quelque sorte cause de notre résurrection spirituelle. Ou bien elle dit qu’il y avait des ignorants qu’on baptisait pour ceux qui étaient morts sans baptême dans la pensée que cela leur serait utile. Ainsi l’Apôtre ne parle dans ce passage que d’après l’erreur de quelques individus.

Objection N°5. Dans les différentes messes il y a le même sacrement de l’autel. Si donc on compte le sacrifice parmi les suffrages et non la messe, il semble que toutes les messes qu’on dit pour les défunts aient la même valeur, que ce soit une messe de la sainte Vierge ou du Saint-Esprit ou tout autre : ce qui paraît être contraire à la pensée de l’Eglise qui a établi une messe spéciale pour les défunts.

Réponse à l’objection N°5 : Dans l’office de la messe il n’y a pas seulement le sacrifice, mais il y a encore les prières. C’est pourquoi le suffrage de la messe contient deux choses que saint Augustin énumère (loc. cit., Objection N°2), la prière et le sacrifice. Ainsi dons, de la part du sacrifice qui est offert, la messe sert également au mort, peu importe quelle messe on dise, et le sacrifice est ce qu’il y a de principal dans la messe. Mais de la part des prières, la messe qui est la plus utile c’est celle où se trouvent des oraisons déterminées à cette intention. Toutefois ce défaut peut être compensé par un surcroît de dévotion dans celui qui dit la messe, ou dans celui qui la fait dire, ou encore par l’intercession du saint dont le suffrage est imploré à la messe (Cependant le prêtre doit, autant que les rubriques le permettent, dire la messe. Qui stipendium pro sacro accipit, dit saint Alphonse, tenetur dicere missam pro defunctis, vel votivam, vel in hoc aut in isto altari, prout pecuniam offerens, petivit (quantùm tamen Rubicæ permittunt, quibus neglectis, Ecclesiæ ordinem invertere ob alterius devotionem non convenit) ; quia ob ejus devotionem et speciales orationes, major fructus provenire solet. Si tamen aliter faciat, non erit grave, imò nullum si fiat justâ de causâ (liv. 6, n° 328).).

Objection N°6. Saint Jean Damascène enseigne (in serm. De dormient., à med.) que l’on offre des cierges et de l’huile pour les défunts. On ne doit donc pas compter seulement l’oblation du sacrifice de l’autel, mais encore les autres offrandes parmi les suffrages des morts.

Réponse à l’objection N°6 : Cette offrande de cierge ou d’huile peut être utile au défunt en tant que ces choses sont des aumônes. Car on les donne pour servir au culte de l’Eglise ou pour l’usage des fidèles.

Conclusion C’est avec raison que saint Augustin a établi qu’il y avait trois secours principaux que les vivants pouvaient accorder aux morts : l’eucharistie et l’aumône en raison de la charité par laquelle les morts sont unis aux vivants, et la prière en raison de leur intention qu’ils dirigent vers les morts.

Il faut répondre que les suffrages des vivants sont utiles aux morts, selon qu’ils sont unis avec les vivants dans la charité et selon que l’intention des vivants se porte vers eux. C’est pourquoi les œuvres qui sont principalement faites pour venir en aide aux morts sont celle qui appartiennent le plus à la communication de la charité ou à la direction de l’intention vers un autre. Or, le sacrement de l’eucharistie appartient principalement à la charité ; puisqu’il est le sacrement de l’union de l’Eglise et qu’il contient celui en qui l’Eglise entière est unie et consolidée, c’est-à-dire le Christ. L’eucharistie est par conséquent comme la source ou le lien de la charité. D’ailleurs parmi les effets de la charité l’aumône est le principal. C’est pourquoi du côté de la charité ces deux choses sont principalement utiles aux morts : le sacrifice de l’Eglise et l’aumône. Mais de la part de l’intention dirigée vers les morts ce qui est le plus profitable, c’est la prière, parce que la prière par sa nature n’indique pas seulement un rapport avec celui qui prie, comme les autres œuvres, mais elle se rapporte plus directement à la chose pour laquelle on prie. C’est pour ce motif qu’on établit ces trois choses comme les secours principaux que l’on peut accorder aux morts, quoiqu’on doive croire que toutes les autres bonnes œuvres que l’on fait par charité pour les défunts leur sont profitables.

Article 10 : Les indulgences servent-elles aux morts ?

Objection N°1. Il semble que les indulgences que l’Eglise accorde servent aussi aux morts. C’est ce qui se prouve par la coutume de l’Eglise qui fait prêcher la croisade, pour qu’on gagne l’indulgence pour soir et pour deux ou trois et quelquefois même pour dix âmes des vivants ou des morts ; ce qui serait une déception, si elles n’étaient utiles aux morts. Donc les indulgences servent aux morts.

Objection N°2. Le mérite de l’Eglise entière est plus efficace que celui d’une seule personne. Or, le mérite d’une personne vient en aide aux morts, comme on le voit dans la dispensation des aumônes. Donc à plus forte raison le mérite de l’Eglise sur lequel les indulgences s’appuient.

Objection N°3. Les indulgences de l’Eglise servent à ceux qui sont sous la juridiction de l’Eglise. Or, ceux qui sont dans le purgatoire sont sous sa juridiction, autrement les suffrages de l’Eglise ne leur serviraient pas. Il semble donc que les indulgences servent aux morts.

Mais au contraire. Pour que les indulgences servent à quelqu’un, on requiert une cause convenable pour laquelle on accorde les indulgences. Or, cette cause ne peut exister de la part d’un mort ; parce qu’il ne peut pas faire quelque chose qui soit utile à l’Eglise, et c’est principalement pour cette cause que les indulgences s’accordent. Il semble donc que les indulgences ne servent pas aux morts.

Les indulgences sont déterminées selon la volonté de celui qui les accorde. Si donc les indulgences pouvaient servir aux morts, il serait au pouvoir de celui qui accorde l’indulgence de délivrer un mort absolument de sa peine ; ce qui paraît absurde.

Conclusion Puisque les morts ne peuvent faire aucune des choses pour lesquelles on accorde les indulgences, elles ne leur profitent pas absolument et directement, mais elles leur servent secondairement et indirectement, si leur forme est telle qu’elles puissent leur être appliquées.

Il faut répondre que les indulgences peuvent être utiles à quelqu’un de deux manières : 1° principalement ; 2° secondairement. Elles servent principalement à celui qui les reçoit, c’est-à-dire à celui qui fait l’œuvre pour laquelle on les accorde ; comme celui qui visite l’église d’un saint. Par conséquent puisque les morts ne peuvent pas faire quelques-unes des choses pour lesquelles on accorde les indulgences, elles ne peuvent directement leur être utiles. Elles servent secondairement et indirectement à celui pour lequel on fait ce qui est cause de l’indulgence ; ce qui est possible quelquefois et ce qui quelquefois ne l’est pas, selon la forme diverse de l’indulgence. Car si la forme de l’indulgence est ainsi conçue : celui qui fait ceci ou cela gagnera tant d’indulgences ; celui qui le fait ne peut transporter sur un autre le fruit de l’indulgence ; parce qu’il ne lui appartient pas d’appliquer à quelqu’un l’intention de l’Eglise, qui dispense les suffrages communs d’où les indulgences tirent leur valeur, comme nous l’avons dit (quest. 27, art. 3, Réponse N°2). Mais si l’indulgence est conçu sous cette forme : Celui qui fera telle ou telle chose, gagnera tant d’indulgences pour lui et pour son père ou pour tout autre de ses parents ou amis détenus dans le purgatoire, cette indulgence sera utile, non seulement aux vivants, mais encore aux morts. Car il n’y a pas de raison pour laquelle l’Eglise puisse transférer les mérites communs sur lesquels les indulgences s’appuient aux vivants et non aux morts. Cependant il ne s’ensuit pas qu’un prélat de l’Eglise (Les évêques ne peuvent accorder des indulgences que dans la proportion déterminée par le souverain pontife, et le souverain pontife lui-même, quand il s’agit des âmes du purgatoire, les indulgences qu’il accorde ne leur servent pas per modum absolutionis, mais per modum suffragii.) puisse délivrer les âmes du purgatoire à son gré ; parce que pour que les indulgences aient de la valeur, il faut une cause convenable pour les accorder, comme nous l’avons dit (quest. 26, art. 3).

Article 11 : La cérémonie des obsèques sert-elle aux défunts ?

Objection N°1. Il semble que la cérémonie des obsèques serve aux défunts. Car saint Jean Damascène cite (in serm. De Dormient., à med.) les paroles de saint Athanase qui s’exprime ainsi : Quoique celui qui a été consommé dans la piété ait été déposé dans l’air, ne craignez pas de brûler sur son tombeau de l’huile et des cierges, en invoquant le Seigneur ; car ces choses sont agréables à Dieu et obtiennent de lui une grande récompense. Or, ces choses appartiennent à la cérémonie des obsèques. Cette cérémonie est donc utile aux morts.

Réponse à l’objection N°1 : L’huile et la cire que l’on porte sur le tombeau des morts, servent au défunt par accident, soit parce qu’on les offre à l’église, soit parce qu’on les donne aux pauvres, soit parce qu’on fait des choses pour honorer Dieu. C’est pour cela qu’aux paroles citées dans l’objection, l’auteur ajoute : Car l’huile et toutes les autres choses sont un holocauste.

Objection N°2. Comme le dit saint Augustin (De civ. Dei, liv. 1, chap. 13, à princ.), on s’est occupé avec une grande piété des funérailles des anciens justes, on a célébré leurs obsèques, et on a pourvu à leur sépulture, et pendant qu’ils étaient vivants ils ont ordonné à leurs enfants d’ensevelir leurs corps ou de les transporter dans un lieu désigné. Or, ils n’auraient pas fait toutes ces choses, si la sépulture et toutes les autres cérémonies de ce genre n’étaient utiles aux morts.

Réponse à l’objection N°2 : Les saints patriarches ont eu besoin de la sépulture de leurs corps, non pour prouver que les corps ont encore quelque sentiment, mais pour montrer que les corps des morts appartiennent à la Providence, et pour établir la foi dans la résurrection, comme on le voit dans saint Augustin (De civ., liv. 1, chap. 13). Ils ont voulu aussi être ensevelis dans la terre promise où ils croyaient que naîtrait et mourrait le Christ, dont la résurrection est la cause de la notre.

Objection N°3. Personne ne fait l’aumône à quelqu’un que pour lui être utile. Or, parmi les différentes espèces d’aumônes on compte la sépulture des morts. C’est ce qui fait dire à saint Augustin (De civ. Dei, liv. 1, loc. cit.) : Tobie, en ensevelissant les morts, a acquis devant Dieu des mérites, comme l’ange l’atteste. Donc la cérémonie de la sépulture est utile aux morts.

Réponse à l’objection N°3 : La chair étant une partie de la nature humaine, l’homme est naturellement attaché à sa chair, d’après ces paroles de l’Apôtre (Eph., 5, 29) : Personne n’a jamais haï sa chair. Ainsi, par suite de cette affection naturelle, tout homme vivant s’inquiète de ce que deviendra son corps après la mort et il serait affligé s’il pressentait qu’il lui arrivera quelque indignité. C’est pourquoi ceux qui aiment un homme par là même qu’ils ont des sentiments conformes à la volonté de celui qu’ils aiment, ils prennent soin de sa chair. Car comme le dit saint Augustin (De civ Dei, liv. 1, loc. cit.) : Si l’habit d’un père, si un anneau ou toute autre chose semblable est d’autant plus cher aux descendants qu’ils ont plus d’affection pour leurs parents ; on ne doit mépriser d’aucune manière leurs corps qui leur sont assurément plus intimement et plus profondément unis que tous les vêtements que nous portons. C’est pour cela qu’en raison de ce qu’en ensevelissant le corps d’un mort on satisfait à son désir, lorsqu’il ne peut à cet égard se satisfaire lui-même, on dit qu’on lui fait une aumône.

Objection N°4. Il est inconvenant de dire que la dévotion des fidèles soit vaine. Or, il y en a qui, par dévotion, veulent qu’on les ensevelisse dans des lieux religieux. Le culte de la sépulture est donc utile aux défunts.

Réponse à l’objection N°4 : La dévotion des fidèles, comme le dit saint Augustin (liv. De cura pro mort. agenda, chap. 4), qui tient à faire ensevelir en un lieu saint ceux qui leur sont chers n’est pas frustrée, puisque par là ils confient leur mort au suffrage des saints, comme nous l’avons dit (dans le corps de l’article.).

Objection N°5. Dieu est plus porté à faire miséricorde qu’à condamner. Or, la sépulture dans des lieux sacrés nuit à quelques-uns, s’ils en sont indignes. D’où saint Grégoire dit (Mor., liv. 4, chap. 1) : Ceux qui ont sur la conscience de grandes fautes et font mettre leurs corps dans des églises, ajoutent plutôt à la gravité de leur condamnation qu’ils n’aident à leur délivrance. Par conséquent, à plus forte raison, le culte de la sépulture sert-il aux bons.

Réponse à l’objection N°5 : Un impie ne souffre pas d’être enseveli dans un lieu saint, sinon en raison de ce qu’il s’est procuré par gloire humaine cette sépulture dont il n’était pas digne.

Mais c’est le contraire. Saint Augustin dit (liv. De cura pro mort. agenda, chap. ult., circ. med.) : Tout ce qu’on fait pour le corps de l’homme n’est pas un secours qui l’aide à se sauver, mais un devoir d’humanité.

Ce même docteur dit encore (in eod. liv., chap. 2 ad fin. et De civ. Dei, liv. 1, chap. 12, à med.) : Le soin des funérailles, la condition de la sépulture, la pompe des obsèques sont plutôt des consolations pour les vivants que des secours pour les morts.

Le Seigneur dit (Matth., 10, 28 et Luc, 12, 4) : Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui après cela ne peuvent rien faire de plus. Or, après la mort des saints on peut empêcher d’ensevelir leurs corps, comme l’histoire ecclésiastique (Eusèbe, liv. 5, chap. 1 ad fin.) le rapporte des martyrs de l’Eglise de Lyon. Les morts n’en souffrent donc pas, si leurs corps restent inhumés et par conséquent la cérémonie de la sépulture ne leur est pas utile.

Conclusion La cérémonie des obsèques n’ayant pas d’autre effet que de toucher les hommes de compassion pour qu’ils prient pour les morts, elle n’est pas utile aux morts par elle-même, mais par accident.

Il faut répondre que la sépulture a été établie à cause des vivants et à cause des morts. A cause des vivants, pour que leurs yeux ne fussent pas blessés par le spectacle hideux d’un cadavre et pour que leurs corps ne fussent pas souillés par les miasmes qui s’en exhalent. Ces avantages se rapportent aux corps, mais la sépulture sert encore aux vivants d’une manière spirituelle, dans ce sens que c’est par là que se forme la foi dans la résurrection. Elle est utile aussi aux morts, parce qu’en voyant les tombeaux on se rappelle ceux qui ne sont plus et on prie pour eux. C’est ainsi que le mot monumentum vient du mot mémoire (memoria). Car on donne au tombeau le nom de monument, parce qu’il avertit en quelque sorte l’âme (monens mentem), comme le dit saint Augustin (liv. De civ. Dei, et liv. De cura pro mort. agenda, chap. 4, in med.). Toutefois les païens tombèrent à ce sujet dans l’erreur en pensant que la sépulture sert au mort pour que son âme soit en repos. Car ils ne croyaient pas que l’âme pût jouir du repos avant que le corps n’eût reçu la sépulture ; ce qui est absolument ridicule et absurde. Quant à la sépulture faite dans un lieu sacré, si elle est plus utile au mort, ce n’est pas ex ipso opere operato, mais c’est plutôt ex ipso opere operante ; comme par exemple, quand le défunt lui-même, ou un autre qui a voulu que son corps fut enterré dans un lieu saint, le met sous le patronage d’un saint dont on doit croire que les prières lui seront d’un certain secours et quand on le confie ainsi au patronage de ceux qui desservent ce lieu saint et qui prient plus souvent et plus spécialement pour ceux qui y sont enterrés. Pour les choses qu’on emploie à l’ornement de la sépulture, elles servent aux vivants en ce qu’elles sont pour eux des consolations, mais elles peuvent aussi servir aux morts non par elles-mêmes, mais par accident, dans le sens que par là les hommes sont excités à la compassion et par conséquent à la prière ; ou bien parce que les frais de sépulture servent à nourrir les pauvres ou à décorer l’Eglise. Car c’est à ce point de vue que l’on compte la sépulture parmi les autres aumônes.

Article 12 : Les suffrages qui se font pour un mort en particulier servent-ils plus à celui pour qui on les fait qu’aux autres ?

Objection N°1. Il semble que les suffrages que l’on fait pour un défunt ne servent pas plus à celui pour qui on les fait qu’aux autres. Car la lumière spirituelle est communicable que la lumière corporelle. Or, la lumière corporelle, par exemple des flambeaux, quoiqu’on ne les allume que pour un seul, servent cependant à tous ceux qui habitent avec lui, bien que ce ne soit pas eux qu’ils brûlent. Par conséquent, puisque les suffrages sont des lumières spirituelles, quoiqu’on les fasse spécialement pour un seul, ils ne valent pas mieux pour lui que pour les autres qui sont dans le purgatoire.

Réponse à l’objection N°1 : Les suffrages servent à la manière de la lumière, selon qu’ils sont reçus par les morts et qu’ils en tirent une certaine consolation, et cette consolation est d’autant plus grande qu’ils sont doués d’une charité plus parfaite. Mais selon que les suffrages sont une satisfaction transférée sur un autre par l’intention de celui qui les fait, ils ne ressemblent pas à la lumière, mais plutôt au payement d’une dette. Or, il n’est pas nécessaire, si on paye une dette pour l’un, que les dettes des autres soient payées.

Objection N°2. Comme le dit le Maître des sentences (Sent. 4, dist. 45), les suffrages servent aux morts, parce que, pendant qu’ils vivaient ici-bas, ils ont mérité qu’ils puissent ensuite leur être utiles. Or, il y en a qui ont plus mérité que ces suffrages leur servissent que ceux pour lesquels on les fait. Ils leur sont donc plus utiles ; autrement leur mérite serait frustré.

Réponse à l’objection N°2 : Ce mérite est conditionnel. Car ils ont mérité que les suffrages leur servissent, si on faisait pour eux ; ce qui n’a pas été autre chose que de se rendre aptes à les recevoir. D’où il est évident qu’ils n’ont pas mérité directement le secours des suffrages, mais par leurs mérites antérieurs ils se sont rendus aptes à en recevoir les fruits. C’est pourquoi il ne s’ensuit pas que leur mérite soit rendu vain.

Objection N°3. On ne fait pas tant de suffrages pour les pauvres que pour les riches. Si donc les suffrages faits pour quelques individus ne valaient que pour eux ou s’ils leur étaient plus utiles qu’aux autres, les pauvres seraient d’une condition pire ; ce qui est contraire à cette parole du Seigneur (Luc, 6, 20) : Bienheureux les pauvres, parce que le royaume de Dieu est à eux.

Réponse à l’objection N°3 : Rien n’empêche que les riches ne soient sous un rapport d’une condition meilleure que les pauvres, comme par rapport à l’expiation de la peine ; mais cet avantage n’est rien pour ainsi dire comparativement à la possession du royaume des cieux, dans laquelle les pauvres auront une condition meilleure, d’après le passage cité.

Mais au contraire. La justice humaine a pour modèle la justice divine. Or, la justice humaine, si quelqu’un paye une dette pour un autre, n’absout que ce dernier. Donc, puisque celui qui fait les suffrages paye d’une certaine manière la dette de celui pour qui il les fait, ils ne servent qu’à celui-ci.

Comme l’homme qui fait des suffrages satisfait d’une certaine manière pour un mort, de même il peut aussi quelquefois satisfaire pour un vivant. Or, quand on satisfait pour un vivant, cette satisfaction ne compte que pour celui pour qui on la fait. Donc celui qui fait les suffrages n’est également utile qu’à celui pour lequel il les fait.

Conclusion Les suffrages faits pour un seul défunt servent aux autres en raison de la charité qui rend les biens communs entre les justes, mais en raison de l’intention ils servent plus à celui pour qui on les fait, et même ils ne servent qu’à lui seul, si on ne considère que la nature de la remise de la peine.

Il faut répondre qu’à cet égard il y a deux sortes d’opinions. Car les uns ont dit, comme Prépositivus, que les suffrages faits pour un mort ne servent pas non plus à celui pour lequel on les fait, mais à ceux qui en sont plus dignes. Ils donnaient pour exemple le flambeau qu’on allume pour un riche et qui ne sert pas moins à ceux qui sont avec lui qu’au riche lui-même, et qui leur sert même davantage, s’ils ont des yeux meilleurs. Il en est de même aussi de la lecture, qui ne sert plus à celui pour qui on lit qu’aux autres qui écoutent simultanément avec lui, mais qui est même plus profitable à ceux qui sont plus intelligents. Et si on leur objectait que l’Eglise a établi spécialement des prières pour certains individus et que d’après cela ces dispositions seraient vaines, ils répondaient que l’Eglise l’a fait pour exciter la dévotion des fidèles (Cet expédient serait bien peu digne de la gravité de l’Eglise et de son enseignement.) qui sont plus portés à faire des suffrages spéciaux que des suffrages communs, et qui prient aussi avec plus de ferveur pour leurs proches que pour les étrangers. — D’autres au contraire ont dit que les suffrages servent plus à ceux pour lesquels on les fait. Ces deux opinions sont vraies l’une et l’autre sous un rapport. Car la valeur des suffrages peut être appréciée à deux points de vue. En effet, ils valent d’abord d’après la vertu de la charité qui rend tous les biens communs. Sous ce rapport ils valent davantage pour celui qui est plus rempli de charité, quoiqu’on ne les fasse pas spécialement pour lui. En ce sens la valeur des suffrages se considère plus d’après la consolation intérieure qu’éprouve celui qui est dans la charité, lorsqu’il se réjouit des biens d’un autre qui consistent après la mort dans la diminution de la peine qu’il doit expier. Car après la mort ce n’est plus le lieu d’acquérir la grâce, ou de l’augmenter, ce qui est l’effet que produisent pour nous en cette vie les œuvres des autres d’après la vertu de la charité. Ensuite les suffrages tirent leur valeur de ce que par l’intention de l’un ils sont appliqués à un autre. De la sorte la satisfaction de l’un est comptée pour un autre. De cette manière il est certain qu’ils valent davantage pour celui pour qui on les fait ; et même ils ne valent ainsi que pour lui seul. Car la satisfaction se rapporte proprement à la rémission de la peine. Par conséquent, quant à la rémission de la peine le suffrage est principalement utile à celui pour qui on le fait. Sous ce rapport la seconde opinion est plus vraie que la première.

Article 13 : Les suffrages faits pour plusieurs sont-ils aussi profitables pour chacun d’eux que si on les faisait en particulier pour chaque individu ?

Objection N°1. Il semble que les suffrages faits pour plusieurs valent autant pour chacun que si on les faisait pour chaque individu en particulier. Car nous voyons que de la lecture faite pour un seul il ne se perd rien, si on la fait tout à la fois pour d’autres. Donc, pour la même raison, celui pour qui on fait un suffrage ne perd rien on lui associe quelqu’un ; et par conséquent si on fait le suffrage pour plusieurs, il vaut autant pour chacun que si on le faisait en particulier pour chaque individu.

Réponse à l’objection N°1 : Les suffrages, selon qu’ils sont des satisfactions, ne servent pas par manière d’action, comme l’enseignement, qui, de même que toute autre action, produit de l’effet selon les dispositions de celui qui les reçoit ; mais ils sont utiles à la façon de l’acquittement d’une dette, ainsi que nous l’avons dit (art. préc., Réponse N°1). C’est pourquoi il n’y a pas de parité.

Objection N°2. D’après l’usage commun de l’Eglise nous voyons que quand on dit une messe pour un défunt, on y adjoint tout à la fois des oraisons pour d’autres défunts. Or, on ne le ferait pas, si le défunt pour lequel on dit la messe en souffrait un dommage. Donc, etc.

Réponse à l’objection N°2 : Les suffrages faits pour une personne servant d’une certaine manière aux autres, comme on le voit d’après ce que nous avons dit (art. 1), il s’ensuit que quand on dit la messe pour quelqu’un, il n’y a pas d’inconvénient qu’on fasse aussi des prières pour d’autres. Car on ne dit pas ces prières pour que la satisfaction du suffrage de la première personne soit principalement appliquée à d’autres, mais pour que la prière qu’on fait spécialement pour eux leur soit profitable.

Objection N°3. Les suffrages des prières s’appuient principalement sur la vertu divine. Or, comme devant Dieu il n’y a pas de différence entre être aidé par beaucoup ou par peu, de même il n’y en a pas non plus entre secourir un grand nombre ou quelques-uns. Par conséquent si on fait la même prière pour un grand nombre, chacun d’eux sera aussi secouru qu’un seul le serait par la même prière qu’on ferait uniquement pour lui.

Réponse à l’objection N°3 : La prière se considère de la part de celui qui prie et de la part de celui qu’on prie, et son effet dépend de l’un et de l’autre. C’est pour cela que quoiqu’il ne soit pas plus difficile à la puissance divine d’en absoudre plusieurs qu’un seul, néanmoins la prière de celui qui prie n’est pas aussi satisfactoire pour plusieurs que pour un seul.

Mais au contraire. Il vaut mieux aider plusieurs qu’un seul. Si donc un suffrage fait pour plusieurs vaut autant pour chacun que si on ne le faisait que pour un seul, il semble que l’Eglise n’aurait pas dû établir qu’on dirait la messe ou une oraison en particulier pour une personne, mais elle aurait commandé de la dire toujours pour les fidèles défunts ; ce qui est évidemment faux.

Le suffrage a une efficacité finie. Par conséquent, divisé entre plusieurs, il est moins utile à chacun qu’il ne le serait, si on ne le faisait que pour un seul.

Conclusion Les suffrages, selon qu’ils sont des satisfactions que l’intention de celui qui les fait applique aux morts, ils servent plus à celui pour qui on les fait en particulier que ceux qu’on fait en général pour lui et pour les autres ; mais selon qu’on les considère comme tirant leur valeur de la vertu de charité, ils servent autant à chaque individu que si on le faisait que pour un seul.

Il faut répondre que si on considère la valeur des suffrages, selon qu’elle provient de la vertu de la charité qui unit les membres de l’Eglise, les suffrages faits pour plusieurs valent autant pour chacun que si on les faisait uniquement pour un seul ; parce que la charité ne s’affaiblit pas si on divise ses effets entre plusieurs, elle s’augmente plutôt. De même la joie est aussi d’autant plus grande qu’elle est commune à un plus grand nombre, comme le dit saint Augustin (Confess., liv. 8, chap. 4). Par conséquent une bonne œuvre qu’on fait ne cause pas moins de joie dans le purgatoire à plusieurs qu’à un seul. Mais si l’on considère la valeur des suffrages, selon qu’ils sont des satisfactions que l’intention de celui qui les fait transfère aux morts, alors le suffrage qu’on fait pour quelqu’un en particulier lui est plus utile que celui qu’on fait pour lui et pour beaucoup d’autres avec lui. Car dans ce cas l’effet des suffrages est réparti d’après la justice divine entre ceux pour lesquels on les fait. D’où il est évident que cette question dépend de la première, et on voit par là d’une manière manifeste le motif pour lequel il a été établi qu’on ferait dans l’Eglise des suffrages spéciaux.

Article 14 : Les suffrages communs sont-ils aussi utiles à ceux pour lesquels on ne fait pas de suffrages spéciaux qu’à ceux pour lesquels on fait des suffrages particuliers et communs tout ensemble ?

Objection N°1. Il semble que les suffrages communs soient aussi utiles à ceux pour lesquels on n’en fait pas de spéciaux, qu’à ceux pour lesquels on en fait de spéciaux et de communs tout à la fois. Car on rendra dans la vie à venir à chacun selon ses propres mérites. Or, celui pour qui on ne fait pas de suffrages a autant mérité d’être aidé après sa mort que celui pour lequel on en fait de particuliers. Donc il sera aidé par les suffrages communs autant que l’autre l’est par les suffrages spéciaux et communs.

Réponse à l’objection N°1 : Comme on le voit d’après ce que nous avons dit (art. 12, Réponse N°2), le secours des suffrages ne tombe pas directement et absolument sous le mérite, mais il y tombe pour ainsi dire conditionnellement. C’est pourquoi cette raison n’est pas concluante.

Objection N°2. L’eucharistie est le premier de tous les suffrages de l’Eglise. Or, l’eucharistie, puisqu’elle renferme le Christ tout entier, a d’une certaine manière une efficacité infinie. Donc une seule oblation de l’eucharistie qui se fait communément pour tous, sert pour la pleine délivrance de ceux qui sont dans le purgatoire ; et par conséquent les suffrages communs seuls sont d’un aussi grand secours que les suffrages spéciaux et communs tout ensemble.

Réponse à l’objection N°2 : Quoique la vertu du Christ qui est contenue dans le sacrement de l’eucharistie soit infinie, cependant l’effet auquel ce sacrement est rapporte est déterminé. Il n’est donc pas nécessaire que par un sacrifice de l’autel la peine entière de ceux qui sont dans le purgatoire soit expiée ; comme il n’est pas nécessaire non plus que par un seul sacrifice que l’on offre on soit délivré de toute la satisfaction qu’on doit pour ses péchés. C’est pour cela que quelquefois on enjoint plusieurs messes pour la satisfaction d’un seul péché. Cependant il est à croire que s’il reste quelque chose des suffrages particuliers que l’on a faits pour certaines personnes de manière qu’elles n’en aient plus besoin, la miséricorde divine le dispense aux autres pour lesquels les suffrages ne sont pas faits, s’ils en ont besoin, comme on le voit par ces paroles de saint Jean Damascène (in serm. De dorm., inter. med. et fin.). Dieu, selon qu’il est juste, donnera le pouvoir d’agir à celui qui ne l’a pas, et selon qu’il est sage il négociera l’échange des besoins. Ce négoce aurait lieu en effet si l’un suppléait à ce qui manque à l’autre.

Mais c’est le contraire. Deux biens sont préférables à un seul. Donc les suffrages spéciaux et communs sont plus utiles à celui pour qui on les fait que les suffrages communs seulement.

Conclusion Pour activer la délivrance de la peine les suffrages spéciaux et communs réunis ont plus de valeur que les suffrages communs seulement, mais par rapport à la délivrance finale de la peine les suffrages généraux seuls ont autant de valeur que les suffrages généraux et particuliers tout ensemble.

Il faut répondre que la réponse de cette question dépend de la solution de la douzième. Car si les suffrages faits pour un seul en particulier sont indifféremment utiles à tous, alors tous les suffrages sont communs. C’est pourquoi, à égalité de mérite, celui pour lequel on ne fait pas de suffrages particuliers recevra autant de secours que celui pour lequel on en fait. Mais si les suffrages faits pour quelqu’un ne servent pas à tous indifféremment, et qu’ils servent surtout à ceux pour lesquels on les fait, dans ce cas il n’y a pas de doute que les suffrages communs et spéciaux réunis sont plus utiles à quelqu’un que les suffrages communs tout seuls. C’est pourquoi le Maître des sentences touche ces deux opinions (Sent. 4, dist. 45). L’une quand il dit que les suffrages communs et particuliers servent également au riche, et que le pauvre n’a que les suffrages communs. Car quoique l’un soit aidé de plus de manières que l’autre, il ne l’est cependant pas davantage. Il touche l’autre quand il dit que celui pour lequel on fait des suffrages particuliers obtient une absolution plus prompte, mais non plus complète, parce que l’un et l’autre sera finalement délivré de toute peine.

Supplément = 5ème partie

Question 72 : De la prière par rapport aux saints qui sont dans le ciel

Nous devons ensuite nous occuper de la prière par rapport aux saints qui sont dans le ciel. A cet égard trois questions se présentent : 1° Les saints connaissent-ils nos prières ? (Il est certain que les saints qui sont dans le ciel connaissent les prières que nous leur adressons. C’est ce que prouve la coutume de l’Eglise qui les prie constamment, contrairement à l’erreur des Pauvres de Lyon et des réformés, qui ont prétendu qu’ils n’entendaient pas nos prières.) — 2° Devons-nous les interpeller pour qu’ils prient pour nous ? (Il est de foi que l’invocation des saints est une chose utile pour nous et qu’il nous est avantageux de les choisir pour nos intercesseurs (Voyez à ce sujet le concile de Trente, sess. 25, decret. De invocat. et venerat. sanctorum.).) — 3° Les prières qu’ils font pour nous sont-elles toujours exaucées ?

Article 1 : Les saints connaissent-ils nos prières ?

Objection N°1. Il semble que les saints ne connaissent pas nos prières. Sur ces paroles (Is., 63, 16) : C’est vous qui êtes notre Père ; Abraham ne nous connaît point et Israël ne sait qui nous sommes, la glose dit (interl.) dit que les saints qui sont morts ne savent pas ce que font les vivants, même leurs enfants, et elle est extraite de saint Augustin (De cura pro mort. agenda, chap. 13) qui cite ce passage. D’ailleurs voici les expressions de ce docteur : Si de si grands patriarches ont ignoré ce qui se passait à l’égard du peuple issu de leur sang, comment les morts se mêleraient-ils des affaires et des actes des vivants pour les connaître et les aider. Les saints ne peuvent donc connaître nos prières.

Réponse à l’objection N°1 : Ce passage de saint Augustin doit s’entendre de la connaissance naturelle des âmes séparées. Cette connaissance n’est pas obscurcie dans les saints comme elle l’est dans les pécheurs ; mais il ne parle pas de la connaissance qui a lieu dans le Verbe et qu’Abraham évidemment n’avait pas dans le temps que ces paroles ont été prononcées par Isaïe ; puisqu’avant la passion du Christ personne n’est parvenu à la vision de Dieu.

Objection N°2. Il est dit au roi Josias (4 Rois, 22, 20) : C’est pourquoi, c’est-à-dire parce que vous avez pleuré devant moi, je vous ferai reposer avec vos pères… pour que vos yeux ne voient point les maux que je dois faire tomber sur ce lieu. Or, on ne serait pas arrivé à ce but en faisant mourir Josias, si après sa mort il eût su ce qui devait arriver à sa nation. Donc les saints qui sont morts ne connaissent pas nos actes, et par conséquent ils ne comprennent pas nos prières.

Réponse à l’objection N°2 : Quoique les saints connaissent après cette vie les choses qui se font ici-bas, il ne faut cependant pas croire qu’ils soient affligés, lorsqu’ils connaissent les malheurs de ceux qu’ils ont aimé dans ce siècle ; car ils sont tellement remplis de la joie de la béatitude que la douleur ne trouve pas de place en eux. Par conséquent quoiqu’ils connaissent les infortunes des leurs après leur mort, néanmoins on leur en a épargné la douleur en les retirant de ce monde avant que ces maux n’éclatent. — Mais peut-être que les âmes non glorifiées éprouveraient de la douleur, si elles connaissaient les afflictions de ceux qui leur sont chers. Et comme l’âme de Josias ne fut pas glorifiée aussitôt qu’elle sortit de son corps, saint Augustin (De cura pro mort. agenda, chap. 13 à 15) s’efforce de conclure de là que les âmes des morts n’ont pas connaissance de ce que font les vivants.

Objection N°3. Plus on est parfait en charité et plus on vient en aide au prochain dans les dangers. Or, les saints qui vivent ici-bas s’occupent dans les dangers de leurs parents et de ceux qui leur sont les plus unis et les aident manifestement. Par conséquent puisque après la mort leur charité est beaucoup plus vive, s’ils connaissent ce que nous faisons ils prendraient beaucoup plus soin de leurs amis et de leurs parents et les aideraient dans les cas de nécessité, ce qu’ils ne paraissent pas faire. Il ne semble donc pas qu’ils connaissent nos actes et nos prières.

Réponse à l’objection N°3 : Les âmes des saints ont une volonté pleinement conforme à la volonté divine pour l’objet voulu. C’est pourquoi bien qu’elles conservent l’affection de la charité à l’égard du prochain, cependant elles ne lui viennent pas en aide autrement que selon le mode qu’elles voient que la justice divine a disposé. Cependant il faut croire qu’elles aident beaucoup leurs proches en intercédant pour eux devant Dieu.

Objection N°4. Comme les saints voient le Verbe après leur mort, de même aussi les anges dont il est dit (Matth., 18, 10) : Leurs anges voient toujours la face de mon Père. Or, les anges qui voient le Verbe ne connaissent pas tout à cause de cela ; puisque les inférieurs sont délivrés de leur ignorance par ceux qui sont au-dessus d’eux, comme on le voit dans saint Denis (chap. 7 Hier., à med., et chap. 6, Eccles. hierarch., sub. fin.). Donc les saints, quoiqu’ils voient le Verbe, ne connaissent pas en lui nos prières et les autres actions que nous faisons.

Réponse à l’objection N°4 : Quoiqu’il ne soit pas nécessaire que ceux qui voient le Verbe voient tout en lui ; cependant ils voient ce qui appartient à la perfection de leur béatitude, comme nous l’avons dit (dans le corps de l’article.).

Objection N°5. Il n’y a que Dieu qui voie le fond des cœurs. Or, la prière consiste principalement dans le cœur. Il n’appartient donc qu’à Dieu de connaître les prières, et par conséquent les saints ne connaissent pas les nôtres.

Réponse à l’objection N°5 : Dieu seul connaît par lui-même les pensées des cœurs, mais les autres les connaissent selon qu’elles leur sont révélées soit par la vision du Verbe (Ainsi les saints ne connaissent nos prières que quand Dieu les leur manifeste par une révélation ; c’est ce que dit positivement S. Thomas (2a, 2æ, quest. 83, art. 4, Réponse N°2) : Petitiones quas ad eos dirigimus, Deo manifestatne, cognoscunt (Cf. De verit., quest. 8, art. 13).)), soit de toute autre manière.

Mais au contraire. Sur ces paroles de Job (14, 21, Que ses enfants soient dans l’écalt ou qu’ils soient dans l’ignominie, il ne le saura pas), saint Grégoire dit (Moral., liv. 12, chap. 14 à princ.) : Ces paroles ne doivent pas s’entendre des âmes saintes, parce que pour ceux qui voient intimement la clarté du Dieu tout-puissant, on ne doit pas croire qu’il y ait quelque chose en dehors qu’ils ignorent. Ils connaissent donc nos prières.

Saint Grégoire dit (Dial., liv. 2, chap. 35 à med.) : Pour l’âme qui voit Dieu toute créature est étroite, car quelque peu qu’elle aperçoive de la lumière du Créateur, tout ce qui est créé lui paraît court. Or, ce qui paraît le plus empêcher les âmes des saints de connaître nos prières et toutes les autres choses qui nous concernent, c’est qu’ils sont éloignés de nous. Donc puisque la distance n’est pas pour eux un obstacle, comme on le voit d’après le passage que nous avons cité, il semble que les âmes des saints connaissent nos prières et les choses qui se passent ici.

S’ils ne connaissaient pas ce qui nous concerne, ils ne prieraient pas pour nous, puisqu’ils ignoreraient nos défauts. Or, c’est l’erreur de Vigilance, comme le dit saint Jérôme dans son épître contre lui (inter princ. et med.). Les saints connaissent donc les choses qui nous concernent.

Conclusion Quoique les saints ne connaissent pas toutes choses, puisqu’ils ne comprennent pas l’essence de Dieu, cependant ils connaissent dans le Verbe les choses qui les regardent, par exemple, nos prières par lesquelles nous avons recours à leur aide.

Il faut répondre que l’essence divine est un moyen suffisant de connaître toute chose ; ce qui résulte évidemment de ce que Dieu en voyant son essence voit toutes choses. Cependant il ne s’ensuit pas que tous ceux qui voient l’essence de Dieu connaissent tout, mais il n’y a que ceux qui la comprennent : comme quand on connaît un principe il ne s’ensuit pas que l’on connaisse toutes les connaissances qui en découlent, à moins qu’on ne comprenne toute la vertu du principe. Par conséquent, puisque les âmes des saints ne comprennent pas l’essence divine, il ne s’ensuit pas qu’ils connaissent tout ce qui peut être connu par cette essence. Ainsi quoique tous les anges voient l’essence divine, l'es anges inférieurs apprennent néanmoins certaines choses des anges supérieurs. Mais il est seulement nécessaire que chaque bienheureux voie dans l’essence divine tout ce qui requiert la perfection de sa béatitude. Car pour la perfection de la béatitude il est requis que l’homme ait tout ce qu’il veut et qu’il ne veuille rien de déréglé. Or, tout homme d’une volonté droite veut connaître les choses qui le concernent. Ainsi les saints ne manquent d’aucune espère de droiture, ils veulent connaître les choses qui les regardent, et c’est pour cela qu’il faut qu’ils les connaissent dans le Verbe. D’ailleurs il appartient à leur gloire de prêter leur secours à ceux qui en ont besoin pour leur salut. Car ils deviennent par là les coopérateurs de Dieu et il n’y a rien de plus divin que cette coopération, comme le dit saint Denis (De cœlest. hier., chap. 3, in med.). D’où il est évident que les saints ont connaissance des choses qui sont requises pour cet effet. Et par conséquent il est manifeste qu’ils connaissent dans le Verbe les vœux, les dévotions et les prières des hommes qui implorent leur secours.

Article 2 : Devons-nous demander aux saints de prier pour nous ?

Objection N°1. Il semble que nous ne devons pas demander aux saints de prier pour nous. Car personne ne sollicite les amis de quelqu’un à prier pour lui, sinon pour qu’il croie qu’il peut plus facilement obtenir grâce d’eux. Or, Dieu est infiniment plus miséricordieux que tous les saints, et par conséquent sa volonté est plus facilement portée à nous exaucer que la volonté d’un saint. Il semble donc inutile de consulter les saints médiateurs entre Dieu et nous, pour qu’ils intercèdent pour nous.

Réponse à l’objection N°1 : Comme ce n’est pas par faiblesse que la puissance divine agit par le moyen des causes secondes efficientes, mais qu’elle le fait pour compléter l’ordre de l’univers en répandant d’une manière plus multiple sa bonté sur les êtres, puisque les êtres ne reçoivent pas seulement d’elle leurs bontés propres, mais qu’ils ont de plus le pouvoir d’être pour les autres une cause de bonté ; de même ce n’est pas à cause de l’imperfection de sa miséricorde qu’il faut que sa clémence soit sollicitée par les prières des saints, mais c’est pour que l’ordre dont nous avons parlé soit observé.

Objection N°2. Si nous devons les solliciter de prier pour nous, c’est uniquement parce que savons que leur prière est agréable à Dieu. Or, plus un saint est élevé parmi les saints et plus sa prière est agréable à Dieu. Nous devrions donc toujours choisir pour nos intercesseurs près de Dieu des saints d’un ordre supérieur et jamais des saints inférieurs.

Réponse à l’objection N°2 : Quoique les grands saints soient plus agréables à Dieu que les saints d’un ordre inférieur ; cependant il est utile de prier aussi ces derniers quelquefois, et cela pour cinq raisons : 1° Parce que quelquefois on a plus de dévotion envers un saint inférieur qu’envers un plus grand saint ; et c’est de la dévotion principalement que dépend l’effet de la prière. 2° Pour éviter l’ennui ; parce que l’assiduité de la même chose produit l’ennui : au lieu qu’en priant divers saints il en résulte pour ainsi dire à l’égard de chacun d’eux une nouvelle ferveur de dévotion. 3° Parce qu’il a été donné à certains saints d’exercer principalement leur patronage pour certains causes spéciales, comme il a été accordé à saint Antoine de préserver du feu de l’enfer. 4° Pour que nous rendions à tous l’honneur qui leur est dû. 5° Parce qu’on obtient quelquefois par les prières de plusieurs ce qu’on n’obtiendrait pas par la prière d’un seul.

Objection N°3. Le Christ comme homme est appelé le Saint des saints, et il lui convient de prier, selon qu’il est homme. Or, jamais nous n’interpellons le Christ pour qu’il prie pour nous. Nous ne devons donc pas non plus interpeller les autres saints.

Réponse à l’objection N°3 : La prière est un acte, et les actes appartiennent aux suppôts particuliers. C’est pourquoi si nous disions : Christ, priez pour nous, sans rien ajouter, il semblerait que cela se rapporte à la personne du Christ, et il semblerait que nous disons quelque chose d’analogue ou à l’erreur de Nestorius, qui a distingué dans le Christ la personne du fils de l’homme de la personne du Fils de Dieu, ou à l’erreur d’Arius qui a supposé la personne du Fils moindre que le Père. Ainsi pour éviter ces erreurs l’Eglise ne dit pas : Christ, priez pour nous, mais : Christ, écoutez-nous, ou ayez pitié de nous.

Objection N°4. Celui qui est prié d’intercéder pour quelqu’un représente les prières de ce dernier à celui près duquel il intercède en sa faveur. Or, il est superflu de représenter quelque chose à celui à qui tout est présent. Il est donc superflu d’établir les saints pour être nos intercesseurs auprès de Dieu.

Réponse à l’objection N°4 : Comme nous le verrons (art. suiv.), on ne dit pas que les saints représentent à Dieu nos prières, comme s’ils lui manifestaient des choses inconnues, mais on s’exprime ainsi parce qu’ils demandent à Dieu de les exaucer ou parce qu’ils consultent à leur sujet la volonté divine, pour savoir ce qui doit être fait selon sa providence.

Objection N°5. C’est une chose superflue que celle qu’on fait pour une chose qui se ferait ou qui ne se ferait pas sans cela de la même manière. Or, les saints prieraient de même pour nous ou ne prieraient pas, soit que nous les priions, soit que nous les priions pas. Car si nous sommes dignes qu’ils prient pour nous, ils le feraient quand même nous ne leur demanderions pas ; au lieu que si nous n’en sommes pas dignes, ils ne le feront pas quand même nous le leur demanderions. Il semble donc absolument superflu de les solliciter de prier pour nous.

Réponse à l’objection N°5 : On devient digne d’avoir un saint pour intercesseur du moment qu’on recourt à lui dans la nécessité avec une vraie dévotion. Et par conséquent il n’est pas inutile que nous priions les saints.

Mais c’est le contraire. Il est dit (Job, 5, 1) : Appelez, s’il y a quelqu’un qui vous réponde, et tournez-vous vers quelqu’un des saints. C’est à nous à appeler, comme le dit saint Grégoire (Moral., liv. 5, chap. 30 in princ.), et à demander à Dieu avec une humble prière. Par conséquent, quand nous voulons prier Dieu nous devons nous tourner vers les saints pour qu’ils prient Dieu pour nous.

Les saints qui sont dans le ciel sont plus agréables à Dieu que sur la terre. or, nous devons constituer nos intercesseurs près de Dieu les saints qui sont sur la terre, à l’exemple de l’Apôtre qui disait (Rom., 15, 30) : Je vous conjure, mes frères, par Notre-Seigneur Jésus-Christ et par la charité de l’Esprit-Saint de m’aider en adressant pour moi vos prières à Dieu. Donc à plus forte raison nous devons demander des saints qui sont dans le ciel de nous aider par leurs prières près de Dieu.

A cet égard la coutume de l’Eglise qui demande les prières des saints dans les litanies est générale.

Conclusion Puisque l’ordre de la loi divine demande que nous qui sommes très éloignés de Dieu nous y soyons ramenés par les saints qui en sont très proches, nous devons demander d’eux qu’ils prient pour nous.

Il faut répondre que tel est l’ordre établie par Dieu dans l’univers, d’après saint Denis (De cœlest. hier., chap. 5), c’est que les derniers êtres soient ramenés à Dieu par les êtres intermédiaires. Par conséquent les saints qui sont dans le ciel étant les plus rapprochés de Dieu, l’ordre de la loi divine demande que nous qui sommes sur cette terre éloignés du Seigneur, nous soyons ramenés à lui par l’intermédiaire des saints : ce qui a lieu quand par eux la bonté divine répand sur nous ses effets. Et parce que notre retour vers Dieu doit répondre au mouvement de ses bontés vers nous ; comme ses bienfaits nous arrivent par l’intermédiaire des suffrages des saints ; de même il faut que nous soyons ramenés à Dieu pour que nous recevions de nouveau ses bienfaits par l’intermédiaire des saints. D’où il suit que nous les établissons nos intercesseurs et pour ainsi dire nos médiateurs près de Dieu, quand nous leur demandons qu’ils prient pour nous.

Article 3 : Les prières que saints font à Dieu pour nous sont-elles toujours exaucées ?

Objection N°1. Il semble que les prières que les saints font à Dieu pour nous ne soient pas toujours exaucées. Car si elles étaient toujours exaucées, les saints seraient surtout exaucés à l’égard de ce qui les concerne. Or, ils ne sont pas toujours exaucés au sujet de ces choses. D’où il est dit (Apoc., 6, 11) qu’il a été répondu aux martyrs qui demandaient à être vengés de ceux qui habitent sur la terre, d’attendre en repos encore un peu de temps jusqu’à ce que le nombre de leurs frères fut rempli. Ils sont donc encore beaucoup moins exaucés à l’égard de ce qui concerne les autres.

Réponse à l’objection N°1 : Cette prière des martyrs n’est rien autre chose que le désir qu’ils ont d’être unir à leurs corps, de jouir de la société des saints qui doivent être sauvés et l’assentiment qu’ils donnent à la justice divine qui punit les méchants. D’où la glose (ordin.) dit sur ces paroles de l’Apocalypse (6, 10) : Jusques à quand, Seigneur, etc. : Ils désirent une plus grande joie et la société des saints et ils consentent à la justice de Dieu.

Objection N°2. Le prophète dit (Jér., 15, 1) : Quand Moïse et Samuel se présenteraient devant moi, mon cœur ne se tournerait pas vers ce peuple. Les saints ne sont donc pas toujours exaucés quand ils prient Dieu pour nous.

Réponse à l’objection N°2 : Le Seigneur parle là de Moïse et de Samuel, selon l’état où ils furent dans cette vie. Car l’Ecriture rapporte qu’en priant pour le peuple ils résistèrent à la colère de Dieu. Néanmoins s’ils eussent existé à cette époque, ils n’auraient pu par leurs prières apaiser Dieu à l’égard du peuple, à cause de la malice de ce dernier. Tel est le sens de ce passage (Voyez ce que dit S. Thomas à ce sujet (3a pars, 86, art. 1 ad 2).).

Objection N°3. On dit que les saints dans le ciel sont égaux aux anges, comme on le voit (Matth., chap. 22). Or, les anges ne sont pas toujours exaucés dans leurs prières qu’ils adressent à Dieu ; ce qui est évident d’après ces paroles de Daniel (10, 12) : Vos prières m’ont fait venir ici, mais le prince du royaume des Perses m’a résisté vingt et un jours. Or, l’ange qui parlait n’était venu en aide à Daniel qu’en demandant à Dieu sa délivrance, et cependant sa prière n’avait pu s’accomplir. Donc les autres saints qui prient pour nous ne sont pas non plus toujours exaucés.

Réponse à l’objection N°3 : Ce combat des bons anges ne s’entend pas de ce qu’ils adressaient à Dieu des prières contraires, mais de ce qu’ils se rapportaient à Dieu de parties diverses des mérites contraires en attendant la sentence divine. C’est ce que dit saint Grégoire en expliquant ces paroles de Daniel (Mor., liv. 17, chap. 8) : Les esprits supérieurs qui sont à la tête des nations ne combattent jamais pour ceux qui agissent injustement, mais ils examinent leurs actions et les jugements avec justice, et lorsque la faute ou la justice d’une nation est amenée au conseil de la cour suprême, on dit que celui qui est préposé à cette nation l’a emporté dans le combat ou qu’il ne l’a pas emporté (Cette question a été traitée ex professo (1a pars, quest. 113, art. 8).). Mais la cause unique de toutes ces victoires c’est la volonté suprême de leur auteur, et comme ils l’ont toujours sous les yeux, ils ne veulent jamais ce qu’ils ne peuvent obtenir et par conséquent ils ne le demandent pas. D’où il est évident que leurs prières sont toujours exaucées.

Objection N°4. Celui qui obtient une chose par la prière la mérite d’une certaine manière. Or, les saints qui sont dans le ciel ne sont pas en état de mériter. Donc ils ne peuvent pas obtenir de Dieu quelque chose pour nous par leurs prières.

Réponse à l’objection N°4 : Quoique les saints ne soient plus en état de mériter pour eux, après qu’ils sont dans le ciel ; ils sont cependant en état de mériter pour les autres ou plutôt d’aider les autres en vertu de leur mérite antérieur. Car ceux qui vivent en Dieu ont mérité que leurs prières fussent exaucées après leur mort. — Ou bien il faut dire que la prière est méritoire pour un motif et impétratoire pour un autre. Car le mérite consiste dans une certaine égalité entre l’acte et la fin pour laquelle il existe et qui lui est accordée pour ainsi dire comme une récompense, au lieu que l’impétration de la prière s’appuie sur la libéralité de celui qu’on prie. C’est pour cela que la prière obtient quelquefois de la libéralité de celui qu’on prie ce que n’a mérité ni l’auteur de la prière, ni celui pour qui elle est faite. Ainsi quoique les saints ne soient pas en état de mériter, il ne s’ensuit cependant pas qu’ils ne soient pas en état d’obtenir pour les autres.

Objection N°5. Les saints conforment en tout leur volonté à la volonté divine. Ils ne veulent donc que ce qu’ils savent que Dieu veut. Or, personne ne demande que ce qu’il veut. Ils ne prient donc que pour ce qu’ils savent que Dieu veut. Et comme ce que Dieu veut arriverait, quand même ils ne prieraient pas, il s’ensuit que leurs prières ne sont pas efficaces pour obtenir quelque chose.

Réponse à l’objection N°5 : Comme on le voit d’après le passage de saint Grégoire cité (in resp. ad 3), les saints ou les anges ne veulent que ce qu’ils voient dans la volonté divine et par conséquent ils ne demandent rien autre chose. Cependant leur prière n’est pas infructueuse ; parce que, comme le dit saint Augustin dans son livre de la prédestination des saints (seu De dono perserv., chap. 22, à med. et Grég., liv. 1 Dial., chap. 8, à med.), les prières des saints servent aux prédestinés, parce qu’il peut être établi à l’avance qu’ils seront sauvés par les prières de leurs intercesseurs ; et par conséquent Dieu veut aussi que ce que les saints voient dans sa volonté soit accompli par leurs prières.

Objection N°6. Les prières de toute la cour céleste, si elles pouvaient obtenir quelque chose, seraient plus efficaces que tous les suffrages de l’Eglise présente. Or, si l’on multipliait les suffrages faits par l’Eglise militante pour quelqu’un qui est dans le purgatoire, il serait totalement délivré de la peine. Par conséquent puisque les saints qui sont dans le ciel prient pour ceux qui dans le purgatoire, comme ils prient pour nous quand ils nous obtiennent quelque chose, alors leurs prières délivreraient totalement de leurs peines ceux qui sont dans le purgatoire ; ce qui est faux, parce que dans ce cas les suffrages de l’Eglise faits pour les défunts seraient superflus.

Réponse à l’objection N°6 : Les suffrages de l’Eglise sont pour les défunts comme des satisfactions que les vivants remplissent à la place des morts, et c’est sous ce rapport qu’ils délivrent les morts de la peine qu’ils n’ont pas acquittée. Mais les saints qui sont dans le ciel ne sont pas en état de satisfaire. C’est pourquoi il n’en est pas de même de leurs prières et des suffrages de l’Eglise.

Mais c’est le contraire (2 Mach., 15, 14) : C’est là Jérémie, le prophète de Dieu qui prie beaucoup pour le peuple et pour toute la ville sainte. Ce qui prouve évidemment que sa prière a été exaucée, c’est qu’on ajoute : Que Jérémie étendit la main et qu’il donna un glaive à Judas en lui disant : Prenez cette épée sainte, comme un présent que Dieu vous fait, etc.

Saint Jérôme dit dans son épître contre Vigilance (int. princ. et med.) : Tu dis dans ton libelle que tant que nous vivons, nous pouvons prier mutuellement les uns pour les autres, mais qu’après que nous serons morts la prière d’aucun de nous ne doit exaucée pour une autre. Puis il le réfute en disant : Si les apôtres et les martyrs, pendant qu’ils sont encore sur la terre, peuvent prier pour les autres, quand ils doivent encore s’occuper d’eux, combien plus après qu’ils sont couronnés, victorieux et triomphants.

On a aussi la coutume de l’Eglise qui demande souvent le secours des prières des saints.

Conclusion Puisque les saints ne désirent rien autre chose que ce que Dieu veut, ils obtiennent toujours ce qu’ils demandent dans leurs prières, quoique le défaut qui vient de notre empêche du moins leurs prières interprétatives d’avoir leur effet.

Il faut répondre qu’on dit que les saints prient pour nous de deux manières : 1° Par une prière expresse, quand ils font monter leurs vœux en notre faveur aux oreilles de la clémence divine ; 2° par une prière interprétative, c’est-à-dire au moyen de leurs mérites qui, étant en présence de Dieu, ne tournent pas seulement à leur gloire, mais sont encore pour nous des suffrages et des prières, comme on dit également que le sang du Christ répandu pour nous demande pardon. De ces deux manières, les prières des saints sont, autant qu’il est en elles, efficaces pour obtenir ce qu’ils demandent. Mais de notre part il peut y avoir un défaut qui empêche le fruit de leurs prières, selon qu’on dit qu’ils prient pour nous par là même que leurs mérites nous servent. Mais selon qu’ils prient pour nous, en demandant pour nous quelque chose par leurs vœux, ils ne sont pas toujours exaucés ; parce qu’ils ne veulent que ce que Dieu et ils ne demandent que ce qu’ils veulent voir arriver. Or, ce que Dieu veut s’accomplit toujours, à moins que nous ne parlions de la volonté antécédente, d’après laquelle il veut que tous les hommes soient sauvés ; cette volonté n’est pas toujours accomplie. par conséquent il n’est pas étonnant si ce que les saints veulent à la manière de cette volonté ne s’accomplit pas quelquefois.

Supplément = 5ème partie

Question 73 : Des signes qui précéderont le jugement

Nous devons ensuite nous occuper des signes qui précéderont le jugement. A cet égard trois questions se présentent : 1° Des signes précéderont-ils le jugement du Seigneur au jour du jugement ? — 2° Le soleil et la lune doivent-ils être alors obscurcis en réalité ? — 3° Les Vertus des cieux seront-elles ébranlées quand le Seigneur viendra ?

Article 1 : Y aura-t-il des signes qui précéderont l’arrivée du Seigneur au jour du jugement ?

Objection N°1. Il semble que des signes ne précéderont pas l’avènement du Seigneur au jour du jugement. Car (1 Thess., 5, 3) : Lorsqu’ils diront : Nous voici en paix et en sûreté, ils se retrouveront tout à coup surpris par une ruine entière. Or, il n’y aurait pas de paix et de sécurité, si les hommes étaient effrayés par des signes avant-coureurs. Donc des signes ne précéderont pas cet avènement.

Réponse à l’objection N°1 : D’après saint Augustin (in lib. ad Hesych., epist. cit.) vers la fin du monde il y aura une persécution universelle des méchants contre les bons ; par conséquent tout à la fois il y en aura qui craindront, ce sont les bons, et il y en aura qui seront tranquilles, ce seront les méchants. Ainsi ces paroles : Lorsqu’ils diront : nous voici en paix et en sûreté, doivent se rapporter aux méchants qui ne feront pas attention aux signes du jugement futur, au lieu que ces paroles (Luc, 21, 26) : Les hommes sécheront de frayeur, etc., doivent s’entendre des bons. — Ou bien on peut dire que tous ces signes qui se rapporteront au jugement sont comptés dans le temps même du jugement, de manière que le jour du jugement les renferme tous. Ainsi quoique les hommes soient effrayés par les signes qui apparaîtront vers le jour du jugement, les impies, avant que ces signes ne comment à apparaître, se croiront néanmoins en paix et en sécurité après la mort de l’antechrist, avant l’avènement du Christ, en ne voyant pas le monde immédiatement se consommer, comme ils le pensaient auparavant.

Objection N°2. Les signes ont pour but la manifestation d’une chose. Or, son avènement doit être occulte. D’où il est dit (1 Thess., 5, 2) : Le jour du Seigneur doit venir comme un voleur pendant la nuit. Les signes ne doivent donc pas le précéder.

Réponse à l’objection N°2 : On dit que le jour du Seigneur vient comme un voleur, parce qu’on en ignore l’époque déterminée qui ne pourra être connue par ces signes ; puisqu'e d’ailleurs on peut comprendre dans le jour du jugement tous ces signes très manifestes qui précéderont le jugement immédiatement, comme nous l’avons dit (dans le corps de l’article et Réponse N°1).

Objection N°3. Les temps du premier avènement fut connu à l’avance par les prophètes, et il n’en est pas de même du second. Or, des signes de ce genre n’ont pas précédé le premier avènement du Christ. Ils ne précéderont non plus le second.

Réponse à l’objection N°3 : Dans le premier avènement le Christ est venu en secret, quoique l’époque déterminée de sa venue eût été connue à l’avance par les prophètes. C’est pourquoi il ne fallait pas que ces signes parussent au premier avènement, comme ils apparaîtront au second dans lequel il viendra avec éclat, quoique l’époque précise en soit secrète.

Mais c’est le contraire. Il est dit (Luc, 21, 25) : Il y aura des signes dans le soleil, la lune, les étoiles, etc.

Saint Jérôme (id. hab. non Hier. sed Lyran., in glos. sup Luc, chap. 21)

indique quinze signes qui précéderont le jugement en disant que le premier jour toutes les mers s’élèveront de quinze coudées au-dessus des montagnes. Le second jour toutes les mers seront renfermées dans l’abîme au point qu’on pourra à peine les voir. Le troisième jour elles seront ramenées à leur ancien état. Le quatrième jour toutes les bêtes et tous les autres êtres qui se meuvent dans les eaux se réuniront et lèveront leurs têtes au-dessus de l’Océan, en mugissant les unes contre les autres comme si elles se battaient. Le cinquième jour tous les oiseaux du ciel seront rassemblés dans les champs pleurant les uns sur les autres, sans rien manger ni boire. Le sixième jour des fleuves de feu s’élèveront contre le firmament, se précipitant depuis le coucher du soleil jusqu’au lever. Le septième jour tous les astres errants et fixes laisseront échapper des traînées de feu, comme les comètes. Le huitième jour il y aura un grand tremblement de terre pour que tous les animaux soient renversés. Le neuvième jour toutes les plantes donneront une rosée de sang. Le dixième jour toutes les pierres grandes et petites seront brisées en quatre parties, s’entrechoquant les unes les autres. Le onzième jour toutes les collines, toutes les montagnes et tous les édifices seront réduits en poudre. Le douzième jour tous les animaux viendront des forêts et des montagnes dans les champs, rugissant et ne prenant aucune nourriture. Le treizième jour tous les tombeaux depuis le levant jusqu’au couchant s’ouvriront pour que leurs cadavres ressuscitent. Le quatorzième jour tous les hommes sortiront de leurs demeures sans rien comprendre, sans rien dire, sans rien discerner. Le quinzième jour tous mourront et ressusciteront avec leurs corps morts longtemps auparavant.

Conclusion Beaucoup de signes précéderont le jour du jugement, soit à cause de sa dignité, soit pour nous inspirer du respect et de la soumission.

Il faut répondre que le Christ en venant pour juger se montrera sous une forme glorieuse, à cause de l’autorité qui est due au juge. Or, il appartient à la dignité de la puissance judiciaire d’avoir certaines marques qui inspirent du respect et de la soumission. C’est pourquoi beaucoup de signes précéderont l’avènement du Christ lorsqu’il viendra pour juger, afin d’amener les cœurs des hommes à se soumettre au juge qui doit arriver et les préparer au jugement, en les avertissant à l’avance par ces signes. — Mais on ne peut pas facilement savoir quels sont ces signes. Car les signes qu’on lit dans l’Evangile, comme l’observe saint Augustin dans son Epître à Hésychius sur la fin du monde (epist. 129) ne se rapportent pas seulement à l’avènement du Christ pour le jugement, mais encore au temps de la destruction de Jérusalem et à l’avènement par lequel il visite continuellement son Eglise ; de telle sorte que si on y regarde avec soin, on trouvera qu’aucune de ces choses n’appartient à l’avènement futur, comme le dit lui-même ce docteur. Car ces signes qui sont indiqués dans l’Evangile, comme les combats et les frayeurs, ont existé dès le commencement du genre humain. A moins par hasard qu’on ne dise qu’à cette époque ils deviendront plus violents, mais jusqu’à quel degré devront-ils s’élever pour annoncer que l’avènement est proche, on ne le sait. Quant aux signes que donnent saint Jérôme (Lyran.) il n’est pas affirmatif, mais il dit qu’il les a trouvés dans les annales des Hébreux, et ils sont d’ailleurs peu vraisemblables.

Article 2 : A l’époque du jugement le soleil et la lune seront-ils obscurcis ?

Objection N°1. Il semble qu’au moment du jugement le soleil et la lune seront véritablement obscurcis. Car, comme le dit Raban sur ces paroles (Matth., chap. 24 : Sol obscurabitur), rien n’empêche d’entendre qu’à cette époque le soleil et la lune avec les autres astres seront véritablement privés de leur lumière ; comme il est certain que le soleil le fut au temps de la passion du Seigneur.

Réponse à l’objection N°1 : Raban parle du temps qui précédera le jugement.

Objection N°2. La lumière des corps célestes a pour but la génération des corps inférieurs, parce que c’est par elle qu’ils agissent sur les corps et que ce n’est pas seulement par le mouvement, comme le dit Averroës dans son livre de la substance de l’univers (chap. 2, ad fnin.). Or, la génération cessera dans ce moment. La lumière ne subsistera donc plus dans les corps célestes.

Réponse à l’objection N°2 : La lumière existe dans les corps célestes non seulement pour produire la génération dans ces corps inférieurs, mais encore pour leur perfection et leur beauté. Il n’est donc pas nécessaire que quand la génération cessera la lumière des corps célestes cesse, mais il faudra plutôt qu’elle soit augmentée.

Objection N°3. Les corps inférieurs sont purifiés (d’après quelques-uns) des qualités par lesquelles ils agissent. Or, les corps célestes n’agit pas seulement par le mouvement, mais par la lumière, comme nous l’avons dit (obj. préc.). Par conséquent comme le mouvement du ciel cessera, de même aussi la lumière des corps célestes.

Réponse à l’objection N°3 : Il ne paraît pas probable que les qualités élémentaires soient séparées des éléments, quoique quelques-uns l’aient supposé. Dans le cas où elles en seraient séparées, il n’y aurait pas encore de ressemblance entre elles et la lumière, parce que les qualités élémentaires sont contraires les unes aux autres, d’où il arrive qu’elles agissent en corrompant ; au lieu que la lumière n’est pas un principe n’est pas un principe d’action qui agit par voie de contrariété, mais elle agit à la manière d’un principe qui règle les contraires et qui les ramène à l’harmonie.

Il n’en est pas de même du mouvement des corps célestes. Car le mouvement est l’acte d’un être imparfait ; par conséquent il doit cesser quand l’imperfection cessera, ce qu’on ne peut dire de la lumière.

Mais c’est le contraire. D’après les astronomes le soleil et la lune ne peuvent subir d’éclipse en même temps. Or, on dit que cet obscurcissement du soleil et de la lune sera simultané, lorsque le Seigneur viendra juger. Il n’y aura donc pas d’obscurcissement véritable à la manière d’une éclipse naturelle.

Il ne convient pas que la même chose soit la cause de la diminution d’une chose et de son accroissement. Or, à l’avènement du Seigneur la lumière des astres sera augmentée. D’où il est dit (Is., 30, 26) : La lumière de la lune sera comme la lumière du soleil et la lumière du soleil sera sept fois plus grande. Il n’est donc pas convenable qu’à l’avènement du Seigneur la lumière de ces corps cesse.

Conclusion Il n’est pas croyable qu’au moment de l’avènement du Christ le soleil et la lune soient obscurcis, mais dans le temps qui approchera ce moment ils pourront l’être pour inspirer de la terreur aux hommes.

Il faut répondre que si nous parlons du soleil et de la lune au moment même de l’avènement du Christ, il n’est pas croyable qu’ils soient alors obscurcis par la privation de leur lumière, parce que le monde entier sera renouvelé, lorsque le Christ arrivera et que les saints ressusciteront, comme nous le dirons (quest. suiv.). Mais si nous en parlons pour les derniers moments qui précéderont le jugement, alors il pourra se faire que le soleil et la lune et les autres astres du ciel soient obscurcis par la privation de leur lumière, soit dans des temps différents, soit simultanément, la puissance divine opérant ce prodige pour effrayer les hommes.

Article 3 : Les Vertus des cieux seront-elles ébranlées à l’avènement du Seigneur ?

Objection N°1. Il semble que les Vertus ne seront pas ébranlées à l’avènement du Seigneur. Car on ne peut appeler les Vertus des cieux que les anges bienheureux. Or, l’immutabilité est l’essence de la béatitude. Donc ils ne pourront pas être ébranlés.

Réponse à l’objection N°1 : Ce changement n’amène pas de variation qui touche à leur état, mais il se rapporte ou à leurs effets qui peuvent être changés sans qu’ils soient changés eux-mêmes, ou à une vue nouvelle des choses qu’ils n’avaient pu voir auparavant d’après leurs espèces concréées. D’ailleurs la béatitude ne leur enlève pas cette vicissitude de pensées. D’où saint Augustin dit (De Trin., liv. 3, chap. 4 et 5) que Dieu met la créature spirituelle dans le temps.

Objection N°2. L’ignorance est la cause de l’admiration, comme on le voit (Met., liv. 1, chap. 2, circ. med.). Car comme la crainte est très éloignée des anges, de même aussi l’ignorance ; parce que, comme le dit saint Grégoire (Dial., liv. 4, chap. 33 in fin. et Moral., chap. 14) : Qu’y a-t-il qui ne voient pas ceux qui voient celui qui voit tout ? Ils ne pourront dans pas être émus par l’admiration, comme on le voit dans le Maître des sentences (Sent. 4, dist. 48).

Réponse à l’objection N°2 : L’admiration a coutume d’exister à l’égard des choses qui surpassent notre connaissance ou nos facultés ; et sous ce rapport les Vertus des cieux admireront la vertu divine produisant de telles choses qu’elles ne pourront ni les imiter, ni les comprendre. C’est ainsi que sainte Agnès dit que le soleil et la lune admireront sa beauté. Ainsi on ne suppose pas d’ignorance dans les anges, mais on fait voir qu’ils ne peuvent comprendre Dieu.

Objection N°3. Tous les anges assisteront au jugement de Dieu. D’où il est dit (Apoc., 7, 11) : Tous les anges se tenaient autour du trône. Or, les Vertus désignent un ordre spécial parmi les anges. On n’a donc pas dû dire d’elles plutôt des autres anges qu’elles seront ébranlées.

Mais c’est le contraire (Job, 26, 11) : Les colonnes du ciel tremblent et frémissent à son moindre signe. Or, on ne peut entendre par les colonnes du ciel que les Vertus des cieux. Donc les Vertus des cieux seront ébranlées.

Il est dit (Matth., 24, 29) : Les étoiles tomberont du ciel et les Vertus des cieux seront ébranlées.

Conclusion Les Vertus seront ébranlées à l’avènement du Seigneur à cause de la nouveauté et de l’éclat de la chose, soit qu’on entende par Vertus tous les corps célestes, soit qu’on désigne par là l’ordre particulier des anges qui portent ce nom.

Il faut répondre que les Vertus se disent des anges de deux manières, comme on le voit par saint Denis (De cœlest. hier., chap. 11). Car quelquefois le nom des Vertus est approprié à un seul ordre qui d’après saint Denis tient le milieu dans la hiérarchie intermédiaire, et qui d’après saint Grégoire (hom. 34 in Evang.) est le premier de la hiérarchie inférieure. D’autres fois on le prend en général pour tous les esprits célestes. on peut ici l’entendre de ces deux manières.

Car dans le Maître des sentences (loc.

cit.) on l’explique selon qu’on l’entend de la seconde manière, c’est-à-dire pour tous les anges. Dans ce cas on dit qu’ils seront émus à cause de l’admiration que leur causera la nouveauté du spectacle que le monde offrira, comme le dit le même auteur. On peut aussi l’entendre selon que le nom de Vertu est le nom propre d’un ordre, et alors on dit que cet ordre est ébranlé plutôt que les autres en raison de ses effets, parce que d’après saint Grégoire (loc. cit.) c’est à cet ordre qu’on attribue les miracles qui sont faits principalement vers cette époque ; ou bien parce que cet ordre étant de la hiérarchie intermédiaire, d’après saint Denis (De cœlest. hier., chap. 8 et 11), n’a pas une puissance limitée ; par conséquent il faut que son ministère se rapporte aux causes universelles. Ainsi l’office propre des Vertus paraît être de mouvoir les corps célestes qui sont la cause des choses qui se passent dans la nature inférieure ; et c’est aussi ce que leur nom indique, puisqu’on les appelle les Vertus des cieux. Elles seront donc ébranlées puisqu’elles cesseront de produire leur effet ; comme les anges qui sont destinés à garder les hommes n’auront plus à remplir leur ministère d’anges gardiens (On peut aussi entendre par là les cieux eux-mêmes, leur solidité et leur stabilité qui seront ébranlées par des mouvements extraordinaires, suivant ce passage de Job (26, 11) : Les colonnes du ciel tremblent, et s’effrayent à son moindre signe.).

La réponse à la troisième objection est évidente d’après ce que nous avons dit (dans le corps de l’article.).

Supplément = 5ème partie

Question 74 : De l’embrasement du monde

Nous devons ensuite nous occuper du feu du dernier embrasement du monde. A cet égard neuf questions se présentent : 1° Doit-il y avoir une purification du monde ? — 2° Doit-elle avoir lieu par le feu ? — 3° Ce feu est-il de la même espèce que le feu élémentaire ? — 4° Ce feu doit-il aussi purifier les cieux supérieurs ? — 5° Ce feu doit-il consumer les autres éléments ? — 6° Doit-il purifier tous les éléments ? — 7° Ce feu précède-t-il le jugement ou le suit-il ? — 8° Tous les hommes doivent-ils être consumés par ce feu ? (Celui qui est désigné dans le Maître des sentences (4, dist. 47), dont cet article n’est que le commentaire. Pierre Lombard dit en cet endroit que ce feu consumera les méchants, qu’il purifiera les bons qui auraient encore quelques souillures à expier, et qu’il ne fera aucun mal aux autres.) — 9° Doit-il engloutir les méchants ?

Article 1 : Le monde doit-il être purifié ?

Objection N°1. Il semble que le monde ne doive pas être purifié. Car il n’y a que ce qui est impur qui ait besoin de purification. Or, les créatures de Dieu ne sont pas impures. D’om il est dit (Actes, 10, 15) : Ce que Dieu a purifié, ne l’appelez pas commun, c’est-à-dire impur. Les créatures du monde ne sont donc pas purifiées.

Réponse à l’objection N°1 : Quand on dit que toute créature de Dieu est pure, on doit par entendre par là qu’il n’y a dans sa substance aucune perversité qui s’y trouve jointe, comme le supposaient les manichéens qui disaient que le bien et le mal étaient deux substances tantôt divisées et tantôt mélangées ; mais on ne nie pas que la créature ne soit mêlée à une nature étrangère qui est bonne en elle-même, mais qui répugne à la perfection de cette créature. On ne nie pas non plus que le mal n’arrive à une créature par accident, quoiqu’il ne soit pas mélangée à elle comme une partie de sa substance.

Objection N°2. La purification d’après la justice divine a pour but d’enlever l’impureté de la faute, comme on le voit par la purification qui a lieu après la mort. Or, dans les éléments de ce monde, la souillure du péché ne peut exister aucunement. Il semble donc qu’ils n’aient pas besoin d’être purifiés.

Réponse à l’objection N°2 : Quoique les éléments corporels ne puissent pas être le sujet du péché, cependant par suite du péché que l’on a commis il résulte en eux un défaut qui empêche qu’ils ne soient aptes à recevoir la perfection de la gloire.

Objection N°3. On dit qu’une chose est purifiée, quand on sépare d’elle ce qui lui est étranger et qui la rendait ignoble. Car la séparation de ce qui fait sa noblesse n’est pas appelée une purification, mais plutôt un amoindrissement. Or, il appartient à la perfection et à la noblesse des éléments d’être mêlés à quelque chose d’une nature étrangère, parce que la forme d’un corps mixte est plus noble que celle d’un corps simple. Il semble donc que les éléments de ce monde ne puissent être purifiés convenablement d’aucune manière.

Réponse à l’objection N°3 : La forme du corps mixte et la forme de l’élément peuvent se considérer de deux manières : ou quant à la perfection de l’espèce, et alors le corps mixte est plus noble ; ou quant à la perfection de la durée, et dans ce cas c’est le corps simple qui l’emporte, parce qu’il n’a pas en lui-même de principe de corruption, à moins que sa corruption ne vienne d’une cause extérieure. Au contraire, le corps mixte a en lui-même la cause de sa corruption, qui est la composition des contraires. C’est pourquoi le corps simple quoiqu’il soit corruptible selon une partie est cependant incorruptible selon le tout ; ce qu’on ne peut dire d’un corps mixte. Et comme l’incorruptibilité est de la perfection de la gloire, la perfection du corps simple convient plus pour ce motif à la perfection de la gloire qu’à la perfection du corps mixte ; à moins que le corps mixte n’ait lui aussi en lui-même un principe d’incorruptibilité, comme le corps humain dont la forme est incorruptible. Néanmoins quoique le corps mixte soit plus noble d’une certaine manière que le corps simple, le corps simple qui existe en lui-même a cependant un être plus noble que celui qui existe dans un corps mixte ; parce que dans un corps mixte les corps simples sont en puissance d’une certaine manière, au lieu que ceux qui existent en eux-mêmes sont à leur dernière perfection.

Mais au contraire. Tout renouvellement se fait par une purification. Or, les éléments seront renouvelés. D’où il est dit (Apoc., 21, 1) : J’ai vu un ciel nouveau et une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre ont disparu. Les éléments seront donc purifiés.

Sur ces paroles de l’Apôtre (1 Cor., chap. 7) : La figure de ce monde passe, la glose dit (Aug., liv. 20 De civ. Dei, chap. 16, antè med.) : la beauté de ce monde périra dans une conflagration générale ; et par conséquent, etc.

Conclusion Comme il faut que l’homme quand il sera glorifié dans son corps, soit purifié pour enlever ce qui est un obstacle à sa gloire, de même il est convenable que le monde qui a été fait en quelque sorte à cause de l’homme, soit purifié de ses dispositions contraires avant qu’il soit amené à la gloire.

Il faut répondre que le monde ayant été fait en quelque sorte à cause de l’homme, il faut que quand l’homme sera glorifié dans son corps, les autres corps qui composent le monde soient aussi améliorés dans leur état, pour qu’il devienne un lieu plus convenable et d’un aspect plus agréable. Or, pour que l’homme obtienne la gloire du corps, il faut que les choses qui sont opposées à la gloire soient auparavant écartées, et ces choses au nombre de deux, ce sont la corruption et la souillure de la faute. Car, comme le dit saint Paul (1 Cor., 15, 50) : La corruption ne possédera point ce qui est incorruptible, et tous ceux qui sont impurs seront en dehors de la cité de la gloire (Apoc., chap. 22). De même il faut aussi que les éléments soient purifiés des dispositions contraires avant d’être élevés à la nouveauté de la gloire, proportionnellement à ce qu’on dit de l’homme. Quoique une chose corporelle ne puisse être proprement le sujet de la souillure du péché, cependant le péché fait que les choses corporelles ne sont pas convenables pour être affectées aux choses spirituelles. Ainsi nous voyons que les lieux dans lesquels on a commis des crimes ne sont pas jugés dignes que l’on célèbre au milieu d’eux des choses saintes, sains qu’ils aient été préalablement purifiés. Sous ce rapport les péchés des hommes ont empêché la partie du monde que nous employons à notre usage d’être apte à recevoir la gloire ; par conséquent elle a besoin à cet égard d’une purification. De même, dans les lieux intermédiaires, par suite du contact des éléments, il y a beaucoup de corruptions, de générations et d’altérations d’éléments qui dérogent à la pureté. C’est pourquoi il faut que les éléments soient purifiés de toutes ces choses pour qu’ils soient en état de recevoir convenablement l’état nouveau de la gloire.

Article 2 : La purification du monde doit-elle se faire par le feu ?

Objection N°1. Il semble que cette purification ne doive pas se faire par le feu. Car le feu étant une partie du monde, a besoin de purification comme les autres parties. Or, la même chose ne doit pas être purifiante et purifiée. Il semble donc que le feu ne purifiera pas.

Réponse à l’objection N°1 : Nous ne faisons pas usage du feu, selon qu’il existe dans sa matière propre (car de cette manière il est éloigné de nous), mais nous nous en servons seulement selon qu’il existe dans une matière étrangère ; et sous ce rapport le monde pourra être purifié par le feu existant dans sa pureté. mais selon qu’il est adjoint à quelque chose d’étranger il pourra être purifié, et c’est ainsi que sous divers rapports la même chose sera purifiante et purifiée, ce qui ne répugne pas.

Objection N°2. Comme le feu a la vertu de purifier, de même l’eau. Par conséquent puisque tout ne doit pas être purifié par le feu, mais qu’il est nécessaire qu’il y ait certaines choses qui soient purifiées par l’eau, selon la distinction que fait aussi la loi ancienne, il semble que le feu ne purifiera pas au moins universellement.

Réponse à l’objection N°2 : La première purification du monde, qui a été faite par le déluge, ne se rapportait qu’à la souillure du péché. Comme c’était principalement le péché de concupiscence qui régnait alors, il s’ensuit qu’il était convenable qu’il fût purifié par le contraire, c’est-à-dire par l’eau. Mais la seconde purification se rapporte à la souillure de la faute et à l’impureté du mélange, et sous ces deux rapports il est plus convenable qu’elle se fasse par le feu que par l’eau. Car l’eau n’a pas la vertu de séparer, mais plutôt de réunir, et par conséquent l’impureté naturelle des éléments ne peut être enlevée par l’eau comme par le feu. De même vers la fin du monde ce sera le vice de la tiédeur qui régnera, le monde étant pour ainsi dire dans l’âge de la vieillesse, parce que, selon l’expression de l’Evangile (Matth., 24, 12), la charité d’un grand nombre se refroidira. La purification se fera donc convenablement par le feu. A la vérité il n’y a rien qui puisse être purifié par le feu de quelque manière. Mais il y a des choses qui ne peuvent être purifiées par le feu sans qu’elles ne se corrompent, comme les linges, les vases de bois et les autres choses semblables. La loi ordonne de les purifier par l’eau ; mais à la fin toutes ces choses seront corrompues par le feu.

Objection N°3. La purification semble avoir pour but de rendre les parties du monde plus pures en les séparant les unes des autres. Or, la séparation des parties du monde les unes des autres a été faite au commencement du monde par la seule vertu divine, parce que c’est par elle que l’œuvre de distinction a été déterminée. C’est pour cela qu’Anaxagoras a supposé que la séparation était faite par l’acte de l’intellect qui meut toutes choses, comme le rapporte Aristote (Phys., liv. 7, text. 77). Il semble donc qu’à la fin du monde la purification sera faite par Dieu immédiatement, et non au moyen du feu.

Réponse à l’objection N°3 : L’œuvre de distinction a donné aux choses des formes diverses qui les distinguent les unes des autres. C’est pour cette raison que cela n’a pu être fait que par celui qui est l’auteur de la nature. Mais la purification finale ramènera les choses à la pureté dans laquelle elles avaient été créées ; et c’est pour cela que la nature créée pourra offrir son ministère au Créateur, et ce pouvoir est confié à la créature parce qu’il tourne à son avantage.

Mais c’est le contraire. Il est dit (Ps. 49, 3) : Il y aura devant lui un feu dévorant et il sera entouré d’une violente tempête, et ensuite on ajoute au sujet du jugement : Il l’appellera d’en haut le ciel et la terre, afin de juger son peuple. Il semble donc que la dernière purification du monde doive se faire par le feu.

Il est dit (2 Pierre, 3, 12) : L’ardeur du feu dissoudra les cieux et fera fondre tous les éléments. Cette purification se fera donc par le feu.

Conclusion Puisque le feu est le plus noble et le plus pur de tous les éléments, et que sa sphère est la plus éloignée du lieu où nous habitons, il est convenable qu’il purifie le monde.

Il faut répondre que cette purification du monde, comme nous l’avons dit (art. préc.), éloignera du monde la souillure laissée par suite du péché, et l’impureté du mélange, et elle sera une disposition à la perfection de la gloire. C’est pourquoi il sera très convenable que la purification s’opère par le feu, sous ces trois rapports : 1° Parce que le feu étant le plus noble des éléments, a les propriétés naturelles qui ressemblent le plus aux propriétés de la gloire, comme on le voit évidemment par la lumière. 2° Parce que le feu, à cause de l’efficacité de sa vertu active, ne reçoit pas le mélange d’un corps étranger, comme les autres éléments. 3° Parce que la sphère de feu est éloignée du lieu que nous habitons, et que comme nous ne faisons pas usage du feu aussi communément que de la terre, de l’eau et de l’air, il s’ensuit qu’il n’est pas aussi souillé. Et en outre il a la plus grande efficacité pour purifier et diviser en subtilisant.

Tous les livres