Summa Theologiae (page 124)

Thomas d'Aquin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr (Somme + Supplément qq. 1-102, trad. Drioux) · 131 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Article 3 : Le feu qui purifiera le monde est-il de la même espèce que le feu élémentaire ?

Objection N°1. Il semble que ce feu ne soit pas de la même espèce que le feu élémentaire. Car rien ne se consume lui-même. Or, ce feu consumera les quatre éléments, comme le dit la glose (ord. Bedæ, sup. illud : Elementa vero, 2 Pierre, chap. 3). Donc ce feu ne sera pas de la même espèce que le feu élémentaire.

Réponse à l’objection N°1 : Ce feu, quoiqu’il soit de la même espèce que le feu qui existe parmi nous, n’est cependant pas le même numériquement. Et comme nous voyons que de deux feux de la même espèce l’un détruit l’autre, le plus grand absorbe le plus petit en consumant sa matière, de même ce feu pourra aussi consumer le feu qui existe actuellement sur terre.

Objection N°2. Comme la vertu se manifeste par l’action, de même la nature se manifeste par la vertu ou la puissance. Or, ce feu aura une autre vertu que le feu qui est un élément, parce qu’il purifiera l’univers, ce que ne peut faire ce feu. Il ne sera donc pas de même espèce que lui.

Réponse à l’objection N°2 : Comme l’action qui procède de la vertu d’une chose est l’indice de cette vertu ; de même la vertu qui procède des principes essentiels de la chose est l’indice de son essence ou de sa nature. Mais l’action qui ne procède pas de la vertu de la chose qui l’opère, n’indique pas sa vertu, comme on le voit évidemment pour les instruments. Car l’action d’un instrument manifeste plutôt la vertu de celui qui le meut que la vertu de l’instrument ; parce qu’elle manifeste la vertu de l’agent comme le premier principe de l’opération, au lieu qu’elle ne manifeste la vertu de l’instrument qu’autant il est susceptible de recevoir l’action de l’agent principal, selon qu’il est mû par lui. De même la vertu qui ne procède pas des principes essentiels d’une chose ne manifeste sa nature que relativement à ce qu’elle est susceptible de recevoir ; comme la vertu que l’eau échauffée possède pour échauffer ne manifeste sa nature que par rapport à la chaleur qu’elle est capable d’obtenir. C’est pourquoi rien n’empêche que l’eau qui a cette vertu soit de a même espèce que l’eau qui ne l’a pas. De même il ne répugne pas non plus que ce feu qui aura la puissance de purifier la face du monde soit de même espèce que le feu qui existe parmi nous ; puisque la puissance qu’il a d’échauffer ne vient pas en lui de ses principes essentiels, mais de la vertu de l’opération divine ; soit qu’on dise que cette vertu est une qualité absolue, comme la chaleur dans l’eau échauffée, soit qu’il ait plus d’intensité, comme nous l’avons dit de la vertu instrumentale (Sent. 4, dist.

1, quest. 1, art. 4). Et c’est ce qu’il y a de plus probable ; parce que ce feu n’opère que comme l’instrument de la puissance divine.

Objection N°3. Les choses qui sont de même espèce dans les corps naturels ont le même mouvement. Or, ce feu aura un autre mouvement que le feu qui est un élément, parce qu’il ira partout pour pouvoir tout purifier. Il n’est donc pas de la même espèce.

Réponse à l’objection N°3 : Le feu ne fait que s’élever d’après sa propre nature, mais selon qu’il suit la matière qu’il recherche étant hors de sa propre sphère, alors il suit la situation de la matière qu’il dévore et de cette manière, il ne répugne pas qu’il délivre un circuit ou qu’il aille dans les lieux inférieurs, et surtout s’il agit comme instrument de la puissance divine.

Mais c’est le contraire. Saint Augustin dit (De civ. Dei, liv. 20, chap. 16, ant. med.) et on lit dans la glose (or. et interl. implic. et super. illud : Præterit enim, 1 Cor., chap. 7) que la figure de ce monde périra par l’embrasement des feux qui s’y trouvent. Donc ce feu sera de la nature du feu qui est maintenant dans ce monde.

Comme la purification future se fera par le feu, de même la purification antérieure s’est faite par l’eau, et saint Pierre compare l’un à l’autre (2 Pierre, chap. 3). Or, dans la première purification l’eau fut de même espèce que l’eau élémentaire. Donc dans la seconde purification le feu sera de même espèce que le feu élémentaire.

Conclusion Comme l’eau élémentaire produisit le déluge, de même le feu qui purifiera le monde sera de même espèce que le nôtre.

Il faut répondre qu’à cet égard il y a trois opinions. Car il y en a qui disent que l’élément du feu qui est dans sa sphère descendra pour purifier le monde, et ils supposent qu’en descendant il se multipliera. Car le feu s’accroît quand on y ajoute de toutes parts des combustibles, et c’est ce qui arrivera principalement alors quand la vertu du feu s’élèvera au-dessus de tous les autres éléments. Mais ce qui paraît contraire à ce sentiment c’est que le feu ne descendra pas seulement, mais que les Ecritures rapportent qu’il montera, comme on le voit d’après l’expression de saint Pierre qui dit (2 Pierre, chap. 1) que le feu du jugement s’élèvera aussi haut que l’eau du déluge. D’où il semble que ce feu doive être produit au milieu du monde. — C’est pour cela que d’autres disent qu’il sera produit au milieu du monde par la réunion des rayons célestes, comme nous voyons qu’on les concentre dans un miroir ardent, et que ce qui tiendra lieu de miroirs ce seront les nuages concaves vers lesquels la réverbération des rayons se produira. Mais cette opinion ne paraît pas encore convenable ; car puisque les effets des corps célestes résultent de leurs situations et de leurs aspects déterminés, si ce feu est engendré par la vertu des corps célestes, le temps de cette purification pourrait être connu de ceux qui considèrent les mouvements des astres ; ce qui répugne à ce que dit l’Ecriture. — C’est pourquoi d’autres disent, d’après saint Augustin, que comme les eaux du globe ont produit le déluge en se répandant sur la terre, de même la figure de ce monde périra par l’embrasement des feux qu’il recèle, selon l’expression de ce grand docteur (De civ. Dei, liv.

20, loc. sup. cit.). Ainsi cette conflagration n’est rien autre chose que la réunion de toutes les causes inférieures et supérieures qui ont par leur nature la vertu d’embraser. Cette réunion ne se fera pas par le cours naturel des choses, mais par la vertu divine ; et toutes ces causes ainsi réunies produiront le feu qui dévorera la face de ce monde. — Or, si on examine bien ces opinions, on verra qu’elles diffèrent quant à la cause de la génération de ce feu et non quant à son espèce. Car le feu engendré par le soleil ou par les corps inférieurs échauffés est de même espèce que le feu qui est dans sa sphère, il n’en diffère qu’en ce qu’il est mêlé à une matière étrangère, et il faudra qu’alors il en soit ainsi, parce que le feu ne peut purifier une chose qu’en la rendant autre par sa matière d’une autre façon. On doit donc accorder absolument que ce feu sera de la même espèce que celui-ci.

Article 4 : Ce feu purifiera-t-il aussi les cieux supérieurs ?

Objection N°1. Il semble que ce feu purifiera aussi les cieux supérieurs. Car il est dit (Ps. 101, 20) : Les cieux sont les œuvres de vos mains ; ils périront, mais vous resterez. Or, les cieux supérieurs sont aussi les œuvres des mains de Dieu. Donc ils périront aussi dans cette conflagration finale du monde.

Réponse à l’objection N°1 : Comme le dit saint Augustin (De civ. Dei, liv. 20, chap. 24) ces paroles du Psalmiste doivent s’entendre des cieux aériens qui seront purifiés par le feu du dernier embrasement. — Ou bien il faut dire que si on les entend aussi des cieux supérieurs, dans ce cas elle signifie qu’ils périront quant au mouvement par lequel ils sont mus maintenant continuellement.

Objection N°2. Il est dit (2 Pierre, 3, 12) : L’ardeur du feu dissoudra les cieux et fera fondre les éléments. Or, les cieux qui se distinguent des éléments sont les cieux supérieurs où se trouvent les planètes. Il semble donc qu’ils seront aussi purifiés par le feu.

Réponse à l’objection N°2 : Saint Pierre dit lui-même de quels cieux il entend parler. Car avant les paroles citées dans l’objection il avait dit : Que les cieux et la terre périrent d’abord par l’eau et qu’ils furent gardés avec soin par la même parole et réservés pour être brûlés par le feu au jour du jugement. Donc les cieux qui seront purifiés par le feu, ce sont ceux qui ont été auparavant purifiés par l’eau du déluge, c’est-à-dire les cieux aériens.

Objection N°3. Ce feu aura pour but d’éloigner des corps tout ce qui les empêche d’être aptes à la perfection de la gloire. Or, il y a dans le ciel supérieur un défaut de disposition du côté de la faute parce que le diable y a péché et du côté de son imperfection naturelle ; car sur ces paroles (Rom., chap. 8) : Nous savons que jusqu’à cette heure toutes les créatures gémissent et souffrent les douleurs de l’enfantement, la glose dit (ord. Ambros.) : Tous les éléments remplissent avec travail leurs offices ; comme le soleil et la lune ne fournissent pas sans peine les espaces qui leur sont marqués. Donc les cieux supérieurs seront aussi purifiés par ce feu.

Réponse à l’objection N°3 : Cette peine et cet asservissement de la créature que saint Ambroise attribue aux corps célestes n’est rien autre chose que la vicissitude du mouvement qui fait qu’ils sont soumis au temps et qu’ils manquent de la consommation dernière qui existera en eux finalement. D’ailleurs le ciel empyrée n’a pas contracté de souillure par suite de la faute des démons, parce qu’en péchant ils ont été immédiatement expulsés.

Mais c’est le contraire. Ces corps célestes ne sont pas susceptibles d’une impression étrangère.

Sur ces paroles (2 Thess., chap. 1) : In flamma ignis dantis vindictam, la glose dit (ord. Haym.) : Le feu qui précédera occupera dans le monde autant d’espace que l’océan en a occupé dans le déluge. Or, l’eau du déluge n’est pas montée jusqu’aux cieux supérieurs, mais elle n’est montée que de quinze coudées au-dessus du sommet des montagnes, comme on le voit (Gen., chap. 7). Les cieux supérieurs ne seront donc pas purifiés par ce feu.

Conclusion Les cieux supérieurs, puisqu’il ne faut rien séparer de leur substance, ne seront purifiés ni par le feu, ni par toute autre action, mais leur repos et la cessation de leur mouvement arrivant par la volonté divine leur tiendront lieu de purification.

Il faut répondre que la purification du monde aura pour but d’éloigner des corps la disposition contraire à la perfection de la gloire. Cette perfection est la consommation dernière des choses, et cette disposition se trouve dans tous les corps, mais de différentes manières selon leurs différentes espèces. Car dans certains corps on trouve un défaut de disposition en raison de quelque chose d’inhérent à leur substance, comme dans les corps inférieurs qui par leur mélange réciproque ont perdu leur propre pureté. Mais dans d’autres on ne trouve pas de défaut de disposition qui se rapporte à quelque chose d’inhérent à leur substance. C’est ce qui a lieu dans les corps célestes où l’on ne trouve rien qui répugne à la perfection dernière de l’univers, si ce n’est le mouvement qui est une voie qui mène à la perfection. Et il n’y a pas en eux toute espèce de mouvement, mais il n’y a que le mouvement local, qui ne change rien de ce qui est intrinsèque à la chose, comme la substance, ou la quantité ou la qualité, mais qui ne change que selon le lieu qui est en dehors de la chose. C’est pourquoi il n’est pas nécessaire qu’on écarte quelque chose de la substance du ciel supérieur ; mais il faut que son mouvement soit arrêté. Or, la cessation du mouvement local n’est pas produite par l’action d’un agent contraire, mais parce que le moteur cesse de mouvoir. C’est pourquoi les corps célestes ne sont purifiés ni par le feu, ni par l’action d’une créature, mais leur repos arrivant par la seule volonté divine leur tiendra lieu de purification.

Article 5 : Ce feu consumera-t-il les autres éléments ?

Objection N°1. Il semble que ce feu consumera les autres éléments. Car, comme le dit la glose (ord. sup. illud Elementa verò, 1 Pierre, chap. 5) : Ce feu immense absorbera les autres éléments dont se compose le monde, il ne les consumera pas tous au point qu’ils n’existent plus, mais il en consumera deux totalement, et il remettra les deux autres dans un meilleur état. Il semble donc qu’il y ait au moins deux éléments qui doivent être détruits par ce feu.

Réponse à l’objection N°1 : On dit que ce feu absorbera les quatre éléments, dans le sens qu’il les purifiera d’une certaine manière. Ce qui suit, qu’il en consumera deux totalement, ne doit pas signifier que ces deux éléments seront détruits substantiellement, mais que ces deux-là s’éloigneront davantage de la propriété qu’ils ont maintenant. Il y en a qui disent que ces deux éléments sont le feu et l’eau qui excèdent le plus dans les qualités actives, c’est-à-dire par la chaleur et le froid qui sont dans les autres corps les principes de corruption les plus actifs. Et comme alors l’action du feu et de l’eau, qui sont les principes les plus actifs, n’existera plus, ils paraîtront tout particulièrement modifiés quant à la vertu qu’ils ont maintenant. D’autres disent que ces deux éléments sont l’air et l’eau à cause des mouvements divers de ces deux éléments, mouvements qui résultent du mouvement des corps célestes. Et parce que ces mouvements n’existeront plus (comme le flux et reflux de la mer et les agitations des vents et d’autres mouvement semblables), il s’ensuit que ces éléments seront tout particulièrement privés des propriétés qu’ils ont actuellement.

Objection N°2. Il est dit (Apoc., 21, 1) : Le premier ciel et la première terre ont disparu, et déjà la mer n’existe plus. Or, par le ciel on entend l’air, comme le dit saint Augustin (De civ. Dei, liv. 20, chap. 18), et la mer est la réunion des eaux. Il semble donc que ces trois éléments seront totalement détruits.

Réponse à l’objection N°2 : Selon la pensée de saint Augustin (De civ. Dei, liv. 20, chap. 16 in fin.), quand saint Jean dit : Et la mer n’est plus, on entend par la mer le siècle présent dont il avait dit auparavant : La mer a livré les morts qui étaient dans son sein. — Toutefois si l’on rapporte littéralement ces paroles à la mer, alors il faut dire que dans la mer on comprend deux choses : la substance des eaux et leur disposition quant à leur salaison et aux mouvements des flots. La mer ne subsistera plus sous ce second rapport, mais elle subsistera sous le premier.

Objection N°3. Le feu ne purifie qu’autant que les autres choses deviennent sa matière. Si donc le feu purifie les autres éléments, il faut qu’ils deviennent sa matière. Il faut donc qu’ils passent dans la nature du feu ; et par conséquent ils seront corrompus par sa nature.

Réponse à l’objection N°3 : Ce feu n’agira que comme un instrument de la providence et de la vertu divine. Il n’agira donc pas sur les autres éléments jusqu’à ce qu’ils soient consumés, mais seulement jusqu’à ce qu’ils soient purifiés. — D’ailleurs il n’est pas nécessaire que ce qui devient la nature du feu soit totalement privé de son espèce propre ; on le voit pour le feu embrasé qui, quand il est éloigné du feu, retourne par la vertu de son espèce qui reste à son ancien état qui est son état propre. Par conséquent il en sera aussi de même des éléments purifiés par le feu.

Objection N°4. La forme du feu est la plus noble des formes à laquelle la matière élémentaire puisse être amenée. Or, par cette purification toutes les choses seront ramenées à l’état le plus noble. Donc les autres éléments seront totalement convertis en feu.

Réponse à l’objection N°4 : Dans les parties des éléments on ne doit pas considérer seulement ce qui convient à une partie prise en elle-même, mais encore ce qui convient par rapport au tout. Je dis donc que quoique l’eau fût plus noble, si elle avait la forme du feu, et quoiqu’on puisse en dire autant de la terre et de l’air, l’univers serait néanmoins plus imparfait, si la matière entière des éléments avait la forme du feu.

Mais ces le contraire. Sur ces paroles (1 Cor., 7, 31) : Car la figure de ce monde passe, la glose dit (interl. Ambros.) : La beauté du monde passe et non sa substance. Or, la substance même des éléments appartient à la perfection du monde. Donc les éléments ne seront pas consumés selon leur substance.

Cette purification finale par le feu répondra à la purification première qui a été faite par l’eau. Or, celle-ci n’a pas corrompu la substance des éléments. Donc celle qui se fera par le feu ne la corrompra pas non plus.

Conclusion Dans la purification du monde les quatre éléments subsisteront quant à leur substance et à leurs qualités propres, mais ils seront purifiés des souillures et des taches qu’ils ont contractées par suite des péchés des hommes.

Il faut répondre que sur cette question il y a beaucoup d’opinions différentes. Car il y en a qui disent que tous les éléments subsisteront quant à la matière, mais que tous changeront quant à leur imperfection. Deux d’entre eux conserveront leur propre forme substantielle, ce sont la terre et l’eau. Les deux autres, c’est-à-dire l’eau et le feu, ne conserveront pas leur forme substantielle, mais ils seront changés dans la forme du ciel. Ainsi trois éléments, l’air le feu et l’eau, recevront le nom de ciel, quoique l’air conserve la même forme substantielle qu’il a maintenant, parce qu’on l’appelle ciel dès aujourd’hui. C’est pourquoi il n’est fait mention dans l’Apocalypse (21, 1) que du ciel et de la terre : J’ai vu, y est-il dit, un ciel nouveau et une terre nouvelle. Mais cette opinion est absolument absurde. Car elle est contraire à la philosophie qui ne peut admettre que les corps inférieurs soient susceptibles de recevoir la forme du ciel puisqu’ils n’ont pas la même matière et qu’il n’y a pas de contrariété entre eux ; et elle est aussi opposée à la théologie parce que d’après cette hypothèse l’univers ne subsisterait plus dans l’intégrité de ses parties ; du moment qu’on en retrancherait deux éléments. Par conséquent par le mot ciel on entend un cinquième corps, et on désigne tous les éléments par le mot terre. C’est ainsi qu’après avoir dit (Ps. 148, 7) : Louez le Seigneur, créatures de la terre, le Psalmiste ajoute : feu, grêle, neige, glace, etc. — C’est pourquoi d’autres disent que tous les éléments subsisteront substantiellement ; mais que leurs qualités actives et passives leur seront enlevées. C’est ainsi qu’ils supposent que dans un corps mixte les éléments subsistent selon leurs formes substantielles sans conserver leurs qualités propres ; puisqu’elles sont ramenées à un milieu et que le milieu n’est ni l’un ni l’autre des extrêmes. Saint Augustin paraît être de ce sentiment quand il dit (De civ. Dei, liv. 20, chap. 16) : que dans la conflagration générale du monde les qualités des éléments corruptibles, qui convenaient à nos corps corruptibles, périront absolument par le feu ; et la substance elle-même aura ces qualités qui conviennent aux corps immortels par un changement admirable. Cependant ce sentiment ne paraît pas probable. Car les qualités propres des éléments étant les effets des formes substantielles, il ne semble pas que les formes substantielles subsistant, ces qualités puissent être changées, sinon par une élection violente pour un temps, comme nous voyons l’eau échauffée revenir par la puissance de son espèce à la fraîcheur qu’elle a perdu par l’action du feu, tant que l’espèce de l’eau reste. Et de plus les qualités élémentaires elles-mêmes appartiennent à la perfection seconde des éléments, comme leurs propres passions ; et il n’est pas probable que dans cette consommation finale on enlève aux éléments quelque chose de leur perfection naturelle. C’est pourquoi il semble qu’on doive dire que les éléments subsisteront quant à leur substance et à leurs qualités propres. Mais ils seront purifiés de la souillure qu’ils ont contractée par suite des péchés des hommes et de l’impureté qui a été produite en eux par leur action et leur passion réciproque, parce que du moment que le mouvement du premier mobile cessera, il ne pourra plus y avoir dans les éléments inférieurs de réciprocité d’action et de passion ; et c’est ce que saint Augustin appelle (loc. cit.) les qualités des éléments corruptibles, c’est-à-dire leurs dispositions naturelles d’après lesquelles ils sont voisins de la corruption.

Article 6 : Tous les éléments seront-ils purifiés par ce feu ?

Objection N°1. Il semble que tous les éléments ne seront pas purifiés par ce feu. Car ce feu, comme nous l’avons dit (art. 3) ne montera que jusqu’où est montée l’eau du déluge. Or l’eau du déluge n’est pas parvenue jusqu’à la sphère du feu. L’élément du feu ne sera donc pas purifié de cette dernière purification.

Objection N°2. Sur ces paroles (Apoc., chap. 21) : Vidi cœlum novam, etc. la glose dit (ordin.) : Il n’est pas douteux que l’air et la terre ne soient changés par le feu ; mais on a des doutes à l’égard de l’eau, parce qu’on pense qu’elle a en elle-même sa purification. Il n’est donc pas du moins certain que tous les éléments seront purifiés.

Réponse à l’objection N°2 : Le motif que l’on a de douter d’après la glose, c’est qu’on croit que l’eau a en elle une vertu de purification. Cependant elle n’a pas une puissance purifiante telle que celle qui convient à l’état futur, comme on le voit d’après ce que nous avons dit (art. préc. et art. 2, Réponse N°2).

Objection N°3. C'e qui est un lieu de souillure perpétuelle ne sera jamais purifié. Or, il y aura dans l’enfer une souillure perpétuelle. Par conséquent, puisqu’on place l’enfer au sein des éléments, il semble que les éléments ne seront pas totalement purifiés.

Réponse à l’objection N°3 : Cette purification aura principalement pour but d’éloigner de l’habitation des saints tout ce qui est imparfait. C’est pourquoi, dans cette purification, tout ce qui est souillure sera réuni dans le lieu des damnés. L’enfer ne sera donc pas purifié ; mais on y conduira la lie du monde entier, suivant ces paroles du Psalmiste (Ps. 74, 9) : Sa lie n’est pas épuisée, tous les pécheurs de la terre en boiront.

Objection N°4. La terre renferme le paradis terrestre. Or, il ne sera pas purifié par le feu ; car les eaux du déluge ne se sont pas élevées jusque-là, comme le dit Bède (Comment. in Exod., chap. 5 ad fin. et hab. in glos. ord. sup. illud. Gen., chap. 2 : Plantaverat autem Deus et hab., Sent. liv. 2, dist. 7). Il semble donc que tous les éléments ne seront pas totalement purifiés.

Réponse à l’objection N°4 : Quoique le péché du premier homme ait été commis dans le paradis terrestre, ce lieu n’est cependant pas un lieu de pécheurs, pas plus que le ciel empyrée. Car l’homme et le diable ont été chassés de ces deux lieux immédiatement après leur péché. Ce lieu n’a donc pas besoin d’être purifié.

Mais c’est le contraire. La glose citée (art. préc., Objection N°1) sur les paroles de saint Pierre, dit que ce feu absorbera les quatre éléments.

Conclusion Les impuretés des éléments qui proviennent de leur mélange seront purifiées par le feu.

Il faut répondre qu’il y en a qui disent que ce feu montera jusqu’à la partie supérieure de l’espace qui contient les quatre éléments, de manière que les éléments soient ainsi totalement purifiés et de la souillure du péché qui a atteint même les parties supérieures des éléments (comme on le voit par la fumée de l’idolâtrie qui souillait les êtres supérieurs) et de la corruption, parce que les éléments sont incorruptibles dans toutes leurs parties. Mais cette opinion est contraire au témoignage de l’Ecriture. Car il est dit (2 Pierre, chap. 3) que les lieux qui ont été purifiés par l’eau ont été réservés pour le feu, et saint Augustin observe (De civ. Dei, liv. 20, chap. 18) que le monde qui a péri par le déluge est celui qui est réservé au feu. Or, il est constant que l’eau du déluge n’est pas montée jusqu’à la partie supérieure de l’espace des éléments, mais seulement jusqu’à quinze coudées au-dessus des montagnes. De plus on sait que les vapeurs qui s’élèvent de terre ou les fumées quelles qu’elles soient ne peuvent traverser la sphère entière la sphère du feu, pour parvenir jusqu’à son extrémité la plus reculée. Par conséquent la souillure du péché n’est pas parvenue jusqu’à cet espace. D’ailleurs les éléments ne peuvent pas non plus être purifiés de leur corruptibilité par la soustraction de quelque chose qui puisse être consumé par le feu ; mais le feu pourra consumer les impuretés qui proviennent de leur mélange. Ces impuretés existent principalement dans la terre jusqu’à la région moyenne de l’air. Le feu du dernier embrasement purifiera donc les éléments jusqu’à cet espace ; car les eaux du déluge sont montées aussi haut, comme on peut en juger avec probabilité d’après la hauteur des montagnes qu’elles avaient dépassées dans une mesure déterminée.

Nous accordons donc la première objection .

Article 7 : Le feu du dernier embrasement doit-il suivre le jugement ?

Objection N°1. Il semble que le feu du dernier embrasement doive suivre le jugement. Car saint Augustin établit ainsi l’ordre des choses qui doivent se passer dans le jugement (De civ. Dei, liv. 20, chap. ult. ad fin.) : Nous avons appris que dans ce jugement ces choses arriveront ; la réapparition d’Elie de Thesbé, la conversion des juifs, la persécution de l’antechrist, l’avènement du Christ qui paraîtra pour juger, la résurrection des morts, la séparation des bons et des méchants, l’embrasement du monde et son renouvellement. le jugement précédera donc l’embrasement général.

Réponse à l’objection N°1 : Saint Augustin parle en cet endroit d’une manière plutôt douteuse que d’une manière affirmative. Ce qui est évident d’après ce qui suit : On doit croire que toutes ces choses arriveront, mais de quelles manières et dans quel ordre arriveront-elles, alors l’expérience nous l’apprendra mieux que l’intelligence de l’homme ne peut maintenant le saisir. Cependant je pense qu’elles arriveront dans l’ordre que l’ai désigné. Ainsi il est évident qu’il ne parle pas affirmativement.

Objection N°2. Saint Augustin dit (in oed. lib., chap. 16, ant. med.): Les impies ayant été jugés et envoyés au feu éternel, la figure de ce monde sera détruite dans l’embrasement de tous les feux du globe. Donc, etc.

Réponse à l’objection N°2 : De même que pour l’objection précédente.

Objection N°3. Le Seigneur lorsqu’il viendra pour juger trouvera des hommes vivants, comme on le voit d’après ces paroles de saint Paul (1 Thess, 4, 14) qui leur fait dire : Nous qui sommes vivants et qui avons été réservés pour l’avènement du Seigneur. Or, il n’en serait pas ainsi, si l’embrasement du monde eût précédé le jugement, parce qu’ils seraient consumés par le feu. Ce feu suivra donc le jugement.

Réponse à l’objection N°3 : Tous les hommes mourront et ressusciteront ; néanmoins on dit de ceux qui vivront sur la terre jusqu’à l’époque de l’embrasement général qu’ils seront trouvés vivants.

Objection N°4. Il est dit que le Seigneur jugera le monde par le feu ; et c’est pour cela que l’embrasement final paraît être l’exécution de la sentence ou du jugement de Dieu. Or, l’exécution suit le jugement. Donc ce feu suivra aussi.

Réponse à l’objection N°4 : Ce feu n’exécutera la sentence du juge que par rapport aux méchants qu’il engloutira, et en ce sens il sera postérieur au jugement.

Mais c’est le contraire. Il est dit (Ps. 96, 3) : Le feu marchera devant lui.

La résurrection précédera le jugement ; autrement tous les yeux ne verraient pas le Christ juger. Or l’embrasement du monde précédera la résurrection. Car les saints qui ressusciteront auront des corps spirituels et impassibles, et par conséquent ils ne pourront pas être purifiés par le feu ; quoique le Maître des sentences dise (Sent. 4, dist. 47) d’après saint Augustin (De civ. Dei, liv. 20, chap. 27 et 29), que s’il reste encore en eux quelque chose à purifier il le sera par le feu. Donc ce feu précédera le jugement.

Conclusion Puisque la résurrection des morts doit précéder le jugement, il faut que l’embrasement général, selon qu’il a pour but la purification du monde, précède le jugement de Dieu ; mais en ce qui regarde l’acte de ce feu qui enveloppera les méchants, le jugement précédera sa conflagration.

Il faut répondre que cette conflagration précédera véritablement le jugement, si on la considère dans son commencent. Ce qui peut se conclure manifestement de ce que la résurrection des morts précède le jugement. Ce qui est évident d’après saint Paul (1 Thess., chap. 4) que ceux qui sont morts seront emportés dans les nues pour aller dans l’air au-devant du Christ qui viendra pour juger. La résurrection générale se fera en même temps que la glorification des corps des saints. Car les saints en ressuscitant reprendront leurs corps glorieux, comme on le voit par ces paroles (1 Cor., 15, 43) : Ce qui est vil et abject quand on le met en terre se lèvera dans la gloire. Pendant que les corps des saints seront glorifiés, la création tout entière sera renouvelée à sa manière, comme l’indiquent ces autres paroles du même apôtre (Rom., 8, 21) : La créature elle-même sera délivrée de la servitude de la corruption pour participer à la liberté glorieuse des enfants de Dieu. Ainsi la conflagration du monde étant une disposition à ce renouvellement, comme on le voit d’après ce que nous avons dit (art. 1 et 4), on peut en conclure évidemment que par rapport à la purification du monde elle précédera le jugement ; mais que par rapport à un de ses effets qui consistera à engloutir les damnés, elle le suivra.

Article 8 : Ce feu doit-il produire dans les hommes un effet tel que celui qui est désigné ?

Objection N°1. Il semble que ce feu n’aura pas dans les hommes un effet tel que celui qui est désigné dans le Maître des sentences (Sent. 4, dist. 47). Car on dit consumé ce qui est réduit au néant. Or, les corps des impies ne seront pas réduits au néant ; mais ils seront conservés éternellement pour endurer la peine éternelle. Ce feu n’aura donc pas pour effet de consumer les méchants, comme il est dit (loc. cit.).

Réponse à l’objection N°1 : Le mot consumer ne signifie pas en cet endroit qu’ils seront anéantis, mais réduits en cendres.

Objection N°2. Si on répond qu’il consumera les corps des méchants en ce sens qu’il les réduira en cendres, on peut ainsi insister. Comme les corps des méchants seront réduits en cendres, de même aussi ceux des bons. Car c’est un privilège qui n’appartient qu’au Christ que sa chair n’ait pas vu la corruption. Les bons qui existeront alors seront aussi consumés.

Réponse à l’objection N°2 : Les corps des bons, quoiqu’ils doivent être réduits en cendres par le feu, n’en ressortiront cependant pas de douleur comme les enfants qui étaient dans la fournaise de Babylone ; et sous ce rapport il y a une différence entre les bons et les méchants.

Objection N°3. La souillure du péché existe plus dans les éléments, selon qu’ils entrent dans la composition du corps humain dans lequel se trouve la corruption de la concupiscence, même chez les bons, que dans les éléments qui existent en dehors de lui. Or, les éléments qui existent en dehors du corps humain seront purifiés à cause de la souillure du péché. A plus forte raison faut-il que le feu purifie les ennemis qui existent dans les corps des hommes, qu’ils soient bons ou qu’ils soient méchants, et par conséquent il faut que les corps des uns et des autres soient réduits en poudre.

Réponse à l’objection N°3 : Les éléments qui existent dans les corps des hommes seront purifiés par le feu, même dans les corps des élus ; mais la puissance de Dieu le fera sans qu’ils éprouvent de la douleur.

Objection N°4. Tant que dure l’état d’épreuve, les éléments agissent sur les bons et les méchants de la même manière. Or, cet état durera encore au moment de l’embrasement général, parce qu’après cet état il n’y aura plus la mort naturelle qui sera cependant produite par cette conflagration. Donc ce feu agira également sur les bons et sur les méchants, et par conséquent il ne semble pas qu’il y ait entre eux une différence par rapport à l’effet que ce feu doit produire en eux, comme le suppose le Maître des sentences (loc. cit.).

Réponse à l’objection N°4 : Ce feu n’agira pas seulement d’après la vertu naturelle de cet élément, mais il agira encore comme instrument de la justice divine.

Objection N°5. Cette conflagration au lieu pour ainsi dire dans un moment. Or, il se trouvera beaucoup de vivants dans lesquels il y aura une foule de choses à purifier. Cette conflagration ne suffira donc pas pour leur purification.

Réponse à l’objection N°5 : Il y a trois causes pour lesquelles ceux qui seront vivants pourront être tout à coup purifiés. La première c’est qu’il restera en eux peu de choses à purifier, puisqu’ils auront été purifiés par les terreurs et les persécutions antérieures. La seconde c’est qu’ils supporteront leur peine étant vivants et volontairement ; et la peine que l’on supporte volontairement en cette vie purifie beaucoup mieux que la peine que l’on subit après la mort ; comme on le voit dans les martyrs. Car s’il se trouve en eux quelque chose à purifier, le glaive de la souffrance l’efface, comme le dit saint Augustin (De unic. bapt. cont. Petil., chap. 13 à med.), quoique la peine du martyre soit courte comparativement à la peine qu’on endure dans le purgatoire. La troisième c’est que cette chaleur compensera en intensité ce qu’elle perdra sous le rapport de la brièveté du temps.

Conclusion Le feu agira naturellement avant le jugement sur les bons et les méchants qu’il trouvera vivants et il les réduira en cendres ; mais les méchants seront tourmentés par l’action de ce feu, tandis que les bons n’éprouveront aucune douleur.

Il faut répondre que le feu de la conflagration finale, selon qu’il précédera le jugement, agira comme instrument de la justice divine, et aussi par sa vertu naturelle. Pour ce qui regarde sa vertu naturelle, il agira de même sur les méchants et sur les bons qui seront encore vivants, et il réduira les corps des uns et des autres en poussière. Mais selon qu’il agira comme instrument de la justice divine, il agira diversement sur les divers individus relativement au sentiment de la peine. Car les méchants seront tourmentés par l’action du feu ; tandis que les bons, dans lesquels il n’y aura plus rien à purifier, n’éprouveront absolument aucune douleur, comme les enfants dans la fournaise ne sentirent aucune souffrance (Dan., chap. 3). Cependant leurs corps ne seront pas conservés dans leur intégrité, comme ceux de ces enfants l’ont été ; mais la puissance divine pourra faire qu’ils tombent en poussière sans qu’ils ressentent de douleur. Quant aux bons dans lesquels il y aura quelque chose à purifier, ce feu leur causera des douleurs plus ou moins vives, selon qu’ils le mériteront. Mais par rapport à l’effet que ce feu produira après le jugement, il n’agira que sur les damnés ; parce que tous les bons auront des corps impassibles.

Article 9 : Ce feu engloutira-t-il les réprouvés ?

Objection N°1. Il semble que ce feu n’engloutira pas les réprouvés. Car sur ces paroles (Malach., chap. 3 : Purgabit filios Levi), la glose dit : que c’est un feu qui consume les méchants et un feu qui purifie les bons. Et sur ces paroles de saint Paul (1 Cor., chap. 3) : Uniuscujusque opus ingis probabit, la glose dit (ordin.) : Nous lisons qu’il y aura deux feux : l’un qui purifiera les élus et précédera le jugement ; l’autre qui tourmentera les réprouvés. Or, ce dernier est le feu de l’enfer qui engloutira les méchants, tandis que le premier est le feu de l’embrasement final. Ce n’est donc pas le feu de l’embrasement final qui engloutira les méchants.

Réponse à l’objection N°1 : Le feu qui purifiera les élus avant le jugement sera le même que le feu qui embrasera le monde, quoique que quelques-uns disent le contraire. Car l’homme étant une partie du monde, il est convenable que l’homme et le monde soient purifiés par le même feu. Mais on dit qu’il y aura deux feux, l’un qui purifiera les bons et l’autre qui purifiera les méchants ; ce qui se rapporte au double office que ce feu remplira, et aussi d’une certaine manière à sa substance, puisque toute la substance du feu purificateur ne sera pas entraînée dans l’enfer, comme nous l’avons dit (dans le corps de l’article.).

Objection N°2. Ce feu obéira à Dieu dans la purification du monde. Les autres éléments étant récompensés il doit donc l’être aussi ; et surtout puisque le feu est le plus noble des éléments. Il ne semble donc pas qu’il doive être jeté en enfer pour le tourment des damnés.

Réponse à l’objection N°2 : Le feu sera récompensé en ce que ce qu’il y a de grossier en lui sera séparé et entraîné dans l’enfer.

Objection N°3. Le feu qui engloutira les méchants ce sera le feu de l’enfer. Or, ce feu a été préparé aux damnés dès le commencement du monde. D’où il est dit (Matth., 25, 41) : Allez maudits, au feu éternel qui a été préparé au démon, etc. Et le prophète dit (Is., 30, 33) : La vallée de Tophet a été préparée d’hier, elle a été préparée par le Roi, etc. La glose ajoute (interl. Hier.) : d’hier, c’est-à-dire dès le commencement ; Tophet, c’est-à-dire la vallée de la géhenne. Or, le feu de la conflagration finale n’a pas été préparée dès le commencent, mais il sera produit par le concours des feux du monde. Donc ce feu n’est pas le feu de l’enfer qui engloutira les réprouvés.

Réponse à l’objection N°3 : Comme la gloire des élus sera plus grande après le jugement qu’avant ; de même aussi la peine des réprouvés. C’est pourquoi comme la clarté sera ajoutée à la créature supérieure pour augmenter la gloire des élus ; de même aussi tout ce qu’il y a de honteux dans les créatures sera précipité dans l’enfer pour augmenter la misère des damnés. Par conséquent il ne répugne pas qu’un autre feu s’ajoute au feu des damnés qui a été préparé dans l’enfer dès le commencement.

Ce qu’il y a de contraire c’est ce qu’il est dit de ce feu (Ps. 96, 3) : Il embrasera de toutes parts ses ennemis.

Il est dit (Dan., 7, 10) : Une fleuve de feu très rapide sortait de devant sa face, pour entraîner les pécheurs dans l’enfer ajoute la glose (interl. Hieron.). Or, le prophète parle du feu dont il est question maintenant, comme on le voit par une glose (interl. sup. illud : Thronus ejus) qui dit que ce fleuve est pour punir les méchants et purifier les bons. Donc le feu de la conflagration finale sera englouti dans l’enfer avec les méchants.

Conclusion Les réprouvés seront engloutis par le feu de l’embrasement final de manière que tout ce qu’il y a de souillé et de honteux soit précipité en enfer, comme tout ce qui se trouve de beau et de noble sera élevé dans le royaume céleste.

Il faut répondre que la purification entière du monde et son renouvellement auront pour le but la purification et le renouvellement de l’homme. C’est pourquoi il faut que la purification et le renouvellement du monde répondent à la purification et au renouvellement du genre humain. Or, il y aura une purification du genre humain qui consistera dans la séparation des bons et des méchants. D’où il est dit (Luc, 3, 17) : Il a le van en main et il nettoiera son aire et il amassera le blé dans son grenier, c’est-à-dire les élus ; et il brûlera la paille, c’est-à-dire les réprouvés, dans un feu qui ne s’éteindra jamais. Par conséquent il en sera ainsi de la purification du monde. Tout ce qu’il y aura de honteux et de souillé sera envoyé dans l’enfer avec les méchants, et tout ce qu’il y aura de beau et de noble sera réservé dans les lieux supérieurs pour la gloire des élus. Il en sera de même aussi du feu du dernier embrasement, comme le dit saint Basile sur ces paroles du Psalmiste (Ps. 28, 7) : La voix du Seigneur fait jaillir des flammes de feu (hom. 1 nunc Ps. inter. med. et fin.). Car, par rapport à sa chaleur dévorante et à tout ce qu’il y aura en lui de grossier, il descendra dans les enfers pour tourmenter les damnés ; mais, relativement à ce qu’il y a en lui de subtil et de brillant, il restera dans les régions supérieures pour la gloire des élus.

Supplément = 5ème partie

Question 75 : De la résurrection

Nous devons ensuite nous occuper de ce qui environnera et de ce qui accompagnera la résurrection. La première considération que nous ayons à faire à ce sujet doit porter sur la résurrection elle-même. la seconde sur sa cause. La troisième sur son temps et sur son mode. la quatrième sur le terme à quo. La cinquième sur les conditions de ceux qui ressusciteront. Sur la résurrection elle-même il y a trois questions à examiner : 1° La résurrection des corps doit-elle avoir lieu ? — 2° Doit-elle être générale ? (Cette question a pour objet d’examiner sui tous ceux qui sont morts ressusciteront, et il est de foi qu’ils ressusciteront tous sans exception. Mais on n’examine pas ici si tous doivent mourir pour ressusciter ensuite, car cette question doit être traitée plus loin (quest. 78, art. 1).) — 3° Est-elle naturelle ou miraculeuse ? (Saint Thomas enseigne que la résurrection n’est pas naturelle. Son sentiment est certain quoiqu’il n’y ait pas de définition expresse sur ce point. Il est soutenu par saint Chrysostome (hom. 65 in Joan.), saint Ambroise (liv. 4 in chap. 4 Eccles.), saint Augustin (De civ. Dei, liv. 22, chap. 4), saint Grégoire (hom. 20 in Ezech.), par Durand et par tous les scolastiques (Cf. Cont. Gent., liv. 4, chap. 41) et quod., liv. 4, art. 5).)

Article 1 : La résurrection des corps doit-elle avoir lieu ?

Objection N°1. Il semble que les corps ne doivent pas ressusciter. Car il est dit (Job, 14, 12) : Quand l’homme est mort il ne ressuscitera pas jusqu’à ce que le ciel soit détruit. Or, le ciel ne sera jamais détruit ; car la terre qui vaut moins que le ciel restera éternellement, comme on le voit (Eccles., 1, 4). Donc l’homme qui est mort ne ressuscitera jamais.

Réponse à l’objection N°1 : Le ciel ne sera jamais détruit quant à sa substance, mais il le sera quant à l’effet de la puissance qu’il exerce sur les corps inférieurs pour leur génération et leur corruption, et c’est ce qui fait dire à l’Apôtre (1 Cor., 7, 31) : La figure de ce monde passe.

Objection N°2. Le Seigneur prouve la résurrection par ce passage (Matth., 22, 32) : Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob ; parce qu’il n’est pas le Dieu des morts, mais le Dieu des vivants. Or, il est certain que quand il prononçait ces paroles, Abraham, Isaac et Jacob ne vivaient pas dans leur corps, mais seulement dans leur âme. Donc la résurrection des corps n’aura pas lieu ; il n’y aura que la résurrection des âmes.

Réponse à l’objection N°2 : L’âme d’Abraham n’est pas, à proprement parler, Abraham lui-même, mais elle est une partie de lui et il en est ainsi des autres. Par conséquent la vie de l’âme d’Abraham ne suffirait pas pour qu’Abraham fût vivant ou que le Dieu d’Abraham fût le Dieu de ce patriarche vivant ; mais il faut la vie de l’être composé tout entier ; c’est-à-dire de l’âme et du corps. Quoique cette vie n’existât pas en acte, quand le Christ prononçait ces paroles, elle existait cependant en ce que les deux parties étaient destinées à ressusciter. Ainsi par ces paroles le Christ prouve la résurrection avec autant de force que de profondeur.

Objection N°3. L’Apôtre (1 Cor., chap. 15) paraît prouver la résurrection d’après la récompense des peines que les saints supportent en ce monde, parce que si leur espérance se bornaient à cette vie ils seraient les plus malheureux de tous les hommes. Or, l’homme peut être suffisamment récompensé de toutes ses peines dans son âme, car il n’est pas nécessaire que l’instrument soit récompensé simultanément avec celui qui opère. Or, le corps est l’instrument de l’âme ; d’où il suit que dans le purgatoire où les âmes seront punies pour ce qu’elles ont fait dans le corps, l’âme est punie sans le corps. Il n’est donc pas nécessaire d’admettre la résurrection des corps, mais il suffit d’admettre la résurrection des âmes qui a lieu, quand on passe de la mort du péché et de la misère à la vie de la grâce et de la gloire.

Réponse à l’objection N°3 : L’âme n’est pas seulement au corps ce que l’agent qui opère est à l’instrument dont il se sert, mais elle se rapporte encore à lui comme la forme à la matière. Ainsi l’opération appartient à l’être composé et n’appartient pas seulement à l’âme, comme le prouve Aristote (De an., liv. 1, text. 64 et 66). Et parce que la récompense de l’œuvre est due à celui qui l’opère, il faut que l’homme lui-même, ou l’être composé de l’âme et du corps, reçoive la récompense de ses actions. Quant aux fautes vénielles comme on appelle les péchés véniels qui sont, pour ainsi dire, des dispositions au mal, mais qui n’ont pas ce qui constitue l’essence du péché d’une manière absolue et parfaite, la peine qui leur est infligée dans le purgatoire n’est pas simplement une rétribution, mais c’est plutôt une purification qui se fait à part dans le corps par la mort et la dissolution et dans l’âme par le feu du purgatoire.

Objection N°4. La dernière évolution d’une chose est ce qu’il y a en elle de plus parfait, parce que c’est par là qu’elle atteint sa fin. Or, l’état de l’âme le plus parfait c’est quand elle est séparée du corps, parce que dans cet état elle est plus conforme à Dieu et aux anges et qu’elle est plus pure, puisqu’elle est en quelque sorte séparée de toute nature étrangère. Sa séparation du corps est donc son dernier état, et par conséquent de cet état elle ne revient pas au corps, pas plus que d’homme on devient enfant.

Réponse à l’objection N°4 : Toutes choses égales d’ailleurs, l’état de l’âme est plus parfait dans le corps que hors du corps ; parce qu’elle est une partie d’un tout composé et que toute partie intégrante d’une matière existe par rapport au tout. Et quoiqu’elle ressemble à Dieu plus parfaitement sous un rapport, cela n’est pas exact absolument. Car, absolument parlant, elle ressemblera à Dieu plus parfaitement, quand elle aura tout ce que requiert la condition de sa nature, parce qu’alors elle imitera mieux la perfection divine. C’est ainsi que le cœur d’un animal est plus conforme à Dieu quand il se meut que quand il est en repos ; parce que la perfection du cœur consiste dans son mouvement et que son repos est sa destruction.

Objection N°5. La mort corporelle a été établie pour punir l’homme de sa première prévarication, ainsi qu’on le voit (Gen., chap. 2), comme la mort spirituelle qui est la séparation de l’âme de Dieu a été infligée à l’homme à cause du péché mortel. Or, l’homme ne revient jamais de la mort spirituelle à la vie, après que la sentence de damnation a été portée contre lui. Il ne reviendra donc pas non plus de la mort corporelle à la vie corporelle, et par conséquent les corps ne ressusciteront pas.

Réponse à l’objection N°5 : La mort corporelle a été introduite dans le monde par le péché d’Adam, qui a été effacé par la mort du Christ. Par conséquent cette peine ne doit pas subsister éternellement. Mais le péché mortel qui produit la mort éternelle par l’impénitence ne s’expie pas au-delà de ce monde ; et c’est pour ce motif que cette mort sera éternelle.

Mais c’est le contraire. il est dit (Job, 19, 25) : Car je sais que mon Rédempteur est vivant et qu’au dernier jour il me ressuscitera de la poussière, et lorsque j’aurai de nouveau revêtu ma chair, etc. Les corps ressusciteront donc.

Le don du Christ est supérieur au péché d’Adam, comme on le voit (Rom., chap. 5). Or, la mort a été introduite par le péché, parce que si le péché n’eût pas existé, personne ne serait mort. L’homme sera donc ramené de la mort à la vie par le don du Christ.

Les membres doivent être conformes au chef. Or, notre chef vit et vivra éternellement dans son corps et son âme, parce que le Christ qui est ressuscité des morts ne meurt plus, comme on le voit (Rom., 6, 9). Donc les hommes qui sont ses membres vivront aussi dans leur corps et leur âme, et par conséquent il faut que la chair ressuscite.

Conclusion Puisque l’homme ne peut être bienheureux qu’autant que son âme est unie véritablement au corps, comme la forme à la matière, on doit reconnaître qu’il y aura une résurrection dans laquelle l’âme sera unie au corps pour jamais.

Il faut répondre Il faut répondre que les opinions de ceux qui admettent ou qui nient la résurrection ont varié suivant leurs divers sentiments au sujet de la fin dernière de l’homme. Car la fin dernière de l’homme, que tous les hommes désirent naturellement, c’est la béatitude. il y en a qui ont pensé que l’homme pouvait l’atteindre en cette vie ; par conséquent ils n’étaient pas contraints d’admettre une autre vie après celle-ci, dans laquelle l’homme arriverait à sa perfection dernière, et ils niaient ainsi la résurrection (Cette opinion est celle des matérialistes et des incrédules.). Mais cette opinion est assez fortement combattue par les vicissitudes de la fortune, les infirmités du corps humain, l’imperfection et l’instabilité de la science et de la vertu qui sont autant d’obstacles qui empêchent la perfection de la béatitude, comme l’observe saint Augustin (De civ. Dei, in fin. et liv. 19, chap. 3). — C’est pourquoi d’autres ont supposé qu’il y avait une autre vie après celle-ci, dans laquelle l’homme ne vivait après la mort que par son âme. Ils supposaient que cette vie-là était suffisante pour remplir le désir naturel que nous avons d’arriver à la béatitude. D’où Porphyre disait, d’après saint Augustin (De civ. dei, liv. ult., chap. 26), que pour que l’âme fût heureuse, il fallait absolument qu’elle fût délivrée du corps. Ils n’admettaient donc pas la résurrection. — Les raisons fausses sur lesquelles s’appuyait cette opinion étaient différentes selon ses divers partisans. Car il y a eu des hérétiques qui ont prétendu que toutes les choses corporelles venaient du mauvais principe, tandis que les choses spirituelles venaient du bon. D’après cela l’âme ne pouvait être souverainement parfaite qu’autant qu’elle était séparée du corps qui la détourne de son principe dont la participation la rend heureuse. C’est pourquoi toutes les sectes des hérétiques qui supposent que tous les êtres corporels ont été créés ou formés par le diable nient la résurrection des corps. La fausseté de ce principe fondamental a été démontrée (in princ. liv. 2 Sent., dist. 1, quest. 1, art. 3). D’autres ont cru que toute la nature de l’homme était renfermée dans l’âme, de manière que l’âme se servait du corps comme d’un instrument, ou comme le pilote se sert de son navire (Cette opinion fut celle de Platon et de ses disciples.). D’après cette opinion il s’ensuit que l’âme en restant seule n’est pas privée de sa béatitude, et que par conséquent il n’y a pas de nécessité à admettre la résurrection. Mais Aristote détruit suffisamment cette doctrine (De an., liv. 2, à princ.)

en montrant que l’âme est unie au corps, comme la forme à la matière. Par conséquent il est évident que si l’homme ne peut être heureux en cette vie il est nécessaire d’admettre la résurrection.

Article 2 : Tous les hommes ressusciteront-ils ?

Objection N°1. Il semble que la résurrection des corps ne sera pas générale. Il est dit (Ps. 1, 6) : Les impies ne ressusciteront pas au jour du jugement. Or, la résurrection des hommes n’aura lieu qu’à l’époque du jugement universel. Les impies ne ressusciteront donc d’aucune manière.

Réponse à l’objection N°1 : Le Psalmiste parle de la résurrection spirituelle à laquelle les impies n’auront pas part au jour du jugement, lorsqu’on examinera leur conscience, comme le dit la glose (interl. et ord. aug.). — Ou bien il s’agit des impies qui sont absolument infidèles et qui ne ressusciteront pas pour être jugés ; parce qu’ils l’ont déjà été.

Objection N°2. Le prophète dit (Dan., 12, 2) : Beaucoup de ceux qui dorment dans la poussière de la terre s’éveilleront. Or, cette manière de dire implique une certaine restriction. Donc tous ne ressusciteront pas.

Réponse à l’objection N°2 : Saint Augustin entend (De civ. Dei, liv. 20, chap. 23 in fin.) le mot beaucoup, comme s’il y avait tous ; et cette manière de dire se rencontre fréquemment dans l’Ecriture sainte. — Ou bien on peut dire que cette restriction se rapporte aux enfants qui sont damnés dans les limbes. Car quoiqu’ils ressuscitent, on ne dit pas proprement qu’ils seront réveillés ; puisqu’ils n’éprouveront ni le sentiment de la peine, ni celui de la gloire. Car on est à l’état de veille quand on jouit de ses sens.

Objection N°3. Par la résurrection les hommes sont rendus semblables au Christ qui est ressuscité. D’où l’Apôtre conclut (1 Cor., chap. 15) que si le Christ est ressuscité, nous ressusciterons aussi. Or, il n’y a que ceux qui ont porté son image qui doivent ressembler au Christ ressuscité ; c’est-à-dire il n’y a que les bons. Donc il n’y a qu’eux qui ressusciteront.

Réponse à l’objection N°3 : Tous les hommes bons et méchants, tant qu’ils sont en cette vie, ressemblent au Christ, par les choses qui appartiennent à la nature de l’espèce, mais non par celles qui appartiennent à la grâce. C’est pour ce motif qu’ils lui ressembleront tous dans la réparation de la vie naturelle, mais il n’y a que les justes qui auront avec lui la ressemblance de la gloire.

Objection N°4. La peine n’est remise qu’autant que la faute a été enlevée. Or, la mort corporelle est la peine du péché originel. Donc puisque le péché originel n’a pas été remis à tout le monde, tous ne ressusciteront pas.

Réponse à l’objection N°4 : Ceux qui sont morts dans le péché originel ont subi en mourant la peine de ce péché. Ils peuvent donc, malgré ce péché, ressusciter ; car la peine du péché originel consiste plutôt à mourir qu’à être l’esclave de la mort.

Objection N°5. Comme nous renaissons par la grâce du Christ ; de même nous ressusciterons par sa grâce. Or, ceux qui meurent dans le sein de leurs mères ne pourront jamais renaître. Donc ils ne pourront pas ressusciter et par conséquent tous ne ressusciteront pas.

Réponse à l’objection N°5 : Nous renaissons par la grâce du Christ qui nous est donnée, mais nous ressuscitons par la grâce du Christ qui lui a fait prendre notre nature, parce que c’est par là que nous lui ressemblons dans les choses naturelles. Ainsi ceux qui meurent dans le sein de leur mère, quoiqu’ils ne renaissent pas en recevant la grâce, ressusciteront néanmoins à cause de la conformité de nature qu’ils ont avec lui, conformité qu’ils ont eue du moment qu’ils ont atteint la perfection de l’espèce humaine.

Mais c’est le contraire. Il est dit (Jean, 5, 28) : Tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront la voix du Fils de Dieu et tous ceux qui l’auront entendu vivront. Donc tous les morts ressusciteront.

Saint Paul dit aussi (1 Cor., 15, 51) : Nous ressusciterons tous, etc.

La résurrection est nécessaire pour que tous ceux qui seront ressuscités reçoivent la peine ou la récompense qu’ils méritent. Or, tous méritent une peine ou une récompense soit à cause de leurs mérites propres, comme les adultes, soit par suite du mérite d’un autre, comme les petits enfants. Tout le monde ressuscitera donc.

Conclusion Puisqu’une âme ne peut être perpétuellement séparée du corps il est nécessaire que tous ressuscitent aussi bien qu’un seul.

Il faut répondre que les choses dont la raison se tire de la nature de l’espèce doivent se trouver de même dans tous les individus de cette même espèce. Or, telle est la résurrection. Car la raison de la résurrection, comme on le voit d’après ce que nous avons dit (art. préc.), c’est que l’âme séparée du corps ne peut arriver à la perfection dernière de l’espèce humaine ; par conséquent aucune âme ne restera perpétuellement séparée du corps. C’est pourquoi ce qui fait que l’un ressuscitera prouve également que tous ressusciteront.

Article 3 : La résurrection est-elle naturelle ?

Objection N°1. Il semble que la résurrection soit naturelle. Car, comme le dit saint Jean Damascène (De orth. fid., liv. 3, chap. 14, ant. med.) : Ce qu’on trouve en général dans tous les individus caractérise leur nature. Or, la résurrection est commune à tout le monde. Donc elle est naturelle.

Réponse à l’objection N°1 : Saint Jean Damascène parle des choses qui se trouvent dans tous les individus produites d’après les principes de leur nature. Car si par une opération divine tous les hommes étaient blancs ou s’ils étaient tous réunis dans un seul lieu, comme cela s’est fait au temps du déluge, il s’ensuivrait que la blancheur serait une propriété naturelle de l’homme, comme d’être dans tel ou tel lieu.

Objection N°2. Saint Grégoire dit (Mor., liv. 14, chap. 28, circ. med.) : Ceux qui n’admettent pas la croyance de la résurrection par obéissance, doivent du moins avec certitude au nom de la raison. Car, que se passe-t-il chaque jour dans les éléments, sinon une imitation de notre résurrection ? Et il donne pour exemple la lumière qui disparaît aux yeux pour ainsi dire en mourant et qui reparaît ensuite comme si elle ressuscitait ; il cite les arbustes qui perdent la fraîcheur de leur feuillage et qui la retrouvent ensuite comme s’ils étaient ressuscités ; enfin il parle des semences qui meurent et pourrissent pour germer ensuite et ressusciter ainsi d’une certaine manière. L’Apôtre donne lui-même ce dernier exemple (1 Cor., chap. 15). Or, la raison ne peut connaître d’après les opérations de la nature que ce qui est naturel.

Réponse à l’objection N°2 : D’après les choses naturelles on ne connaît pas une chose qui n’est pas naturelle par une raison démonstrative ; mais on peut ainsi connaître quelque chose de surnaturel par une raison de convenance ; parce que les choses qui sont dans la nature donnent une image de celles qui sont surnaturelles ; comme l’union de l’âme et du cops représente l’union de l’âme avec Dieu par la jouissance de la gloire, comme le dit le Maître des sentences (Sent. 2, dist. 1). Les exemples que citent saint Paul et saint Grégoire sont de la même manière des moyens persuasifs qui viennent à l’appui de la croyance de la résurrection.

Objection N°3. Les choses qui sont en dehors de la nature ne subsistent pas beaucoup de temps, parce qu’elles sont en quelque sorte violentes. Or, la vie qui sera renouvelée par la résurrection subsistera éternellement. Donc la résurrection sera naturelle.

Réponse à l’objection N°3 : Ce raisonnement repose sur l’opération qui a pour terme ce qui n’est pas produit par la nature, mais ce qui lui est contraire. Mais il n’en est pas de même de la résurrection, et par conséquent cela ne revient pas à notre thèse.

Objection N°4. Le but auquel se rapporte l’existence de la nature entière paraît être ce qu’il y a de plus naturel. Or, telle est la glorification et la résurrection des saints, comme on le voit (Rom., chap. 8). La résurrection sera donc naturelle.

Réponse à l’objection N°4 : L’opération entière de la nature est sous l’opération divine, comme l’opération d’un art inférieur est sous celle d’un art supérieur. Par conséquent comme tout opération de l’art inférieur attend une fin à laquelle on ne parvient que par l’opération de l’art supérieur qui donne la forme ou qui emploie ce qui a été fait ; de même on ne pet parvenir par l’opération de la nature à la fin dernière qui est l’objet de son attente, et c’est ce qui fait que sa réalisation n’est pas naturelle.

Objection N°5. La résurrection est un mouvement qui a pour but l’union perpétuelle de l’âme et du corps. Or, un mouvement est naturel quand il a pour terme un repos naturel, comme on le voit (Phys., liv. 5, text. 59). Or, l’union de l’âme et du corps sera naturelle. Car, puisque l’âme est le moteur propre du corps, elle a un corps qui lui est proportionné, et par conséquent il devra être perpétuellement vivifié par elle, comme elle doit vivre elle-même éternellement. Donc la résurrection sera naturelle.

Réponse à l’objection N°5 : Quoiqu’il ne puisse pas y avoir un mouvement naturel qui ait pour terme un repos violent ; néanmoins il peut se faire qu’un mouvement qui n’est pas naturel ait pour terme un repos naturel, comme on le voit d’après ce que nous avons dit (dans le corps de l’article.).

Mais au contraire. On ne revient pas de la privation à l’habitude naturellement. Or, la mort est une privation de vie. Donc la résurrection par laquelle on revient de la mort à la vie n’est pas naturelle.

Les choses qui sont de même espèce ont un seul et même mode d’origine déterminé. ainsi les animaux qui sont engendrés par la putréfaction et séminalement ne sont jamais de la même espèce, comme le dit Averroës (in 8 Phys., comment. 46). Or, le mode d’origine naturel à l’homme, c’est sa génération par son semblable dans l’espèce ; ce qui n’a pas lieu dans la résurrection. Donc la résurrection ne sera pas naturelle.

Conclusion Puisque la nature ne peut pas être le principe de la résurrection on doit considérer la résurrection comme absolument miraculeuse ; elle ne peut être naturelle que sous un rapport dans le sens qu’elle a la vie de la nature pour terme.

Il faut répondre que le mouvement ou l’action se rapporte à la nature de trois manières. En effet il y a un mouvement ou une action dont la nature n’est le principe, ni le terme. Ce mouvement vient quelquefois d’un principe qui est supérieur à la nature, comme on le voit pour la glorification du corps. D’autres fois il vient d’un autre principe quelconque, comme on le voit pour le mouvement violent de la pierre de bas en haut qui a pour terme un repos forcé. Il y aussi un mouvement dont la nature est le principe et le terme, comme on le voit dans le mouvement de la pierre de haut en bas. Enfin il y a un mouvement dont la nature est le terme sans en être le principe. Quelquefois ce principe est supérieur à la nature, comme on le voit dans la guérison d’un aveugle qui recouvre la vue ; parce que la vue est naturelle, tandis que le principe de la vue est supérieur à la nature. Dans d’autres circonstances c’est une autre chose, comme on le voit dans la précocité des fleurs et des fruits que l’on obtient artificiellement. Mais il ne peut pas se faire que le principe soit naturel et que le terme ne le soit pas, parce que les principes naturels sont circonscrits à des effets déterminés au-delà desquels ils ne peuvent s’étendre. Ainsi donc l’opération ou le mouvement qui se rapporte à la nature de la première manière, ne peut être naturelle d’aucune manière. Il faut ou qu’elle soit miraculeuse, si elle vient d’un principe supérieur à la nature, ou qu’elle soit violente, si elle vient d’un autre principe quelconque. L’opération ou le mouvement qui se rapporte à la nature de la seconde manière est absolument naturelle. Mais l’opération qui s’y rapporte de la troisième manière ne peut être dite naturelle absolument, elle ne l’est que sous un rapport, en ce qu’elle conduit à ce qui est conforme à la nature. Mais on doit dire qu’elle est ou miraculeuse, ou artificielle, ou violente. Car on dit naturel proprement ce qui est selon la nature. Et l’on dit conformes à la nature ce qui a la nature et les choses qui en découlent, comme on voit (Phys., liv. 2, text. 4 et 5). Ainsi le mouvement, absolument parlant, ne peut être dit naturel qu’autant que la nature en est le principe. Or, la nature ne peut être le principe de la résurrection, quoique la résurrection ait pour terme la vie de la nature. Car la nature est le principe du mouvement dans le sujet où elle est. Elle en est le principe actif, comme on le voit dans le mouvement des corps graves et légers, et dans les mouvements naturels des animaux, ou bien elle en est le principe passif, comme on le voit dans la génération des corps simples. Mais le principe passif d’une chose naturelle est une puissance passive naturelle qui a toujours une puissance active qui lui correspond dans la nature, comme on le voit (Met., liv. 9, text. 10). Peu importe d’ailleurs que le principe actif réponde dans la nature au principe passif par rapport à la perfection dernière, c’est-à-dire par rapport à la forme, ou par rapport à la disposition qui est nécessaire à la forme dernière, comme il arrive dans la génération de l’homme, selon l’enseignement de la foi, ou à l’égard de toutes les autres choses selon l’opinion de Platon et d’Avicenne. Or, il n’y a dans la nature aucun principe actif de résurrection, ni par rapport à l’union de l’âme avec le corps, ni par rapport à la disposition qui est nécessaire à cette union ; parce que cette disposition ne peut être produite par la nature que d’une manière déterminée par le moyen de génération ex semine.

Par conséquent, quoiqu’on suppose du côté du corps une puissance passive ou une inclination quelconque à l’union de l’âme, elle n’est pas telle qu’elle suffise à la nature d’un mouvement naturel. Ainsi la résurrection, absolument parlant, est miraculeuse ; elle n’est naturelle que sous un rapport, comme on le voit d’après ce que nous avons dit.

Supplément = 5ème partie

Question 76 : De la cause de la résurrection

Nous devons ensuite nous occuper de la cause de notre résurrection. A cet égard, il y a trois questions à résoudre : 1° La résurrection du Christ est-elle cause de la nôtre ? (Sur cette question voyez ce que saint Thomas a dit en traitant de la causalité de la résurrection du Christ (3a pars, quest. 56, art. 1 et 2).) — 2° Est-ce la voix de la trompette ? — 3° Sont-ce les anges ?

Article 1 : La résurrection du Christ est-elle cause de la nôtre ?

Objection N°1. Il semble que la résurrection du Christ ne soit pas la cause de la nôtre. Car en posant la cause, on pose l’effet. Or, quand la résurrection du Christ a eu lieu, il ne s’en est pas suivi immédiatement la résurrection des autres morts. Donc sa résurrection n’est pas la cause de la nôtre.

Réponse à l’objection N°1 : Une cause suffisante produit aussitôt l’effet auquel elle se rapporte immédiatement, mais quelque suffisante qu’elle soit elle ne produit pas ainsi l’effet auquel elle se rapporte par l’intermédiaire d’un autre. Ainsi la chaleur quelque intense qu’elle soit ne produit pas immédiatement la chaleur au premier instant, mais elle commence aussitôt à mouvoir vers la chaleur, parce qu’elle ne produit la chaleur que par l’intermédiaire du mouvement. Or, on dit que la résurrection du Christ est cause de la nôtre, non parce qu’elle produit immédiatement notre résurrection mais parce qu’elle la produira par l’intermédiaire de son principe, c’est-à-dire par la vertu divine qui produira notre résurrection à la ressemblance de celle du Christ. D’un autre côté la vertu divine opère par l’intermédiaire de la volonté qui est la cause la plus prochaine de son effet. Il n’est donc pas nécessaire qu’aussitôt que la résurrection du Christ a lieu la nôtre s’en soit suivie, mais elle devra s’ensuivre au moment que la volonté de Dieu a marqué.

Objection N°2. L’effet ne peut exister si la cause ne l’a précédé. Or, la résurrection des morts existerait, quand même le Christ ne serait pas ressuscité. Car Dieu pouvait délivrer l’homme d’une autre manière. Donc la résurrection du Christ pas la cause de la nôtre.

Réponse à l’objection N°2 : La vertu divine n’est pas enchaînée à certaines causes secondes au point de ne pouvoir produire immédiatement leurs effets ou par d’autres causes intermédiaires ; comme elle pourrait produire la génération des corps inférieurs même sans que le mouvement du ciel existe. Cependant, selon l’ordre quelle a établi dans la nature, le mouvement du ciel est cause de la génération des corps inférieurs. De même selon l’ordre que la divine providence a préalablement fixé aux choses humaines, la résurrection du Christ est cause de la nôtre. Néanmoins elle aurait pu déterminer un autre ordre ; et alors notre résurrection aurait eu une autre cause que Dieu aurait déterminée.

Objection N°3. C’est le même principe qui produit la même chose dans toute l’espèce entière. Or, la résurrection sera commune à tous les hommes. Donc puisque la résurrection du Christ n’est pas cause d’elle-même, elle n’est pas cause non plus de la résurrection des autres.

Réponse à l’objection N°3 : Cette raison est concluante quand toutes les choses qui sont de la même espèce se rapportent de la même manière à la cause première de cet effet qui doit être produit dans l’espèce entière. Mais ce n’est pas ce qui a lieu dans la thèse actuelle. Car l’humanité du Christ est plus rapprochée que l’humanité des autres hommes de la divinité, dont la vertu est la cause première de la résurrection. La résurrection du Christ a donc été produite par la divinité immédiatement, tandis que la résurrection des autres sera produite par l’intermédiaire de l’Homme-Dieu ressuscité.

Objection N°4. Dans l’effet on trouve quelque chose de la ressemblance de la cause. Or, la résurrection, du moins celle des méchants, n’a rien de semblable à la résurrection du Christ. Donc la résurrection du Christ ne sera pas cause de leur résurrection.

Réponse à l’objection N°4 : La résurrection de tous les hommes aura quelque chose de semblable à la résurrection du Christ, c’est-à-dire en ce qui appartient à la vie de la nature d’après laquelle tous les hommes ont été semblables au Christ. C’est pourquoi ils ressusciteront tous pour une vie immortelle. Mais les saints, qui ont été semblables au Christ par la grâce, lui ressembleront aussi par rapport à ce qui appartient à la gloire.

Mais c’est le contraire. Ce qu’il y a de premier dans un genre quelconque est cause de ce qui vient ensuite, comme on le voit (Met., liv. 2, text. 4). Or, le Christ en raison de sa résurrection corporelle est appelé les prémices de ceux qui sont dans le sommeil de la mort (1 Cor., chap. 15) et le premier-né d’entre les morts (Apoc., chap. 1). Donc sa résurrection est cause de la leur.

La résurrection du Christ a plus de rapport avec notre résurrection corporelle qu’avec notre résurrection spirituelle qui est l’effet de la justification. Or, la résurrection du Christ est cause de notre justification, comme on le voit (Rom., 4, 25), où il est dit qu’il est ressuscité pour notre justification. Donc la résurrection du Christ est cause de notre résurrection corporelle.

Conclusion Comme le Christ est le médiateur de Dieu et des hommes, ainsi il a été convenable qu’il effaçât notre mort par la sienne et que par sa résurrection il nous fit jouir d’une résurrection éternelle.

Il faut répondre que le Christ en raison de sa nature humaine est appelé le médiateur de Dieu et des hommes. Ainsi les dons divins viennent de Dieu aux hommes par l’intermédiaire de l’humanité du Christ. Or, comme nous ne pouvons être délivrés de la mort spirituelle que par le don de la grâce que Dieu nous a fait ; de même nous ne pouvons être affranchis de la mort corporelle que par une résurrection opérée par la puissance divine. C’est pourquoi comme le Christ a reçu de Dieu selon sa nature humaine les prémices de la grâce, et que sa grâce est cause de la nôtre, car d’après l’Evangile (Jean, 1, 16) : Nous avons tous reçu de sa plénitude grâce pour grâce ; de même la résurrection a été commencée dans le Christ et sa résurrection est cause de la nôtre. Ainsi le Christ, comme Dieu, est la cause première de notre résurrection, et il en est pour ainsi dire la cause équivoque ; mais, comme Dieu et homme ressuscité, il en est la cause très prochaine et univoque en quelque sorte. La cause univoque produit en agissant un effet qui lui ressemble dans sa forme. Elle n’est donc pas seulement cause efficiente, mais elle est encore cause exemplaire par rapport à son effet. Ce qui arrive de deux manières. Car quelquefois la forme elle-même d’après laquelle on considère la ressemblance de l’agent avec son effet est directement le principe de l’action qui produit l’effet, comme la chaleur dans le feu qui échauffe. D’autres fois la forme d’après laquelle la ressemblance s’observe n’est pas primitivement et par elle-même le principe de cette action qui produit l’effet mais ce sont les principes de cette forme ; comme dans le cas où un homme blanc engendrerait un homme blanc, la blancheur de celui qui engendre n’est pas elle-même le principe de la génération active, et cependant la blancheur de celui qui engendre est dite la cause de la blancheur de celui qui est engendré ; parce que les principes de la blancheur dans celui qui engendre sont les principes générateurs qui produisent la blancheur dans celui qui est engendré. C’est de cette façon que la résurrection du Christ est cause de la nôtre ; parce que ce qui a produit la résurrection du Christ qui est la cause efficiente univoque notre résurrection, c’est-à-dire la vertu de la divinité du Christ lui-même, qui lui est commune avec son Père agit sur la nôtre. D’où il est dit (Rom., 8, 11) : Celui qui a ressuscité Jésus-Christ d’entre les morts vivifiera aussi vos corps mortels. D’ailleurs la résurrection du Christ par la vertu de la divinité qui lui est unie est pour ainsi dire la cause instrumentale de la nôtre (Ainsi Dieu est la cause efficiente principale de notre résurrection, l’humanité du Christ est la cause efficiente instrumentale et la cause exemplaire, et les œuvres que le Christ a faites avant sa résurrection en sont cause méritoire.). Car les opérations divines se faisaient par l’intermédiaire de la chair du Christ, comme par un instrument (Voyez ce que dit à ce sujet saint Thomas (3a pars, quest. 13, art.

2).), selon l’exemple que donne saint Jean Damascène (De orth. fid., liv. 3, chap. 15) au sujet du tact corporel par lequel le Christ guérit un lépreux (Matth., chap. 8).

Article 2 : Le son de la trompette sera-t-il cause de notre résurrection ?

Objection N°1. Il semble que le son de la trompette ne soit pas la cause de notre résurrection. Car saint Jean Damascène dit (De orth. fid., liv. 4, in fin.) : Croyez que la résurrection aura lieu par la volonté divine, par sa puissance et à son signal (nutu). Donc puisque ces choses sont une cause suffisante de notre résurrection, il ne faut pas supposer que le son de la trompette soit sa cause.

Réponse à l’objection N°1 : Dans ce passage saint Jean Damascène a indiqué trois choses qui se rapportent à la cause matérielle de la résurrection : la volonté divine qui commande, la puissance qui exécute et la facilité de l’exécution qu’il a désignée par le signe, par analogie avec ce qui se passe en nous. Car il nous est facile de faire ce qui est fait aussitôt que nous l’avons dit. Mais la facilité paraît encore beaucoup plus grande, si avant d’avoir prononcé une parole, au premier signe de la volonté que l’on désigne par le mot nutus, ce que nous avons déterminé aussitôt exécuté par des ministres. Ce signe est une cause de cette exécution dans, dans le sens qu’il porte les autres à accomplir notre volonté. Or, le signe divin qui produira la résurrection n’est rien autre chose que le signe que le Christ donnera lui-même et auquel toute la nature obéira pour la résurrection des morts. Ce signe est le même que la voix de la trompette, comme on le doit d’après ce que nous avons dit (dans le corps de l’article.).

Objection N°2. C’est en vain qu’on élève la voix près de quelqu’un qui ne peut entendre. Or, les morts n’entendront pas. Il n’est donc pas convenable de former un son quelconque pour les ressusciter.

Réponse à l’objection N°2 : Comme les formes des sacrements ont la vertu de sanctifier, non en raison de ce qu’on les entend, mais en raison de ce qu’on les profère ; de même cette voix, quelle qu’elle soit, aura une efficacité instrumentale pour ressusciter les morts non en raison de ce qu’on l’entendra, mais en raison de ce qu’elle proférera. C’est ainsi que la voix qui, par l’impulsion de l’air, réveille celui qui dort en agissant sur ses sens, n’est pas connue par là même ; car le jugement qu’on porte sur la voix qui parvient aux oreilles suit le réveil et n’en est pas la cause.

Objection N°3. Si une voix quelconque était cause de la résurrection, ce ne pourrait être qu’en raison de la puissance que Dieu lui aurait donnée. Aussi sur ces paroles (Ps. 67, 34) : Il va donner à sa voix un puissant éclat, la glose dit (ord. Cassiodor.) : Il lui donnera la puissance de ressusciter les morts. Or, du moment qu’une puissance a été donnée à quelqu’un, quoiqu’elle lui soit donnée miraculeusement, néanmoins l’acte qui s’ensuit est naturel ; comme on le voit pour l’aveugle-né qui, après avoir recouvré la vue par miracle voyait cependant d’une manière naturelle. Donc si une voix était cause de la résurrection, la résurrection serait naturelle ; ce qui est faux.

Réponse à l’objection N°3 : Cette raison serait concluante, si la puissance donnée à la voix était un être parfait dans sa nature ; parce qu’alors le principe qui en résulterait aurait une vertu naturelle. Mais il n’en est pas de même de cette vertu, elle est semblable à la vertu qui existe dans les formes des sacrements, comme nous l’avons dit (Sent. 4, dist. 1, quest. 1, art. 4 et 3a pars, quest. 62, art. 1 et 4).

Mais c’est le contraire. Il est dit (1 Thess., 4, 15) : Le Seigneur lui-même au son de la trompette descendra du ciel et ceux qui seront morts en Jésus-Christ ressusciteront.

L’Evangile ajoute (Jean, 5, 28) que ceux qui sont dans les tombeaux entendront la voix du Fils de Dieu et que ceux qui l’auront entendue vivront. Or, c’est cette voix qu’on appelle la trompette, comme on le voit (Sent. 4, dist. 43). Donc, etc.

Conclusion Puisque le Christ ressuscité est la cause univoque de notre résurrection, pour l’opérer il éveillera les morts par le son de la trompette, c’est-à-dire par sa voix qui leur commandera de se lever, ou par son apparition qui aura la puissance d’un ordre.

Il faut répondre que la cause et l’effet doivent être unis de quelque manière ; parce que le moteur et celui qui est mû, celui qui fait et la chose qu’il fait existent simultanément, comme on le voit (Phys., liv. 8, text. 10 et suiv.). Ainsi le Christ ressuscité étant la cause univoque de notre résurrection, il faut conséquemment que dans la résurrection générale des corps par le signe corporel qu’il donnera il opère la résurrection. Ce signe, comme quelques-uns le disent, sera littéralement la voix du Christ qui ordonnera la résurrection comme il a demandé à la mer et fait cesser les tempêtes (Matth., chap. 8). D’autres disent que ce signe ne sera rien autre chose que cette manifestation évidente du Fils de Dieu dans le monde, dont il est dit (Matth., 24, 27) : Comme un éclair qui sort de l’Orient et paraît jusqu’à l’Occident, ainsi sera l’avènement du Fils de l’homme. Ils s’appuient aussi sur l’autorité de saint Grégoire, qui dit que sonner de la trompette n’est rien autre chose que de montrer au monde le Fils de Dieu comme juge. D’après cela l’apparition elle-même du Fils de Dieu est appelée sa voix, parce qu’aussitôt qu’il se montrera, toute la nature lui obéira pour faire renaître les corps des hommes, comme s’il lui eût donné des ordres. C’est pourquoi il est dit qu’il vient en maître (1 Thess., chap. 4). Ainsi son apparition, selon qu’elle a la puissance d’un ordre, est appelée sa voix ; et cette voix, quelque qu’elle soit, est tantôt appelée une clameur, comme la voix d’un héraut qui cite à un tribunal ; tantôt elle est appelée le son de la trompette, soit à cause de son éclat, comme on le voit (Sent. 4, dist. 43), soit à cause des rapports qu’elle a avec l’usage qu’on faisait de la trompette sous l’Ancien Testament. Car c’était avec la trompette qu’on réunissait pour les assemblées, qu’on excitait au combat et qu’on appelait aux fêtes. Les morts ressuscités seront réunis dans l’assemblée du jugement, pour le combat, que l’univers livrera contre les insensés (Sag., 5, 21), et pour la fête de la solennité éternelle.

Article 3 : Les anges feront-ils quelque chose pour notre résurrection ?

Objection N°1. Il semble que les anges n’opéreront d’aucune manière dans notre résurrection. Car la résurrection des morts montrera une plus grande puissance que la génération des hommes. Or, quand les hommes sont engendrés, l’âme n’est pas mise dans le corps par l’intermédiaire des anges. Donc la résurrection, qui est l’union nouvelle de l’âme et du corps, ne se fera pas par le ministère des anges.

Objection N°2. Si ce ministère appartient à des anges, il semble qu’il appartienne principalement aux Vertus dont le propre est de faire des miracles. Or, ce n’est pas à elles qu’on l’attribue, mais aux archanges, comme on le voit (Sent. 4, dist. 43). La résurrection ne se fera donc pas par le ministère des anges.

Réponse à l’objection N°2 : Ce ministère appartiendra principalement à un archange, c’est-à-dire à saint Michel qui est le prince de l’Eglise, comme il fut le prince de la synagogue d’après Daniel (chap. 10). Mais il agira d’après l’influence des Vertus et des autres ordres supérieurs. Par conséquent ce qu’il fera, les ordres supérieurs le feront d’une certaine manière. De même les anges inférieurs coopéreront avec lui à l’égard de la résurrection de chacun dont ceux dont la garde leur a été confiée, et de cette façon cette voix pourra être appelée la voix d’un ou de plusieurs anges.

Mais c’est le contraire. Il est dit (1 Thess., 4, 15) que le Seigneur, à la voix de l’archange, descendra du ciel, et que les morts ressusciteront. Donc la résurrection des morts s’accomplira par le ministère des anges.

Conclusion Dans la résurrection le Seigneur se servira du ministère des anges pour les choses qui doivent être faites corporellement, mais par rapport à l’union nouvelle que Dieu établira entre le corps et l’âme et par rapport à la glorification du corps lui-même.

Il faut répondre que, selon la pensée de saint Augustin (De Trin., liv. 3, chap. 4, ant. med.), comme les corps les plus grossiers et les plus faibles sont régis d’une certaine manière par les plus nobles et les plus puissants ; de même tous les corps sont régis par Dieu au moyen de l’esprit raisonnable de la vie. Et c’est aussi ce qu’indique saint Grégoire (Dial., liv. 4, chap. 5). Par conséquent dans toutes les choses que Dieu fait corporellement, il se sert du ministère des anges. Or, dans la résurrection il y a quelque chose qui appartient à la transmutation des corps, c’est la réunion des cendres et leur préparation pour la reconstitution du corps humain. Par conséquent sous ce rapport, dans la résurrection, Dieu se servira du ministère des anges. Mais comme l’âme a été créée par Dieu immédiatement, de même elle sera de nouveau unie au corps par lui immédiatement, sans l’opération des anges. Il produira de la même manière la gloire du corps sans le ministère des anges, comme il glorifie aussi l’âme immédiatement. Et c’est ce ministère des anges qu’on appelle leur voix, d’après une interprétation qui est indiquée (Sent. 4, dist. 43).

La réponse à la première objection est donc évidente d’après ce que nous avons dit (dans le corps de l’article.).

Supplément = 5ème partie

Question 77 : Du temps et du mode de la résurrection

Nous avons ensuite à nous occuper du temps et du mode de la résurrection. A cet égard quatre questions se présentent : 1° Faut-il que le temps de la résurrection soit différé jusqu’à la fin du monde ? — 2° Ce temps est-il caché ? (Cet article a pour objet de combattre ceux qui ont la présomption de vouloir fixer l’époque de la fin du monde. Saint Thomas prouve ici que nous ne connaissons pas l’époque de la résurrection et il prouvera (quest. 88, art. 3) que nous ne connaissons pas non plus celle du jugement et que nous ne pouvons pas connaître.) — 3° La résurrection se fera-t-elle pendant la nuit ? — 4° Se fera-t-elle subitement ?

Article 1 : Le temps de notre résurrection doit-il être différé jusqu’à la fin du monde ?

Objection N°1. Il semble qu’il ne soit pas nécessaire de différer l’époque de la résurrection jusqu’à la fin du monde, pour que tous les hommes ressuscitent simultanément. Car il y a plus de rapport du chef aux membres que des membres entre eux. Or, le Christ qui est notre chef n’a pas différé sa résurrection jusqu’à la fin du monde, pour ressusciter simultanément avec les autres. Il n’est donc pas nécessaire que la résurrection des premiers saints soit différée jusqu’à la fin du monde pour qu’ils ressuscitent simultanément avec les autres.

Réponse à l’objection N°1 : Quoique la tête d’après la convenance de proportion qui est exigée pour qu’elle sur les membres, ait plus de rapport avec les membres que les membres n’en ont entre eux, cependant la tête a une certaine causalité sur les membres, que les membres n’ont pas ; et sous ce rapport les membres diffèrent de la tête et sont d’accord entre eux. Ainsi la résurrection du Christ est le type de la nôtre, et la foi que nous avons dans la sienne, nous fait espérer la nôtre ; mais la résurrection d’un membre du Christ n’est pas la cause de la résurrection des autres membres. C’est pour ce motif que la résurrection du Christ a dû précéder la résurrection des autres hommes qui ont dû ressusciter tous ensemble à la consommation des siècles.

Objection N°2. La résurrection du chef est cause de la résurrection des membres. Or, la résurrection de quelques membres les plus nobles n’a pas été différée jusqu’à la fin du monde, en raison de ce qu’ils étaient plus proches du chef, mais elle a suivi immédiatement la résurrection du Christ, comme on le croit pieusement de la B. Vierge et de saint Jean l’Evangéliste. La résurrection des autres sera donc d’autant plus rapprochée de la résurrection du Christ qu’ils lui auront ressemblé davantage en grâce et en mérite.

Réponse à l’objection N°2 : Quoique parmi les membres il y en ait de plus dignes que les autres et qui ressemblent davantage au chef ; cependant ils n’arrivent pas à la nature du chef au point d’être cause des autres. C’est pourquoi leur conformité plus parfaite avec le Christ ne fait pas que leur résurrection doive précéder la résurrection des autres, comme le type précède la copie, ainsi que nous l’avons dit de la résurrection du Christ (dans le corps de l’article.). S’il a été accordé à quelques-uns que leur résurrection ne soit pas différée jusqu’à la résurrection générale, c’est l’effet d’un privilège spécial de la grâce (Ce privilège a été accordé en particulier à la sainte Vierge ; et l’Eglise fait solennellement la fête de son assomption.) ; mais ce n’est pas une chose qui ait été due à leur ressemblance avec le Christ

Objection N°3. L’état du Nouveau testament est plus parfait et il rend plus vivement l’image du Christ que l’état de l’Ancien. Or, il y a des saints de l’Ancien Testament qui sont ressuscités à la résurrection du Christ. Ainsi il est dit (Matth., 27, 52) que beaucoup de corps des saints qui étaient dans le sommeil de la mort ressuscitèrent. Il semble donc que la résurrection des saints du Nouveau Testament ne doive pas être différée jusqu’à la fin du monde, pour que tout le monde ressuscite à la fois.

Réponse à l’objection N°3 : Au sujet de cette résurrection des saints qui sont sortis de leurs tombeaux avec le Christ, saint Jérôme paraît être dans le doute (in serm. Assumpt., alius auctor, Epist ad Paulam et Eustoch., aliquant à princ.), ne sachant si après avoir rendu témoignage à la résurrection, ils sont morts à nouveau, de manière que leur apparition aurait été plutôt un réveil momentané (comme fut celui de Lazare qui mourut de nouveau) qu’une résurrection véritable telle qu’elle aura lieu à la fin du monde, ou s’ils sont véritablement ressuscités pour la vie immortelle, devant toujours vivre dans leur corps et étant mortés corporellement au ciel avec le Christ, comme le dit la glose (ord.) sur ces paroles de l’Evangile : Beaucoup de corps de saints (Matth., 27, 52). Ce dernier sentiment paraît plus probable (Saint Thomas soutient le même sentiment (3a pars, quest. 53, art.

3).), parce que pour rendre un vrai témoignage sur la résurrection véritable du Christ, il a été convenable qu’ils ressuscitassent véritablement, comme l’observe saint Jérôme (ibid.). Leur résurrection n’a pas été avancée à cause d’eux, mais pour rendre témoignage à la résurrection du Christ. Comme ce témoignage avait pour but de d’établir la foi du Nouveau Testament, il était par conséquent convenable qu’il fût rendu par les Pères de l’Ancien Testament que par ceux qui moururent après que le Nouveau Testament était déjà fondé. Toutefois il faut savoir que quoiqu’il soit fait mention de leur résurrection dans l’Evangile avant celle du Christ, néanmoins, comme on le voit par le texte, on doit entendre qu’on en a ainsi parlé par anticipation, ce qui arrive souvent aux historiens sacrés. Car il n’y a personne qui soit véritablement ressuscité avant le Christ, puisqu’il est les prémices de ceux qui dorment, selon l’expression de l’Apôtre (1 Cor., chap. 15) ; quoiqu’il y en ait quelques-uns qui aient été ressuscités (Mais leur résurrection fut imparfaite, comme saint Thomas l’observe (3a pars, quest. 56, art. 1).) avant la résurrection du Christ, comme on le voit au sujet de Lazare.

Objection N°4. Après la fin du monde il n’y aura plus un certain nombre d’années. Or, après la résurrection des martyrs on compte encore beaucoup d’années jusqu’à la résurrection des autres morts, comme on le voit (Apoc., 20, 4). Car il est dit : Je vis les âmes de ceux qui ont eu la tête coupée pour le témoignage qu’ils ont rendu à Jésus et pour la parole de Dieu. Et plus loin : ils ont vécu et régné avec le Christ, et les autres morts n’ont pas vécu jusqu’à ce que ces mille ans fussent accomplis. La résurrection de tous les hommes n’est donc pas différée jusqu’à la fin du monde, pour qu’ils ressuscitent tous ensemble.

Réponse à l’objection N°4 : A l’occasion de ces paroles, comme le rapporte saint Augustin (De civ. dei, liv. 20, chap. 7), il y a des hérétiques qui ont supposé que la première résurrection aurait lieu pour qu’ils régnassent avec le Christ mille ans sur la terre. D’où ils ont été appelés chiliastes ou millénaires. C’est pourquoi saint Augustin dit (ibid.) que ces paroles doivent s’entendre autrement, c’est-à-dire qu’elles doivent s’entendre de la résurrection spirituelle par laquelle les hommes ressusciteront du péché par le don de la grâce. La seconde résurrection est celle des corps. Le royaume du Christ c’est l’Eglise dans laquelle règnent avec le Christ, non seulement les martyrs, mais encore les autres élus, en faisant signifier le tout à la partie. Ou bien tous règnent avec le Christ dans la gloire, et il est spécialement fait mention des martyrs, parce que ceux qui règnent principalement ce sont ceux qui ont combattu pour la vérité jusqu’au bout. Le nombre de mille ans ne signifie pas un nombre certain, mais il désigne tout le temps qui se passe maintenant, dans lequel les saints règnent maintenant avec le Christ ; parce que le nombre de mille désigne l’universalité plutôt que le nombre cent ; parce que cent est le carré de dix ; au lieu que mille est un nombre solide formé par le cube de dix, puisque dix fois dix font cent et dix fois cent font mille. De même il est du Verbe (Ps. 104, 8) qu’il a purifié mille générations, c’est-à-dire toutes.

Mais c’est le contraire. Il est dit (Job, 14, 2) : Quand l’homme se sera endormi, il ne relèvera point jusqu’à ce que le ciel soit détruit, il ne se réveillera point et il ne sortira pas de son sommeil, et il s’agit là du sommeil de la mort. Donc la résurrection des hommes sera différée jusqu’à la fin du monde quand le ciel sera détruit.

L’Apôtre dit encore (Héb., 11, 39) : Toutes les personnes à qui leur foi a mérité un pareil témoignage n’ont pas encore reçu l’effet de la promesse (c’est-à-dire la béatitude pleine de l’âme et du corps), Dieu ayant voulu, par une faveur particulière qu’il nous a faite, qu’elles ne reçussent qu’avec nous l’accomplissement de leur bonheur, afin, comme dit la glose (interl.), que dans la joie commune de tous, la joie de chacun fût plus grande. Or, la résurrection des corps n’aura pas lieu avant leur glorification, parce que le Christ transformera notre corps vil et abject, afin de le rendre conforme à son corps glorieux (Phil., 3, 21), et que les fils de la résurrection seront comme les anges dans le ciel, d’après l’Evangile (Matth., 22, 30). La résurrection sera donc différée jusqu’à la fin du monde, lorsque tous les hommes ressusciteront ensemble.

Conclusion Puisque la matière entière des corps humains est soumise aux mouvements des corps célestes, il est convenable que leur résurrection soit différée jusqu’à la fin du monde, lorsque le mouvement du ciel cessera.

Il faut répondre que, comme le dit saint Augustin (De trin., liv. 3, chap. 4, ant. med.), la providence divine a voulu que les corps les plus grossiers et les plus faibles fussent régis d’une certaine manière par les corps les plus nobles et les plus puissants. C’est pourquoi toute la matière des corps inférieurs est soumise au changement d’après le mouvement des corps célestes. Ce serait donc une chose contraire à l’ordre que la providence divine a établi dans le monde, si la matière des corps inférieurs arrivait à l’état d’incorruptibilité pendant que le mouvement des corps supérieurs subsisterait. Et parce que, d’après la foi, la résurrection aura lieu pour qu’on arrive à un vie immortelle conformément au Christ, qui depuis qu’il est ressuscité des morts, ne meurt plus, selon l’expression de l’Apôtre (Rom., 6, 9), il s’ensuit que la résurrection des corps sera différée pour ce motif jusqu’à la fin du monde, alors que le mouvement du ciel cessera. C’est pour cela qu’il y a des philosophes qui ayant supposé que le mouvement du ciel ne cesserait jamais, ont avancé que les âmes humaines ressusciteraient dans des corps comme les nôtres, soit qu’ils aient prétendu que l’âme ressusciterait dans le même corps à la fin du grand siècle, comme Empédocle ; soit qu’ils aient cru qu’elle retournerait dans un autre corps, comme Pythagore, qui a enseigné que toute âme entrait dans un corps quelconque, comme on le voit (De an., liv. 1, text. 53).

Article 2 : Le temps de notre résurrection est-il caché ?

Objection N°1. Il semble que ce temps ne soit pas caché. Car on peut dire d’une manière positive la fin d’une chose dont on sait positivement le commencement ; parce que tout se mesure d’après une certaine période, comme le dit Aristote (De gener., liv. 2, text. 59). Or, on sait d’une manière positive le commencement du monde ; on peut donc savoir aussi sa fin. Et comme ce sera alors le temps de la résurrection et du jugement, il s’ensuit que ce temps n’est pas caché.

Réponse à l’objection N°1 : Il est nécessaire que nous connaissions la mesure d’une chose pour en déterminer la fin, lorsque nous en savons le commencement. C’est pourquoi quand nous connaissons le commencement d’une chose dont la durée est mesurée par le mouvement du ciel, nous pouvons en connaître la fin, parce que le mouvement du ciel nous est connu. Mais la mesure de la durée du mouvement du ciel ne dépend que de la volonté divine dont les dispositions nous sont inconnues. C’est pour ce motif que quelle que soit la science que nous ayons de son commencement, nous ne pouvons en savoir la fin.

Objection N°2. Il est dit (Apoc., 12, 6) que la femme, ce qui signifie l’Eglise, a un lieu que Dieu lui a préparé pour qu’elle s’y nourrisse douze cent soixante jours. Daniel (chap. 12) donne aussi un nombre déterminé de jours qui paraissent signifier autant d’années, suivant cette parole d’Ezéchiel (4, 6) : C’est un jour que je vous donne pour chaque année. Donc, d’après l’Ecriture, on peut connaître d’une manière positive la fin du monde et l’époque de la résurrection.

Réponse à l’objection N°2 : Les douze cent soixante jours dont il est parlé dans l’Apocalypse ne signifient pas tout le temps que doit durer l’Eglise, et ils ne déterminent pas un nombre particulier d’années. Il en est ainsi parce que la prédication du Christ sur laquelle l’Eglise est fondée a duré trois ans et demi, ce qui fait à peu près un nombre de jours égal à celui-là. De même le nombre des jours qui se trouvent dans Daniel ne doit pas se rapporter à un nombre d’années qui doivent s’écouler jusqu’à la fin du monde ou jusqu’à la prédication de l’antechrist ; mais on doit le rapporter au temps que prêchera l’antechrist et que sa persécution durera.

Objection N°3. L’état du Nouveau Testament a été figuré à l’avance dans l’Ancien. Or, nous pouvons déterminer le temps pendant lequel l’Ancien Testament a existé. On peut donc aussi savoir positivement le temps que le Nouveau Testament durera. Et comme le Nouveau Testament durera jusqu’à la fin du monde, d’après ces paroles (Matth., 28, 20) : Voilà que je suis avec vous jusqu’à la consommation du siècle, on peut donc connaître d’une manière positive la fin du monde et l’époque de la résurrection.

Réponse à l’objection N°3 : Quoique l’état du Nouveau Testament en général ait été préfiguré par l’état de l’Ancien, il n’est cependant pas nécessaire qu’ils répondent chacun à chacun, surtout puisque toutes les figures de l’Ancien Testament ont été accomplies dans le Christ. C’est pour cela que saint Augustin répond (De civ. Dei, liv. 18, chap. 52) à certains auteurs qui voulaient compter les persécutions que l’Eglise a souffertes et qu’elle souffrira d’après le nombre des plaies d’Egypte : Je ne pense pas que ces persécutions aient été prophétiquement indiquées par ce qui s’est passé en Egypte, quoique que ceux qui étaient de ce sentiment aient fait ces choses par des rapprochements piquants et ingénieux, ayant été guidés moins par l’esprit prophétique que par des conjectures de l’esprit humain qui rencontrent le vrai quelquefois, mais qui d’autres fois s’égarent. Il nous semble qu’il en est de même de ce qu’a dit l’abbé Joachim, qui en faisant de semblables conjectures sur l’avenir a prédit des choses vraies et s’est trompé sur d’autres.

Mais c’est le contraire. Ce qui a été ignoré des anges est encore beaucoup plus inconnu aux hommes, parce que les choses que les hommes peuvent atteindre par leur raison naturelle, les anges les connaissent naturellement d’une manière beaucoup plus claire et plus certaine. D’un autre côté, les révélations ne sont faites aux hommes que par l’intermédiaire des anges, comme on le voit par saint Denis (De eccles. hier., chap. 4, circ. med.). Or, les anges ne savent pas positivement cette époque, puisqu’il est dit (Matth., 24, 36) : Nul ne sait ce jour, ni cette heure, pas même les anges qui sont dans le ciel. Donc ce temps est caché aux hommes.

Les apôtres ont mieux connu les secrets de Dieu que ceux qui sont venus après eux. Car, comme le dit saint Paul (Rom., chap. 8), ils ont eu les prémices de l’esprit ; et la glose ajoute (interl.) qu’ils l’ont eu avant et plus abondamment que tous les autres. Or, quand ils firent au Christ cette question, il leur répondit (Actes¸1, 7) : Ce n’est pas à vous à savoir les temps et les moments que le Père a réservés en son pouvoir. Donc, à plus forte raison, ce secret est-il caché aux autres.

Conclusion Pour que nous soyons toujours prêts à nous présenter devant le Christ, nous ne pouvons connaître, ni calculer ni par la raison naturelle, ni par la révélation divine, l’époque de la résurrection future.

Il faut répondre que, comme le dit saint Augustin (Quæst., liv. 83, quest. 58, circ. med.) : On ne sait combien comptera de générations le dernier âge du genre humain qui commence à l’avènement du Christ pour durer jusqu’à la fin du siècle ; comme la vieillesse, qui est la dernière période de la vie de l’homme, n’a pas une durée déterminée selon l’étendue des autres parties ; puisque quelquefois elle dure autant de temps que toutes les autres périodes réunies. La raison en est qu’on ne peut connaître d’une manière positive l’étendue de l’avenir que par la révélation divine ou par la raison naturelle. Or, on ne peut calculer par la raison naturelle le temps qui s’écoulera jusqu’à la résurrection, parce que la résurrection aura lieu aussitôt que le mouvement du ciel cessera, comme nous l’avons dit (art. préc.). C’est d’ailleurs d’après le mouvement qu’on calcule toutes les choses que la raison prévoit devoir arriver dans un temps déterminé. Mais d’après le mouvement du ciel on ne peut connaître sa fin ; car puisqu’il est circulaire, il peut par là même durer perpétuellement, d’après sa nature. La raison naturelle ne peut donc pas calculer le temps qui s’écoulera jusqu’à la résurrection. On ne peut pas non plus le savoir par la révélation, et cela pour qu’on ait toujours la sollicitude d’être prêts pour se présenter au Christ. C’est pour ce motif que le Christ répondit aux apôtres qui lui faisaient cette question (Actes, 1, 7) : Ce n’est pas à vous à connaître les temps et les moments que le Père a réservés en son pouvoir ; et à l’occasion de ce passage, saint Augustin (De civ. Dei, liv. 18, chap. 53) qu’il a ainsi arrêté tous ceux qui faisaient des calculs à ce sujet, et qu’il leur a commandé de se tenir en repos. Car ce qu’il n’a pas voulu manifester à ces apôtres qui l’interrogeaient, il ne le révélera pas non plus aux autres. Aussi tous ceux qui ont voulu jusqu’aujourd’hui calculer ce temps ont été trouvés dans l’erreur. Car il y en a, comme le rapporte saint Augustin (ibid.), qui ont dit que depuis l’ascension du Seigneur jusqu’à son avènement, il devait y avoir 400 ans, d’autres 500, d’autres 1000. Leur fausseté est manifeste, et on verra de même la fausseté des calculs de ceux qui ne cessent pas encore de vouloir préciser cette époque.

Article 3 : La résurrection doit-elle avoir lieu au moment de la nuit ?

Objection N°1. Il semble que la résurrection n’aura pas lieu au moment de la nuit. Car elle ne se fera pas tant que le ciel ne sera pas brisé, comme il est dit (Job, 14, 12). Or, le mouvement du ciel cessant, ce qu’on appelle son brisement, il n’y aura plus de temps, il n’y aura ni nuit ni jour. La résurrection ne se fera donc pas la nuit.

Réponse à l’objection N°1 : Quand la résurrection aura lieu ce ne sera pas un temps, mais la fin du temps ; parce que la résurrection des morts se fera au même instant où le mouvement des cieux cessera. Cependant les astres seront alors dans une disposition semblable à celle qu’ils ont maintenant à une heure déterminée ; et c’est en ce sens qu’on dit que la résurrection aura lieu à telle ou telle heure.

Objection N°2. La fin de chaque chose doit être la plus parfaite. Or, alors ce sera la fin la plus parfaite du temps ; d’où il est dit (Apoc., 10, 6) : que le temps n’existera plus. Le temps doit donc être alors dans sa disposition la meilleure et par conséquent ce doit être le jour.

Réponse à l’objection N°2 : On dit que la meilleure disposition du temps, c’est à midi, à cause de la lumière que répand le soleil. Mais alors la cité de Dieu n’aura besoin ni du soleil ni de la lune, parce que la clarté de Dieu l’éclairera, comme on le voit (Apoc., chap. 22). C’est pourquoi il importe peu sous ce rapport que la résurrection se fasse de jour ou de nuit.

Objection N°3. La qualité du temps doit répondre à ce qui s’y passe. Ainsi (Jean, chap. 13) il est parlé de nuit quand Judas se sépara de celui qui est la lumière. Or, on manifestera parfaitement alors toutes les choses qui sont maintenant cachées, puisque quand le Seigneur viendra il produira à la lumière ce qui est caché dans les ténèbres et il manifestera les desseins secrets des cœurs, selon l’expression de saint Paul (1 Cor., 4, 5). Il faut donc que cela se passe dans le jour.

Réponse à l’objection N°3 : La manifestation convient à ce temps par rapport à ce qui se fera alors et le secret lui convient aussi relativement à la détermination de son époque. C’est pourquoi l’un et l’autre peut se faire convenablement, que la résurrection ait lieu de jour ou de nuit.

Mais au contraire. La résurrection du Christ est le type de la nôtre. Or, la résurrection du Christ a eu lieu pendant la nuit, comme le dit saint Grégoire (hom. Pasch. 21 in Evang., ad fin.). Notre résurrection aura donc lieu aussi pendant la nuit.

L’avènement du Seigneur est comparé à l’arrivée d’un voleur dans une maison, comme on le voit (Luc, chap. 12). Or, un voleur vient de nuit dans la maison. Le Seigneur viendra donc aussi dans ce moment, et comme c’est à son arrivée que la résurrection se fera, comme nous l’avons dit (quest. préc., art. 2), elle aura donc lieu la nuit.

Conclusion Quoiqu’on ne puisse connaître à l’avance d’une manière positive l’époque de la résurrection future, on dit cependant avec probabilité qu’elle aura lieu au crépuscule, de telle sorte que le soleil et la lune se retrouvent au même point où l’on croit qu’ils ont été créés.

Il faut répondre qu’on ne peut savoir avec certitude l’heure fixe à laquelle se fera la résurrection, comme le dit le Maître des sentences (Sent. 4, dist. 43). Cependant il y en a qui disent avec assez de probabilité qu’elle se fera vers le crépuscule, le soleil étant à son lever et la lune à son coucher, parce qu’on croit que cette disposition que ces deux astres ont été créés, pour que leur mouvement circulaire soit absolument accompli par leur retour au même point. C’est pour cela qu’il est dit du Christ qu’il est ressuscité à cette heure.

Article 4 : La résurrection doit-elle avoir lieu subitement ou successivement ?

Objection N°1. Il semble que la résurrection ne se fera pas subitement, mais successivement. Car Ezéchiel prédit la résurrection des morts quand il dit (37, 7) : Les os approchèrent les uns des autres… et je vis tout d’un coup que des nerfs se formèrent sur ces os, des chairs les environnèrent et de la peau s’étendit par-dessus, mais l’esprit n’y était point encore. Donc la réparation des corps précédera temporairement l’union des âmes et par conséquent la résurrection ne sera pas subite.

Réponse à l’objection N°1 : Ezéchiel parlait à un peuple grossier comme Moïse aussi. Par conséquent comme Moïse a distingué les œuvres des six jours par des jours pour que le peuple pût le comprendre, quoique toutes ces œuvres aient été faites simultanément, d’après saint Augustin (Sup. Gen. ad litt., liv. 4, chap. 34), de même Ezéchiel a énuméré les différentes choses qui doivent se faire dans la résurrection, quoiqu’elles doivent toutes se faire à la fois instantanément.

Objection N°2. Une chose pour laquelle on exige plusieurs actions qui se suivent ne peut pas être faite subitement. Or, on exige pour la résurrection plusieurs actions qui se suivent, comme la réunion des cendres, la reformation du corps et l’infusion de l’âme. La résurrection ne se fera donc pas subitement.

Réponse à l’objection N°2 : Quoique ces opérations se suivent naturellement, cependant elles existent simultanément dans le temps ; parce que ou elles existent ensemble dans le même instant, ou l’une existe dans l’instant auquel l’autre se termine.

Objection N°3. Tout son est mesuré par le temps. Or, le son de la trompette sera la cause de la résurrection, comme nous l’avons dit (quest. préc., art. 2). La résurrection se fera donc dans le temps et non subitement.

Réponse à l’objection N°3 : Il semble que l’on doive dire du son la même chose que des formes des sacrements, c’est qu’il aura son effet au dernier instant.

Objection N°4. Aucun mouvement local ne peut être subit, comme le dit Aristote (liv. De sensu et sensato, chap. 7 et liv. 6 Phys., text. 29). Or, on exige pour la résurrection un mouvement local qui consiste à réunir les cendres. Elle ne se fera donc pas subitement.

Réponse à l’objection N°4 : La réunion des cendres qui ne peut avoir lieu sans un mouvement local sera faite par le ministère des anges. C’est pourquoi elle se fera dans un temps, mais dans un temps imperceptible, à cause de la facilité d’action qui convient aux anges.

Mais c’est le contraire. Il est dit (1 Cor., 15, 51) : Nous ressusciterons tous en un moment, en un clin d’œil. La résurrection se fera donc subitement.

Une vertu infinie opère subitement. Or, saint Jean Damascène dit (liv. 4 Orth. fid., in fin.) : Croyez que la résurrection se fera par la vertu divine, qui est évidemment infinie. Elle aura donc lieu subitement.

Conclusion Par rapport aux choses que la vertu divine fera immédiatement dans la résurrection, la résurrection se fera subitement, mais par rapport à celles qui sont faites par le ministère des anges elle se fera successivement.

Il faut répondre que dans la résurrection il y a quelque chose qui se fera par le ministère des anges et quelque chose que produira immédiatement la puissance divine, comme nous l’avons dit (quest. préc., art. 3). Ce qui se fera par le ministère des anges ne sera pas instantané, si on appelle instant ce qu’il y a d’indivisible dans le temps ; cependant ce sera instantané, si on entend par instant un temps imperceptible. Mais ce qui se fera immédiatement par la vertu divine sera fait tout à coup, c’est-à-dire au moment où l’œuvre de l’ange sera terminée ; parce que la puissance supérieure mène l’inférieur à la perfection.

Supplément = 5ème partie

Question 78 : Du terme à quo de la résurrection

Nous devons ensuite nous occuper du terme à quo de la résurrection. A cet égard trois questions se présentent : 1° La mort est-elle le terme à quo de la résurrection à l’égard de tout le monde ? (Cette question signifie si la mort est l’état par lequel tous ceux qui doivent ressusciter passeront, et s’il n’y a pas des hommes vivants qui seront immédiatement rendus immortels.) — 2° Est-ce la cendre ou la poussière ? (A cineribus. Par cendre ou poussière on entend les restes qui subsistent après que le corps humain est tombé en dissolution.) — 3° Les cendres ont-elle une inclination naturelle par rapport à l’âme qui leur sera unie ?

Article 1 : La mort sera-t-elle le terme à quo de la résurrection à l’égard de tout le monde ?

Objection N°1. Il semble que la mort ne sera pas le terme à quo de la résurrection pour tout le monde. En effet il y en a qui ne mourront pas, mais qui seront rendus immortels. Car il est dit dans le symbole que le Seigneur viendra juger les vivants et les morts. Or, cela ne peut s’entendre du temps du jugement, parce qu’alors tout le monde sera vivant. Il faut donc que l’on rapporte cette distinction au temps antérieur, et par conséquent avant le jugement tout le monde ne mourra pas.

Réponse à l’objection N°1 : Cette distinction des morts et des vivants ne doit pas se rapporter au temps même du jugement, ni au temps passé tout entier, parce qu’on doit juger tous ceux qui ont été vivants dans un temps et tous ceux qui ont été morts dans un autre ; mais on doit la rapporter à ce temps déterminé qui précédera immédiatement le jugement, c’est-à-dire quand les signes du jugement commenceront à paraître.

Objection N°2. Un désir général et naturel ne peut être inutile et vain au point de n’être satisfait de personne. Or, d’après l’Apôtre (2 Cor., chap. 5), c’est un désir général que nous avons tous de ne vouloir pas être dépouillés, mais de vouloir être revêtus d’un nouveau vêtement. Donc il y en aura qui ne seront jamais dépouillés de leur corps par la mort, mais qui seront revêtus de la gloire de la résurrection comme d’une nouveau vêtement.

Réponse à l’objection N°2 : Le désir absolu des saints ne peut être vain, mais rien n’empêche que leur désir conditionnel ne le soit ; et tel est le désir par lequel nous ne voulons pas être dépouillés, mais être revêtus de nouveau, c’est-à-dire si la chose est possible. Il y en a qui donnent à ce désir le nom de velléité.

Objection N°3. Saint Augustin dit (Ench., chap. 115) que les quatre dernières demandes de l’oraison dominicale appartiennent à la vie présente. L’une d’elles est celle-ci : Remettez-vous nos dettes. L’Eglise demande donc en cette vie que toutes ses dettes lui soient remises. Or, la prière de l’Eglise ne peu pas être vaine et rester sans être exaucée. Si vous demandez quelque chose à mon Père en mon nom il vous le donnera (Jean, 16, 23). Par conséquent à une époque de cette vie l’Eglise obtiendra la rémission de toutes ses dettes. Comme l’une de ces dettes que nous avons contractées par suite du péché de nos premiers parents fait que nous naissons dans le péché originel, il s’ensuit qu’un jour Dieu accordera à l’Eglise que les hommes naissent sans ce péché. Et parce que la mort est la peine du péché originel, il en résulte donc qu’à la fin du monde il y aura des hommes qui ne mourront pas. Donc, etc.

Réponse à l’objection N°3 : C’est une erreur de dire que quelqu’un soit conçu sans le péché originel, à l’exception du Christ (Voyez sur l’immaculée conception de la sainte Vierge ce que nous avons dit (3a pars, quest. 27, art. 1).) ; parce que ceux qui seraient conçus sans le péché originel n’auraient pas besoin de la rédemption opérée par le Christ ; et par conséquent le Christ ne serait pas le rédempteur de tous les hommes. On ne peut pas dire qu’ils n’ont pas eu besoin de cette rédemption, parce qu’il leur a été accordé d’être conçus sans péché. Car, ou cette grâce a été accorde aux parents pour guérir en eux le vice de la nature avec lequel ils ne pourraient engendrer sans le péché originel, ou elle serait accordée à la nature elle-même qui serait guérie. Mais il faut reconnaître que tout le monde a besoin personnellement de la rédemption du Christ, et qu’il n’en a pas seulement besoin en raison de la nature. D’ailleurs on ne peut être délivré du mal ou délivré d’une dette qu’autant qu’on a contracté cette dette ou qu’on est tombé dans le mal. C’est pourquoi tous ne pourraient recevoir en eux-mêmes le fruit de l’Oraison dominicale, si tous ne naissaient avec une dette et soumis au mal. Par conséquent la remise des dettes ou la délivrance du mal ne peut se concevoir si l’on naît sans dette ou exempt du mal ; mais on les comprend parce que celui qui naît avec une dette est ensuite délivré par la grâce du Christ. Si l’on peut supposer sans erreur qu’il y en a qui ne mourront pas, il ne s’ensuit pas qu’ils naissent sans péché originel, quoique la mort soit une peine du péché originel. Car Dieu peut par miséricorde remettre à quelqu’un la peine à laquelle il est obligé d’après une faute qu’il a faite, comme il a pardonné la femme adultère sans lui infliger de châtiment (Jean, chap. 8). De même il pourra délivrer de la mort ceux qui en ont contracté la dette en naissant avec le péché originel. Par conséquent s’ils ne meurent pas on ne peut pas en conclure qu’ils naissent sans le péché originel.

Objection N°4. La voie la plus courte est toujours celle que doit préférer le sage. Or, la voie la plus courte c’est que les hommes qui seront trouvés vivants passent à l’impassibilité de la résurrection plutôt que de mourir auparavant et de ressusciter ensuite pour aller de la mort à l’immortalité. Donc Dieu qui est souverainement sage choisira cette voie à l’égard de ceux qui seront trouvés vivants ; et par conséquent, etc.

Réponse à l’objection N°4 : On ne doit pas toujours choisir de préférence la voie la plus courte, mais on doit seulement le faire quand elle est plus commode ou qu’elle conduit également à la fin que l’on doit atteindre. Ce n’est pas ce qui a lieu ici, comme on le voit d’après ce que nous avons dit (dans le corps de l’article.).

Mais c’est le contraire. (1 Cor., 15, 36) : Ce que vous semez ne reprend point vie s’il ne meurt auparavant, dit l’Apôtre en comparant la semence à la résurrection des corps. Donc les corps ressusciteront de la mort.

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