Summa Theologiae (page 125)

Thomas d'Aquin · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr (Somme + Supplément qq. 1-102, trad. Drioux) · 131 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Conclusion Parce que tous les hommes ont été condamnés à mort d’après la sentence de Dieu à cause du péché, et que l’Ecriture atteste que tous les hommes ressusciteront ; ce qui ne peut se faire qu’autant qu’ils mourront tous, et qu’il convient à l’ordre de la nature que rien ne se renouvelle que par la corruption ; il est nécessaire de reconnaître que tout le monde mourra et ressuscitera de la mort.

Il faut répondre que sur cette question les saints Pères sont partagés (Il y a quelques Pères grecs qui ont soutenu sur ce point une opinion contraire à celle de saint Thomas, mais parmi les latins son sentiment est le plus commun, comme il le dit lui-même.), comme on le voit (Sent.

4, dist. 43). Cependant l’opinion la plus sûre et la plus commune c’est que tous les hommes mourront et ressusciteront de la mort et cela pour trois motifs : 1° Parce qu’elle s’accorde le mieux avec la justice divine qui a condamné la nature humaine par suite du péché du premier homme, de telle sorte que tous ceux qui tiraient de lui leur origine par l’acte de la nature contactassent la souillure du péché originel et par conséquent fussent soumis à la mort. 2° Parce qu’elle s’accorde mieux avec l’Ecriture qui prédit que tout le monde ressuscitera. Car la résurrection n’appartient proprement qu’à ce qui est tombé et dissous, comme le dit saint Jean Damascène (Orth. fid., liv. 4, chap. ult.). 3° Parce qu’elle s’accorde mieux avec l’ordre de la nature dans lequel nous remarquons que ce qui est corrompu et vicié ne se renouvelle que par le moyen de la corruption ; comme le vinaigre ne devient du vin qu’autant qu’il est corrompu et qu’il se transforme dans la liqueur que produit la raison. Ainsi quand la nature humaine ne sera plus soumise à la nécessité de mourir, elle ne reviendra à l’immortalité que par l’intermédiaire de la mort. Elle convient encore à l’ordre de la nature pour une autre raison ; c’est que, comme l’observe Aristote (Phys., liv. 8, text. 1), le mouvement du ciel est une sorte de vie pour tout ce qui existe dans la nature, comme le mouvement du cœur est en quelque sorte la vie de tout le corps. Par conséquent comme quand le mouvement du cœur cesse, tous les membres sont morts ; de même quand le mouvement du ciel cessera, rien ne pourra rester vivant de cette vie que l’influence de ce mouvement conservait. Or, telle est la vie que nous menons maintenant. Il faut donc que ceux qui doivent vivre après que le mouvement du ciel cessera sortent de cette vie.

Article 2 : Tous les hommes ressusciteront-ils de la poussière ?

Objection N°1. Il semble que tous les hommes ne ressusciteront pas de la poussière ; car la résurrection du Christ est le type de la nôtre. Or, il n’est pas ressuscité de la poussière puisque sa chair n’a pas vu la corruption, comme il est dit (Ps. 15, Actes, chap. 2). Tous les hommes ne ressusciteront donc pas de la poussière.

Réponse à l’objection N°1 : La résurrection du Christ est le type de la nôtre par rapport au terme ad quem et non par rapport au terme à quo.

Objection N°2. On ne brûle pas toujours le corps de l’homme. Or, une chose ne peut être réduite en cendres que par la combustion. Tous les hommes ne ressusciteront donc pas de la poussière (à cineribus).

Réponse à l’objection N°2 : Par les cendres on entend tous les restes qui subsistent après que le corps humain est dissous pour une double raison : 1° Parce que c’était une coutume généralement admise par les anciens de brûler les corps des morts et de conserver leurs cendres. D’où est venu l’usage de donner le nom de cendres à ce qui résulte de la dissolution du corps humain. 2° A cause du motif de la dissolution du corps qui est l’incendie du foyer de la concupiscence qui a radicalement souillé le corps humain. par conséquent, pour la purification de cette souillure, il faut que le corps humain soit dissous jusqu’aux premiers éléments qui le composent. Et comme on dit que ce qui est dissous par le feu est réduit en cendres, il s’ensuit qu’on appelle cendres les parties dans lesquelles le corps humain est dissous.

Objection N°3. Le corps d’un homme mort n’est pas réduit en cendres immédiatement après sa mort. Or, ceux qui seront trouvés vivants ressusciteront immédiatement après leur mort, comme on le voit (Sent. 4, dist. 43). Ils ne ressusciteront donc pas tous de leurs cendres.

Réponse à l’objection N°3 : Le feu qui purifiera la face du monde pourra immédiatement réduire en cendres les corps de ceux qui seront trouvés vivants, comme il pourra aussi résoudre les autres corps mixtes dans la matière préexistante.

Objection N°4. Le terme à quo répond au terme ad quem. Or, le terme ad quem de la résurrection n’est pas le même pour les bons et les méchants : Nous ressusciterons tous, mais nous ne serons pas tous changés (1 Cor., 15, 51). Le terme à quo n’est donc pas le même, et par conséquent si les méchants ressuscitent de leurs cendres, les bons n’en ressusciteront pas.

Réponse à l’objection N°4 : Le mouvement ne tire pas son espèce du terme à quo, mais du terme ad quem ; et c’est pour cela que la résurrection des saints qui sera glorieuse doit différer de la résurrection des impies qui ne le sera pas, quant au terme ad quem, mais non quant au terme à quo. D’ailleurs il arrive souvent que le terme à quo étant le même, le terme ad quem ne l’est pas, comme on peut du noir passer au blanc et à la pâleur.

Mais c’est le contraire. Haymon (sup. illud. Rom., chap. 5 : Si enim cùm inimici) : Cette sentence regarde tous ceux qui sont nés dans le péché originel : Vous êtes poussière et vous retournez en poussière. Or, tous ceux qui ressusciteront à la résurrection générale sont nés dans le péché originel, soit par leur naissance hors du sein de leur mère, soit au moins par leur naissance dans son sein. Ils ressusciteront donc tous de la poussière.

Il y a beaucoup de choses dans le corps humain qui n’appartiennent pas à la vérité de la nature humaine. Or, toutes ces choses seront détruites. Il faut donc que tous les corps soient réduits en poussière.

Conclusion Puisque l’Ecriture n’annonce pas seulement la résurrection, mais encore la reformation des corps, on doit affirmer d’après son autorité et d’après l’ordre de la nature que tout le monde ressuscitera de la poussière.

Il faut répondre que par les raisons qui nous ont servi à prouver (art. préc.) que tous les hommes ressusciteront de la mort, on peut montrer qu’ils ressusciteront tous de la poussière dans la résurrection générale, à moins qu’un privilège spécial de la grâce ne produise le contraire en faveur de quelques-uns, comme il peut hâter leur résurrection. Car, comme l’Ecriture sainte annonce la résurrection des corps, de même elle annonce aussi leur reformation (Phil., chap. 3). Et c’est pourquoi, comme il faut que tout le monde meure pour que tout le monde puisse véritablement ressusciter, de même il faut que tous les corps tombent en dissolution pour qu’ils puissent tous être reformés. Car, comme la justice divine a infligé la mort à l’homme pour le punir, de même elle lui a infligé la dissolution, ainsi qu’on le voit (Gen., 3, 19) : Vous êtes poussière et vous retournerez en poussière. De même l’ordre de la nature exige aussi non seulement que l’union de l’âme et du corps soit détruite, mais encore le mélange des éléments ; comme le vinaigre ne peut être ramené à la qualité de vin qu’autant qu’il est préalablement ramené à une matière préexistante. Car le mélange des éléments est produit et conservé par le mouvement du ciel, et dès que ce mouvement cessera, tous les corps mixtes se résoudront dans leurs simples éléments.

Article 3 : Les cendres qui serviront à refaire le corps humain ont-elles une inclination naturelle par rapport à l’âme qui leur sera unie ?

Objection N°1. Il semble que la poussière qui servira à refaire le corps humain ait une inclination naturelle par rapport à l’âme qui lui sera unie. Car si elle n’avait aucune inclination pour l’âme, elle serait à l’âme ce que sont les autres poussières. Il serait donc indifférent que le corps qui doit être uni à l’âme fût reformé par cette poussière ou par d’autres, ce qui est faux.

Objection N°2. Il y a une plus grande dépendance du corps à l’âme que de l’âme au corps. Or, l’âme séparée du corps a encore une certaine dépendance à l’égard du corps ; par conséquent son mouvement vers Dieu est ralenti à cause du désir qu’elle a du corps, comme le dit saint Augustin (Sup. Gen. ad litt., liv. 12, chap. 35). Donc à plus forte raison le corps séparé de l’âme a aussi une inclination naturelle pour cette âme.

Réponse à l’objection N°2 : L’âme séparée du corps subsiste dans la même nature que celle qu’elle avait lorsqu’elle lui était unie ; ce qui n’a pas lieu au sujet du corps, et c’est pour cela qu’il n’y a pas de parité.

Objection N°3. Il est dit (Job, 20, 11) : Les vices de sa jeunesse pénétreront jusque dans ses os, et ils se reposeront avec lui dans la poussière. Or, les vices n’existent que dans l’âme. Donc il subsistera encore dans cette poussière une inclination naturelle par rapport à l’âme.

Réponse à l’objection N°3 : Ce passage de Job ne signifie pas que la vie reste en acte dans la poussière des morts, mais selon l’ordre de la justice divine, qui destine ces cendres à la réparation du corps qui sera éternellement tourmenté pour les péchés qu’il a commis.

Mais c’est le contraire. Le corps humain peut être réduit aux éléments eux-mêmes, ou être changé dans la chair des autres animaux. Or, les éléments sont homogènes, et il en est de même de la chair du lion ou d’un autre animal. Par conséquent, puisque dans les autres parties des éléments ou des animaux il n’y a pas d’inclination naturelle par rapport à une âme, il n’y en a pas non plus dans les parties dans lesquelles le corps humain a été changé. La première proposition est évidente d’après ce passage de saint Augustin (Enchir., chap. 88) : Que le corps d’un homme soit changé dans la substance des autres corps ou dans les éléments eux-mêmes, qu’il ait servi à la nourriture d’un animal quelconque et qu’il ait été changé dans sa chair, en un instant il est rendu à l’âme qui l’a auparavant animé, pour qu’il devînt homme, qu’il vécût et qu’il grandît.

Toute inclination répond à un agent naturel ; autrement la nature ferait défaut dans les choses nécessaires. Or, aucun agent naturel ne peut réunir de nouveau à la même âme cette poussière. Il n’y a donc pas en elle d’inclination naturelle par rapport à cette union.

Conclusion Puisque dans la résurrection des morts ces cendres ne sont unies de nouveau à l’âme que d’après l’ordre de la providence divine, il n’y a pas en elles d’inclination naturelle par rapport à cette union.

Il faut répondre qu’à cet égard il y a trois sortes d’opinions. Car il y en a qui disent que le corps humain n’est jamais dissous jusqu’aux éléments, et que par conséquent il reste toujours dans les cendres une force qui s’ajoute aux éléments et qui fait qu’elle est une inclination naturelle pour la même âme. Mais cette hypothèse est contraire au passage que nous avons cité de saint Augustin, aux sens et à la raison parce que toutes les choses composées de contraires peuvent être ramenées aux principes dont elles se composent. — C’est pourquoi d’autres disent que ces parties des éléments dans lesquelles le corps humain est dissous conservent plus de lumières en raison de ce qu’elles ont été unies à l’âme, et qu’elles ont d’après cela une certaine inclination pour les âmes humaines. Mais cette raison est encore vaine, parce que les parties des éléments sont de la même nature et qu’elles participent également à la lumière et à l’obscurité. — On doit donc dire que dans ces cendres il n’y a aucune inclination naturelle à l’égard de la résurrection, mais qu’il y en a seulement une d’après l’ordre de la Providence, qui a voulu que ces cendres fussent de nouveau réunies à l’âme, et c’est ce qui fait que les parties des éléments et non d’autres lui seront unies de nouveau.

La réponse à la première objection est donc évidente.

Supplément = 5ème partie

Question 79 : Des conditions des corps ressuscités et d’abord de leur identité

Nous devons ensuite nous occuper des conditions de ceux qui ressusciteront. Nous aurons considérer à cet égard : 1° ce qui appartient en général aux bons et aux méchants ; 2° ce qui ne regarde que les bons ; 3° ce qui ne se rapporte qu’aux méchants. Or, il y a trois choses qui appartiennent aux bons comme aux méchants ; c’est leur identité, leur intégrité et leur qualité. Nous aurons à voir : 1° l’identité des corps ressuscités ; 2° leur intégrité ; 3° leur qualité. Sur l’identité il y a trois questions à examiner : 1° Sera-ce le même corps numériquement qui ressuscitera ? (Il est de foi, contrairement à l’hérésie d’Eutychius, patriarche de Constantinople, que l’âme reprendra le même corps numériquement.) — 2° Sera-ce numériquement le même homme ? (Cet article n’est qu’une conséquence de celui qui précède. La doctrine que saint Thomas y soutient est aussi de foi.) — 3° Faut-il que les mêmes poussières retournent dans les mêmes parties où elles avaient été auparavant ?

Article 1 : Dans la résurrection l’âme reprendra-t-elle le même corps numériquement ?

Objection N°1. Il semble que l’âme ne reprenne pas numériquement le même corps dans la résurrection. Ce n’est pas le corps qui doit venir que vous semez, mais simplement le grain, dit saint Paul (1 Cor., 15, 37). Or, il compare en cet endroit la mort à l’ensemencement et la résurrection à la germination. En ressuscitant on ne reprend donc pas le même corps qu’on quitte en mourant.

Réponse à l’objection N°1 : La ressemblance n’existe pas de tous points, mais sous un rapport. Car dans l’ensemencent des terres le grain semé et le grain qui est produit n’est pas numériquement la même, et il n’existe pas non plus de la même manière, puisqu’il a été semé sans les feuilles avec lesquelles il se développe. mais le corps ressuscité sera numériquement le même, quoiqu’il existe d’une autre manière ; car il a été mortel et il ressuscitera immortel.

Objection N°2. La matière est adaptée à la forme selon sa condition, et il en est de même de l’instrument par rapport à l’agent. Or, le corps est à l’âme ce que la matière est à la forme, et ce que l’instrument est à l’agent. Par conséquent puisque l’âme dans la résurrection n’est pas dans le même état que maintenant, puisqu’elle est totalement transformée dans la vie céleste à laquelle elle s’est attachée en vivant en ce monde ou qu’elle tombe dans la vie de la bête, si elle a vécu comme elle ici-bas, il semble qu’elle ne reprendra pas le même corps, mais qu’elle reprendra ou un corps céleste, ou un corps de bête.

Réponse à l’objection N°2 : La différence qui existe entre l’âme de celui qui est ressuscité et l’âme de celui qui vit dans ce monde ne repose pas sur quelque chose d’essentiel, mais sur la gloire et la misère qui produisent une différence accidentelle. Il n’est donc pas nécessaire que le corps ressuscité soit autre numériquement, mais qu’il soit dans un autre état, pour que la différence des corps réponde proportionnellement à la différence des âmes.

Objection N°3. Le corps humain se dissout jusqu’aux éléments après la mort, comme nous l’avons dit (art. préc.). Or, ces parties des éléments dans lesquelles le corps humain a été dissous, ne s’accordent avec le corps humain qui s’est dissous en elles que pour la matière première, et de cette matière toutes les autres parties des éléments s’accordent avec lui. Cependant si le corps était formé des autres parties des éléments on ne dirait pas qu’il est le même numériquement. Il ne sera donc pas non plus le même numériquement, s’il est réparé au moyen de ses parties.

Réponse à l’objection N°3 : Ce qu’on conçoit dans la matière avant la forme subsiste dans la matière après la corruption ; parce qu’en écartant ce qui vient après, ce qui est avant peut subsister encore. Or, il faut, comme le dit Averroës (Phys., liv. 1, comment. 63 et liv. De subst. orbis), que dans la matière des choses susceptibles d’être engendrées et corrompues on conçoive avant la forme substantielle des dimensions qui ne sont pas terminées, d’après lesquelles on considère la division de la matière, comme étant susceptible des recevoir des formes diverses dans ses différentes parties. Par conséquent après que la forme substantielle est séparée de la matière, ces dimensions subsistent encore les mêmes, et ainsi la matière qui existe sous ces dimensions, quelque forme qu’elle reçoive, a plus de rapport avec ce qui a été engendré d’elle qu’une autre partie de la matière existant sous une forme quelconque. C’est pourquoi la même matière qui a été auparavant la matière du corps sera employée à le reconstituer.

Objection N°4. Il est impossible qu’une chose soit la même numériquement quand ses parties essentielles sont numériquement autres. Or, la forme de l’être mixte, qui est une partie essentielle du corps humain, ne peut être reprise numériquement, comme sa forme. Le corps ne donc pas le même numériquement. Voici la preuve de la mineure. On ne peut reprendre numériquement comme le même, ce qui devient absolument un non-être : ce qui est évident parce qu’une chose dont l’être est divers ne peut être numériquement la même, et l’interruption de l’existence qui est un acte de l’être produit une diversité, comme tout autre acte interrompu. Or, la forme du mélange devient absolument un non-être par la mort, puisqu’elle est une forme corporelle, et il en est de même des qualités contraires qui produisent le mélange. Donc la forme du mélange ne revient pas numériquement la même.

Réponse à l’objection N°4 : Comme la qualité simple n’est pas la forme substantielle de l’élément, mais son accident propre et la disposition par laquelle la matière devient propre à telle ou telle forme ; de même la forme du mélange qui est une qualité qui résulte des qualités simples annexées à un certain milieu, n’est pas la forme substantielle du corps mixte, mais elle en est l’accident propre et la disposition par laquelle la matière devient nécessaire à la forme. Mais le corps humain n’a pas indépendamment de cette forme du mélange une autre forme substantielle que l’âme raisonnable ; parce que s’il avait une autre forme substantielle antérieure, elle lui donnerait l’être substantiel, et il serait ainsi constitué par elle dans le genre de la substance. L’âme arriverait donc dans le corps après qu’il serait déjà constitué dans le genre de la substance, et par conséquent elle serait au corps ce que les formes artificielles sont à leurs matières, relativement à ce qu’elles sont constituées dans le genre de la substance par leur matière. Ainsi l’union de l’âme avec le corps serait accidentelle ; ce qui est l’erreur des anciens philosophes qu’Aristote réfute (De an., liv. liv. 2, text. 4 et suiv et liv. 1, text. 52). Il s’ensuivrait aussi que le corps humain et chacune de ses parties ne conserveraient pas d’une manière équivoque leurs premiers noms, ce qui est contraire à ce qui est dit (De an., liv. 2, text. 9).Ainsi puisque l’âme raisonnable subsiste, aucune forme substantielle du corps humain n’est absolument anéantie. Et comme le changement des formes accidentelles ne produit pas de diversité numériquement, il s’ensuit que le corps ressuscitera le même numériquement, puisque c’est la même matière qui est reprise numériquement, comme nous l’avons dit (Réponse N°3).

Mais il y a de contraire ce qui est dit (Job, 19, 6) : Je verrai Dieu mon Sauveur dans la chair. Il s’agit là de la vision après la résurrection ce qui est évident d’après ces paroles qui précèdent : Au dernier jour je dois ressusciter de terre. Le corps ressuscitera donc le même numériquement.

Comme le dit saint Jean Damascène (De orth. fid., liv. 4, chap. ult.), la résurrection consiste en ce que ce qui est tombé se relève de nouveau. Or, le corps que nous avons maintenant est tombé par la mort. Donc il ressuscitera le même numériquement.

Conclusion Puisqu’on ne peut dire qu’il y a résurrection qu’autant que l’âme retourne dans le même corps, dans la résurrection l’âme reprendra le même corps numériquement.

Il faut répondre que les philosophes se sont trompés sur cette question, et qu’il y a des hérétiques modernes qui errent également. En effet il y a des philosophes qui ont supposé que les âmes séparées du corps étaient de nouveau unies à des corps ; mais ils se trompaient à cet égard sur deux points : 1° Sur le mode de l’union. Parce qu’ils croyaient que l’âme séparée était de nouveau unie au corps naturellement par voie de génération. 2° Quant au corps auquel elle était unie. Car ils pensaient que cette seconde union ne se rapportait pas au même corps numériquement que la mort lui avait fait quitter, mais à un autre qui était tantôt de la même espèce et tantôt d’une espèce différente (Cette erreur est celle de la métempsycose qui fut particulièrement soutenue par Pythagore et son école.). Elle était unie à un corps d’une espèce différente, quand elle avait vécu d’une manière déréglée lorsqu’elle était dans le corps. Ainsi après la mort elle passait du corps d’un homme dans celui d’un autre animal dont elle avait imité les mœurs pendant sa vie : par exemple elle passait dans le corps d’un chien par suite de la luxure, dans le corps d’un lion pour la rapine et la violence, et ainsi des autres. Elle passait dans un corps de même espèce quand, après avoir bien vécu dans le premier corps, elle avait joui après la mort d’une certaine félicité, et qu’elle commençait après quelques siècles à vouloir retourner dans un corps ; alors elle s’unissait de nouveau à un corps humain. Mais cette opinion est venue de deux erreurs radicales. La première c’est qu’ils disaient que l’âme n’est pas unie au corps essentiellement, comme la forme à la matière, mais seulement accidentellement, comme le moteur au mobile, ou comme le corps au vêtement. C’est pourquoi ils pouvaient supposer que l’âme préexistait avant qu’elle ne fût unie au corps engendré dans la génération naturelle, et qu’elle pouvait être infuse dans divers corps. La seconde, c’est qu’ils supposaient que l’intellect ne diffère des sens qu’accidentellement, de telle sorte qu’ils disaient que l’homme a plus d’intelligence que les autres animaux, parce qu’en raison de l’excellence de sa complexion corporelle la puissance sensitive a en lui plus de vigueur. Ainsi ils pouvaient croire que l’âme de l’homme passe dans le corps d’une brute, surtout du moment que l’âme humaine était descendue aux affections de la brute. Mais ces deux erreurs radicales sont détruites par Aristote (De an., liv. 2, text. 4 et suiv. et text. 150 et suiv.), et du moment qu’elles sont réfutées, on voit la fausseté de cette hypothèse. — On détruit de la même manière les erreurs de certains hérétiques, parmi lesquels il y en a qui sont tombés dans les opinions des philosophes que nous venons de réfuter. D’autres ont rpétendu que les âmes étaient de nouveau unies aux corps célestes, ou à nos corps à la manière d’un vent subtil, comme saint Grégoire le rapporte d’un évêque de Constantinople (Le patriarche Eutychius.) (Mor., liv. 14, chap. 29) en expliquant ce passage de Job (19, 26) : Dans ma chair je verrai mon Dieu, etc. En outre ces erreurs des hérétiques peuvent être renversées en ce qu’elles sont contraires à la vérité de la résurrection que l’Ecriture proclame. Car on ne peut dire qu’il y a résurrection qu’autant que l’âme retourne dans le même corps ; parce que le mot résurrection signifie se lever de nouveau. Or, c’est au même qu’il appartient de se lever et de tomber. Par conséquent la résurrection se rapporte plus au corps qui tombe après la mort qu’à l’âme qui vit néanmoins. Et si le corps que l’âme reprend n’est pas le même, on ne dira pas qu’il y a résurrection, mais on dire plutôt qu’elle prend un nouveau corps.

Article 2 : L’homme ressuscitera-t-il le même numériquement ?

Objection N°1. Il semble que ce ne soit pas le même homme numériquement qui ressuscitera. Car, comme le dit Aristote (De generat., liv. 2 in fin.), toutes les choses qui ont une substance corruptible qui est mue ne se reproduisent pas les mêmes numériquement. Or, telle est la substance de l’homme dans l’état présent. Après le changement opéré par le mort, il ne peut donc pas reparaître le même numériquement.

Réponse à l’objection N°1 : Aristote parle de la réitération qui est produite par un mouvement ou un changement naturel. Car il montre la différence qu’il y a entre le mouvement circulaire qui existe dans la génération et la corruption, et celui qui existe dans le mouvement du ciel ; parce que le ciel, par le mouvement local, revient numériquement le même au commencement du mouvement, en raison de ce qu’il a une substance incorruptible qui est mue ; au lieu que les choses qui sont susceptibles d’être engendrées et corrompues reviennent par la génération au même spécifiquement, mais non au même numériquement. Ainsi de l’homme s’engendre le sang, du sang le sperme, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’on arrive à un homme qui est le même non numériquement, mais quant à l’espèce. De même du feu s’engendre l’air, de l’air l’eau, de l’eau la terre, et de la terre un feu qui n’est pas le même numériquement, mais spécifiquement. D’où il est évident que la raison tirée de l’opinion d’Aristote ne revient pas à la question. — Ou bien il faut répondre que la forme des autres choses qui doivent être engendrées et corrompues n’est pas subsistante par elle-même, de manière qu’elle puisse subsister après que le composé est détruit, comme il en est de l’âme raisonnable qui conserve, même après sa séparation du corps, l’être qu’elle a acquis dans le corps. Le corps est aussi amené par la résurrection à participer à cet être, puisque l’être du corps n’est pas une chose et l’être de l’âme dans le corps une autre ; autrement l’union de l’âme et du corps serait accidentelle. Il ne s’est donc fait dans l’être substantiel de l’homme aucune interruption de manière que le même home numériquement soit dans l’impossibilité de reparaître par suite de cette interruption d’existence, comme il arrive dans les autres choses corrompues, dont l’être est absolument interrompu, puisque la forme ne subsiste plus et la matière demeure sous un autre être. Toutefois l’homme n’est pas reproduit numériquement le même par la génération naturelle, parce que le corps de l’homme engendré n’est pas fait avec toute la matière de celui qui l’engendre. Ainsi le corps est numériquement divers, et par conséquent l’âme aussi et l’homme tout entier.

Objection N°2. Où il y a une humanité différente, il n’y a pas le même homme numériquement. Ainsi Socrate et Platon sont deux hommes, et ne sont pas un seul homme parce que l’humanité de l’un et de l’autre est différente. Or, l’humanité de celui qui est ressuscité est autre que celle qu’il a maintenant. Ce n’est donc pas le même homme numériquement. On peut prouver la mineure de deux manières : 1° Parce que l’humanité, qui est la forme du tout, n’est pas la forme et la substance comme l’âme, mais elle n’est que la forme ; et ces formes sont absolument anéanties et ne peuvent par conséquent pas être reproduites. 2° Parce que l’humanité résulte de l’union des parties. Or, l’union qui a existé auparavant ne peut être reproduite numériquement la même ; parce que la réitération est opposée à l’identité. Car la réitération implique le nombre, et l’identité l’unité qui ne sont pas des choses compatibles entre elles. Comme dans la résurrection l’union se réitère, il s’ensuit qu’elle n’est pas la même, et que par conséquent, il n’y a ni la même humanité, ni le même homme.

Réponse à l’objection N°2 : Il y a deux sortes d’opinion sur l’humanité, et sur la forme d’un tout quelle qu’elle soit. Car il y en a qui disent que la forme du tout et la forme de la partie est en réalité une même chose, et qu’on l’appelle la forme de la partie selon qu’elle perfectionne la matière, et la forme du tout selon qu’il résulte d’elle toute la nature de l’espèce. D’après cette opinion l’humanité n’est pas en réalité autre chose que l’âme raisonnable, et par conséquent puisque c’est la même âme raisonnable numérique qui est reprise, l’humanité sera numériquement la même. Elle subsiste aussi après la mort, quoiqu’elle ne subsiste pas sous sa raison d’humanité, parce que le composé ne tire pas de l’âme séparée la nature de son espèce. L’autre opinion est celle d’Avicenne qui paraît plus vraie, c’est que la forme du tout n’est pas la forme de la partie seulement, ni une autre forme que la forme de la partie, mais qu’elle est un tout qui résulte de la composition de la forme et de la matière, qui comprend en soi l’une et l’autre. C’est cette forme qu’on appelle l’essence ou la quiddité du tout. Comme dans la résurrection, le corps sera le même numériquement et l’âme raisonnable aussi, l’humanité sera nécessairement la même. — La première raison qui démontrait que l’humanité serait diverse supposait que l’humanité était une forme qui survient à la forme et à la matière, ce qui est faux. — La seconde raison ne peut pas empêcher l’identité de l’humanité ; parce que l’union signifie l’action ou la passion qui, quoiqu’elle soit diverse, ne peut empêcher l’identité de l’humanité. En effet l’action et la passion d’où résultait l’humanité ne sont pas de son essence ; par conséquent leur diversité ne produit pas la diversité de l’humanité. Car il est constant que la génération et la résurrection ne sont pas le même mouvement numériquement. Cependant cela n’empêche pas que celui qui ressuscite ne soit identique avec celui qui a été engendré. De même l’identité de l’humanité n’est pas non plus empêchée si on prend l’union pour la relation elle-même : parce que cette relation n’est pas de l’essence de l’humanité, mais elle l’accompagne, en raison de ce que l’humanité n’est pas une de ces formes qui consistent dans la composition et l’ordre, selon l’expression d’Aristote (Phys., liv. 2, text. 13), comme les formes des choses artificielles. C’est ainsi que la composition étant autre numériquement, la forme d’une maison n’est pas numériquement la même.

Objection N°3. Dans le même homme l’animalité n’est pas multiple. Par conséquent, si ce n’est pas le même animal, ce n’est pas le même homme numériquement. Or, dès que les sens ne sont pas les mêmes, l’animal n’est plus le même, parce qu’on définit l’animal par le sens premier, c’est-à-dire par le tact, comme on le voit (De an., liv. 2, text. 16 et 17). Or, puisque les sens ne subsistent pas dans l’âme séparée, comme le disent quelques-uns, on ne peut reprendre les mêmes numériquement. Donc dans la résurrection l’homme ressuscité ne sera pas numériquement le même animal, et par conséquent il ne sera pas le même homme.

Réponse à l’objection N°3 : Cette raison conclut très bien contre ceux qui prétendaient que l’âme sensible et l’âme raisonnable étaient dans l’homme des âmes diverses ; parce que d’après ce sentiment l’âme sensitive ne serait pas incorruptible dans l’homme, comme elle ne l’est pas non plus dans les autres animaux. Ainsi dans la résurrection l’âme sensible ne serait pas la même, et par conséquent ce ne serait ni le même animal, ni le même homme. Mais si nous admettons que dans l’homme c’est substantiellement la même âme qui est raisonnable et sensible, nous n’éprouverons à cet égard aucune difficulté ; parce qu’on définit l’animal par la sensibilité qui est l’âme sensitive, comme par sa forme essentielle ; et par les sens qui sont les puissances sensitives on connaît sa définition, comme par la forme accidentelle qui contribue le plus à la connaissance de l’essence, selon l’expression d’Aristote (De an., liv. 1, text. 11). Après la mort l’âme sensible subsiste donc substantiellement aussi bien que l’âme raisonnable ; mais d’après certains auteurs les puissances sensitives ne subsistent plus. Toutefois ces puissances étant des propriétés accidentelles, elles ne peuvent par leur variation détruire l’identité de l’animal pris dans son ensemble, ni l’identité de ses parties, et ces puissances ne sont appelées les perfections ou les actes des organes, que comme principes d’action, telle que la chaleur dans le feu.

Objection N°4. La matière de la statue est plus principale dans la statue que la matière de l’homme dans l’homme ; parce que les choses artificielles sont dans le genre de la substance en raison de la matière, tandis que les choses naturelles y sont d’après la forme, comme on le voit dans Aristote (Phys., liv. 2, text. 8 et suiv.), et dans Averroës (De an., chap. 2, comment. 8). Or, si on refait une statue avec le même airain, elle ne sera pas la même numériquement. L’homme sera donc encore beaucoup moins le même si on le reconstitue avec la même poussière.

Réponse à l’objection N°4 : L’état peut être considéré de deux manières, ou selon qu’il est une substance ou selon qu’il est une chose artificielle. Et parce qu’on le met dans le genre de la substance en raison de sa matière, il ensuit que si on le considère selon qu’il est une substance, la statue qu’on refait de la même matière est numériquement la même. Mais on le met dans le genre des choses artificielles, selon qu’il est une forme accidentelle qui passe, une fois que la statue est détruite. Dans ce cas il ne revient pas le même numériquement, et la statue ne peut être numériquement la même. Mais la forme de l’homme où l’âme subsiste après la dissolution du corps. C’est pour cela qu’il n’y a pas de parité.

Mais c’est le contraire. Il est dit (Job, 19, 27) : C’est moi qui dois le voir et non un autre, en parlant de la vision de Dieu après la résurrection. L’homme ressuscitera donc le même numériquement.

Saint Augustin dit (De Trin., liv. 8, chap. 5 in fin.) que ressusciter n’est rien autre chose que revivre. Or, si l’homme qui revient à la vie n’était pas numériquement le même que celui qui est mort on ne dirait pas qu’il revit. On ne ressusciterait donc pas ; ce qui est contraire à la foi.

Conclusion C’est une hérésie de dire que l’homme qui ressuscitera n’est pas le même que celui qui est mort ; car l’homme aurait été créé en vain, s’il ne pouvait parvenir à la fin pour laquelle il a été créé.

Il faut répondre que la nécessité d’admettre la résurrection résulte de ce que l’homme doit arriver à la fin dernière pour laquelle il a été créé ; ce qui ne peut avoir lieu en ce monde, ni dans la vie de l’âme séparée comme nous l’avons dit (quest. 75, art. 1 et 2) ; autrement l’homme aurait été créé en vain, s’il ne pouvait parvenir à la fin pour laquelle il a été créé. Et parce qu’il faut que ce soit la chose qui a été faite pour une fin qui y arrive, pour qu’elle ne semble pas avoir été faite en vain, il s’ensuit qu’il est nécessaire que ce soit le même homme numériquement qui ressuscite ; et c’est ce qui a lieu, quand la même âme numériquement qui est unie au même corps numériquement. Car autrement la résurrection proprement dit n’aurait pas lieu, si le même homme n’était pas reconstitué. C’est donc une hérésie et une chose qui déroge à la vérité de l’Ecriture qui annonce la résurrection, que de supposer que ce n’est pas le même homme numériquement qui ressuscitera.

Article 3 : La résurrection doit-elle faire revenir les cendres du corps humain dans la partie qui les a produites ?

Objection N°1. Il semble que la résurrection doive ramener les cendres du corps humain dans la partie du corps qui les a produites. Car d’après Aristote (De an., liv. 2, text. 9) l’âme entière est au corps tout entier ce qu’une partie de l’âme est à une partie du corps, comme la vue par rapport à la prunelle. Or, il faut qu’après la résurrection le corps soit repris par la même âme. Il faut donc aussi que les parties du corps soient également reprises pour les mêmes membres dans lesquels elles étaient animées ou perfectionnées par les mêmes puissances de l’âme.

Réponse à l’objection N°1 : Cette objection s’appuie sur les parties organiques ou hétérogènes, et non sur les parties homogènes ou semblables.

Objection N°2. La diversité de la matière produit la diversité numérique. Or, si les cendres ne reviennent pas dans les mêmes parties, chaque partie ne sera pas refaite avec la même matière dont elle était composée auparavant. Elles ne seront donc pas les mêmes numériquement. Mais si les parties sont diverses, le tout le sera aussi, parce que les parties sont au tout ce que la matière est à la forme, comme on le voit (Phys., liv. 2, text. 31). L’homme ne sera donc pas le même numériquement, ce qui est contraire à la vérité de la résurrection.

Réponse à l’objection N°2 : La situation différente des parties de la matière ne produit pas une diversité numérique, quoique la diversité de la matière la produise.

Objection N°3. La résurrection a lieu pour que l’homme reçoive la récompense de ses œuvres. Or, les différentes parties du corps servent à différentes œuvres méritoires ou déméritoires. Il faut donc que dans la résurrection toute partie revienne à son état pour être récompensée selon sa manière.

Réponse à l’objection N°3 : L’opération, à proprement parler, n’appartient pas à la partie, mais au tout. Ce n’est donc pas à la partie, mais au tout que la récompense est due.

Mais au contraire. Les choses artificielles dépendent plus de leur matière que les choses naturelles. Or, dans les choses artificielles pour que le même objet d’art soit réparé avec la même matière, il j’est pas nécessaire que les parties soient ramenées à la même situation. Il n’est donc pas nécessaire non plus que cela ait lieu dans l’homme.

Une variation accidentelle ne produit pas une diversité numérique. Or, la situation des parties est un accident. Donc sa diversité dans l’homme ne produit pas une diversité numérique.

Conclusion Quoique la transposition de la matière d’une partie en une autre partie de la même espèce ne détruise pas l’identité du tout, cependant on croit avec vraisemblance que dans la résurrection du corps humain, les parties, principalement les parties essentielles et organiques, occuperont la même position que dans sa dissolution.

Il faut répondre que dans cette question il est différent d’examiner ce qui peut arriver sans préjudicier à l’identité du sujet et ce qui arrivera pour que les choses se passent convenablement. Sous le premier rapport il faut savoir que dans l’homme la diversité des parties peut se considérer de deux manières : il y a les différentes parties d’un tout homogène, comme les différentes parties d’un tout homogène, comme les différentes parties de la chair, ou les différentes parties des os ; et il y a les parties diverses qui appartiennent aux diverses espèces d’un tout hétérogène, comme les os et la chair. Si on dit donc qu’une partie de matière se trouvera se trouvera dans une autre partie de même espèce, cela ne produira de changement que dans la situation des parties. Mais le changement dans la situation des parties ne change pas l’espèce dans les touts homogènes. Par conséquent si la matière d’une matière se trouve ainsi dans une autre partie, l’identité du tout n’aura pas à en souffrir. C’est aussi ce qui a lieu dans l’exemple cité par le Maître des sentences (Sent.

4, dist. 44), parce que la statue n’est pas reproduite la même numériquement selon la forme, mais selon la matière d’après laquelle elle est une substance. La statue est ainsi homogène, quoiqu’elle ne le soit pas selon la forme artificielle. Mais si l’on dit que la matière d’une partie remplace une autre partie d’une autre espèce, alors non seulement la situation des parties change nécessairement, mais encore leur identité ; si toutefois la matière entière, ou quelque chose qui appartenait à la vérité de la nature humaine dans l’une était transférée dans l’autre. Il n’en serait pas de même si ce qui était superflu dans une partie était transféré dans une autre. Or, l’identité des parties étant détruite, l’identité du tout l’est aussi, si nous parlons des parties essentielles ; mais il n’en est pas de même si nous parlons des parties accidentelles, comme les cheveux, et les ongles dont saint Augustin paraît parler (De civ. Dei, liv. 19, chap. 19). Ainsi on voit évidemment comment la transposition d’une partie de la matière dans une autre partie détruit l’identité du tout, et comment elle ne la détruit pas. Mais s’il s’agit de la convenance, il est plus probable que la situation des parties sera la même dans la résurrection, surtout pour les parties essentielles et organiques, quoique peut-être il n’en soit pas de même pour les parties accidentelles, comme les ongles et les cheveux.

Supplément = 5ème partie

Question 80 : De l’intégrité des corps ressuscités

Nous devons ensuite nous occuper de l’intégrité des corps ressuscités. A cet égard, cinq questions se présentent : 1° Tous les membres du corps ressusciteront-ils avec lui ? — 2° Les cheveux et les ongles ? — 3° Les humeurs ? — 4° Tout ce qu’il y a en lui appartenant à la vérité de la nature humaine ? (Ce qui appartient à la vérité de la nature d’une chose, c’est ce qui appartient à sa constitution. C’est la définition que saint Thomas donne lui-même de cette expression.) — 5° Tout ce qui a existé en lui matériellement subsistera-t-il ?

Article 1 : Tous les membres du corps humain ressusciteront-ils ?

Objection N°1. Il semble que tous les membres du corps humain ne ressusciteront pas. Car la fin n’existant plus, il est inutile de rétablir le moyen. Or, la fin d’un membre quelconque c’est son acte. Par conséquent puisqu’il ne se fait rien d’inutile dans les œuvres de Dieu, et que l’homme ne devra plus faire usage de certains membres après la résurrection, surtout des organes générateurs, parce qu’il est dit que les hommes n’auront point de femmes, ni les femmes de maris (Matth., 22, 30), il semble que tous les membres ne ressusciteront pas.

Réponse à l’objection N°1 : On peut considérer les membres par rapport à l’âme de deux manières, ou selon le rapport de la matière avec la forme ou selon le rapport de l’instrument avec l’agent. Car le rapport du corps entier avec l’âme entière est le même que le rapport des parties du corps avec les parties de l’âme, comme le dit Aristote(De an., liv. 2, text. 9). Si donc on considère les membres sous le premier rapport, leur fin n’est pas l’opération ; mais c’est plutôt l’être parfait de l’espèce qui sera aussi requis après la résurrection. Si on les considère sous le second, alors ils ont pour fin l’opération. Cependant il ne s’ensuit pas que quand l’opération manque l’instrument soit inutile, parce que l’instrument ne sert pas seulement à exécuter l’opération de l’agent, mais encore à montrer sa vertu. il faudra donc que la vertu des puissances de l’âme se montre dans les instruments du corps, quoique jamais elle n’en fasse usage, pour faire ressortir la sagesse de Dieu.

Objection N°2. Les intestins sont des membres. Or, ils ne ressusciteront pas. Car ils ne peuvent ressusciter pleins sains contenir des immondices, et ils ne peuvent ressusciter vides, parce qu’il n’y a rien de vide dans la nature. Donc tous les membres ne ressusciteront pas.

Réponse à l’objection N°2 : Les intestins ressusciteront dans le corps, comme les autres membres, et ils seront remplis non de superfluités immondes, mais d’humeurs nobles.

Objection N°3. Le corps ressuscitera pour être récompensé des œuvres que l’âme a faites par son intermédiaire. Or, le membre qu’on a coupé pour vol à un voleur qui fait ensuite pénitence et qui est sauvé, ne peut pas être récompensé dans la résurrection ni pour le bien, parce qu’il n’y a pas coopéré, ni pour le mal, parce que la peine du membre rejaillirait sur l’homme. Tous les membres ne ressusciteront donc pas avec l’homme.

Réponse à l’objection N°3 : Les actes par lesquels nous méritons n’appartiennent pas , à proprement parler, à la main ou au pied, mais à l’homme entier ; comme l’opération de l’art n’est pas attribuée à l’instrument, mais à l’artisan. Ainsi quoique le membre qui a été mutilé avant la pénitence, n’ait pas coopéré avec l’homme dans cet état où il a mérité la gloire, cependant l’homme qui sert Dieu avec tout ce qu’il possède mérite d’être récompensé tout entier.

Mais au contraire. Les autres membres appartiennent plus à la vérité de la nature humaine que les cheveux et les ongles. Or, ces choses seront rendues à l’homme dans la résurrection, comme le dit le Maître des sentences (Sent. 4, dist. 44) ; à plus forte raison les autres membres.

Les œuvres de Dieu sont parfaites (Deut., 32, 4). Or, la résurrection sera produite par l’opération de Dieu. Donc l’homme sera parfaitement rétabli dans tous ses membres.

Conclusion Puisqu’il faut que dans la résurrection le corps réponde à l’âme de tout point, il faut aussi que tous les membres du corps humain ressuscitent dans la résurrection.

Il faut répondre que, comme le dit Aristote (De an., liv. 2, art. 36 et 37), l’âme se rapporte au corps non seulement à titre de forme et de fin, mais encore à titre de cause efficiente. Car on compare l’âme au corps, comme l’art à l’objet qu’il produit, selon la pensée du Philosophe (liv. 7 mag. Moral., chap. 11, circ. princ.). Et comme tout ce qui se manifeste explicitement dans un objet d’art, est contenu tout entier implicitement et originellement dans l’art lui-même ; de même tout ce qui apparaît dans les parties du corps , est contenu tout entier originellement et implicitement d’une certaine manière dans l’âme. Par conséquent comme l’œuvre de l’art ne serait pas parfaite, s’il manquait à l’objet qu’elle produit une des choses que l’art renferme ; de même l’homme ne pourrait pas être parfait, si tout ce qui est contenu implicitement dans l’âme n’était pas développé extérieurement dans le corps ; et le corps ne répondrait pas à l’âme d’une manière absolument proportionnelle. Ainsi donc puisqu’il faut que dans la résurrection le corps de l’homme corresponde totalement à l’âme, parce qu’il ne ressuscitera que selon le rapport qu’il a avec l’âme raisonnable, il faut aussi que l’homme ressuscite parfait, puisqu’il n’est ressuscité que pour arriver à sa perfection dernière. Il faut donc que tous les membres qui existent maintenant dans le corps de l’homme soient reconstitués dans la résurrection.

Article 2 : Les cheveux et les ongles ressusciteront-ils dans le corps humain ?

Objection N°1. Il semble que les cheveux et les ongles ne ressusciteront pas dans le corps humain. Car comme les cheveux et les ongles sont produits par le superflu de la nourriture, il en est de même de l’urine, de la sueur et des autres superfluités ou excréments. Or, ces choses ne ressusciteront pas avec le corps. Donc ni les cheveux, ni les ongles.

Réponse à l’objection N°1 : Ces superfluités sont repoussées par la nature, comme n’étant utiles à rien ; par conséquent elles n’appartiennent pas à la perfection du corps humain. Mais il en est autrement de ces superfluités que la nature conserve pour produire les cheveux et les ongles dont elle a besoin pour conserver les membres.

Objection N°2. Parmi les autres superfluités qui résultent de la nourriture, le sperme qui est un superflu dont on a besoin s’approche le plus de la vérité de la nature humaine. Or, le sperme ne ressuscitera pas dans le corps de l’homme. Donc les cheveux et les ongles ressusciteront beaucoup moins.

Réponse à l’objection N°2 : Le sperme n’est pas nécessaire pour la perfection de l’individu, comme les cheveux et les ongles, mais il l’est seulement pour la perfection de l’espèce.

Objection N°3. Rien n’est vivifié par l’âme raisonnable qu’il ne le soit par l’âme sensible. Or, les cheveux et les ongles ne sont pas vivifiés par l’âme sensible, puisque nous ne sentons pas par eux, comme le remarque Aristote (De an., liv. 3, text. 66). Par conséquent, puisque le corps humain ne ressuscite que parce qu’il a été vivifié par l’âme raisonnable, il semble que les cheveux et les ongles ne ressusciteront pas.

Réponse à l’objection N°3 : Les cheveux et les ongles se nourrissent et grandissent et il est ainsi évident qu’ils participent à une certaine opération ; ce qui ne pourrait être si ces parties n’étaient d’une certaine manière vivifiées par l’âme. Et parce que dans l’homme il n’y a qu’une âme, l’âme raisonnable, il est constant qu’elles sont vivifiées par cette âme, quoiqu’elles ne soient pas au point de participer à l’opération des sens, comme les os ne le sont pas non plus, et il est cependant certain qu’ils ressusciteront et qu’ils appartiennent à l’intégrité de l’individu.

Mais c’est le contraire. Il est dit (Luc, 21, 18) : Il ne périra pas un cheveu de votre tête.

Les cheveux et les ongles ont été donnés à l’homme pour l’orner. Or, les corps des hommes, surtout des élus, doivent ressusciter avec tous leurs ornements. Ils doivent donc ressusciter avec leurs cheveux.

Conclusion Puisque l’homme doit ressusciter dans toute la perfection de sa nature, il faudra qu’il ressuscite avec ses cheveux et ses ongles, car quoiqu’ils n’appartiennent pas à la perfection première du corps humain, ils appartiennent cependant à la seconde, étant destinés à protéger les autres parties.

Il faut répondre que l’âme est au corps animé ce que l’art est à l’objet qu’il produit, et elle est à ses parties ce que l’art est à ses instruments. C’est pour cela que le corps animé est appelé organique. Or, l’art se sert de certains instruments pour exécuter l’œuvre qu’il se propose, et ces instruments appartiennent à l’intention première de l’art. Il en emploie aussi d’autres pour la conservation des instruments principaux, et ceux-là appartiennent à son intention secondaire. C’est ainsi que l’art militaire se sert de l’épée pour combattre et du fourreau pour conserver l’épée. De même parmi les parties du corps animé il y en a qui ont pour but d’exécuter les opérations de l’âme, comme le cœur, le foie, la main et le pied ; et il y en a qui ont pour but de conserver les autres parties, comme les feuilles servent à couvrir les fruits. Les cheveux et les ongles servent ainsi dans l’homme à protéger les autres parties ; par conséquent ils appartiennent à la perfection seconde du corps humain, quoiqu’ils n’appartiennent pas à sa perfection première. Et parce que l’homme ressuscitera dans toute la perfection de sa nature, il faut pour ce motif que les cheveux et les ongles ressuscitent en lui.

Article 3 : Les humeurs ressusciteront-elles dans le corps ?

Objection N°1. Il semble que les humeurs ne ressusciteront pas dans le corps. Car il est dit (1 Cor., 15, 50) : La chair et le sang ne peuvent posséder le royaume de Dieu. Or, le sang est principalement une humeur. Il ne ressuscitera donc pas dans les bienheureux qui posséderont le royaume de Dieu et beaucoup moins encore dans les autres.

Réponse à l’objection N°1 : Dans ce passage de l’Apôtre la chair et le sang ne se prennent pas pour la substance de la chair et du sang mais pour les œuvres de la chair et du sang qui sont les œuvres du péché ou les œuvres de la vie animale. — Ou bien d’après saint Augustin (Epist. 205 ad Consentium) la chair et le sang se prennent en cet endroit pour la corruption qui domine maintenant dans la chair et le sang ; et c’est pour cela que l’Apôtre ajoute : Que la corruption ne possèdera point ce qui est incorruptible.

Objection N°2. Les humeurs servent à réparer ce qui se perd. Or, après la résurrection il n’y aura plus de déperdition. Donc le corps ne ressuscitera pas avec les humeurs.

Réponse à l’objection N°2 : Comme les membres qui servent à la génération existeront après la résurrection pour l’intégrité de la nature humaine, mais non pour opérer les actes qu’ils accomplissent maintenant ; de même les humeurs existeront aussi dans le corps non pour faire équilibre à la déperdition mais pour rétablir la nature humaine dans son intégrité et pour montrer sa vertu.

Objection N°3. Ce qui est en voie de génération dans le corps humain n’est pas encore vivifié par l’âme raisonnable. Or, les humeurs sont encore en voie de génération, parce qu’elles sont la chair et les os en puissance. Elles ne sont donc pas encore vivifiées par l’âme raisonnable. Et comme le corps humain ne se rapporte à la résurrection que selon qu’il est vivifié par une âme raisonnable, les humeurs ne ressusciteront donc pas en lui.

Réponse à l’objection N°3 : Comme les éléments sont en voie de génération par rapport aux corps mixtes, parce qu’ils sont leur matière, sans être toujours en voie de transformation dans le corps mixte, de même les humeurs se rapportent aux membres. C’est pour cela que comme les éléments ont dans les parties de l’univers des formes déterminées, en raison desquelles elles appartiennent à la perfection de l’univers comme les corps mixtes ; de même les humeurs appartiennent aussi à la perfection du corps humain, comme les autres parties, quoiqu’elles ne parviennent pas comme elles à la perfection totale, de la même façon que les éléments n’ont pas non plus des formes parfaites, comme les corps mixtes. Et comme toutes les parties de l’univers ne reçoivent pas de Dieu une perfection égale, mais que chacune d’elles est perfectionnée selon sa manière d’être ; de même aussi les humeurs sont perfectionnées d’une certaine manière par l’âme raisonnable, quoiqu’elles ne le soient pas de la même manière que les parties les plus parfaites.

Mais c’est le contraire. Ce qui appartient à la constitution du corps humain ressuscitera avec lui. Or, telles sont les humeurs, comme on le voit par saint Augustin dit (alius auct. liv. De spiritu et an., chap. 20 ant. med.) : le corps consiste dans les membres fonctionnels, les membres fonctionnels des parties homogènes et les parties homogènes des humeurs. Donc les hommes ressusciteront dans le corps.

Notre résurrection sera conforme à la résurrection du Christ. Or, le sang est ressuscité dans le Christ ; autrement le vin ne serait pas maintenant changé en son sang au sacrement de l’autel. Le sang ressuscitera donc en nous et pour la même raison les autres humeurs.

Conclusion Puisque les humeurs dans le corps humain appartiennent à la perfection de la nature humaine, il est nécessaire qu’elles ressuscitent simultanément avec le corps.

Il faut répondre que tout ce qui appartient à l’intégrité de la nature humaine dans celui qui est ressuscité ressuscitera tout entier pour la raison que nous avons donnée (art. 1 et 2). Par conséquent il faut que l’humidité du corps qui appartient à l’intégrité de la nature humaine ressuscite. Or il y a dans l’homme trois sortes d’humidités. Il y en a une qui s’éloigne de la perfection de l’individu, soit parce qu’elle est en voie de corruption et qu’elle est repoussée par la nature, comme l’urine, la sueur, etc., soit parce qu’elle est destinée par la nature à la conservation de l’espèce dans un autre individu par l’acte de la génération comme le sperme, ou par l’acte de la nutrition, comme le lait. Aucune de ces humeurs ressuscitera, parce qu’elles n’appartiennent pas à la perfection de l’individu ressuscité. — La seconde est celle qui n’est pas encore arrivée à la perfection dernière que la nature opère dans l’individu, mais qui y est destinée par elle. Il y en a de deux sortes. Car il y en a une qui a une forme déterminée qui est contenue dans les parties du corps, comme le sang et les trois autres humeurs (Les trois humeurs, la bile noire, la bile jaune et le phlegme ; bilis atra et flava et phlegma.) que la nature dispose pour les membres qu’elles engendrent ou qu’elles animent. Ces humeurs ont des formes déterminées, comme les autres parties du corps, et c’est pour cela qu’elles ressusciteront avec elles. Mais il y a une humidité qui est en voie de passer d’une forme à une autre, c’est-à-dire de la forme d’humeur à la forme de membre. Cette humidité ne ressuscitera pas, parce qu’après la résurrection chacune des parties du corps sera établie dans sa forme, de manière que l’une ne passe dans l’autre. C’est pourquoi cette humidité qui est en voie de passer d’une forme dans une autre ne ressuscitera pas. Mais on peut la considérer dans un double état : selon qu’elle est au commencement de sa transformation, et alors on lui donne le nom de ros, c’est l’humidité qui se trouve dans les orifices des petites veines, ou selon que la transformation s’avance et qu’elle commence à s’altérer, et alors on lui donne le nom de cambium.

Elle ne ressuscitera ni dans l’un ni dans l’autre état. — Le troisième genre d’humidité est celle qui est déjà parvenue à la perfection dernière que la nature se propose dans le corps de l’individu et qui est déjà formée et incorporée dans les membres, c’est ce qu’on appelle gluten. Et puisqu’elle est de la substance des membres, elle ressuscitera comme les membres aussi.

Article 4 : Tout ce qui a appartenu dans le corps à la vérité de la nature humaine ressuscitera-t-il avec lui ?

Objection N°1. Il semble que tout ce qui a appartenu dans le corps à la vérité de la nature humaine ne ressuscitera pas avec lui. Car l’aliment se change dans la vérité de la nature humaine. Or, quelquefois on mange du bœuf ou de la chair d’autres animaux. Si donc tout ce qui a appartenu à la vérité de la nature humaine ressuscite, la chair du bœuf ou des autres animaux ressuscitera aussi ; ce qui répugne.

Réponse à l’objection N°1 : La chose naturelle n’emprunte pas son être de sa matière, mais de sa forme. Par conséquent, quoique une partie de la matière qui a été autrefois sous la forme de la chair d’un bœuf ressuscite dans l’homme sous la forme de la chair humaine, il ne s’ensuit pas que ce sera la chair du bœuf qui ressuscitera, mais la chair de l’homme ; car autrement on pourrait conclure que le limon dont a été formé le corps d’Adam ressuscitera. Cependant la première opinion accorde ce raisonnement.

Objection N°2. La côte d’Adam a appartenu en lui à la vérité de la nature humaine, comme nos côtes lui appartiennent en nous. Or, la côte d’Adam ne ressuscitera pas en lui, mais dans Eve ; autrement Eve ne ressusciterait pas puisqu’elle a été formée de cette côte. Tout ce qui a appartenu à la vérité de la nature humaine ne ressuscitera donc pas dans l’homme.

Réponse à l’objection N°2 : Cette côte n’a pas existé dans Adam pour sa perfection individuelle, mais elle était destinée à la multiplication de l’espèce. Elle ne ressuscitera donc pas dans Adam, mais dans Eve, comme le sperme ne ressuscitera pas dans celui qui engendre, mais dans celui qui est engendré.

Objection N°3. Il peut se faire que la même chose ressuscite dans différentes individus. Cependant, il peut arriver que la même chose ait appartenu à la vérité de la nature humaine dans différents individus, par exemple, si quelqu’un mangeait de la chair humaine qui passât dans sa substance. Tout ce qui a appartenu à la nature humaine dans quelqu’un ne ressuscitera donc pas en lui.

Réponse à l’objection N°3 : D’après la première opinion il est facile de répondre à cela, parce que les viandes qu’on a mangées n’appartiennent jamais à la vérité de la nature humaine dans celui qui les mange ; mais elles ont appartenu à la vérité de la nature humaine dans celui dont les chairs sont mangées. Elles ressusciteront donc dans le premier et non dans le second. — Mais, d’après la seconde et la troisième opinion, chaque chose ressuscitera dans celui où elle s’est le plus approchée de la participation parfaite de la vertu de l’espèce. Et si elle s’en est approchée également dans l’un et l’autre, elle ressuscitera dans celui où elle a existé tout d’abord, parce que c’est en lui qu’elle a été primitivement destinée à la résurrection par suite de son union avec l’âme raisonnable de cet homme. C’est pourquoi si dans les chairs mangées il y a eu quelque superfluité qui n’appartenait pas à la vérité de la nature humaine dans le premier, elle pourra ressusciter dans le second : autrement ce qui appartenait à la résurrection dans le premier ressuscitera dans celui-ci et non dans le second. On y suppléera en prenant quelque chose de ce qui s’est changé dans sa chair par suite des autres aliments, ou s’il n’avait jamais mangé autre chose que de la chair humaine, la puissance divine y suppléerait d’autre part autant que le demanderait la perfection de la quantité, comme elle supplée d’ailleurs dans ceux qui meurent avant la maturité de l’âge. Et il n’en résulte pas de préjudice pour l’identité numérique, pas plus qu’il n’en résulte de ce que les parties s’en vont et viennent matériellement.

Objection N°4. Si on dit que tout ce qu’on a mangé dans la chair n’appartient pas à la vérité de la nature humaine et que par conséquent l’une de ces choses peut ressusciter dans le premier individu et l’autre dans le second, on fera cette instance. Ce qui vient des parents paraît principalement appartenir à la vérité de la nature humaine. Or, si quelqu’un ne mangeait que de la chair humaine et qu’il eût un enfant, il faudrait que l’enfant doit à son père vint de la chair des autres hommes que le père aurait mangés ; parce que le sperme vient du superflu de la nourriture, comme le prouve Aristote (De generat. anim., liv. 1, chap. 18 et 19). Donc ce qui appartiendrait à la vérité de la nature humaine dans cet enfant, aurait appartenu aussi à la vérité de la nature humaine dans les autres hommes dont le père aurait mangé les chairs.

Réponse à l’objection N°4 : Cette difficulté est facile à résoudre d’après la première opinion ; parce qu’elle suppose que le sperme ne vient pas du superflu de la nourriture ; par conséquent les chair mangées ne passent pas dans le sperme dont l’enfant est engendré. Mais d’après les deux autres opinions nous devons répondre qu’il est impossible que l’intégralité de la chair se transforme en sperme, parce que c’est après une longue séparation que la semence est distillée de la nourriture, puisque le sperme est l’ultime surplus de nourriture. Cette partie de la chair mangée qui est changée en sperme appartient plus à la vérité de la nature humaine de celui qui est engendré du sperme que de celui dont la chair a produit le sperme. Et donc, d’après la règle dite plus haut (dans la réponse précédente et le corps de l’article) tout ce qui a été changé en sperme ressuscitera de nouveau dans la personne engendrée par le sperme ; tandis que la matière restante ressuscitera en lui dans celui qui a produit le sperme.

Objection N°5. Si l’on dit que ce qui appartenait à la vérité de la nature humaine dans la chair des hommes qui ont été mangés n’a pas passé dans le sperme, mais que c’était quelque chose qui n’appartenait pas là à la vérité de la nature humaine, on peut faire cette nouvelle instance. Supposons que quelqu’un soit entièrement nourri d’embryons dans lesquels il n’y a apparemment rien qui n’appartienne à la vérité de la nature humaine, puisque tout ce qui est en eux est tiré des parents ; alors, si l’excédent de nourriture est changée en sperme, qui appartient à la vérité de la nature humaine, les embryons (et après que ceux-ci aient reçu une âme raisonnable, la résurrection s’applique à eux) doivent appartenir à la vérité de la nature humaine dans l’enfant engendré par ce sperme ; et ainsi, puisque le même ne peut d’ailleurs pas ressusciter dans deux sujets, il sera impossible pour tout ce qui appartenait à la vérité de la nature humaine des deux de ressusciter de nouveau dans ces deux.

Mais au contraire. Tout ce qui a appartenu à la vérité de la nature humaine, a été vivifié par l’âme raisonnable. Comme le corps humain doit ressusciter parce qu’il a été vivifié par une âme raisonnable, il s’ensuit donc que tout ce qui a appartenu à la vérité de la nature humaine ressuscitera dans chacun de nous.

Si on retranchait du corps d’un homme quelque chose qui appartient en lui à la vérité de la nature humaine, ce corps ne serait pas parfait. Or, toute imperfection sera détruite dans l’homme à la résurrection, surtout chez les élus, auxquels il a été promis (Luc, 21, 18) qu’ils ne perdraient pas un seul cheveu de leur tête. Tout ce qui a appartenu à la vérité de la nature humaine ressuscitera donc dans l’homme.

Conclusion Tout ce qui se rapporte à la vérité d’une chose se rapportant à son être, il est convenable que tout ce qui appartient à la vérité de la nature humaine ressuscite avec lui.

Il faut répondre que chaque chose est à la vérité ce qu’elle est à l’être, comme le dit Aristote (met., liv. 2, text. 4), parce qu’une chose vraie est telle qu’elle paraît à celui qui la connaît en acte. C’est pour cela qu’Avicenne dit (Met., liv. 2, chap. 4) que la vérité de chaque chose est la propriété de l’être qui lui a été donné. Ainsi on dit qu’une chose appartient à la vérité de la nature humaine, parce qu’elle appartient proprement à l’être de cette nature, et c’est ce qui participe à la forme de la nature humaine ; comme on appel or véritable ce qui a la forme véritable de l’or, d’où découle l’être propre de l’or. Par conséquent pour qu’on voie ce qui appartient à la vérité de la nature humaine, il faut savoir qu’il y a là-dessus trois sortes d’opinions (Ces opinions ont déjà été rapportées et discutées à la fin de la première partie de la Somme. Voyez cet article où Saint Thomas fait connaître son propre sentiment d’une manière plus positive.). — Car il y en a qui ont supposé qui rien de nouveau ne commence à appartenir à la vérité de la nature humaine, mais que tout ce qui appartient à sa vérité a existé dans son institution même, et qu’elle se multiplie d’elle-même afin qu’il soit possible pour le sperme duquel est engendré l’enfant d’être séparé du père, et que cette partie se sépare à nouveau de l’enfant afin qu’il atteigne la quantité parfaite par la croissance, et ainsi la race humaine entière s’est multipliée. Ainsi d’après cette opinion, tout ce que la nourriture engendre, quoique cela paraisse avoir l’apparence de la chair ou du sang, n’appartient cependant pas à la vérité de la nature humaine. — D’autres ont dit que quelque chose de nouveau est ajouté à la vérité de la nature humaine par la transformation naturelle de l’aliment dans le corps humain, si on considère la vérité de la nature humaine dans l’espèce dont la conservation est le but de l’acte de la puissance génératrice. Mais si on considère la vérité de la nature humaine dans l’individu, dont la conservation et le perfectionnement sont le but de l’acte de la puissance nutritive, l’aliment n’ajoute pas quelque chose qui appartienne primitivement à la vérité de la nature humaine de cet individu, mais seulement quelque chose qui lui appartient secondairement. Car ils supposent que la vérité de la nature humaine consiste primitivement et principalement dans l’humide radical qui a été engendré par le sperme, et d’où résulte la constitution première du genre humain. Ce qui se change de l’aliment dans la chair véritable et dans le sang, n’appartient pas principalement à la vérité de la nature humaine de cet individu, mais secondairement. Toutefois il peut appartenir principalement à la vérité de la nature humaine d’un autre individu qui serait engendré par le premier. Car ils croient que le sperme est le superflu de la nourriture, ou qu’il existe avec le mélange de quelque chose qui appartient à la vérité de la nature humaine dans le générateur, selon l’opinion de quelques-uns, ou sans ce mélange, comme le disent d’autres ; et qu’ainsi ce qui est l’humide nutritif dans l’un, devient l’humide radical dans l’autre. — La troisième opinion veut que quelque chose de nouveau commence à appartenir principalement à la vérité de la nature humaine, même dans l’individu en particulier ; parce que dans le corps humain il n’y a pas une distinction telle qu’une partie matérielle particulière subsiste nécessairement pendant toute la vie ; toute partie prise en particulier se rapporte constamment à ce qui subsiste toujours quant à ce qui appartient à l’espèce en elle, mais elle peut s’en aller et revenir quant à ce qui appartient en elle à la matière. Ainsi l’humide nutritif n’est pas distingué de l’humide radical de la part du principe (de telle sorte qu’on appelle radical l’humide engendré par le sperme, et nutritif celui qui est engendré par l’aliment) ; mais il est plutôt distingué de la part du terme, de manière qu’on appelle radical celui qui arrive au terme de la génération par l’acte de la puissance génératrice ou nutritive, et qu’on appelle nutritif celui qui n’est pas encore parvenu à ce terme, mais qui est en voie de nourrir l’individu. Ces trois opinions ont été plus pleinement développées et approfondies (liv. 1, dist. 30, quest. 2). C’est pourquoi il ne faut ici les reproduire qu’autant qu’il est nécessaire à notre but. — Il faut donc savoir que d’après ces opinions il est nécessaire de répondre de différentes manières à cette question. En effet, la première opinion, au moyen de la voie de multiplication qu’elle suppose peut admettre la perfection de la vérité de la nature humaine, et quant au nombre des individus, et quant à la quantité que doit avoir chacun d’eux sans ce que la nourriture a produit. Ce qu’elle produit ne s’ajoute que pour empêcher la consomption qui pourrait être produite par l’action de la chaleur naturelle, comme on ajoute du plomb à l’argent, de peur qu’il ne se consume en se liquéfiant. Par conséquent puisque dans la résurrection il faut que la nature humaine soit rétablie dans sa perfection, et alors que la chaleur naturelle n’agit plus pour consumer l’humidité naturelle, il ne sera pas nécessaire que ce que la nourriture a produit ressuscite dans l’homme, mais il ne ressuscitera que ce qui a appartenu à la vérité de la nature humaine, et qui est parvenu à la perfection, quant au nombre et à la quantité, en se séparant et se multipliant. La seconde opinion suppose que ce qui est produit par la nourriture est nécessaire pour que l’individu atteigne le développement qu’il doit avoir ; et pour qu’il se multiplie par voie de génération il est nécessaire d’admettre que quelque chose de ce qui a été produit par la transformation des aliments ressuscitera ; mais il ne faut pas que tout ressuscite, il suffit qu’il ressuscite ce qui est nécessaire pour la réintégration parfaite de la nature humaine dans tous ses individus. Ainsi cette opinion prétend que tout ce qui a existé dans la substance du sperme, ressuscitera dans l’homme que ce sperme a engendré, parce que c’est ce qui appartient principalement à la vérité de la nature humaine en lui. Mais, par rapport à ce que la nourriture a ensuite produit en lui, il n’en ressuscitera qu’autant qu’il est nécessaire pour qu’il ait la quantité qu’il doit avoir. Tout n’en ressuscitera pas, parce que cela n’appartient à la vérité de la nature humaine qu’autant que la nature en a besoin pour parfaire cette quantité. Mais parce que cet humide nutritif s’en va et revient, on le produira dans l’ordre suivant ; c’est ce qui a primitivement appartenu à la substance du corps de l’homme ressuscitera tout entier, ce qui n’y est arrivé qu’en second, en troisième lieu et ainsi de suite ne ressuscitera que dans la proportion nécessaire pour rétablir sa quantité. Ce qui est évident pour une double raison. 1° Parce qui est survenu n’a existé que pour remplacer ce qui s’était primitivement dissipé, et par conséquent il n’appartient pas à la vérité de la nature humaine aussi principalement que ce qui a précédé. 2° Parce que l’adjonction d’un humide étranger au premier humide radical fait que le tout mixte ne participe pas aussi parfaitement à la vérité de l’espèce que le premier y participait. Aristote en donne poux exemple (De gener., liv. 1, text. 83) l’eau mélangée de vin qui affaiblit toujours la force du point au point qu’à la fin elle le rend aqueux. Par conséquent comme la seconde eau, quoiqu’elle prenne l’espèce du vin, n’y participe cependant pas aussi parfaitement que la première qu’on y a mise ; de même ce qui se change du second aliment dans la chair n’appartient pas aussi parfaitement à l’espèce de la chair que ce qui s’y est transformé tout d’abord. C’est pourquoi elle n’appartient pas autant à la vérité de la nature humaine, ni à la résurrection. Il est donc évident que cette opinion suppose que tout ce qui appartient principalement à la vérité de la nature humaine ressuscite, mais qu’il n’en est pas de même de tout ce qui lui appartient secondairement — La troisième opinion diffère sous un rapport de la seconde, et sous un autre elle lui est conforme. Elle en diffère en ce qu’elle suppose tout ce qui est sous la forme de la chair et des os appartient au même titre à la vérité de la nature humaine. Car elle ne distingue pas quelque chose de matériel et de particulier qui subsiste dans l’homme pendant tout le temps de sa vie, et qui appartienne primitivement et par lui-même à la vérité de la nature humaine, et quelque chose de mobile qui appartienne à la vérité de la nature humaine uniquement à cause de la perfection de la quantité, et non à cause de l’être premier de l’espèce, comme le disait la seconde opinion. Mais elle suppose que toutes les parties qui n’existent pas contrairement à l’intention de la nature, appartiennent à la vérité de la nature humaine, quant à ce qu’elles ont de l’espèce, parce qu’elles sont ainsi permanentes, mais non quant à ce qu’elles ont de la matière, parce qu’elles changent ainsi indifféremment. Ainsi nous devons représenter qu’il en est des parties du même homme ce qu’il en est de la multitude entière d’une cité ; car chacun des individus étant séparé de la multitude par la mort, et d’autres venant prendre leur place, il en résulte que les parties de la multitude s’en vont et reviennent matériellement, tandis qu’elles restent formellement, parce que d’autres remplissent les charges et les places que laissent ceux qui s’en vont. D’où l’on dit que l’Etat reste le même numériquement. De même certaines parties disparaissent pendant que d’autres se remettent à la même place et dans la même situation, toutes les parties s’en vont et reviennent selon la matière, tandis qu’elles subsistent selon l’espèce ; et néanmoins l’homme reste le même numériquement. Mais la troisième opinion est d’accord avec la seconde, parce qu’elle suppose que les parties qui adviennent en second n’arrivent pas aussi parfaitement à la vérité de l’espèce que celles qui sont advenues en premier. C’est pourquoi celle qui doit ressusciter dans l’homme d’après la seconde opinion, doit aussi ressusciter d’après la troisième, mais ce n’est pas absolument sous le même rapport. Car elle suppose que tout ce que le sperme engendre, ressuscite, non parce qu’il appartient à la vérité de la nature humaine d’une autre manière que ce qui vient ensuite, mais parce qu’il participe plus parfaitement à la vérité de l’espèce. La seconde opinion établissait cet ordre dans les choses qui proviennent ensuite de la nourriture, et sous ce rapport elle s’accorde avec la troisième.

Réponse à l’objection N°5 : L’embryon n’est pas concerné par la résurrection tant qu’il n’est animé par l’âme raisonnable, état dans lequel la substance de la nourriture a beaucoup ajouté à la substance séminale, puisque l’enfant est nourri dans le sein de sa mère. Conséquemment à l’opinion que l’homme a prise une telle nourriture, et que quelqu’un a été engendré de ce surplus, ce qui était dans la substance séminale ressuscitera en effet dans celui qui a été engendré par ce sperme ; à moins qu’il ne contienne quelque chose qui aurait appartenu à la substance séminale où le sperme était produit dans ceux dont la chair a été mangée, car ceci ressusciterait dans le premier mais pas dans le second ; ce qui reste de la chair mangée, n’étant pas changé en sperme, ressuscitera assurément de nouveau en premier, la puissance divine suppléant aux déficiences des deux. La première opinion n’est pas troublée par cette objection, puisqu’elle ne considère pas le sperme comme venant du surplus de nourriture ; mais il y a beaucoup d’autres raisons qui s’y opposent, comme on peut le voir dans le second livre (dist. 30, quest. 2, art. 1 et 1a pars, quest. 118, art. 2).

Article 5 : Tout ce qui a existé matériellement dans les membres de l’homme ressuscitera-t-il tout entier ?

Objection N°1. Il semble que tout ce qui a existe matériellement dans les membres de l’homme ressuscitera tout entier. Car les cheveux paraissent moins appartenir à la résurrection que les autres membres. Or, tout ce qui a existé dans les cheveux ressuscitera tout entier, et sinon dans les cheveux, du moins dans les autres parties du corps, comme le dit saint Augustin (De civ. Dei, liv. 22, chap. 19), d’après le Maître des sentences (Sent. 4, dist. 44). Donc, à plus forte raison, tout ce qui a existé matériellement dans les autres membres ressuscitera tout entier.

Réponse à l’objection N°1 : Comme tout ce qui existe dans les autres parties du corps ressuscitera, si l’on considère la totalité de l’espèce, mais que tout ne ressuscitera pas si l’on considère la totalité de la matière ; ainsi il en est des cheveux. Or, dans les autres parties il résulte de la nourriture quelque chose qui produit une augmentation, et cela est regardé comme une autre partie par rapport à la totalité de l’espèce, parce que cette addition obtient une autre place et une autre situation dans le corps et qu’elle subsiste sous les autres parties de la dimension. Mais il en résulte aussi autre chose qui ne produit pas d’accroissement, mais qui ne fait que réparer par la nourriture la déperdition. Ceci n’est pas compté comme une nouvelle partie du tout considéré selon l’espèce ; puisqu’il n’occupe pas un autre lieu ou une autre situation dans le corps que celui qu’occupait la partie qui s’en est allée ; quoiqu’on puisse cependant la regarder comme une autre partie relativement à la totalité matérielle. Et il en est de même des cheveux. Quant à saint Augustin, il parle de la coupe des cheveux qui sont des parties qui produisent de l’accroissement ; et c’est pour cela qu’il faut que les parties ressuscitent, mais elles ne doivent pas ressusciter de manière que la longueur des cheveux soit excessive ; la divine providence répartira plutôt cette matière dans les autres parties du corps, comme elle le jugera nécessaire. Ou bien il parle dans le cas où la matière fera défaut dans les autres parties ; car alors ce qui leur manque pourra être réparé par ce qu’il y a d’excessif dans la chevelure.

Objection N°2. Comme les parties de la chair selon l’espèce sont perfectionnées par l’âme raisonnable, de même les parties selon la matière. Or, le corps humain doit ressusciter en raison de ce qu’il a été perfectionné ou vivifié par une âme raisonnable. Il n’y a donc pas que les parties selon l’espèce, mais encore toutes les parties selon la matière ressusciteront.

Réponse à l’objection N°2 : D’après la troisième opinion les parties sont les mêmes selon l’espèce et selon la matière. Car Aristote ne fait pas usage de cette distinction (De gen., liv. 1, text. 35 à 37) pour distinguer les différentes parties, mais pour montrer que les mêmes parties peuvent être considérées et selon l’espèce quant à ce qui appartient à la forme et à l’espèce en elles-mêmes, et selon la matière quant à ce qui est soumis à la forme et à l’espèce. Or, il est certain que la matière de la chair ne se rapporte à l’âme raisonnable qu’en tant qu’elle est sous cette forme, et c’est pour cela qu’elle se rapporte à la résurrection en raison de cette forme. Mais la première et la seconde opinion, qui supposent que les parties qui existent selon l’espèce sont autres que celles qui existent selon la matière, disent que l’âme raisonnable, quoiqu’elle perfectionne ces deux parties, ne perfectionne cependant les parties selon la matière que par l’intermédiaire des parties selon l’espèce ; et c’est pour ce motif qu’elles pas l’une et l’autre également à la résurrection.

Objection N°3. La totalité appartient au corps de la même manière que sa division en parties. Or, le corps se divise en parties selon la matière dont la disposition est la quantité d’après laquelle il est divisé. La totalité du corps se considère donc d’après les parties de la matière, et par conséquent si toutes les parties de la matière, et par conséquent si toutes les parties de la matière ne ressuscitent pas, le corps entier ne ressuscitera pas non plus ; ce qui répugne.

Réponse à l’objection N°3 : Dans la matière des choses qui doivent être engendrées et se corrompre il faut concevoir des dimensions indéterminées avant la réception de la forme substantielle. C’est pourquoi la division qui selon ces dimensions appartient proprement à la matière. Mais la quantité complète et déterminée advient à la matière après la forme substantielle. Par conséquent la division qui est produite d’après des dimensions déterminées ; se rapporte à l’espèce ; surtout quand la situation déterminée des parties appartient à la nature de l’espèce, comme il arrive dans le corps humain.

Mais au contraire. Les parties ne demeurent pas dans le corps selon la matière, mais elles s’en vont et viennent, comme on le voit d’après ce que nous avons dit (De gen., liv. 1, text. 35 à 37). Si donc toutes les parties du corps selon la matière, qui ne demeurent pas en lui, mais qui vont et viennent, ressuscitent, le corps ressuscité sera très dense ou d’une quantité excessive.

Tout ce qui appartient à la vérité de la nature humaine dans un homme peut être une partie de matière dans un autre qui s’est nourri de sa chair. Si donc toutes les parties selon la matière viennent à ressusciter dans quelqu’un, il s’ensuit qu’il ressuscitera dans l’un ce qui appartient à la vérité de la nature humaine dans un autre ; ce qui répugne.

Conclusion Puisque la matière qui a existé dans un homme depuis le commencement de sa vie jusqu’à la fin surpasserait la quantité due à son espèce, tout ce qui a existé dans l’homme matériellement ne ressuscitera pas tout entier avec lui, à moins qu’on ne désigne ainsi la totalité de son espèce.

Il faut répondre que ce qui existe dans l’homme matériellement ne doit ressusciter qu’autant qu’il appartient à la vérité de la nature humaine, parce que c’est sous ce point de vue qu’il se rapporte à l’âme raisonnable. Or, tout ce qui existe dans l’homme matériellement appartient à la vérité de la nature humaine par rapport à ce qu’il a de l’espèce ; mais tout ne lui appartient pas si on considère la totalité de la matière. Car la matière entière qui a existé dans l’homme depuis le commencement de sa vie jusqu’à la fin surpasserait la quantité due à l’espèce, comme le dit la troisième opinion qui me paraît plus probable que les autres. Et c’est pour cela que tout ce qui existe dans l’homme ressuscitera, si l’on entend par là la totalité de l’espèce qui se considère d’après la quantité, la figure, la situation et l’ordre des parties ; mais tout ne ressuscitera pas, si on entend la totalité de la matière. La seconde opinion et la première ne font pas usage de cette distinction ; mais elles distinguent entre les parties dont l’une et l’autre admettent l’espèce et la matière. Ces deux opinions s’accordent en ce que l’une et l’autre disent que ce qui a été engendré par le sperme ressuscitera tout entier, même dans la totalité de sa matière. Mais elles diffèrent en ce que la première opinion prétend que rien de ce qui est engendré par l’aliment ne ressuscitera, tandis que la seconde suppose qu’il ressuscitera quelque chose, mais non la totalité, comme on le voit d’après ce que nous avons dit (art. préc.).

Supplément = 5ème partie

Question 81 : De la qualité des corps ressuscités

Nous devons ensuite nous occuper de la qualité des corps ressuscités. A cet égard quatre questions se présentent : 1° Tous les hommes ressusciteront-ils dans l’âge de la jeunesse ? — 2° Auront-ils la même taille ? — 3° Seront-ils tous du même sexe ? — 4° Auront-ils la vie animale ? (Il est de foi que les hommes ne ressusciteront pas avec la vie animale, d’après ces paroles de l’Ecriture : Ni on épousera, ni on ne sera épousé (Matth., 22, 30) ; Le royaume de Dieu ne consiste pas dans le manger et dans le boire (Rom., 14, 17) ; Il est semé corps animal, il ressuscitera corps spirituel (1 Cor., 15, 44).)

Article 1 : Tous les hommes ressusciteront-ils dans le même âge ?

Objection N°1. Il semble que tous ne ressusciteront pas dans le même âge, c’est-à-dire dans l’âge viril. Car Dieu n’enlèvera rien aux ressuscités, surtout aux bienheureux, de ce qui appartient à la perfection de l’homme. Or, l’âge appartient à sa perfection, puisque la vieillesse est un âge vénérable. Les vieillards ne ressusciteront donc pas dans l’âge de la jeunesse.

Réponse à l’objection N°1 : On respecte l’âge de la vieillesse non à cause de l’état du corps qui est imparfait, mais à cause de la sagesse de l’âme, qu’on présume en elle par suite de l’expérience des années. Ainsi les élus auront les honneurs de la vieillesse à cause de la plénitude de la sagesse divine qui existera en eux, mais ils n’en auront pas les défauts.

Objection N°2. L’âge se compte d’après la mesure du temps passé. Or, il est impossible que le temps qui a été passé ne le soit pas. Il est donc impossible que ceux qui ont été d’un âge plus avancé soient ramenés à l’âge viril.

Réponse à l’objection N°2 : Nous ne parlons pas de l’âge quant au nombre des années, mais quant à l’état où se trouve le corps humain après cette période. Ainsi on dit qu’Adam fut créé dans l’âge viril à cause de la condition où se trouva son corps dès le premier jour de sa formation. C’est pourquoi ce raisonnement ne revient pas à notre sujet.

Objection N°3. Ce qui a le plus appartenu à la vérité de la nature humaine dans chaque individu ressuscitera surtout en lui. Or, une chose semble avoir appartenu d’autant plus à la vérité de la nature humaine qu’elle a plus primitivement existé dans l’homme ; parce qu’à la fin, à cause de l’affaiblissement de la vertu de l’espèce, le corps humain est comparé à un vin étendu d’eau, comme on le voit (De generat., liv. 1, text. 88). Donc si tous les hommes doivent ressusciter au même âge, il est plus convenable qu’ils ressuscitent dans l’âge de l’enfance que dans celui de la virilité.

Réponse à l’objection N°3 : On dit que la vertu de l’espèce est plus parfaite dans l’enfant que dans le jeune homme, par rapport à la puissance de convertir les aliments en la substance du corps, comme elle est aussi plus parfaite dans le sperme que dans l’homme fait, mais elle est plus parfaite dans les jeunes gens par rapport au terme de leur perfection dernière. Par conséquent ce qui a le plus appartenu à la vérité de la nature humaine sera amené à cette perfection qu’elle a dans l’âge viril, mais non à celle qu’elle a dans l’enfance, où les humeurs ne sont pas encore parvenues à leur dernière sécrétion.

Mais le contraire est ce qui dit (Eph., 4, 13) : Jusqu’à ce que nous parvenions tous à l’état d’un homme parfait, à la mesure de l’âge de la plénitude du Christ. Or, le Christ est ressuscité dans l’âge viril, qui commence vers trente ans, comme le dit saint Augustin (De civ., liv. 22, chap. 15). Les autres ressusciteront donc aussi à cet âge.

L’homme ressuscitera dans la plus grande perfection de la nature. Or, la nature humaine est dans l’état le plus parfait à l’âge viril. Donc tous les hommes ressusciteront à cet âge.

Conclusion Puisque la nature humaine est imparfaite dans les enfants (parce qu’ils ne sont pas encore arrivés à la perfection dernière) et dans les vieillards, parce qu’ils s’en sont écartés, et puisqu’il faut que l’homme ressuscite sans les imperfections de la nature humaine ; il est convenable que tous les hommes ressuscitent dans l’âge viril qui se trouve entre le déclin et la croissance.

Il faut répondre que l’homme ressuscitera absolument sans les défauts de la nature humaine, parce que, comme Dieu a créé la nature humaine sans défaut, il la réparera de même. Or, la nature humaine est défectueuse de deux manières : ou parce qu’elle n’a pas encore obtenu sa perfection dernière, ou parce qu’elle s’en est écartée. Le premier défaut existe dans les enfants, le second dans les vieillards. C’est pourquoi dans les uns et les autres la résurrection ramènera la nature humaine à l’état de la perfection dernière qui existe dans l’âge viril auquel s’arrête le mouvement d’accroissement et où commence le mouvement de décroissance.

Article 2 : Tous les hommes ressusciteront-ils avec la même taille ?

Objection N°1. Il semble que tous ressusciteront avec la même taille. Car, comme l’homme est mesuré par la quantité de la dimension, de même il l’est par la quantité de la durée. Or, la quantité de la durée sera la même pour tous, puisqu’ils ressusciteront tous avec le même âge. La quantité de la dimension sera donc aussi la même, et par conséquent ils ressusciteront tous avec la même taille.

Réponse à l’objection N°1 : Il est évident, d’après ce que nous avons vu (art. préc., Réponse N°2), qu’on ne dit pas que tous les hommes ressusciteront au même âge, comme si la même quantité de durée leur convenait à tous ; mais pour que tous fussent dans le même état de perfection, et cet état peut exister dans une grande comme dans une petite quantité.

Objection N°2. Aristote dit (De an., liv. 2, text. 41) que pour toutes les choses qui existent dans la nature il y a un terme et une règle de grandeur et d’accroissement. Or, ce terme n’existe que d’après la vertu de la forme à laquelle doit convenir la quantité, comme tous les autres accidents. Par conséquent, puisque tous les hommes ont la même forme spécifique, il doit y avoir dans tous la même mesure de quantité selon la matière, à moins qu’il n’y ait erreur. Et comme l’erreur de la nature sera corrigée dans la résurrection, il s’ensuit que tout le monde ressuscitera avec la même taille.

Réponse à l’objection N°2 : La quantité de l’individu ne répond pas seulement à la forme de l’espèce, mais encore à la nature ou à la matière de l’individu. C’est pourquoi cette raison n’est pas concluante.

Objection N°3. La quantité du corps ressuscité ne pourra pas être proportionnée à la vertu naturelle qui l’a d’abord formé. Car autrement ceux qui n’ont pas pu parvenir à une quantité plus grande par la vertu de la vertu, ne ressusciteraient jamais dans une quantité supérieure : ce qui est faux. Il faut donc que cette quantité soit proportionnée à la vertu qui répare le corps humain par la résurrection et à la matière avec laquelle il est rétabli. Or, la vertu qui répare tous les corps est numériquement la même, c’est la puissance divine ; et tous les cendres au moyen desquelles on répare les corps humains sont également disposées à recevoir l’action de cette vertu. La résurrection de tous les hommes aura donc pour terme la même quantité, et par conséquent, etc.

Réponse à l’objection N°3 : La quantité du corps ressuscité n’est pas proportionnée à la vertu qui le répare, parce que cette vertu n’est pas de la nature du corps ; elle n’est pas non plus proportionnée aux cendres selon l’état où elles existent avant la résurrection, mais elle est proportionnée à la nature qu’avait primitivement l’individu. Cependant si la vertu formatrice n’a pu, à cause d’un défaut quelconque, parvenir à la quantité voulue qui convient à l’espèce, la vertu divine y suppléera dans la résurrection, comme on le voit pour les mains ; et il en est de même pour ceux qui ont été d’une taille démesurée au-delà des limites de la nature.

Mais au contraire. La quantité naturelle est une conséquence de la nature de chaque individu. Or, dans la résurrection la nature de l’individu ne changera pas, et par conséquent ni sa quantité naturelle. Comme la quantité naturelle de tous les hommes n’est pas la même, ils ne ressusciteront donc pas tous avec la même taille.

La résurrection rétablira la nature humaine pour être glorifiée ou punie. Or, tous ceux qui ressusciteront n’auront pas la même quantité de gloire ou de peine. Ils n’auront pas la même quantité du côté de la nature.

Conclusion Les hommes ressusciteront à la taille qu’ils avaient ou qu’ils auraient eue à l’âge viril qui est le terme de la croissance, s’il n’y avait eu aucune erreur de la nature, et s’il y en a eu la puissance divine la redressera.

Il faut répondre que dans la résurrection la nature humaine sera rétablie pour être la même, non seulement quant à l’espèce, mais encore numériquement. C’est pourquoi, dans la résurrection, il ne faut pas seulement considérer ce qui convient à la nature de l’espèce, mais ce qui convient à la nature de l’individu. Or, la nature de l’espèce a une quantité par rapport à laquelle elle ne doit être ni supérieure, ni inférieure, à moins d’une erreur. Mais cette quantité a des degrés de latitude, et on ne doit pas la considérer d’après une seule mesure déterminée. Chaque individu dans l’espèce humaine arrive dans les limites de cette latitude à un degré de quantité qui convient à sa nature. Il y arrive au terme de son accroissement, si dans l’opération de sa nature il n’y a pas eu d’erreur, à la suite de laquelle il y ait eu quelque chose d’ajouté ou de retranché à cette quantité. Cette mesure s’apprécie d’après la proportion de la chaleur qui étend et de l’humide qui est susceptible d’être étendu, ce qui n’a pas la même vertu dans tous les hommes. C’est pourquoi ils ne ressusciteront pas tous dans la même quantité ; mais chacun ressuscitera avec la taille qu’il aurait eue au terme de son accroissement, si la nature n’eût pas erré ou fait défaut. La puissance divine retranchera ou ajoutera ce qu’il y aura dans l’homme en plus ou en moins.

Article 3 : Tous les hommes seront-ils du même sexe ?

Objection N°1. Il semble que tous les hommes seront du même sexe. Car il est dit (Eph., 4, 13) que nous nous retrouverons tous à l’état d’homme parfait, etc. Tous seront donc du sexe masculin.

Réponse à l’objection N°1 : Quand il est dit que nous retrouverons tous le Christ (?) à l’état d’homme parfait, ceci ne se rapporte pas au sexe masculin mais à la force de l’âme qui sera dans tout, à la fois les hommes et les femmes.

Objection N°2. Dans le monde à venir, tout prééminence cessera, comme le dit la glose (1 Cor., chap. 15, interl. et ord., sup. illud : Cùm evacuaverit, etc.). Or en ce moment la femme est soumise à l’homme dans l’ordre naturel. Par conséquent les femmes ne ressusciteront pas en femmes mais en hommes.

Réponse à l’objection N°2 : La femme est soumise à l’homme à cause de la fragilité de la nature, en ce qui concerne la vigueur de l’âme et la force du corps. Mais après la résurrection, la différence sur ces points ne viendra pas de la différence de sexe, mais de la différence des mérites. D’où on ne peut conclure.

Objection N°3. Ce qui est occasionnel et en dehors de l’intention de nature ne ressuscitera pas, puisque toute erreur disparaîtra à la résurrection. Or, le sexe féminin est produit en dehors de l’intention de nature par une défaut du pouvoir formateur du sperme, qui est incapable d’amener la matière du fœtus à la forme de l’homme : d’où Aristote dit (De an., liv. 16 ; De gen. anim., liv. 2, chap. 3, ad fin.) que la femme est un homme mal engendré. Le sexe féminin ne ressuscitera donc pas.

Réponse à l’objection N°3 : Bien qu’engendrer une femme soit en dehors de l’intention d’une nature particulière, c’est dans l’intention d’une nature universelle, qui a besoin de deux sexes pour la perfection de la nature humaine. Il ne résultera pas lus de défaut lié au sexe, comme nous l’avons dit (dans le corps de l’article et réponse précédente).

Mais c’est le contraire. Saint Augustin dit (De civ. Dei, liv. 22, chap. 17 in princ.) : Ceux-ci sont plus sages, semble-t-il, qui ne doutent pas de la résurrection des deux sexes.

Conclusion A la résurrection, Dieu restaurera l’homme à ce qu’il était lors de sa création. Or, il a fait la femme depuis une côte de l’homme (Gen., chap. 2). Par conséquent il peut aussi restaurer la femme à la résurrection.

Il faut répondre qu’en considérant la nature de l’individu, une quantité différente est due à des hommes différents ; ainsi en considérant la nature, un sexe différent est dû pour des hommes différents. De plus, cette même diversité devient la perfection des espèces, ces divers degrés sont remplis par cette différence même de sexe et de quantité. Pour cette raison, comme les hommes ressusciteront de diverses statures, ils ressusciteront aussi de sexes différents. Et bien qu’il y aura une différence de sexe, il n’y aura pas de honte en voyant l’autre, puisqu’il n’y aura plus de désir sexuel pour les inviter à des actes honteux qui sont la cause de la honte.

Article 4 : Tous les hommes ressusciteront-ils avec la vie animale ?

Objection N°1. Il semble que tous les hommes ressusciteront avec la vie animale, c’est-à-dire de manière à faire usage de l’acte de la puissance nutritive et génératrice. Car notre résurrection sera conforme à la résurrection du Christ. Or, il est dit que le Christ a mangé après sa résurrection, comme on le voit (Jean, chap. 21 et Luc, chap. 24). Donc les hommes mangeront après leur résurrection, et engendreront pour la même raison.

Réponse à l’objection N°1 : La nourriture que le Christ a prisa n’a pas été nécessaire, comme si la nature humaine avait eu besoin d’aliments après la résurrection ; mais ce fut un acte de puissance pour montrer qu’il avait repris véritablement la nature humaine qu’il avait eue auparavant dans cet état, quand il avait mangé et bu avec ses disciples. Cette preuve ne sera pas nécessaire dans la résurrection générale, parce que ce sera un fait connu de toute le monde. C’est pourquoi on dit que le Christ a mangé par dispense, d’après cette manière de parler qui fait dire aux jurisconsultes que la dispense est une relaxation du droit commun (Specul. jur., liv. 1, tit. De dispensat.), parce que le Christ a dérogé à ce qui appartient en général aux corps ressuscités, c’est-à-dire à la faculté de ne pas manger, et cela pour le motif que nous avons donné. C’est pour cela que cette raison n’est pas concluante.

Objection N°2. La distinction des sexes a pour but la génération, et pareillement les instruments qui servent à la puissance nutritive ont pour but l’alimentation. Or, l’homme ressuscitera avec toutes ces choses. Donc il fera usage des actes de la puissance génératrice et nutritive.

Réponse à l’objection N°2 : La différence des sexes et la variété des membres existeront pour rétablir la perfection de la nature humaine dans l’espèce et l’individu. Il ne suit donc pas de là qu’elles existent en vain, quoique les opérations animales n’aient plus lieu.

Objection N°3. L’homme tout entier sera béatifié dans son âme et dans son corps. Or, la béatitude ou la félicité, d’après Aristote (Eth., liv. 1, chap. 7, à med.), consiste dans l’opération parfaite. Il faut donc que toutes les puissances de l’âme et tous les membres existent avec leurs actes dans les bienheureux après la résurrection ; et par conséquent, etc.

Réponse à l’objection N°3 : Ces opérations n’appartiennent pas à l’homme, comme tel, selon la remarque d’Aristote (Eth., liv. 10, chap. 7 à med.). C’est pourquoi la béatitude du corps humain ne consiste pas en elles ; mais il sera glorifié par ce qui rejaillira sur lui de la faculté de la raison qui le rend homme, en tant qu’il lui sera soumis.

Objection N°4. Dans les bienheureux il y aura une joie entière et parfaite après la résurrection. Or, cette joie renferme toutes les délectations, parce que la béatitude, d’après Boëce (De consol., liv. 3, pros. 1, à princ.), est un état parfait qui résulte de la réunion de tous les biens. Ce qui est parfait c’est ce qui ne manque de rien. Par conséquent puisque dans l’acte de la puissance génératrice et nutritive, il y a une grande délectation, il semble que ces actes qui appartiennent à la vie animale existeront dans les bienheureux et, à plus forte raison, dans les autres qui auront des corps moins spirituels.

Réponse à l’objection N°4 : Les délectations corporelles, comme le dit Aristote (Eth., liv. 7, chap. 12 et liv. 10, chap. 5), sont médicinales parce qu’elles sont accordées à l’homme pour détruire ses goûts, ou bien elles sont causes de maladie suivant que l’homme en use déréglément comme si elles étaient des jouissances véritables ; comme celui qui a le goût dépravé aime des choses qui ne sont pas agréables à celles qui sont saines. C’est pour ce motif qu’il n’est pas nécessaire que ces délectations appartiennent à la perfection de la béatitude, comme le supposent les Juifs et les Sarrasins et comme l’ont prétendu des hérétiques appelés chiliastes (Ce sont les millénaires.). D’après Aristote ils ne paraissent pas avoir une volonté saine, car suivant son sentiment il n’y a que les délectations spirituelles qui soient absolument des délectations et qu’on doive rechercher pour elles-mêmes. C’est pour cette raison qu’il n’y a qu’elles qui soient requises pour la béatitude.

Mais c’est le contraire. Il est dit (Matth., 22, 30) : Les hommes n’auront point de femmes, ni les femmes de maris.

La génération a pour but de subvenir aux vides que la mort fait et de multiplier le genre humain, et on mange pour réparer ce qu’on perd et pour accroître le développement du corps. Or, dans l’état de la résurrection, le genre humain aura toute la multitude d’individus déterminée par Dieu, parce qu’il fera durer la génération jusqu’à ce moment. De même tout homme ressuscitera avec le développement qu’il doit avoir ; la mort n’existera plus, et la déperdition dans les parties du corps n’aura plus lieu. L’acte de la puissance génératrice et nutritive serait donc vain.

Conclusion Puisque dans la résurrection on ne considère pas la perfection première qui s’acquiert par la vie animale mais la perfection seconde qui a pour but d’atteindre la fin dernière, c’est-à-dire la béatitude éternelle, il s’ensuit que la résurrection ne doit pas avoir lieu dans la vie animale.

Il faut répondre que la résurrection n’est pas nécessaire à l’homme à cause de sa perfection première, qui consiste dans l’intégrité des choses qui appartiennent à la nature ; parce que l’homme peut y parvenir dans l’état de la vie présente par l’action des causes naturelles. Mais la résurrection est nécessaire pour qu’il arrive à sa perfection dernière qui consiste à parvenir à sa fin. C’est pourquoi ces opérations naturelles qui ont pour but de produire ou de conserver la perfection première de la nature humaine, n’existeront pas dans la résurrection. Telles sont les actions de la vie animale dans l’homme, les actions de la nature dans les éléments et les mouvements du ciel. C’est pourquoi toutes ces choses cesseront à la résurrection. Et comme manger, boire, dormir et engendrer appartiennent à la vie animale, puisque ces choses ont pour but la perfection première de la nature, il s’ensuit qu’elles n’existeront plus dans la résurrection.

Supplément = 5ème partie

Question 82 : De l’impassibilité des corps des bienheureux après la résurrection (Sylvius observe que les auteurs du supplément auraient pu mettre avant cette question les deux articles dans lesquels saint Thomas établit (dist. 49, quest. 4, art. 4 et 5) que le corps glorieux aura certaines qualités ou dots (dotes), et que ces qualités sont au nombre de quatre : l’impassibilité, la subtilité, l’agilité et la clarté.)

Nous devons nous occuper de l’état des bienheureux après la résurrection. Nous traiterons : 1° de leur impassibilité ; 2° de leur subtilité ; 3° de leur agilité ; 4° de leur clarté. Sur le premier point quatre questions se présentent : 1° Les saints ressusciteront-ils avec des corps impassibles ? — 2° Auront-ils tous la même impassibilité ? (Les qualités assignées aux corps glorieux sont des dispositions qui feront qu’ils seront parfaitement soumis à l’âme. Ainsi l’impassibilité a pour objet de le mettre à l’abri de toute espèce de mal.) — 3° Cette impassibilité empêche-t-elle les corps glorieux de sentir en acte ? (Le sentiment se prend ici pour la sensibilité physique, et pour la sensation.) — 4° Tous les sens existeront-ils en acte dans ces corps ?

Article 1 : Les corps des saints seront-ils impassibles après la résurrection ?

Objection N°1. Il semble que les corps des saints ne seront pas impassibles après la résurrection. Car tout être mortel est passible. Or, après la résurrection, l’homme sera un animal raisonnable mortel. Car telle est la définition de l’homme qui ne pourra jamais être séparé de lui. Donc le corps est passible.

Réponse à l’objection N°1 : D’après saint Anselme (Cur Deus homo, liv. 2, chap. 11 à princ.) le mot mortel est mis dans la définition de l’homme par les philosophes qui n’ont pas cru que l’homme entier pût être un jour immortel ; parce qu’ils n’ont vu les hommes que dans cet état de mortalité. — Ou bien on peut dire d’après Aristote (Met., liv. 8, text. 5 et 7 et liv. 7, text. 41), que les différences essentielles nous étant inconnues, nous faisons usage quelquefois des différences accidentelles pour signifier les différences essentielles qui en sont les causes. Ainsi on ne met pas le mot mortel dans la définition de l’homme, comme si la mortalité elle-même appartenait à l’essence de l’homme ; mais on l’y met parce que ce qui est la cause de la passibilité et de la mortalité dans l’état présent, c’est-à-dire la composition des contraires, est de l’essence de l’homme, mais alors elle n’en sera plus cause par suite de la victoire de l’âme sur le corps.

Objection N°2. Tout ce qui est en puissance à l’égard de la forme d’un autre est passible vis-à-vis d’un autre, parce qu’il est susceptible d’en recevoir quelque chose, comme le dit Aristote (De gener., liv. 1, text. 54). Or, les corps des saints après la résurrection seront en puissance à l’égard d’une autre forme. Ils seront donc passibles. Voici la preuve de la mineure. Toutes les choses qui ont la même matière. qui leur est commune, l’une d’elles est en puissance à l’égard de la forme de l’autre ; car la matière selon qu’elle existe sous une forme ne perd pas sa puissance à l’égard d’une autre forme. Comme les corps des saints après la résurrection auront de commun avec les éléments la matière, parce qu’ils seront reformés avec la matière dont ils se composent maintenant, ils seront donc en puissance à l’égard d’une autre forme, et par conséquent ils seront passibles.

Réponse à l’objection N°2 : Il y a deux sortes de puissance, l’une enchaînée et l’autre libre ; ce qui est vrai non seulement de la puissance active, mais encore de la puissance passive. Car la forme enchaîne la puissance de la matière, en la déterminant à une seule chose, et sous ce rapport elle la domine. Et parce que dans les choses corruptibles la forme ne domine pas parfaitement la matière, elle ne peut parfaitement l’enchaîner de manière qu’elle ne reçoive pas quelquefois en subissant une action quelconque une disposition contraire à elle. Mais dans les saints après la résurrection de l’âme dominera complètement le corps, et cette domination ne pourra lui être enlevée d’aucune façon, parce qu’elle sera elle-même soumise à Dieu d’une manière immuable ; ce qui n’a pas eu lieu dans l’état d’innocence. C’est pourquoi, quant à la substance de la puissance, ces corps seront en puissance à l’égard d’une autre forme, comme ils y sont maintenant, mais cette puissance sera enchaînée par la victoire de l’âme sur le corps, de telle sorte qu’elle ne puisse jamais passer à l’acte.

Objection N°3. Les contraires sont naturellement portés à agir et à pâtir les uns à l’égard des autres, comme le dit Aristote (De gener., liv.1, text. 51 et suiv.).Or, après la résurrection les corps des saints seront composés d’éléments contraires, comme ils le sont maintenant. Ils seront donc passibles.

Réponse à l’objection N°3 : Les qualités élémentaires sont les instruments de l’âme, comme on le voit (De an., liv. 2, text. 38 et suiv.), parce que la vertu de l’âme règle pour l’acte de la nutrition la chaleur du feu dans le corps de l’animal. Or, quand l’agent principal est parfait et qu’il n’y a pas de défaut dans l’instrument, celui-ci ne produit d’action que d’après la disposition de l’agent principal. C’est pourquoi après la résurrection il ne pourra y avoir dans les corps des saints ni action, ni action provenant des qualités élémentaires qui soit contraire à la disposition de l’âme qui a pour but de conserver le corps.

Objection N°4. Dans le corps humain le sang et les autres humeurs ressusciteront, comme nous l’avons dit (quest. 80, art. 3 et 4). Or, la lutte des humeurs entre elles produit les maladies et les souffrances de ce genre dans le corps. Les corps des saints seront donc passibles après la résurrection.

Réponse à l’objection N°4 : D’après saint Augustin (Epist. ad Consentium, 225) la puissance divine peut enlever à la nature visible et palpable des corps les qualités qu’elle veut, en laissant subsister les autres. Ainsi, comme il a enlevé au feu de la fournaise des Chaldéens la vertu de brûler sous un rapport, puisque les corps des enfants ont été conservés intacts, et comme il la lui a conservée sous un autre, puisque ce feu dévorait le bois ; de même il enlèvera aux humeurs leur passibilité et leur laissera leur nature. Nous avons dit de quelle manière cela sera fait (dans le corps de l’article.).

Objection N°5. Un défaut en acte répugne plus à la perfection qu’un défaut en puissance. Or, la passibilité n’implique qu’un défaut en puissance. Par conséquent puisque dans les corps des bienheureux il y aura des défauts en acte , comme les cicatrices des plaies qui existeront dans les martyrs telles qu’elles ont existé dans le Christ ; il semble que leur perfection n’aurait pas à en souffrir, quand on supposerait que leurs corps sont passibles.

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